l'Église, si on voulait ne les apercevoir que dans la lumière adoucie
et sous les couleurs harmonieuses de la légende. En réalité, ce règne
si rempli de péripéties militaires, et pendant lequel les armées
franques ne cessèrent de sillonner la Gaule, n'a pas seulement assisté
à des fondations d'églises et de monastères, et les institutions
religieuses y ont plus d'une fois pâti des violences que déchaînait
ou autorisait la guerre. Deux générations après la mort du roi, on se
souvenait encore des déprédations que les grands s'étaient permises du
temps de Clovis à l'endroit des biens ecclésiastiques, et le concile
de Paris, réuni vers 570, mettait les héritiers des spoliateurs en
demeure de restituer des biens injustement acquis. «Il est arrivé,
dit le premier canon de ce concile, qu'au temps des discordes, et
par la permission du roi Clovis, de bonne mémoire, certains se sont
emparés des biens de l'Église et en mourant les ont légués à leurs
successeurs. Nous voulons que ceux-là aussi, si, avertis par leurs
évêques et reconnaissant leurs fautes, ils ne font restitution, soient
temporairement exclus de la communion. Ces biens enlevés à Dieu même et
qui, il faut le croire, ont causé la mort prématurée des ravisseurs,
leurs fils ne doivent pas les garder plus longtemps[307].»
[Note 307: Sirmond, _Concilia antiqua Galliæ_, t. I, p. 314;
Maassen, _Concilia ævi Merovingici_, p. 143: Accidit etiam ut
temporibus discordiæ sub permissione bonæ memoriæ domini Clodovei
regis res ecclesiarum aliqui competissent, ipsasque res, in fata
conlapsi, propriis heredibus reliquissent. Ce texte n'est pas sûr: au
lieu de _sub permissione_ les manuscrits lisent _supra promissionem_,
ce qui n'a pas de sens; je me suis rallié avec Thomassin et Hefelé à
la correction de Sirmond. Cf. Thomassin, _Vetus disciplina_, pars.
II, lib. II, c. 12, nº 13, p. 588; Lœning, _Geschichte des Deutschen
Kirchenrechts_, t. II, p. 689; Hefelé, _Conciliengeschichte_, t. III.
p. 12.]
Ces paroles sont graves, et ce serait les mal comprendre que d'en
conclure qu'elles visent exclusivement les détenteurs des biens ravis.
En prononçant ici le nom de Clovis, le concile a manifestement voulu
indiquer, d'une manière discrète, la part de responsabilité qu'il
entendait lui laisser dans l'œuvre de spoliation. Il n'en faudrait
pourtant pas conclure, avec certains historiens, qu'au jugement du
concile, c'est Clovis qui a dépouillé des églises pour enrichir ses
fidèles[308]. L'allusion faite aux troubles pendant lesquels ont eu
lieu les déprédations montre qu'il s'agit de violences illégales, et
non de mesures prises en vertu d'une décision du souverain[309]. Au
surplus, c'est un évêque encore, et un contemporain du concile de
Paris, qui formule dans les termes suivants le jugement de l'Église sur
le fondateur de la monarchie mérovingienne.
[Note 308: C'est ainsi que l'entend notamment Lœning, _l. c._:
«Schon unter Chlodovech kam es vor, dass der Kœnig, den Bitten seiner
Grossen nachgebend, Kirchengut einzog und zu ihren Gunsten darüber
verfügte.» Il se peut que ce cas se soit produit, mais le concile ne le
dit pas.]
[Note 309: Grégoire de Tours, H. F. IV. 28.]
«Faut-il s'étonner, écrit Grégoire de Tours en parlant des princes
de son temps, qu'ils soient accablés de tant de plaies? Mais
rappelons-nous ce que faisaient leurs pères, et voyons ce qu'ils font
eux-mêmes. Ceux-là, après avoir entendu les prédications des évêques,
abandonnaient les temples païens pour les sanctuaires du vrai Dieu;
ceux-ci, tous les jours, pillent les églises. Ceux-là enrichissaient
les monastères et les lieux saints; ceux-ci les détruisent et les
renversent. Ceux-là vénéraient et écoutaient de tout cœur les prêtres
de Dieu; ceux-ci, non-seulement ne leur prêtent plus l'oreille, mais
vont jusqu'à les persécuter[310].»
[Note 310: Lire sur toute cette question Bondroit, _Des capacitate
possidendi ecclesiæ aetate merovingicâ_, Louvain 1900, pp. 105 et
suivantes, où toutes les difficultés relatives au texte dont il s'agit
sont exposées et judicieusement discutées.]
VIII
DERNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS
Les dernières années de Clovis s'écoulèrent à Paris, où, selon
l'expression de son historien, il avait fixé le siège de son
royaume[311]. C'est là que nous le trouvons au retour de la guerre
d'Aquitaine, et que son fils, Thierry, vint le rejoindre après son
infructueuse campagne de Provence[312].
[Note 311: Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram
regni sui constituit. Grégoire de Tours, II, 38.]
[Note 312: Id., _Ibid._]
Séduit, comme l'avait été avant lui Julien l'Apostat, par les charmes
de ce séjour, Clovis légua à ses enfants sa prédilection pour Lutèce.
Avec son beau fleuve, son air salubre, son ciel d'une rare douceur,
son sol fécond, ses collines aux flancs couverts de vignobles et au
sommet ombragé de forêts, sa population industrieuse et dès lors
enrichie par le trafic, son île qui s'épanouissait au milieu de la
Seine comme un superbe joyau, Paris était le séjour le plus délicieux
de la Gaule[313]. Ses environs, où la Seine se déroule avec des
courbes harmonieuses au milieu d'un paysage riche et pittoresque,
n'avaient pas une moindre attraction pour un barbare passionné, comme
tous les Mérovingiens, pour la la vie des champs. Plus d'une des
nombreuses résidences royales que les rois Francs possédèrent dans
cette région, telles que Clichy, Épineuil, Chelles, Rueil, Bonneuil et
d'autres encore furent peut-être inaugurées par le vainqueur d'Alaric
lui-même[314].
[Note 313: C'était l'impression des contemporains. Qu'on lise ce
dithyrambe qu'un auteur méridional, un Toulousain selon M. J. Havet
(Œuvres t. I, p. 223-225), écrivant vers 800 la _Passio sanctorum
martyrum Dionisii_ etc., Quia esset salubris aere, jocunda flumine,
fecunda terris, arboribus nemorosa et venetis uberrima, constipata
populis, refecta commerciis, etc. (M. G. H., _Auctores Antiquissimi_,
t. IV, pp. 101-105.)]
[Note 314: A. de Valois, t. I, p. 299.]
Selon toute probabilité, Clovis demeurait à Paris dans le palais
de Constance Chlore, situé sur la rive gauche de la Seine, en face
de l'île de la Cité, et le long de la chaussée romaine de Paris à
Orléans[315]. Ce grandiose édifice, dont les ruines massives et sombres
évoquent si puissamment les austères souvenirs du passé au milieu du
jeune et bruyant quartier Saint-Michel, avait échappé aux destructions
des Huns, et le roi barbare s'y trouvait de plein droit le successeur
des empereurs. Les jardins du palais, bornés des deux côtés longs
par l'emplacement des rues Bonaparte et Saint-Jacques, s'étendaient
vers le nord jusqu'au fleuve, pleins de vieux arbres contemporains
de Camulogène. C'est sur leur immense superficie que Childebert put
découper plus tard, à l'ouest, le domaine qu'il assigna à sa nouvelle
église Saint-Vincent, mieux connue de la postérité sous le nom de
Saint-Germain-des-Prés. Installé au large dans la superbe résidence
impériale, toujours somptueuse bien qu'un peu délabrée, le roi des
Francs y coulait, pendant les rares intervalles de ses guerres, des
heures d'un rapide repos au milieu de la jeune famille qui croissait à
ses côtés.
[Note 315: Dulaure, _Histoire de Paris_, éd. de 1852, t. I, p. 168.
Cf. _Paris à travers les âges_, t. I, p. 17.]
Des fenêtres du palais royal, qui regardait le soleil levant, un calme
et doux spectacle s'offrait aux yeux. L'opulente vallée s'y étalait
avec délices dans la fraîcheur de sa verdure et sous la sérénité de son
ciel, qui permettait, au dire d'un de ses plus fervents admirateurs,
d'y élever des figuiers en plein air[316]. Coupant à angle presque
droit la route d'Orléans vis-à-vis du palais, mais tournant ensuite
brusquement au sud-est, la chaussée de Sens gravissait à travers des
vignobles et des jardins les pentes adoucies des riantes collines qui
ferment au midi le bassin de la Seine, et venait atteindre au sommet
un large plateau qui dominait toute la vallée. Ce plateau portait le
même nom que la ville, peut-être parce qu'il lui avait donné le sien:
c'était le _mons Lucotecius_, ou, comme nous dirions, le mont Lutèce.
Là se trouvait le plus grand et le plus ancien cimetière de Paris.
Comme si la cité avait dû revêtir, dès cette époque, le caractère
cosmopolite qui la distingue aujourd'hui, on y voyait, alignés le
long de la chaussée ou espacés des deux côtés dans les champs, des
tombeaux qui emmenaient la pensée aux extrémités les plus opposées
du monde ancien. Les inscriptions y parlaient les deux langues de
la civilisation, et le voyageur s'acheminait à travers des avenues
funéraires qui faisaient passer tour à tour sous ses yeux les monuments
du paganisme romain, les édicules étranges de Mithra, et les chastes
et sobres emblèmes de la foi chrétienne. Là dormait, au milieu de
plusieurs de ses successeurs, l'évêque de Paris, saint Prudence, et
l'on veut que les chrétiens des premiers âges y aient possédé une
catacombe où ils célébraient les sacrés mystères, et qui s'élevait sur
les ruines d'un ancien sanctuaire de Diane, la déesse des forêts[317].
[Note 316: Voir tome I, p. 103.]
[Note 317: Lebeuf, _Histoire de la ville et de tout le diocèse
de Paris_, nouvelle édition, Paris, 1883, t. I, pp. 228 et suiv.;
Saintyves, _Vie de sainte Geneviève_, pp. 101, 130, 295; Franklin, dans
_Paris à travers les âges_, IX, p. 2]
Plus d'une fois, le regard de Clovis et de Clotilde s'était arrêté sur
ce tranquille horizon, des hauteurs duquel semblait descendre jusqu'à
eux, à travers le murmure des verdoyants ombrages, la solennelle
invitation de la mort. L'idée leur sourit d'y répondre en préparant
là-haut la place de leur dernière demeure, à l'abri d'un sanctuaire
qui serait le monument durable de leur foi commune, et qui dresserait
au-dessus de toute la vallée le signe glorieux de la résurrection.
Toujours le souvenir de Clotilde a été associé à celui de Clovis dans
l'histoire de cet édifice sacré[318]; il n'est guère douteux qu'elle
en ait suggéré la première idée au roi. Un chroniqueur parisien du
huitième siècle, dont les souvenirs locaux ont souvent une grande
valeur historique, attribue formellement cette initiative à Clotilde.
Il est vrai que, d'après lui, c'était dans la pensée du couple
royal une église votive, qui devait être bâtie si le roi revenait
victorieux de la guerre d'Aquitaine[319]. Ce qui est certain, c'est
que la construction n'en fut commencée que dans les dernières années,
puisqu'elle n'était pas achevée lorsque Clovis mourut.
[Note 318: Grégoire de Tours, II, 43: Basilica sanctorum
Apostolorum quam cum Chrodechilde regina ipse construxerat.--Le même,
IV, 1: Nam basilicam illam ipsa construxerat.]
[Note 319: _Liber historiæ_, c. 17.]
Le roi voulut inaugurer les travaux avec toute la solennité du rite
germanique, si nouveau et si curieux, dans son formalisme barbare, pour
la population romaine de Paris. Aussi en a-t-elle gardé le souvenir
comme d'une chose qui se voit rarement, et son chroniqueur a-t-il cru
devoir transmettre à la postérité le récit de l'étrange cérémonie.
Debout et en armes sur le terrain qu'il se proposait d'attribuer à
la nouvelle église, Clovis, de toute la force de son bras, lança
droit devant lui sa hache d'armes, cette francisque dont le tranchant
avait fendu plus d'un crâne ennemi[320]. Par cet acte symbolique, il
indiquait qu'il entendait prendre possession du sol à la façon du
guerrier victorieux, ou encore du dieu Thor lui-même quand, lançant le
redoutable marteau de sa foudre sur la terre, il s'emparait à jamais du
domaine qu'avaient touché ses traits enflammés.
[Note 320: _Liber historiæ_, l. c. Je ne sais pas pourquoi M.
Krusch, _Neues Archiv._, XVIII, p. 42 conteste à cette tradition
historique toute valeur, comme s'il s'agissait d'une invention
légendaire. En réalité, elle se borne à nous apprendre la cérémonie
par laquelle fut inaugurée la construction: or cette cérémonie,
essentiellement barbare, était usitée dans tous les cas analogues et
resta jusqu'en plein moyen âge en vigueur dans les pays germaniques,
et dans ceux qui avaient subi l'influence des Germains. Cf. J. Grimm,
_Deutsche Rechtsalterthümer_, 2e édition, (1854) pp. 54-68.]
Bientôt l'église surgit du sol, appuyée sur une crypte qui devait
recevoir les sépultures royales, et offrant aux regards l'aspect des
primitives basiliques. Elle pouvait avoir, nous dit un historien,
deux cents pieds de long sur cinquante à soixante de large[321].
L'intérieur en était non voûté, mais lambrissé à la manière antique;
de riches mosaïques ainsi que des peintures murales en animaient les
parois. On y avait accès, du côté occidental, par un triple portique
orné, comme l'intérieur, de mosaïques et de peintures représentant des
scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament[322]. A côté de l'église
s'élevèrent de spacieux bâtiments conventuels pour la demeure des
chanoines réguliers qui devaient la desservir. Un vaste territoire,
longeant les jardins du palais et allant d'un côté jusqu'à la Seine
et de l'autre jusqu'à la Bièvre, forma la seconde enceinte de cette
fondation vraiment royale. La plus grande partie en était occupée par
des closeries et des vignobles à travers lesquels circulaient d'ombreux
sentiers de noyers et d'amandiers chantés au douzième siècle, en vers
agréables, par le poète Jean de Hautefeuille. Le douaire assigné
au monastère était considérable: il comprenait Nanterre, Rosny,
Vanves, Fossigny, Choisy, et la terre connue sous le nom de _fief de
Sainte-Clotilde_[323].
[Note 321: Viallon, _Vie de Clovis le Grand_, pp. 448 et suiv.]
[Note 322: _Vita sanctæ Genovefæ_, XI, 53 (Kohler): _Miracula
sanctæ Genovefæ_; cf. du Molinet, _Histoire de sainte Geneviève et de
son église royale et apostolique à Paris_, manuscrit de la bibliothèque
Sainte-Geneviève, livre III, chap. II.]
[Note 323: Du Molinet, _o. c._, livre III, chap. III, suivi par
les autres historiens de sainte Geneviève. Le livre de du Molinet,
resté inédit, est un travail excellent, qu'il n'y aurait plus intérêt à
publier toutefois, parce que la meilleure partie en a passé depuis dans
les travaux consacrés au même sujet.]
Clovis ne vécut pas assez longtemps pour voir l'achèvement de cette
fondation grandiose; c'est Clotilde qui la mit sous toit et qui en
termina les dépendances[324]. Il paraîtrait toutefois, si l'on en croit
le chroniqueur parisien auquel nous avons déjà fait des emprunts, que
le roi put encore assister à la consécration de l'église. Cet écrivain
ajoute que Clovis pria le pape de lui envoyer des reliques des saints
Pierre et Paul, parce qu'il voulait en faire les patrons du nouveau
sanctuaire, et qu'à cette occasion il fit tenir au souverain pontife de
riches cadeaux[325]. C'est probablement alors aussi qu'il lui envoya
une superbe couronne d'or, garnie de pierres précieuses, qu'on appelait
«le Règne»[326]. Plusieurs historiens du moyen âge ont parlé de cette
couronne qui mérite une mention ici, puisqu'elle fut le premier hommage
de la royauté très chrétienne à l'Église universelle.
[Note 324: _Vita sancti Genovefæ_, XI, 53 (Kohler).]
[Note 325: C'est ce que dit une note d'un des manuscrits du _Liber
historiæ_, c. 17. Dans tous les cas, elle se trompe tout au moins sur
le nom du pape, qu'elle appelle Hormisdas. Hormisdas ne monta sur le
trône de saint Pierre qu'en 514, trois ans après la mort de Clovis.
Peut-être faut-il garder le nom d'Hormisdas, et remplacer celui de
Clovis par celui de Clotilde?]
[Note 326: Eodem tempore venit regnus cum gemmis preciosis a rege
Francorum Cloduveum christianum, donum beato Petro apostolo. _Liber
Pontificalis_, éd. Duchesne, t. I, p. 271. Ce passage, écrit au sixième
siècle, a passé en substance dans le _Vita sancti Remigii_ de Hincmar,
_Acta Sanctorum_, p. 156, F, et de là dans Sigebert de Gembloux,
_Chronicon_ (dom Bouquet, III, p. 337). M. l'abbé Duchesne écrit à ce
sujet, _o. c._, p. 274: «Clovis mourut trois ans avant l'avènement du
pape Hormisdas. Il est possible que l'envoi du _regnus_ ou couronne
votive, dont il est ici question, ait souffert quelque retard. Du
reste, le nom de Clovis n'est attesté ici que par les manuscrits de la
seconde édition; l'abrégé Félicien coupe la phrase après _Francorum_.»
Cf. A. de Valois, I, pp. 270 et 299; dans ce dernier passage, il fait
dire à ses sources que Clovis envoya la couronne qu'il avait reçue
d'Anastase.]
Pendant que l'on poussait activement les travaux, le roi était emporté
par une mort précoce à l'âge de quarante-cinq ans, le 27 novembre
511[327]. Succomba-t-il aux fatigues de ses campagnes ou aux vices
d'une constitution minée par quelque mal héréditaire? On ne saurait
le dire, mais les courtes destinées de la plupart de ses successeurs
confirment une supposition que nous avons déjà faite au sujet de ses
ancêtres, et rendent plus vraisemblable la dernière alternative. Son
corps, enfermé dans un sarcophage de pierre de forme trapézoïde, et
dont des croix étaient tout l'ornement, fut déposé dans la crypte
vierge encore de la colline de Lutèce. Il disparaissait de la scène du
monde au moment où il semblait qu'il allât goûter en paix les fruits de
ses grands travaux, et consolider, comme chef d'État, ce qu'il avait
fondé comme guerrier. La Providence, après l'avoir employé pendant
trente ans à la création d'une œuvre prédestinée, ne lui avait laissé
que le temps de préparer son tombeau.
[Note 327: Sur l'âge de Clovis et sur l'année de sa mort, Grégoire
de Tours, II, 43. Sur le jour, Viallon, _Histoire de Clovis le Grand_,
p. 473, et les missels de sainte Geneviève (manuscrit nº 1259, fol. 8,
et manuscr. 90), qui donnent le 27 novembre comme anniversaire de la
_depositio_ de Clovis. Dubos, III, p. 403, se demande s'il ne s'agit
pas plutôt du jour où les restes de ce roi furent déposés dans la
crypte après l'achèvement de l'église. La date du 27 novembre 511 est
solidement justifiée par M. Levison, _Zur Geschichte des Frankenkönigs
Clodowech_ (_Bonner Jahrbücher_, t. 103, p. 47 et suivantes.)]
Le moment est venu de porter un jugement d'ensemble sur cette puissante
personnalité.
Le fondateur de la monarchie franque n'est pas un de ces génies
transcendants comme Charlemagne, qui créent les événements par la
seule force de leur volonté souveraine, et qui laissent leur empreinte
indélébile sur toutes les choses auxquelles ils touchent. C'est une
nature hardie et énergique de conquérant, qui regarde les destinées en
face, et qui, sans trembler devant elles, va à leur rencontre l'épée à
la main. Il ne se préoccupe pas d'étudier la signification prophétique
des choses que l'histoire déroule devant lui; il lui suffit de voir,
d'un coup d'œil ferme et juste, la place qu'il y peut prendre, et il
se la fait large et belle. Son ambition n'est pas insatiable; il a une
idée bien nette de la limite de ce qui lui est possible, et il ne la
franchit point, quoi qu'il lui en puisse coûter. A deux reprises, il
évite prudemment d'en venir aux mains avec le seul rival qui fût digne
de lui; Théodoric put le gourmander après sa victoire sur les Alamans,
il put même arrêter dans le sud-est le cours de ses victoires sans le
décider à prendre les armes. Il faut savoir gré au conquérant franc
de cette modération, n'eût-elle même sa source que dans un calcul.
En politique, c'est une vertu encore pour l'homme d'État d'obéir à
la voix de son intérêt plutôt qu'aux chimères de l'imagination. A la
force et à la prudence, nous le voyons joindre l'adresse. Il ne fait
pas une entreprise sans se procurer des alliés, et ceux-ci il les
trouve, non seulement parmi les princes de sa famille, mais encore
parmi ses ennemis d'hier, à preuve l'arien Gondebaud, dont il obtient
l'alliance dans sa campagne contre les Visigoths ariens. Il n'est pas
moins avisé dans ses relations avec Byzance: il accepte les honneurs
qui lui sont offerts par l'empereur, il sait en faire état aux yeux
des populations gallo-romaines, mais il ne donne rien en échange, et
toute la finesse de la diplomatie impériale est tenue en échec par sa
tranquille réserve. Eut-il un idéal de gouvernement, et cet idéal, quel
fut-il? L'histoire n'a point pris la peine de nous le dire, et nous ne
le saurons peut-être jamais. C'est pour cette raison sans doute qu'on a
cru pouvoir lui préférer Théodoric, dont la correspondance officielle
parle souvent un si magnifique langage. Mais cette supériorité n'est
qu'apparente. Si c'était le roi franc qui eût eu à sa disposition la
plume de Cassiodore, nul doute qu'on n'admirât le civilisateur dans
Clovis, et que dans Théodoric on ne vît que l'assassin d'Odoacre, le
meurtrier de Boëce et de Symmaque. De tout temps l'histoire s'est
laissé faire illusion par les lettres. Et le plus grand malheur, aux
yeux de la postérité, pour des créateurs d'État comme Clovis, c'est de
n'avoir pas eu à leur service une plume éloquente: _carent quia vate
sacro_.
S'il s'agit d'apprécier l'homme après le souverain, nous connaissons
trop mal Clovis pour porter sur sa personne un jugement complet et
motivé. L'histoire ne nous a conservé de lui que le souvenir de
quelques faits d'armes; elle ignore tout le reste, elle ne sait rien de
sa vie privée. Cette lacune a été comblée par l'épopée, qui a enlaidi
sa physionomie en la dessinant d'après un idéal barbare, et qui a mis
un type de convention à la place du héros historique. Enfin, les mœurs
atroces des rois mérovingiens qui sont venus par la suite ont jeté
leur ombre sinistre en arrière sur la grande mémoire du fondateur du
royaume. Si bien que, l'histoire se taisant et l'imagination ayant
seule la parole, le Clovis qu'on nous a montré est toujours le barbare
d'avant le baptême. On ne voit pas en quoi il est converti, on ne sait
pas à quoi lui sert d'avoir été baptisé.
Pour retrouver la figure véritable du fondateur de la France, il faut
donc effacer de sa physionomie tous les traits dont la poésie populaire
l'a chargée à son insu. Ce travail, nous l'avons fait, et nous avons
lieu de croire qu'il est définitif. Il faut ensuite se prémunir contre
les suggestions fallacieuses de l'analogie. Invoquer la barbarie des
petits-fils pour faire croire à celle de l'aïeul, sous prétexte que
toutes les barbaries se ressemblent, c'est une erreur. Le barbare
converti, qui, touché de la grâce, est venu à Jésus-Christ par le libre
mouvement de sa volonté, ne doit pas être comparé à celui qui a reçu
le baptême dès l'enfance, mais qui ne réagit pas contre les influences
d'un milieu encore saturé de mœurs païennes. Comme les convertis
anglo-saxons, Ethelbert et Edwin, Clovis occupe un niveau religieux
fort supérieur à celui de ses descendants. Les contemporains ne s'y
sont pas trompés, à preuve le parallèle établi entre eux et lui par
Grégoire de Tours, et que nous avons reproduit plus haut[328].
[Note 328: Voir ci-dessus p. 190.]
Et le poète inconnu qui a dépeint les visions prophétiques de la
reine Basine ne porte pas un autre jugement. Pour lui, Clovis est
le lion; ses fils sont comparés à des rhinocéros et à des léopards;
ses petits-fils ne sont plus que des ours et des loups[329]. Cette
impression eût été celle de tous les historiens, s'ils n'avaient eu
l'esprit prévenu par les légendes apocryphes. Non, il n'est pas permis
d'attribuer uniformément le même degré de barbarie à tous les Francs.
Les mœurs frénétiques des descendants de Clovis ne suffisent pas pour
accuser celui-ci, non plus que les crimes d'une Frédégonde ne sont un
argument contre la sainteté de Clotilde, de Radegonde et de Bathilde.
Ces nobles et chastes figures qui passent, voilées et en prière, à
travers un monde secoué par la fièvre de toutes les passions, sont la
preuve de la fécondité du christianisme parmi les Francs, et protestent
contre l'hypothèse d'une barbarie qui n'aurait pas connu d'exception.
[Note 329: Voir tome I, p. 201.]