_Scriptores_, VII, pp. 458-459. Voir sur Baralle la notice de M. Godin
dans le _Dictionnaire historique et archéologique du département du
Pas-de-Calais, arrondissement d'Arras_, t. II, p. 136. Une fontaine y
porte encore le nom de Saint-Georges, et l'on y a trouvé des tombeaux
maçonnés dont la chronique fait un ermitage sous le vocable du même
saint. Il est à remarquer qu'on a exhumé à Baralle beaucoup d'objets
romains, ce qui atteste l'antiquité du lieu. Mabillon ne parle pas de
Baralle dans ses _Annales_.]
Voilà la tradition qui se conservait, au onzième siècle, dans le clergé
de l'église de Cambrai. Tout, nous l'avons déjà dit, y porte un cachet
d'authenticité qu'il serait difficile de méconnaître. Le vocable de
saint Georges, qui était le patron vénéré de tous les hommes de guerre,
semble insinuer que le monastère est une création spontanée de Clovis
lui-même. Enfin, la mention des chanoines réguliers indique que la
tradition remonte à une époque où la règle bénédictine ne s'était pas
encore introduite en Gaule. A voir cette antique maison surgir si près
du berceau de la monarchie salienne, n'est-on pas autorisé à croire que
Clovis aura voulu consacrer à la patrie de ses pères la première de ses
fondations monastiques, et que ce cloître dédié à saint Georges aura dû
le jour à un vœu du roi très chrétien?
Pour trouver un souvenir rattaché à l'histoire de Clovis par une
tradition aussi ancienne et aussi oubliée que celle de Baralle, il
faut gagner l'extrémité méridionale du royaume, où Junant, dans le
Quercy, se réclamait, dès le neuvième siècle, du puissant conquérant
de l'Aquitaine. Située dans la vallée du Lot, à une lieue environ de
Figeac, l'abbaye était une de ces maisons modestes et obscures comme il
en a surgi beaucoup pendant les premiers âges de la vie monastique en
Gaule. Ses courtes annales ne contiennent rien, si ce n'est l'histoire
de sa naissance et celle de sa mort, toutes deux racontées avec cette
simplicité absolue qui exclut toute idée de fiction. Saint-Martin de
Junant, dit un écrivain du douzième siècle, fut fondé par Clovis
en l'honneur du saint évêque de Tours, et doté d'honneurs et de
richesses[291]. L'endroit de la vallée où s'élevait l'abbaye était fort
resserré et exposé aux fréquentes inondations du Lot, ce qui empêchait
la maison de se développer, et la maintenait en permanence dans un
état de ruine et de délabrement. Au neuvième siècle, le roi Pépin
d'Aquitaine, fils de Louis le Débonnaire, imagina de la rattacher à
l'abbaye Sainte Foi de Conques, fondation de l'époque de Charlemagne.
Seulement, quand il s'agit de recueillir à Conques la population de
Junant, les bâtiments se trouvèrent trop petits, et alors on résolut
de construire une succursale de Conques à Figeac, sur la Selle. Junant
fut complètement abandonné; ses édifices tombèrent en ruines, la trace
même en disparut bientôt, et, sans le nom glorieux du conquérant de
la Gaule associé au souvenir de ses premiers jours, l'histoire aurait
oublié jusqu'à son existence. Combien ce souvenir doit avoir été vivace
il y a mille ans, puisque depuis lors il a pu arriver intact jusqu'à
nous, à travers des siècles d'indifférence pendant lesquels il n'y
avait plus personne pour s'y intéresser! Rien ne plaide mieux en faveur
de sa vénérable antiquité que ce rare phénomène de conservation. Comme
Baralle, Junant nous offre une tradition constituée dès le neuvième
siècle, et à laquelle les générations n'ont plus rien ajouté. Il serait
difficile de ne pas attribuer à ces deux maisons le premier rang
parmi toutes celles qui mettent leurs origines sous le patronage de
Clovis[292].
[Note 291: Circuiensque vicina loca, in Caturcinio in loco
qui Junantus (Vinantus dans Chavanon, _Adhémar de Chabannes_, p.
21.) dicitur monasterium in honore beati Martini construxit et ob
amorem ipsius confessoris maximis honoribus ac diversis thesauris
abundantissime ditavit. D'après le manuscrit d'Adhémar de Chabannes,
dans _Scriptores Rerum Meroving._, t. II, p. 270, note.]
[Note 292: Voir le manuscrit 2 d'Adhémar de Chabannes (douzième
siècle), ad ann. 754 (M. G. H., _Scriptores_, IV, p. 114). Les faux
titres de Figeac ont fort embrouillé toute cette question d'origines
monastiques; on la trouve tirée au clair dans G. Desjardins, _Essai sur
le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Foi de Conques en Rouergue_ (_Bibl.
de l'école des Chartes_, t. XXXIII, 1872).]
Junant n'est pas d'ailleurs le seul monastère d'Aquitaine qui ait de
si grands souvenirs. La ville d'Auch, qui nous a déjà raconté une
si curieuse tradition sur l'entrée de Clovis dans son enceinte, se
souvenait également que l'abbaye de Saint-Martin, bâtie à ses portes,
avait été fondée par lui à la prière de la reine Clotilde. Elle voulait
aussi qu'il eût ensuite fait don de ce monastère à l'église Notre-Dame
d'Auch, et il n'y a rien que de vraisemblable dans cette version,
bien que sous sa forme actuelle on y trouve des détails qu'il serait
difficile de concilier avec les données de l'histoire[293].
[Note 293: Voir les auteurs cités ci-dessus et Lecoy de la Marche,
_Saint Martin_, p. 515. On ne peut pas admettre avec nos vieux
auteurs que Clovis, entrant pour la première fois à Auch, après la
défaite d'Alaric, ait fait don à l'église Notre-Dame du monastère de
Saint-Martin, récemment construit par lui. Cette donation, si nous
admettons que Saint-Martin ait été fondé par Clovis, doit se rapporter
à une date postérieure.]
Il est plus malaisé de se prononcer sur les titres de l'abbaye de
Simorre, située sur la Gimonne, à quelques lieues au sud-est d'Auch.
Elle aussi, elle avait confié à son cartulaire de vieux souvenirs
qui attribuaient sa fondation à Clovis. Elle croyait même savoir que
le nombre des religieux établis par lui dans le monastère primitif
était de dix-huit, mais que ce nombre fut augmenté dans la suite par
les libéralités de divers seigneurs. En attendant que les prétentions
de Simorre fassent l'objet d'un sérieux examen, nous croyons pouvoir
accueillir ici, au moins à titre provisoire, une tradition respectable
déjà par sa simplicité même, et qui a été conservée jusqu'à la
fin de l'ancien régime sans que personne l'ait rendue suspecte en
l'amplifiant[294].
[Note 294: De Brugeles, _Chroniques ecclésiastiques du diocèse
d'Auch_, pp. 180, 185 et 187, d'après un cartulaire de Simorre. «Il est
fait mention de cette fondation dans des lettres de la chancellerie de
l'an 1511, dans des statuts faits au chapitre l'an 1512, dans un arrêt
du conseil d'État de l'an 1522, et dans un inventaire de production
devant l'official d'Auch en 1558.» _Idem_, p. 180. Cf. _Gallia
christiana_, I, p. 1013.]
Combien, en regard de ces humbles notices, que leur modestie même
recommande à l'attention, les légendes mérovingiennes de l'abbaye de
Moissac, bien moins garanties cependant[295], apparaîtront supérieures
en intérêt pour le lecteur amoureux du pittoresque! Située sur le
Tarn, à peu de distance du confluent de cette rivière avec la Garonne,
l'abbaye de Moissac a trouvé en son abbé Aymeri de Peyrac (1377-1402)
un historien érudit et zélé, qui n'a laissé dans l'oubli aucune de ses
légendes, et qui en a peut-être embelli quelques-unes. Sous sa plume,
l'histoire de la fondation de Moissac semble prendre la couleur d'un
conte des _Mille et une nuits_. Écoutons l'intéressant narrateur.
[Note 295: Un diplôme de Pépin Ier d'Aquitaine pour Moissac, en
818, attribue la fondation de cette abbaye à saint Amand: Monasterio
quod dicitur Moissiacum in pago Caturcino super fluvium qui dicitur
Tarnus, quod olim sanctus Amandus abbas in honore sancti Petri
apostolorum principis construxit (Dom Bouquet, VI, p. 663.) Cf.
Mabillon, _Annales O. S. B._, t. I, p. 358, et Lagrèze-Fossat, _Études
historiques sur Moissac_, Paris, 1870-1874, t. III, p. 8. Cet auteur
ne connaît que le diplôme de Pépin, en 845, qui est apocryphe, et
qui reproduit textuellement l'authentique cité ici. Cf. dom Bouquet,
t. VIII, p. 356. L'abbé Foulhiac, _Mélanges sur le Quercy_, cité par
Lagrèze-Fossat, III, p. 9, croit que saint Amand aura fondé Moissac
sous Clovis II, et qu'on aura confondu ce prince avec Clovis Ier.]
C'était en 507. Clovis avait vaincu Alaric, et il s'avançait à marches
forcées sur Toulouse pour s'emparer de la capitale des Visigoths. La
nuit qui précéda son arrivée à Moissac, il eut sous la tente, pendant
son sommeil, une vision bizarre, dans laquelle il voyait des griffons
ayant des pierres dans leur bec, et les portant dans une vallée où
ils commençaient la construction d'une église. Or, le lendemain, en
longeant les rives du Tarn à la tête de son armée, voilà qu'il aperçut
soudain les oiseaux de son rêve. Ils étaient de grandeur gigantesque,
et de proportions que n'avait aucun autre oiseau. Aussitôt Clovis
descendit de cheval, raconta sa vision à son armée, et lui proposa
de commencer la construction d'un édifice qu'on mettrait sous le
patronage de saint Pierre. L'armée acclama ces paroles, et sans tarder
elle se mit à jeter les fondements d'une église qui fut achevée plus
tard, après la soumission totale de l'Aquitaine. En souvenir de cet
événement, on voyait encore, à la fin du quatorzième siècle, dans le
pavement en mosaïque de l'église de Moissac, en avant du chœur, deux
oiseaux de grande taille, qui passaient pour représenter les oiseaux
de Clovis. Le lecteur familiarisé avec l'étude de la poésie populaire
n'aura pas de peine à reconnaître dans cette mosaïque l'origine de
la tradition elle-même, ou du moins celle des formes fantastiques
sous lesquelles elle a été conservée. Mais, à quelque date que soit
née la légende des griffons, le souvenir de Clovis était ancien à
Moissac. Déjà, en 1212, dans une lettre de doléances adressée à
Philippe-Auguste, l'abbé de ce monastère rappelait qu'une tradition
immémoriale en attribuait la fondation à Clovis, et citait, à titre de
preuve, l'inscription suivante, qui se lisait au-dessus de la porte de
l'abbaye de Moissac:
HOC TIBI CHRISTE DEUS REX INSTITUIT CLODOVEUS
AUXIT MUNIFICUS POST HUNC DOMINUS LUDOVICUS
A cette date, l'abbaye célébrait plusieurs services annuels pour le
repos de l'âme des rois de France qui l'avaient fondée et dotée, et,
dans la pensée des moines, Clovis était du nombre. Plusieurs siècles
après, cette pieuse coutume était encore en vigueur. On se souvenait
du conquérant de l'Aquitaine dans la solitude du monastère, et la
prière catholique allait chercher sa mémoire dans l'oubli profond du
passé[296].
[Note 296: Voir la chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991
A du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, fos 102 v.,
105 et 165 v. Cf. Lagrèze-Fossat, _Études historiques sur Moissac_,
Paris, 1870-74, t. III, p. 495, et t. I, p. 373. La légende de Moissac
fut plus tard remaniée, comme celle de la sainte Ampoule, des anges
y furent substitués aux oiseaux. «Les habitants illettrés croient et
affirment encore que la statue colossale du Christ qui décore le tympan
du grand portail de l'Église est celle de Clovis. Ils lui donnent le
nom de _Reclobis_, mot patois formé par contraction des mots latins
_rex_ et _Clovis_. Il est très probable que cette croyance est très
ancienne.» (Lagrèze-Fossat, III, pp. 496 et 497.) Il est toutefois
bien loin d'être prouvé que Moissac ait été fondé par Clovis; selon
Lagrèze-Fossat lui-même, III, p. 8, il devrait sa fondation à saint
Amand.]
Nous avons énuméré toutes les fondations monastiques attribuées à
Clovis dans le pays de la Garonne et de ses affluents. Mais le reste de
la France en possède plusieurs également, qu'il convient de passer en
revue, et dont il faut examiner les titres.
Le Limousin ne s'est pas contenté de mettre Clovis en relations
avec Léonard, le saint ermite de la forêt de Panvain[297]. Selon
une attestation de la fin du quinzième siècle, ce roi devrait être
considéré comme le fondateur de l'abbaye du Dorat, car, en revenant
de la bataille de Vouillé, il y aurait fondé le modeste oratoire qui
fut le berceau de cette maison. Les clercs qu'il y plaça, au dire de
la tradition, reçurent de lui une dotation territoriale, à laquelle il
ajouta le précieux privilège de l'immunité[298].
[Note 297: Sur saint Léonard, voir ci-dessus p. 167.]
[Note 298: Le texte du prétendu diplôme de Clovis pour le Dorat est
publié par Aubugeois de la Ville du Bort, _Histoire du Dorat_, Paris
1880 (d'après Leymarie _Histoire de la bourgeoisie_, t. II, p. 345); il
est contenu dans un vidimus du 5 février 1495, délivré par le gardien
du sceau du bailliage de Limousin au chantre de l'église du Dorat,
syndic du chapitre. D'après ce vidimus, le document était transcrit
dans un vieux livre écrit sur parchemin, richement relié et renfermant
les évangiles. M. Alfred Leroux, _Additions et rectifications à
l'Histoire du Dorat de M. Aubugeois de la Ville de Bort_ (_Bulletin de
la Société archéologique et historique du Limousin_, t. 29, 1881, p.
139), ne voit dans ce texte qu'un fragment de chronique, postérieur
peut-être de six siècles (de l'avis même de M. l'abbé Rougerie) au fait
dont il s'agit. M. l'abbé Rougerie, _Vies de saint Israël et de saint
Théobald_, Le Dorat, 1871, se donne des peines stériles pour défendre
la tradition locale étayée de si faibles appuis.]
Saint-Mesmin de Mici invoque à la fois un diplôme de Clovis et une
Vie de ses saints fondateurs. Il est vrai que le diplôme n'est pas
authentique, et que la Vie ne paraît pas contemporaine; mais toutes
les objections qu'on peut soulever contre certaines de leurs parties
laissent debout la tradition ancienne qu'ils ont mise par écrit.
Clovis, nous dit-elle, désirait faire quelque chose pour le saint
prêtre Euspice, qui avait refusé l'évêché de Verdun. L'ayant emmené sur
les bords de la Loire avec son neveu saint Mesmin, et connaissant son
goût pour la vie monastique, il lui proposa de chercher dans ce pays
un endroit qui serait à sa convenance, et lui promit de lui en faire
donation. Aidé de Mesmin, Euspice se mit en quête, et arrêta finalement
son choix sur une presqu'île formée par le confluent de la Loire et
du Loiret, en aval d'Orléans. La biographie des deux saints vante le
charme de ces lieux, où la beauté du site, la fertilité du sol et la
profondeur de la solitude se réunissaient pour en faire le séjour idéal
d'une congrégation monastique. La presqu'île n'était pas grande, mais
elle produisait en abondance le blé et le vin; des bosquets pleins
d'oiseaux diversifiaient le paysage, fermé d'un côté par la majesté
sévère des grands bois, largement ouvert de l'autre par la Loire, sur
laquelle apparaissaient fréquemment des vaisseaux marins qui, remontant
le fleuve, apportaient dans l'intérieur de la Gaule les marchandises
les plus variées de l'étranger.
C'est là qu'Euspice, avec l'assentiment du roi et grâce à ses
libéralités, inaugura la florissante abbaye de Saint-Mesmin. Sentant
sa fin approcher, le vieillard voulut que l'acte de donation fût passé
au nom de son neveu comme au sien, ce qui fut fait. Dans sa rédaction
la plus concise, et qui a été admise comme authentique par la plupart
des historiens, l'acte comprenait la concession du fisc royal de
Mici, plus une chênaie, une saussaie et deux moulins. En outre, le
roi recommandait les deux solitaires à la bienveillance de l'évêque
d'Orléans Eusebius, et mettait leur monastère sous sa protection. Telle
fut, au dire de la tradition, l'origine de l'abbaye de Saint-Mesmin de
Mici[299].
[Note 299: Voir les deux vies de saint Mesmin de Mici, dont la
première, selon Mabillon, serait du septième siècle, et dont la seconde
est dédiée à Jonas d'Orléans, qui vécut au neuvième (Mabillon, _Acta
Sanct. O. S. B._, I, pp. 562 et suivantes).--Pour le diplôme, outre
les auteurs cités par Pardessus (_Diplomata_, I, pp. 57 et 58), et par
Pertz (_Diplomata_, pp. 3 et 120), il faut lire Vergnaud-Romagnesi,
_Mémoire sur l'ancienne abbaye de Saint-Mesmin-de-Mici_, Orléans, 1842,
et surtout un mémoire qui se trouve dans les Factums de la Bibliothèque
nationale (_Recueil Thoisy_, 384), et qui est intitulé: _Factum pour
maître Lie Chassinat contre les religieux Feuillants de l'abbaye de
Saint-Mesmin, appelans d'une sentence du 8 juillet 1659, rendue par le
bailli d'Orléans_, avec un appendice portant en tête: _Advertissement
servant à l'examen des titres et chartulaires de l'abbaye de
Saint-Mesmin, et pour en justifier les faussetés_. Cf. Mabillon,
_Annales O. S. B._, t. I, p. 33.]
Les autres monastères qui revendiquent Clovis pour fondateur sont
loin d'exhiber des titres aussi sérieux que ceux de Mici. Ceux de
Saint-Michel de Tonnerre[300] et de Molosme[301], dans le voisinage
de cette ville, ainsi que ceux de Saint-Pierre de Flavigny[302] sont
inconnus, et pour cette raison ils échappent également à la controverse
et à l'attention de l'historien. Ceux de Saint-Pierre-le-Vif de Sens
doivent être résolument écartés, malgré les déclarations explicites
des deux diplômes de fondation de cette abbaye. A en croire l'une de
ces pièces apocryphes, attribuée à Clovis, ce roi aurait fait don à
sa fille Théodechilde, qui avait consacré sa virginité au Christ,
d'un domaine considérable situé en Bourgogne, et provenant, au dire
du diplôme, de la dot de Clotilde. Mais Théodechilde était la fille
de Thierry Ier et non de Clovis, et toutes les assertions du diplôme
croulent par la base devant cette simple rectification, unanimement
admise aujourd'hui[303].
[Note 300: Mabillon, _Annales O. S. B._, t. I, p. 50.]
[Note 301: _Idem_, _ibid._, I, p. 49.]
[Note 302: Le P. Grignard, qui s'en est occupé en dernier
lieu, écrit: «Quad multa? Opinio quæ tenet Flaviniacensem abbatiam
regnante Clodoveo primo fuisse fundatam, dubia ne dicam commenticia
videtur.» _Wissenschaftliche Studien und Mittheilungen aus dem
Benediktinerorden_, 2e année, t. I, (1881), p. 253.]
[Note 303: La confusion est ancienne; on la trouve déjà au onzième
siècle dans Odorannus de Sens, et au douzième siècle dans Clarius. A.
de Valois, t. I. p. 326, et Mabillon _Annales, O. S. B._, t. I, pp.
47-48, en ont fait justice, mais cela n'a pas empêché l'abbé Chabeau,
_Sainte Théodechilde vierge_, Aurillac, 1883, et l'abbé Bouvier,
_Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif_ (_Bulletin de la Société
des sciences historiques et naturelles de l'Yonne_, t. XLV, 1891), de
soutenir le point de vue d'Odorannus. Récemment, M. Maurice Prou a
repris l'examen de la question dans un travail qu'on peut considérer
comme définitif, et qui est intitulé: _Études sur les chartes de
fondation de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Le diplôme de Clovis et
la charte de Théodechilde_, Sens, 1894.]
Les titres de Sainte-Marie de Bethléem, qui a été dans les derniers
temps un prieuré de l'abbaye de Ferrière en Gâtinais, sont également
fort sujets à caution. Si l'histoire qu'ils nous racontent avait le
moindre degré de vraisemblance, elle contiendrait un épisode bien
curieux de la biographie de Clovis. «J'ai appris, lui fait dire le
diplôme, de la bouche de Remi de Reims, mon ami très cher, qui m'en
a certifié le récit, que Bethléem en Gâtinais a été fondé par saint
Sabinien, par saint Potentien, par saint Coffin et par plusieurs
autres disciples de saint Pierre envoyés en Gaule. Or, pendant que
ces saints personnages étaient en prière la nuit, une éblouissante
lumière se répandit soudain, et ils virent apparaître dans les airs la
scène de la naissance de Notre-Seigneur. L'enfant Jésus, la Vierge,
saint Joseph, le bœuf et l'âne de la crèche, tout, jusqu'aux anges
chantant le _Gloria in excelsis_, se révéla aux yeux de ces saints
solitaires. Appelé par le bruit de cette merveille, et par celui des
miracles qui se font tous les jours dans ce saint lieu, j'y suis venu
humblement prier la Mère de Dieu, et, par piété envers elle, voyant
que l'étroitesse de ce sanctuaire ne suffisait pas à l'affluence des
fidèles, j'ai décidé d'y bâtir une église plus vaste et plus belle en
l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Avant de quitter cette
retraite, j'ai jeté les fondements de ce temple, que j'achèverai par la
suite avec la grâce de Dieu.» Telle est la légende de Bethléem; malgré
son caractère peu digne de foi, elle devait trouver une place dans ce
récit, parce qu'elle contient peut-être une parcelle de vérité qu'il y
aurait intérêt à mettre en lumière[304].
[Note 304: Dom G. Morin, _Histoire générale des pays de Gastinois,
Senonois et Hurepois_, Paris, 1630, p. 764.]
Arrêtons-nous encore un instant, avant de terminer cette revue, devant
le diplôme de fondation de l'abbaye de Saint-Jean de Réomé, aujourd'hui
Moutiers-Saint-Jean (Côte-d'Or). Ce document, attribué à Clovis, nous
offre une nouvelle version de la légende populaire que nous avons déjà
rencontrée dans la vie de saint Remi. On y lit que Clovis donna à
l'abbé Jean, qu'il vénérait comme son patron spécial, autant de terres
fiscales qu'il pouvait en parcourir en un jour, monté sur un âne.
Hâtons-nous de dire que le diplôme n'est pas authentique, et ajoutons
que la vie de saint Jean de Réomé, qui est du septième siècle au plus
tard, ne sait rien des relations du saint avec le roi Clovis. Cette
dernière circonstance est bien faite pour rendre suspecte la tradition
elle-même, et cependant il y a dans le diplôme des passages qui ont un
tel accent d'antiquité, qu'on est tenté d'y voir, avec des critiques
distingués, une pièce authentique défigurée par des interpolations ou
par des remaniements[305].
[Note 305: Il n'y a rien à tirer de Roverius, _Reomaus seu historia
Monasterii sancti Joannis Reomaensis in castro Lingonensi_, Paris,
1637, et rien de neuf à apprendre dans l'étude de M. de Lanneau
(_Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de
Semur_, 6e et 7e année, 1869-1870).]
On connaît maintenant Clovis fondateur de monastères[306]. Les pages
que nous lui avons consacrées ne sont peut-être pas complètes, et
les traditions qu'elles racontent n'ont pu être toujours contrôlées
et vérifiées. Le lecteur nous pardonnera de les avoir rapportées
néanmoins, telles que nous les avons trouvées dans les diplômes et
dans les chroniques. En une matière si obscure et si peu explorée, n'y
avait-il pas lieu de tout recueillir, et de ne rien omettre de ce qui
peut devenir un indice? Nous l'avons pensé, et, ne pouvant pas toujours
faire le départ de nos matériaux, nous avons voulu les reproduire
indistinctement, croyant qu'il y avait quelque profit à se souvenir ici
de la parole évangélique: _Collige fragmenta ne pereant_.
[Note 306: Nous ne parlons pas ici de Nesle-la-Reposte, qui ne
peut invoquer que deux statues du portail de son église, prises
arbitrairement pour Clovis et pour Clotilde (Mabillon, _Annales_, I,
p. 50), ni de Romainmotier, au canton de Vaud, dont les prétentions
reposent sur une confusion manifeste avec Clovis II (Voir F. de
Chavannes, _Recherches sur le couvent de Romainmotier_, dans _Mémoires
et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande_,
t. III, Lausanne, 1842).]