roi vis-à-vis de toutes les personnes qui, sans occuper un rang dans
la hiérarchie ecclésiastique, se distinguaient par l'éminence de leurs
vertus. Il croyait, avec tous ses contemporains, à l'efficacité de
leurs prières; il était convaincu qu'elles avaient le don d'opérer
des miracles. Lui-même, au dire d'un hagiographe, fut favorisé d'une
guérison miraculeuse obtenue par l'intercession d'un vénérable
solitaire. C'était la vingt-cinquième année de son règne, celle qui
allait être rendue mémorable par la conquête de l'Aquitaine. Il y
avait deux ans qu'il était en proie à la maladie, et ni les prières de
son clergé ni les soins de ses médecins ne parvenaient à le soulager.
Enfin, l'un de ces derniers, nommé Tranquilinus, conseilla au roi de
faire venir Séverin, abbé de Saint-Maurice en Valais, homme doué de
l'esprit de Dieu, et dont les prières obtenaient une multitude de
guérisons miraculeuses. Aussitôt le roi fit partir son chambellan
Transoarius pour Agaune, et le saint, déférant à ses prières, apparut
au chevet du royal malade comme plus tard saint François de Paule
auprès du lit de Louis XI. Après avoir adressé au ciel de ferventes
prières, il ôta son manteau, en revêtit le roi, et à l'instant la
fièvre abandonna le malade. Clovis, plein de reconnaissance, tomba aux
pieds du saint, et le pria de prendre dans son trésor toutes les sommes
qu'il voulait pour les distribuer aux pauvres; il lui offrit aussi de
faire relâcher tous les coupables qui se trouvaient enfermés dans les
prisons[275]. On veut que l'église Saint-Séverin de Paris, qui est sous
le patronage de l'abbé d'Agaune, ait été élevée en souvenir de cet
heureux événement.
[Note 275: _Ex Vita sancti Severini Abbatis Agaunensis_ (dom
Bouquet, III, p. 392.) Ce récit est loin d'être garanti, bien qu'il en
soit souvent fait état même par des historiens peu tendres à l'endroit
des légendes, notamment par Junghans, p. 77, n. 1, par W. Schultze,
_Das Merovingische Frankenreich_, p. 72, et en dernier lieu par Arnold,
_Cæsarius von Arelate_, p. 242. Voir l'Appendice.]
D'autres saints personnages, au dire de la légende, ont été en
rapports intimes avec Clovis. Saint Fridolin de Poitiers, admis à sa
table, a réparé miraculeusement une belle coupe de verre, qui s'était
cassée en tombant des mains du roi au moment où il la présentait au
saint[276]. Un saint ermite du nom de Léonard, qui demeurait dans la
forêt de Panvain, près de Limoges, fit la connaissance du roi dans des
circonstances fort dramatiques. Clotilde, qui était venue résider avec
son époux dans le château de cette forêt, était menacée de périr dans
les douleurs de l'enfantement, et Clovis au désespoir implora le pieux
solitaire de venir à son aide. Léonard se mit en prières, et la reine
fut sauvée par miracle[277].
[Note 276: _Ex Vita sancti Fridolini_ (dom Bouquet, III, p. 388).]
[Note 277: Arbellot, _Vie de saint Léonard, solitaire en Limousin_,
Paris, 1863. Les pages 277-289 contiennent le texte d'une vie inédite
de saint Léonard, d'après plusieurs manuscrits dont un du onzième
siècle.]
Sans doute, la plupart de ces récits ont été embellis par la pieuse
imagination des hagiographes, et il n'est pas interdit de croire que
les épisodes qui sont à la fois les plus extraordinaires et les moins
prouvés appartiennent au domaine de la fiction pure.
Ce qui se dégage des plus authentiques, c'est l'intimité des rapports
entre le roi et les saints, c'est la justesse de l'instinct qui
poussait la royauté à se rapprocher de ceux qui représentaient le mieux
les aspirations chrétiennes de leur peuple. Avec un admirable sentiment
des vrais intérêts de sa couronne, Clovis se mêlait familièrement,
sans crainte de compromettre son prestige, aux hommes humbles et
pauvres revêtus d'une majesté supérieure par le respect public, et le
nimbe de leur sainteté jetait une partie de son éclat sur le front du
souverain. Rien n'a plus contribué à sa popularité que l'amitié des
saints. Les actes de clémence qu'ils lui inspiraient affermissaient
son pouvoir en lui ouvrant les cœurs. Bien des fois, saint Remi et
sainte Geneviève arrachèrent au rude justicier la grâce des malheureux
qui remplissaient les prisons publiques. Parmi ceux que menaçait
sa vengeance, il y avait un grand seigneur du nom d'Euloge, qui se
réfugia dans l'église Notre-Dame de Reims: à l'intercession de Remi,
le roi lui laissa la vie et la possession de ses biens[278]. Au dire
d'un hagiographe, l'évêque aurait même obtenu du roi que chaque fois
qu'il passerait par la ville de Reims ou par son territoire, tous les
prisonniers seraient aussitôt mis en liberté, et, ajoute-t-il, cet
usage se conserve encore aujourd'hui[279].
[Note 278: Hincmar _Vita sancti Remigii_, dans les _Acta Sanctorum_
des Bollandistes, 1er octobre, t. I, p. 153 A.]
[Note 279: _Vie de saint Léonard_, éditée par le chanoine Arbellot,
_c._ 3.]
Les vastes ressources de la couronne permirent au roi de témoigner de
la manière la plus efficace sa bienveillance à l'Église en la comblant
de ses dons, en venant à son aide dans ses œuvres de charité et dans
ses créations de tout genre. Il faut se souvenir que la générosité
était la première vertu d'un roi germanique. Sa main devait toujours
être ouverte, excepté quand elle brandissait l'épée. Il passait sa vie
à faire des cadeaux, à distribuer à ses amis l'or travaillé sous forme
de bracelets à tours multiples, dont il détachait les morceaux, et,
pour la poésie barbare, il était avant tout le _briseur d'anneaux_.
Lorsqu'avec les pièces de métal précieux entassées dans ses trésors,
il put disposer aussi des domaines sans nombre que la conquête avait
fait tomber entre ses mains, alors il eut de nouveaux moyens d'être
généreux, et la série des donations de terres commença. L'Église fut
au premier rang des amis qui participèrent à ces libéralités. On peut
dire, sans crainte de se tromper, que tous les diocèses eurent leur
part[280]. Après la conquête de la Gaule romaine, après celle de la
Gaule visigothique, il s'ouvrit comme deux phases d'abondance qui
furent employées à prodiguer les richesses aux églises. Les actes du
concile d'Orléans parlent expressément des libéralités royales faites
ou promises à tous les diocèses[281]. L'hagiographie ne nous mentionne
pas une seule fois les relations du roi avec quelque saint sans
nous faire connaître les cadeaux dont il le combla. Nous l'avons vu
prodiguer ses dons aux églises Saint-Martin de Tours et Saint-Hilaire
de Poitiers; nous l'avons vu enrichir aussi généreusement saint
Germier de Toulouse et saint Perpet d'Auch; nous savons avec quelle
libéralité il aida saint Eptade à racheter les captifs. Il ne fut
pas moins prodigue envers saint Mélaine de Rennes, qui put faire une
multitude de bonnes œuvres avec les ressources que le roi mettait à
sa disposition[282]. L'église de Vannes se glorifiait de devoir à ses
pieuses largesses le trésor de reliques qu'elle conservait depuis les
jours de saint Paterne, son premier évêque[283]. L'église de Nantes
montrait avec orgueil, dès le douzième siècle, la charte contenant
les faveurs dont l'avait comblée le premier roi de France[284]. Ce
serait une tâche fastidieuse que de relever, dans les biographes et
les chroniqueurs, les récits souvent légendaires qui nous ont conservé
la trace de toutes ces générosités, et il suffit de dire d'une manière
générale que Clovis partagea largement avec l'Église les richesses
considérables qui affluaient de toutes parts dans son trésor et dans
son domaine.
[Note 280: Illi (il s'agit surtout de Clovis) monasteria et
ecclesias ditaverunt; isti (il s'agit de ses petits-fils) eas diruunt
ac subvertunt. Grégoire de Tours, IV, 48.]
[Note 281: De oblationibus vel agris quos domnus noster rex
ecclesiis suo munere conferre dignatus est, vel adhuc non habentibus
Deo inspirante contulerit, ipsorum agrorum vel clericorum immunitate
concessa, id esse justissimum definimus ut... Sirmond, _Concilia
Galliæ_, I, p. 179; Maassen, _Concilia ævi merov._, I, p. 4.]
[Note 282: _Vita sancti Melanii_, dans les _Acta Sanctorum_ des
Bollandistes. Sur les divers textes de cette vie, voir l'Appendice.]
[Note 283: Un sermon prêché dans la cathédrale de Nancy au douzième
siècle et conservé dans le manuscrit 9093 latin de la bibliothèque
nationale à Paris contient le passage suivant: Circa initia etiam hujus
nascentis ecclesiæ, divinæ misericordiæ dulcor in hoc se aperuit quod
Clodovæus rex Francorum illustrissimus per beatum Paternum patronum
nostrum transmisit huic ecclesiæ desiderabilem thesaurum videlicet etc.
Suit une énumération de reliques. V. A. de la Borderie, _Histoire de
Bretagne_, t. I. p. 204. note 2 et p. 331.]
[Note 284: V. dans Dom Morice, _Mémoires pour servir de preuves
à l'histoire de Bretagne_, t. I, p. 547, le texte de la charte de
Louis-le-Gros, datée de 1123, dans laquelle sont rappelées les
libéralités de Clovis; on y lit: «Quoniam vir venerabilis Bricius
Namneticæ sedis episcopus præsentiam nostram non absque magno labore
itineris humiliter adiit et præcepta antiquorum et venerabilium
Francorum regum Karoli, Clodovæi et filii ipsius Clotarii attulit et
ostendit, etc. L'authenticité de cette charte, contestée par Travers,
_Histoire de la ville et du comté de Nantes_, I, p. 244 et par M.
C. Port, _Dictionnaire de Maine-et-Loire_, t. II, s. v. Loué, est
défendue par M. L. Maître, _Étude critique sur la charte du roi Louis
VI_, Rennes 1887, et par M. A. Luchaire, _Louis VI le Gros, Annales de
sa vie et de son règne_, pp. 153, 323 et suivantes. Au surplus, les
défenseurs de l'authenticité ne sont pas d'accord sur la personne de ce
Clovis, père de Clotaire, car cette désignation convient aussi bien à
Clovis II qu'à Clovis Ier; bien plus, si l'on admet qu'ici _Clodovæus_
équivaut à la forme _Hludovicus_ usitée au onzième siècle, on peut
penser à l'une des séries royales Charlemagne, Louis le Débonnaire et
Lothaire, ou encore Charles le Simple, Louis d'Outre-Mer, Lothaire. M.
Luchaire penche pour une de ces dernières hypothèses, M. Maître, _o.
c._ et M. Orieux (_Bulletin de la Société archéologique de Nantes_,
t. 39, 1898, p. 59), pensent à Clovis Ier. Selon moi, le rédacteur de
l'acte, authentique ou non, n'a pu penser qu'à un Clovis, et je suis
porté à croire que c'est Clovis Ier.]
De tous les prélats sur lesquels il fit pleuvoir ainsi les preuves
de sa munificence, le plus favorisé fut naturellement saint Remi de
Reims. Dès le neuvième siècle, nous entendons la tradition énumérer les
dons qu'il tenait de son généreux filleul. Ils consistaient surtout en
domaines territoriaux, répartis dans plusieurs provinces de la France.
Le saint ne voulut en garder que quelques-uns, situés dans la partie
orientale du royaume, et distribua le reste aux autres églises, pour
qu'on ne pût pas lui reprocher de faire de l'amitié du roi une source
de profits[285]. Toutefois l'église de Reims gardait dans son trésor
un encensoir et un calice émaillé provenant, selon la tradition, d'un
grand vase en argent que Clovis avait donné à saint Remi, pour en faire
ce qu'il voulait[286].
[Note 285: Hincmar, _Vita sancti Remigii_, 66, dans les
Bollandistes, p. 149 C.]
[Note 286: Du moins je crois pouvoir interpréter de la sorte le
passage suivant du testament (d'ailleurs apocryphe) de saint Remi:
Aliud argenteum vas, quod mihi domnus illustris memoriæ Hlodowicus rex,
quem de sacro baptismatis fonte suscepi, donare dignatus est, ut de eo
facerem quod ipse voluissem, tibi hæredi meæ ecclesiæ supra memoratæ
jubeo thuribulum et imaginatum calicem fabricari: quod faciam per me si
habuero spatium vitæ. _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 1er octobre,
t. I, p. 167 F.]
La tradition a conservé, sous une forme poétique où se trahit avec
éclat l'action de l'imagination populaire, le souvenir des acquisitions
faites alors par l'église de Reims. Elle a supposé, en présence d'un
domaine d'une certaine étendue, qu'il avait été donné tout entier par
un seul donateur, et qu'il marquait le territoire dont le donataire
avait pu faire le circuit en un temps déterminé. Nous rencontrons
plusieurs fois dans l'histoire de Clovis cette curieuse transformation
des vieux souvenirs, où le lecteur retrouvera, à défaut d'authenticité,
la fraîcheur et la naïveté de la poésie primitive:
«Clovis, dit la légende, avait alors sa résidence à Soissons, d'où il
avait expulsé Syagrius, et il se délectait dans la société et dans
l'entretien de saint Remi. Or saint Remi avait cédé à l'évêché de Laon
et à d'autres établissements religieux les terres qu'il tenait de la
libéralité du roi des Francs dans le Soissonnais et le Laonnais, et
il ne possédait aux environs de Soissons qu'une petite ferme, donnée
autrefois à son prédécesseur saint Nicaise. Les habitants, qui étaient
accablés de redevances, demandèrent de pouvoir payer désormais à
l'église de Reims ce qu'ils devaient au roi, et la pieuse reine appuya
leur requête. En conséquence, le roi promit à saint Remi de lui donner
tout le territoire dont le saint pourrait faire le circuit pendant le
temps que lui-même ferait sa méridienne.
«Le saint se mit donc en marche, jalonnant sa route par des points
de repère, et délimitant ainsi le territoire dont on voit encore
aujourd'hui les bornes. Sur son chemin, un homme propriétaire d'un
moulin le repoussa, de peur qu'il n'englobât le moulin dans ses limites.
«--Ami, lui dit l'évêque avec douceur, qu'il ne te déplaise pas que
nous possédions ce moulin à deux.»
«Mais l'autre le chassa, et aussitôt voilà la roue du moulin qui se met
à tourner à rebours. Alors l'homme rappela à grands cris le saint et
lui dit:
«--Serviteur de Dieu, viens, et nous serons ensemble les propriétaires
de ce moulin.
«--Non, répondit saint Remi, il ne sera ni à toi ni à moi.»
«Et à l'instant il se creusa en cet endroit une fosse d'une telle
profondeur, que depuis lors il n'est plus possible d'y construire.
«Plus loin, d'autres individus chassèrent également le saint, ne
voulant pas lui laisser faire le circuit d'un petit bois.
«--Eh bien, dit saint Remi, que jamais de ce bois il ne vole une
feuille ni ne tombe une branche sur mon bien.
«Et, quoique ces deux domaines soient contigus, le vœu du saint a été
accompli tant que la forêt est restée debout.
«Partant de là, le saint arriva dans un endroit nommé Chavigny, qu'il
voulut également englober. Mais là aussi, il fut repoussé par les
habitants. Et lui, le visage joyeux, tantôt s'éloignant, tantôt se
rapprochant, il continuait de planter ses points de repère; aujourd'hui
encore, en parcourant les lieux, on peut voir où il s'est rapproché,
où il a dû s'écarter. Repoussé une dernière fois, il dit:
«--Peinez toujours et supportez l'indigence.»
«Et cette sentence persiste toujours et prouve la puissance
surnaturelle de ses paroles.
«Cependant le roi s'était réveillé. Par un précepte de son autorité,
il confirma saint Remi dans la possession de toutes les terres dont
il avait fait le circuit. Ce domaine, dont Luilly et Cocy sont les
noyaux, est encore aujourd'hui la paisible possession de l'église de
Reims[287].»
[Note 287: Hincmar, _Vita sancti Remigii_, 80-82, dans les _Acta
Sanctorum_ p. 152. Il n'y a pas lieu de discuter avec les érudits qui,
comme M. Krusch (_Neues Archiv._, t. XX, p. 523), veulent se persuader
que ces légendes sont autant de _faux_ fabriqués par Hincmar. Les
savants au courant des traditions populaires seront d'un autre avis,
et ils rapprocheront de cet épisode le passage du diplôme apocryphe
de Clovis pour saint Jean de Réomé, où on lit: Ut quantumcumque suo
asino sedens una die circa locum suum nobis traditum et commendatum de
nostris fiscis circuisset, perpetuo per nostram regalem munificentiam
habeat. Bréquigny et Pardessus, _Diplomata_, I, p. 32; Pertz,
_Diplomata_, p. 11.--Voir encore la _Vie de saint Léonard_, c. 12-25,
et l'_Histoire de saint Germier_ ci-dessus, p. 163.]
Écoutons maintenant le récit des libéralités faites par le roi des
Francs à l'église de Senlis. Ce n'est pas, cette fois, une tradition
populaire que nous allons entendre, c'est une légende née à l'ombre
d'un cloître, et qui a gardé la saveur propre au milieu ecclésiastique
dont elle est sortie. Clovis, dit-elle, après son baptême, visita
successivement tous les sanctuaires de son royaume. Le renom de saint
Rieul le conduisit aussi à Senlis, où il arriva escorté de plusieurs
évêques de la deuxième Belgique. Après s'être fait raconter l'histoire
et les miracles du saint, il voulut qu'on ouvrît son tombeau et qu'on
lui donnât de ses reliques. L'évêque de la ville,--c'était probablement
Livianus, qui assista au concile d'Orléans en 511,--s'opposa avec
énergie à la demande du roi, disant qu'on ne pouvait souscrire à
une pareille profanation des choses saintes. Mais, bien que les
autres évêques appuyassent cette manière de voir, le roi insista
tellement, qu'il fallut bien se rendre à son désir. La tombe est
ouverte, un parfum céleste s'en échappe, et tous les assistants, le
roi, les évêques, les grands, tombent à genoux en remerciant Dieu.
Puis l'évêque se mit en devoir d'enlever, avec des tenailles, une des
dents du saint, et, ô prodige! de cette bouche dont le temps a rongé
les chairs s'échappe un flot de sang rouge et chaud. Le roi prend la
relique; mais, frappé par le miracle, il sort tout bouleversé et sans
penser à honorer le précieux dépôt qu'il a entre les mains. Aussi,
lorsqu'il voulut rentrer en ville (la basilique du saint se dressait
sur son tombeau en dehors de l'enceinte), c'est en vain qu'il essaya
de retrouver la porte par laquelle il était sorti. Il tourna plusieurs
fois autour des murailles sans voir aucune ouverture. Enfin les évêques
lui firent comprendre que, pour faire cesser l'hallucination, il
devait restituer la précieuse relique au tombeau du saint, et faire
à la basilique des dons qui permettraient de la reconstruire dans
des conditions plus dignes de son patron. Le roi se conforma à ces
conseils; il décida de reconstruire l'église à ses frais, à partir
des fondements; il fit édifier un édicule en or forgé sur le tombeau
du saint, il donna à l'église le bourg de Bucianum sur la Marne
avec toutes ses dépendances; il restitua la dent après l'avoir fait
enchâsser dans l'or et sertir de pierres précieuses; enfin, il fit
encore cadeau de quantité de vases d'or et d'argent, et de vêtements
sacerdotaux avec broderies en or. A peine avait-il promis tout cela,
qu'il retrouva les portes de la ville toutes grandes ouvertes, et qu'il
y put passer sans obstacle[288].
[Note 288: _Ex Vita sancti Reguli episcopi_ (dom Bouquet, III, p.
391).]
Mais de tous les aspects sous lesquels se présente à nous le règne
de Clovis, aucun n'a le charme pénétrant et le parfum de poésie des
légendes qui racontent la part qu'il a prise à la fondation des
monastères.
Tous les âges, depuis les plus rapprochés du règne de Clovis, en ont
gardé le vivant souvenir. Grégoire de Tours en parle comme d'une chose
universellement connue, et les hagiographes des premiers siècles se
font manifestement l'écho de la tradition publique en rappelant, sans
prendre la peine d'insister, les nombreux monastères qu'il a bâtis ou
aidé à fonder[289].
[Note 289: Voir ci-dessus le passage de Grégoire de Tours, IV,
48.--Clodoveo Francorum regi fit cognitus (Melanius) et ejus strenuus
efficitur consiliarius. Ejus quippe consilio multas a fundamentis
construxit ecclesias desertasque reparavit, et monasteria quædam
decentissime fabricavit. _Vita Melanii_, dans les _Acta Sanctorum_ des
Bollandistes, 6 janvier, t. I, et Desmedt, _Catalogus hagiographicus
Parisiensis_, t. I, p. 71 où il y a une autre recension de cette vie.
La troisième recension, qui est publiée au t. II, p. 531 du même
ouvrage, ne contient pas de mention des monastères.--Reversusque rex
cum victoria adepta, regnum Francorum strenue rexit, monasteria plurima
sanctorum edificavit, etc. _Vita sanctæ Chlothildis_, dans M. G. H.,
_Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, p. 345.--Quot monasteria
construxit, quot prædia ornamenta eisdem monasteriis distribuit, nemo
potest recordari. Note du treizième siècle dans un manuscrit du _Liber
historiæ_, c. 19 (M. G. H., p. 273).]
On ne connaîtrait pas bien ce règne aussi obscur que glorieux, si l'on
ne s'arrêtait un instant pour essayer de soulever, après quatorze
siècles révolus, le voile d'oubli qui s'est appesanti sur l'une de ses
pages les plus dignes d'intérêt. Que ne donnerait-on pas pour retrouver
l'histoire authentique d'une de ces colonies sacrées, qui s'en
allèrent dans les solitudes incultes, munies du diplôme royal, planter
l'étendard de la croix et jeter les semences d'un avenir meilleur!
Mais, hélas! plus que jamais nous nous acheminons à travers les
ténèbres, et c'est à peine si nous retrouvons par-ci par-là, comme une
étincelle qui brille sous la cendre d'un foyer dévasté, un souvenir
expirant, qui n'a plus même assez de vie pour charmer un instant le
regard ému du poète.
Implantée à Trèves par saint Athanase, à Tours par saint Martin, et
dans les Pays-Bas par saint Victrice de Rouen, la vie monastique avait
commencé à fleurir dans ces régions, comme une vigoureuse plante du
sud qui ne pâtit point d'être transportée sous des cieux plus froids,
mais qui s'accommode de tous les climats et qui fructifie partout.
Les terribles bouleversements qui se produisirent dès le commencement
du cinquième siècle, et qui se prolongèrent jusqu'après le baptême de
Clovis, avaient interrompu cette heureuse floraison; mais voici qu'au
lendemain de la conversion des Francs, les monastères se remettent à
surgir du sol comme les fleurs au printemps.
De tous ceux qui s'enorgueillirent d'avoir eu Clovis pour fondateur
ou pour bienfaiteur insigne, je ne sais s'il en est aucun dont les
titres méritent plus de confiance que ceux de l'abbaye de Baralle,
dans le village de ce nom, sur la route de Cambrai à Arras. Baralle
est une maison qui a disparu dès le neuvième siècle, qui n'a jamais
eu d'historien, et dont personne n'avait intérêt à embellir ou à
exagérer les souvenirs. Si, malgré cela, ils ont été mis par écrit à
une époque déjà ancienne, il y a lieu de croire qu'ils remontent à un
passé lointain, et qu'ils plongent en pleine antiquité mérovingienne.
L'absence de tout élément légendaire dans la sobre notice consacrée à
ce monastère confirme leur authenticité.
«A Baralle, dit le chroniqueur, il y avait un monastère de congrégation
canonique, fondé, selon la tradition, par le roi Clovis, et consacré
par saint Vaast en l'honneur de saint Georges. On y vénérait le bras
de ce martyr. Des colonnes de marbre et des ruines de beaux édifices
anciens qu'on y trouve encore attestent que cette maison était
opulente et riche. Aux jours de l'évêque Dodilon de Cambrai, les
chanoines, voyant que les Normands ravageaient toute la province,
brûlaient et profanaient les lieux saints, se réfugièrent à Cambrai
avec les reliques et le trésor de leur église. L'évêque les reçut
avec la plus généreuse hospitalité, et ils y restèrent quelque temps.
Lorsqu'ils crurent l'ennemi parti, ils voulurent prendre congé de
l'évêque et retourner chez eux. Mais le prélat les supplia de n'en
rien faire, et de se défier des ruses d'un perfide ennemi qui pouvait
fort bien être caché encore dans les environs. Par déférence pour ces
conseils, ils restèrent quelques jours encore; puis ils déclarèrent que
cette fois, tout danger étant disparu, rien ne s'opposait plus à leur
départ. En vain l'évêque, mieux avisé, fit de nouvelles instances; ils
refusèrent de l'écouter, et force lui fut de les laisser partir.
«Il en sera comme vous voudrez, leur dit-il; mais, ajouta-t-il, comme
s'il avait eu le pressentiment de ce qui allait arriver, je retiendrai
ici cette précieuse relique, le bras de saint Georges.»
«Les moines consentirent à lui laisser en gage la relique, mais tinrent
bon pour le reste, et, dans leur aveugle obstination, méprisèrent
les sages conseils et les offres généreuses du prélat. Ils partirent
donc; mais à peine étaient-ils éloignés de trois milles, qu'ils furent
surpris par l'ennemi et massacrés. Leur monastère fut réduit en
cendres, et tous les environs livrés au pillage; seuls les endroits
fortifiés purent résister. Plus tard, on rebâtit une modeste petite
église sur les ruines, et un seul prêtre la desservit; quant à la
relique de saint Georges, elle resta désormais à Cambrai[290].»