[Note 260: Canon 5, Sirmond, p. 179; Maassen, p. 4.]

[Note 261: Sirmond, p. 181; Maassen, p. 6.]

Avant de se séparer, les évêques, Cyprien de Bordeaux et les autres

métropolitains en tête, signèrent les actes et en adressèrent une copie

au roi, avec une lettre ainsi conçue:

«A leur seigneur, fils de la sainte Église catholique, le très

glorieux roi Clovis, tous les évêques à qui vous avez ordonné de venir

au concile. Puisque un si grand souci de notre glorieuse foi vous

excite au service de la religion, que dans le zèle d'une âme vraiment

sacerdotale vous avez réuni les évêques pour délibérer en commun sur

les besoins de l'Église, nous, en conformité de cette volonté et en

suivant le questionnaire que vous nous avez donné, nous avons répondu

par les sentences qui nous ont paru justes. Si ce que nous avons décidé

est approuvé par vous, le consentement d'un si grand roi augmentera

l'autorité des résolutions prises en commun par une si nombreuse

assemblée de prélats[262].»

[Note 262: Sirmond, p. 177; Maassen, p. 2.]

Cette lettre était un acte de déférence de l'épiscopat envers la

majesté royale, ou, pour employer l'expression du concile lui-même,

c'était sa réponse au questionnaire de Clovis. On se tromperait si,

de la formule respectueuse de la fin, on tirait la conclusion que les

canons d'Orléans avaient besoin de la confirmation royale. L'Église,

chez les Francs mérovingiens, légiférait avec une souveraineté absolue

dans son domaine; ses canons étaient obligatoires en conscience pour

tous les fidèles, y compris le roi lui-même, et nul n'aurait pu, sans

se charger d'un péché grave, y contrevenir en quelque matière que ce

fût. Elle n'avait donc pas à demander à Clovis une confirmation dont

elle pouvait se passer; ce qu'elle désirait, c'est qu'en se montrant

disposé à y obéir lui-même, il augmentât le prestige et l'autorité des

résolutions conciliaires. D'en faire passer la substance dans le droit

civil, cela ne vint à l'esprit de personne: c'est plus tard seulement,

et dans une mesure d'abord très restreinte, que les dispositions du

droit ecclésiastique commencèrent à y pénétrer. En attendant, les

résolutions du concile d'Orléans avaient force de loi pour l'Église

franque, même celles qui auraient été en contradiction avec le

code[263].

[Note 263: Voir Lœning, _Geschichte des deutschen Kirchenrechts_,

t. II, pp. 150 et suiv.]

Nous ne quitterons pas la mémorable assemblée de 511 sans faire un

rapprochement qui se sera sans doute présenté à l'esprit du lecteur.

C'est une œuvre législative qui a ouvert les annales des Francs, et

c'est une œuvre législative qui ferme le règne de Clovis. Mais depuis

les séances des quatre prud'hommes qui délibèrent sous les chênes de

Salaheim jusqu'à celles des trente-deux pontifes qui siègent sous les

voûtes du sanctuaire d'Orléans, quel chemin parcouru! La loi salique

est le code d'un petit peuple païen; les canons de 511 sont la charte

d'une grande nation chrétienne. Là, on arrêtait le bilan de la

barbarie; ici, on continue l'œuvre de la civilisation. Là, un certain

nombre de dispositions purement pénales résument l'activité négative

du passé; ici, les prescriptions positives d'une loi morale supérieure

font pénétrer dans le droit public les influences fécondantes de

l'avenir. L'histoire de la fondation de la monarchie franque est

comprise entre ces deux dates, et toute la philosophie de cette

histoire tient dans ce simple rapprochement.

VII

CLOVIS ET L'ÉGLISE

Il serait d'un haut intérêt, après avoir envisagé les sommets de

l'histoire de Clovis, de jeter un coup d'œil dans ses replis, et de

l'étudier dans la menue activité de la vie quotidienne. Combien elle

s'éclairerait pour nous, si nous pouvions joindre, à l'histoire de ses

exploits militaires, au moins quelques aperçus de son administration

et de son gouvernement! La pénurie de nos documents nous réduit à ne

presque rien connaître de ces sujets, qui prennent une place capitale

dans l'histoire de tant de souverains. C'est là ce qui rend la vie

de Clovis si difficile à écrire: elle finit chaque fois au retour

d'une campagne, c'est-à-dire là où les exigences de l'esprit moderne

voudraient la voir commencer.

Nous essayerons du moins, dans les pages qui vont suivre, de grouper

tous les renseignements qu'il a été possible de recueillir. Ce sera la

faute des matériaux et non celle de l'auteur, si le tableau produit

l'effet d'une mosaïque formée d'une multitude de fragments rapportés.

De l'administration civile de Clovis, nous ne savons absolument rien.

Deux anecdotes, d'ailleurs fort légendaires, nous le montrent conférant

le duché de Melun à un de ses fidèles nommé Aurélien[264], et le comté

de Reims à un autre du nom d'Arnoul[265]. On n'a d'ailleurs pas besoin

de ces indications pour admettre que l'institution des ducs et des

comtes de l'époque mérovingienne est aussi ancienne que la dynastie

elle-même.

[Note 264: Eo tempore dilatavit Chlodovechus amplificans regnum

suum usque Sequanam. Sequenti tempore usque Ligere fluvio occupavit,

accepitque Aurilianus castrum Malidunensem omnemque ducatum regionis

illius. _Liber historiæ_, c. 14. Je ne garantis pas tout ce passage,

que la présence du fabuleux Aurélien rend justement suspect; mais

j'admets, contre Junghans, p. 30, et Krusch, note de son édition du

_Liber historiæ_, p. 260, que l'auteur aura eu souvenance d'un comte de

Melun nommé Aurélien, et qu'il l'aura identifié avec le personnage de

la légende. Cet Aurélien historique était-il un contemporain de Clovis?

On n'en peut rien savoir.]

[Note 265: _Ex Vita sancti Arnulfi martyris_ (dom Bouquet, III, p.

383).]

Législateur, Clovis occupe dans les traditions de son peuple une

place qui n'est pas indigne du fondateur de l'État. La loi salique

n'existait jusqu'à lui que dans le texte germanique, arrêté par

les quatre prud'hommes de la vieille patrie. Selon le prologue de

ce célèbre document[266], il en fit faire, après son baptême, une

recension nouvelle, qu'il aura dépouillée de tout caractère païen.

Cette rédaction écrite en latin, sans doute à l'usage des habitants

de la Gaule romaine, a fait entièrement oublier l'ancienne version

germanique, et est seule arrivée jusqu'à nous, avec son escorte de

textes dérivés ou remaniés au cours des âges. Chose curieuse, pour la

_Lex salica_ de Clovis, la terre franque, c'est le pays situé entre la

Loire et la forêt Charbonnière, c'est-à-dire la Gaule chrétienne et

civilisée qui était sa récente conquête. La France primitive, le pays

des vrais Francs germaniques, la terre de Clodion, de Mérovée et de

Childéric, ne compte plus, et l'on dirait quelle n'existe pas. Faut-il

donc croire que le roi des Francs soit devenu à tel point un étranger

pour sa propre race, qu'il n'ait plus même pris la peine de légiférer

pour elle? Non certes, et s'il n'est fait aucune mention de la mère

patrie dans le texte latin de la loi, c'est apparemment qu'elle restait

en possession de l'ancien texte germanique arrêté par les quatre

prud'hommes.

[Note 266: V. la note suivante.]

Le code élaboré par Clovis marque une nouvelle étape dans la voie du

progrès social chez les Francs. Il n'est pas la reproduction pure et

simple du texte germanique; il ne se contente pas non plus d'en biffer

les dispositions qui sentent trop l'idolâtrie, il le tient au courant,

si je puis ainsi parler, du développement total de la nation, devenue

un peuple civilisé depuis son introduction dans la Gaule romaine et son

baptême. «Ce qui était obscur dans le pacte, Clovis l'éclaira; ce qui

y manquait, il y pourvut[267].» Cette formule sommaire mais expressive

de la _Loi salique_ nous laisse deviner une activité législative qui a

dû être considérable, mais que nous devons nous résigner à ne connaître

jamais.

[Note 267: At ubi Deo favente rex Francorum Chlodeveus torrens

et pulcher et primus recepit catholicam baptismi, et quod minus in

pactum habebatur idoneo per proconsolis regis Chlodovechi et Hildeberti

et Chlotarii fuit lucidius emendatum. Prologue de la Loi salique.

Pardessus, _Loi salique_, p. 345; Hessels et Kern, _Lex salica_, p.

422.]

Elle indique aussi ce que les monuments contemporains nous montrent,

à savoir, un prodigieux accroissement de la puissance royale chez

les Francs. Est-ce l'influence naturelle de ses conquêtes et de ses

victoires, est-ce la proximité de l'influence romaine, est-ce le

caractère sacré donné au pouvoir royal par la doctrine chrétienne, ou

bien plutôt ne sont-ce pas toutes ces raisons à la fois qui ont placé

le roi si haut au-dessus de son peuple? Il n'est plus le prince tel

que l'a connu la vieille Germanie; il est un maître dont le pouvoir

n'a pas de limites dans le droit, il est armé du _ban_, qui est la

sanction redoutable donnée par des pénalités spéciales à chacune de

ses volontés, il remanie et complète la législation avec une autorité

souveraine, et son _præceptum_ suffit pour lui garantir l'obéissance.

Voilà la place conquise par le roi dans la vie du peuple franc. Celle

qu'il prend dans l'Église a un caractère spécial; il y exerce une

influence qui n'est égalée par nulle autre. Sans doute il n'est pas,

comme l'empereur, placé au-dessus d'elle pour la dominer, ni, comme les

rois ariens, en dehors d'elle pour la combattre. Il en fait partie à

la fois comme simple fidèle et comme souverain; fidèle, il obéit à ses

lois, il croit à sa doctrine; roi, et roi catholique, il écoute les

conseils de ses prélats, il la protège selon ses forces, il a sur sa

vie une action et une autorité qu'elle ne lui dispute pas.

Nous l'avons vu investi du droit de convoquer les conciles; mais ce

n'est pas tout. La première de ces assemblées qui se soit tenue depuis

sa conversion a subordonné à la volonté royale l'entrée des hommes

libres dans le clergé. En matière d'élections épiscopales, sans jouir

d'aucun droit canonique d'intervention, il dispose en fait d'une

influence considérable. Sans violer ni contester le libre recrutement

du sacerdoce, il y intervient avec une autorité à laquelle tout le

monde défère. Quand le roi catholique a dit quel homme il veut voir

mettre sur un siège épiscopal, il ne se trouve personne pour être d'un

autre avis, et de fait ce sera lui qui nommera l'évêque.

Le roi n'est-il pas lui-même membre de l'Église, et, si l'on peut

ainsi parler, son pouvoir électoral ne doit-il pas être en proportion

des intérêts qu'il représente? Nous le voyons, lors de la vacance

des sièges épiscopaux de Verdun et d'Auxerre, jeter les yeux sur des

hommes qu'il respecte, et leur offrir ces hautes charges, et c'est

leur refus seul qui empêche que sa volonté se fasse, mais en combien

d'autres occurrences elle aura eu force de loi! Ce qui semble pouvoir

être affirmé, c'est que, dans aucun cas, un siège épiscopal n'aurait

pu être donné contrairement à sa volonté. Au dire du biographe de

saint Sacerdos, ce prélat fut élevé au siège épiscopal de Limoges par

l'élection du clergé, aux acclamations du peuple, avec le consentement

du roi Clovis[268]. Voilà bien, désormais, les trois éléments distincts

qui constituent l'élection d'un évêque.

[Note 268: _Ex vita sancti Sacerdotis_ (dom Bouquet, III). Cette

formule semble empruntée au canon 10 du Ve concile d'Orléans en 549:

cum voluntate regis, juxta electionem cleri aut plebis (Maassen,

_Concilia_ p. 103). Mais il est manifeste que le concile d'Orléans ne

put que consacrer un état de choses antérieur, et il est impossible de

supposer que cet état de choses ne remonte pas au règne de Clovis.]

Un épisode bien authentique va nous montrer de fort près cette

situation de la royauté en face de l'Église, et la nature de

l'influence qui lui est reconnue. Sur la recommandation de Clovis,

saint Remi de Reims avait conféré les ordres sacrés à un certain

Claudius. Cet individu était probablement déjà suspect; après la mort

du roi, il donna un grand scandale. On voit qu'entre autres il avait

frauduleusement dépouillé de ses biens un nommé Celsus, et saint Remi

convient lui-même qu'il était coupable de sacrilège. Néanmoins il

intervint en sa faveur et demanda qu'il fût admis à la pénitence, alors

qu'aux termes du concile d'Orléans il devait être excommunié. Cette

indulgence lui valut d'amers reproches de la part de trois évêques,

Léon de Sens, Héraclius de Paris et Théodore d'Auxerre. Autant qu'il

est possible d'entrevoir leur attitude, ils rendirent l'évêque de

Reims responsable des fautes de son protégé; ils lui firent notamment

un devoir de rechercher et d'indemniser lui-même les créanciers de

Claudius; enfin, ils lui rappelèrent que si ce malheureux avait pu

jeter le discrédit sur sa robe, on le devait à la pusillanimité de

Remi, qui l'avait ordonné à la prière du roi et contrairement aux

canons. Dans sa réponse, qui nous a été conservée, le saint se défend

assez mollement sur la question du fond; il convient d'ailleurs d'avoir

déféré au désir de Clovis et continue sur un ton énergique:

«Oui, j'ai donné la prêtrise à Claudius, non à prix d'or, mais sur

le témoignage du très excellent roi, qui était non seulement le

prédicateur, mais encore le défenseur de la foi. Vous m'écrivez que

sa demande n'était pas conforme aux canons. C'est le maître du pays,

c'est le gardien de la patrie, c'est le triomphateur des nations qui me

l'avait enjoint[269].»

[Note 269: M. G. H., _Epistolæ merovingici et karolini ævi_, p.

114.]

On ne prendra pas au pied de la lettre cette dernière expression,

inspirée au saint vieillard par le sentiment d'une détresse morale

qu'il ne parvient à cacher que d'une manière imparfaite à ses

contradicteurs. L'âpreté même de leurs reproches et la faiblesse de ses

excuses nous permettent de nous rendre un compte exact de la situation

qui est l'objet de cette correspondance. Clovis avait obtenu de saint

Remi un acte contraire à la législation canonique. On peut mettre une

bonne partie de la condescendance de l'évêque de Reims sur le compte de

ses relations spéciales avec Clovis. Le pontife avait pour son royal

filleul la tendresse d'un père, avec le respect presque religieux qui

lui faisait voir en Clovis l'instrument manifeste de la Providence.

C'était sa conquête à lui, c'était sa gloire, c'était le fruit de ses

sueurs. Toute sa pensée gravitait autour de l'homme providentiel:

qu'aurait-il refusé à son fils, à son néophyte, à son roi? Il y a

quelque chose de touchant à le voir, après cinquante-trois ans de

pontificat, obligé de défendre sa conduite auprès de collègues plus

jeunes que lui, et qui, comme il le leur rappelle, lui devaient leur

ordination. Mais ces confrères avaient pour eux la lettre des canons,

et ce débat entre évêques au sujet de l'intervention du roi marque bien

la distance qu'il y avait entre le droit strict qui ne lui accordait

rien, et la déférence qui lui cédait tout[270].

[Note 270: Sur _les élections épiscopales sous les Mérovingiens_,

il faut lire le bon mémoire de M. Vacandard dans la _Revue des

Questions Historiques_, t. LXIII (1898), où est citée, p. 321, n. 1 et

2, la bibliographie antérieure.]

Souvent même, c'est l'Église qui allait au-devant du roi, et qui le

sollicitait de trancher des questions, le prenant pour arbitre et

l'honorant de sa confiance. Lorsque saint Fridolin fut élu abbé de

Saint-Hilaire, à Poitiers, il hésita longtemps, nous dit son biographe,

à accepter cette dignité, malgré les instances de l'évêque saint

Adelfius; finalement, vaincu à demi par les prières de l'évêque, il lui

propose d'aller ensemble trouver le roi, pour qu'une affaire de telle

conséquence ne fût pas entreprise sans son concours. Et les voilà qui

partent tous les deux pour le palais royal, l'évêque à cheval, comme

l'exigeait son rang, l'abbé à pied, comme il faisait d'habitude[271].

Ne voit-on pas comme un tableau en raccourci de toutes les relations

entre l'Église et l'État dans cet évêque et cet abbé qui vont

amicalement trouver le roi, pour le prier de les mettre d'accord sur

une question qui n'est pas de son ressort, mais qu'ils lui soumettent

par déférence et par respect?

[Note 271: _Ex vita sancti Fridolini_ (dom Bouquet, III, p. 388).]

Un pareil degré de condescendance de la part de l'Église ne

s'expliquerait guère, si l'on ne savait qu'il était réciproque de la

part du roi. C'est la confiance qui formait la base des relations

mutuelles. Au lieu de délimiter anxieusement leurs frontières, les

deux pouvoirs semblaient s'inviter mutuellement à les franchir. Clovis

convoquait des conciles et intervenait dans les élections épiscopales;

mais lui-même, jusqu'à quel point ne se laissait-il pas inspirer,

guider, conseiller par les évêques? Toute sa politique intérieure,

toute son attitude vis-à-vis des indigènes, c'est l'épiscopat qui l'a

dictée, et l'on a vu plus haut que ce sont des évêques qui ont suggéré

la convocation du concile national. En un mot, son action sur l'Église

a pour contrepoids une action non moins énergique de l'Église sur

l'État. Les évêques composaient son conseil: saint Remi resta jusqu'à

la fin en grand crédit auprès de lui, et on nous dit que saint Mélaine,

évêque de Rennes, compta également parmi ses conseillers les plus

écoutés.

Toute l'hagiographie du temps est remplie des marques de respect

qu'il donna aux évêques. Les récits qui nous en ont gardé le souvenir

n'ont pas tous le degré d'authenticité nécessaire pour s'imposer à la

croyance du lecteur; mais dans l'impuissance où nous sommes d'y faire

le partage exact du vrai et du faux, quoi de plus légitime que de les

reproduire dans leur simplicité, comme des documents qui ont droit

tout au moins à l'attention de l'histoire? C'est pour cette raison que

nous avons cru devoir réserver une place, sur ces pages, aux épisodes

suivants.

Étant en Aquitaine, Clovis entendit parler des vertus de saint Germier,

évêque de Toulouse. Il le fit venir auprès de lui, l'invita à sa

table, et prit grand plaisir à sa conversation. Le saint distribua des

eulogies au roi et à ses grands; eux lui confessèrent leurs péchés et

écoutèrent ses exhortations à la pénitence. Le roi, voyant la sainteté

du prélat, le supplia de prier pour lui, et lui dit:

«Demandez-moi ce que vous voudrez de mes biens, et mes serviteurs vous

accompagneront pour vous le donner.

--Donnez-moi seulement, reprit le saint, dans le territoire de

Toulouse, autant de terre que mon manteau pourra en recouvrir auprès de

Saint-Saturnin, pour que je puisse dormir en paix sous la protection de

ce patron céleste.»

Mais le roi ne voulut pas se laisser vaincre en générosité: il donna au

saint la terre d'Ox avec six milles à la ronde, et, pour son tombeau,

il lui accorda tout le territoire que sept paires de bœufs pourraient

labourer en un jour. Toutes ces libéralités furent consignées dans

des chirographes que le roi et ses grands scellèrent de leurs sceaux.

Le roi y ajouta cinq cents sicles d'or et d'argent, des croix d'or,

des calices d'argent avec leurs patènes, trois crosses épiscopales

en or et en argent, trois couronnes dorées, et autant de voiles

d'autel en byssus. C'est ainsi qu'après être resté avec le roi pendant

une vingtaine de jours, le saint partit chargé de trésors: le roi

l'embrassa en lui faisant ses adieux, et se recommanda à lui comme un

fils[272].

[Note 272: _Ex Vita sancti Germerii_ (dom Bouquet, III, p. 386).

Voir l'appendice.]

Auch, la vieille cité métropolitaine de la Novempopulanie, a enveloppé

dans un récit aux couleurs bibliques le souvenir qu'elle a gardé du

héros franc. Lorsqu'il approcha de cette ville, dit une tradition,

l'archevêque saint Perpet alla à sa rencontre, et lui présenta le pain

et le vin, comme autrefois Melchisédech à Abraham. Le roi récompensa

magnifiquement le vieux pontife: il lui donna toute la ville d'Auch

avec ses faubourgs, et plusieurs églises; il offrit également à

l'église Sainte-Marie sa tunique et son manteau de guerre; il lui

offrit encore une aiguière d'or, et cent sous d'or pour faire des

couronnes de lumière; il lui assigna de plus un revenu de cent douze

sous d'or à toucher sur le fisc royal; il lui donna enfin l'église

royale de Saint-Pierre-de-Vic. Reconnaissante de tant de libéralités,

l'Église d'Auch célébrait tous les ans, au 3 juin, l'office double de

sainte Clotilde[273].

[Note 273: La plus ancienne attestation de ce récit se trouve

dans un acte de 1292, consigné au registre des enquêtes du parlement

de Paris et reproduit par R. Choppin, _De jure monachorum_, p. 307;

il figure aussi dans un extrait du cartulaire du chapitre d'Auch,

nº 132, reproduit en appendice, nº 7, dans de Brugèles, _Chronique

ecclésiastique du diocèse d'Auch_, Toulouse, 1746. Voir aussi Baiole,

_Histoire sacrée d'Aquitaine_, Cahors, 1644, p. 332; Loubens, _Histoire

de l'ancienne province de Gascogne_, Paris, 1839, pp. 90-91; Monlezun,

_Histoire de la Gascogne_, Auch, 1846, t. I, p. 189; Lafforgue,

_Histoire de la ville d'Auch_, Auch, 1851. Selon Monlezun, _l. c._, une

des couronnes faites avec l'or offert par le roi a subsisté jusqu'en

1793; on l'appelait _la couronne de Clovis_.]

Tournai racontait un épisode non moins intéressant. Attiré par la

réputation de l'évêque, saint Éleuthère, Clovis serait venu revoir

la vieille capitale de ses ancêtres, et assister à la prédication du

prélat. Mais une inspiration divine révéla au saint le tourment secret

du roi: il avait péché après son baptême, et il n'osait confesser sa

faute. Profondément ému, le roi essaya vainement de contester la vérité

de cette révélation que l'évêque lui communiqua; il versa des larmes,

et le supplia de prier pour lui. Et voilà que le lendemain, pendant

que l'évêque célébrait le divin sacrifice aux intentions de Clovis,

un ange du Seigneur lui apparut au milieu d'une lumière éblouissante,

et lui annonça que ses prières étaient exaucées. En même temps il lui

remettait un écrit contenant la faute secrète du roi. Clovis rendit des

actions de grâces à Dieu et à saint Éleuthère, et ne quitta Tournai

qu'après avoir comblé l'évêque de ses pieuses largesses[274].

[Note 274: _Vita sancti Eleutherii auctior_ dans les _Acta

Sanctorum_ des Bollandistes, 20 février, t. III, pp. 183-190, et

Ghesquière, _Acta Sanctorum Belgii_, t. I, pp. 475-500.]

Cette attitude vis-à-vis de l'épiscopat s'expliquerait déjà à

suffisance par des raisons d'ordre politique supérieur. C'étaient les

évêques qui avaient aidé le roi des Francs à établir son pouvoir; c'est

par eux et avec eux qu'il gouvernait. Il le savait, et sa déférence

pour eux était antérieure à sa conversion. Mais, après le baptême, des

motifs de piété s'ajoutèrent aux considérations de la politique pour

augmenter son respect envers les évêques. Il vit en eux des hommes

qui avaient reçu l'Esprit-Saint, et qui étaient les dispensateurs

des faveurs célestes. Leur science, leur sagesse, leur piété, leurs

vertus, la majesté de cette vie sacerdotale qui les élevait au-dessus

de la terre et qui faisait d'eux des hommes surnaturels, tout cela

agissait puissamment sur son âme, religieuse et impressionnable comme

toute âme de barbare. Il se sentait plus rapproché du Dieu qu'il

adorait dans leur société, et il comptait sur leurs prières comme sur

le moyen le plus efficace d'arriver au ciel. L'épiscopat, qui était

le point d'appui de sa politique, était aussi la sûre direction de sa

conscience de chrétien. Comme sa vie publique, sa vie privée semblait

la vérification de cette parole qu'il prononça un jour: «Où serait

l'espoir de vaincre, si nous offensions saint Martin?» Entendez ici,

par saint Martin, l'épiscopat de la Gaule.

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 12 / 26 段