Qu'il nous soit permis d'inviter le lecteur à nous suivre pour quelques

instants dans l'atelier de la critique, où une analyse méthodique du

récit qu'il vient d'entendre nous permettra peut-être de le ramener à

ses éléments constitutifs et de nous rendre compte de sa formation. En

éliminant tous les détails légendaires, nous rencontrons au centre de

celui-ci un noyau vraiment historique: la mort tragique des deux rois

de Cologne. Sigebert et Chlodéric vivaient encore en 507; en 511, tous

deux étaient disparus, et Clovis régnait à leur place. Ce double drame

a vivement préoccupé l'imagination populaire; elle a voulu en savoir

la cause, et elle n'a pas manqué d'en trouver une qui la satisfît.

«Cherche à qui le crime profite,» telle est la règle qui guide l'esprit

des foules dans la recherche du coupable. Or le seul qui eût intérêt

à faire périr Sigebert, c'est celui qui devait être son héritier, et

Chlodéric s'est vu ainsi transformé en parricide de par la rigoureuse

logique de l'épopée. Peut-être celle-ci aurait hésité à charger sa

mémoire d'un crime aussi monstrueux, si la fin précoce et tragique de

ce prince n'avait été une preuve de sa culpabilité. Car il est un autre

axiome non moins cher à la logique populaire, et que l'épopée consacre

tous les jours dans ses tableaux, c'est que tout crime s'expie dès

ici-bas par la loi du talion. Ils sont innombrables, les personnages

historiques dont la tradition a noirci la mémoire, simplement parce

qu'ils ont été malheureux, et qu'on n'a pu expliquer leur malheur

autrement que par leurs fautes. Si Chlodéric a péri de bonne heure

et d'une mort cruelle, c'est qu'il avait mérité ce châtiment, c'est

qu'il était l'auteur de la catastrophe mystérieuse qui avait emporté

son père. Mais la mort de Chlodéric lui-même, à qui profitait-elle,

sinon à Clovis, qui devint grâce à elle le roi des Ripuaires? Encore

une fois donc, dans cette imagination populaire qui ne peut pas se

résigner à laisser quelque part aux éléments fortuits, c'est Clovis qui

a fait périr Chlodéric, et qui est devenu ainsi l'exécuteur des justes

vengeances d'un Dieu irrité[216].

[Note 216: Je crois devoir rappeler au lecteur que je me borne à

résumer ici les considérations développées dans l'_Histoire poétique

des Mérovingiens_, pp. 293-302.]

Tel est le procédé poétique par lequel, remontant des effets aux causes

et raisonnant d'après les lois d'une logique simple et rigoureuse,

l'imagination populaire est arrivée à s'expliquer toute cette série

d'événements. Une ambition criminelle a poussé un prince royal au

parricide; mais la justice divine fait marcher la vengeance sur les

traces du crime, et succomber le coupable sous les coups de son heureux

successeur.

Ainsi, l'évolution est complète. Le fait inexpliqué, tombé dans

l'imagination épique comme une graine dans le sol, y a germé, grandi,

et s'est peu à peu ramifié de la manière qu'on vient de voir. Le peuple

possède maintenant une explication satisfaisante de l'avènement de

Clovis au trône des Ripuaires. Certes, l'épopée aurait pu s'arrêter

ici. Mais, une fois en voie d'explication, elle va jusqu'au bout. Elle

a entrevu une possibilité, c'est que l'artificieux Clovis, en vue

d'amener le dénouement dont il devait profiter, ait lui-même provoqué

le crime de Chlodéric. Et voilà l'histoire qui entre dans une nouvelle

phase, racontant comment le roi des Saliens arme un fils contre son

père, et les pousse tous les deux dans la tombe pour hériter de l'un

et de l'autre. Que Clovis soit de la sorte transformé en un perfide

et sanguinaire intrigant, cela importe peu. Les milieux où se sont

élaborées ces légendes étaient trop barbares pour se rendre compte

qu'ils le diminuaient en le peignant sous de telles couleurs; ils

admiraient la ruse quand elle avait réussi, et estimaient doublement

le héros qui joignait au courage intrépide les ressources d'un esprit

ingénieux et délié. Ne nous étonnons donc pas de la physionomie atroce

que nous trouvons à Clovis chaque fois que nous le rencontrons dans les

récits populaires: ses admirateurs barbares l'ont fait à leur image.

Si maintenant on veut bien accorder à la critique le droit qu'on a

laissé pendant quatorze siècles à la poésie, et lui permettre de

reconstituer à son tour l'histoire telle qu'elle a dû se passer,

nous formulerons nos conclusions comme suit. Le fait historique jeté

en pâture aux imaginations des barbares du sixième siècle, c'est

l'assassinat mystérieux du roi Sigebert dans la forêt de Buchonie, qui

eut lieu vraisemblablement dans l'automne de 507. A la nouvelle de sa

mort, son fils Chlodéric, qui, peut-être, était encore occupé au fond

de l'Aquitaine à combattre les Visigoths, accourut à la hâte; mais il

périt lui-même au milieu des troubles qu'avait provoqués la mort de

son père. Ce double meurtre rendait vacant le trône des Ripuaires, et

Clovis se présenta pour recueillir la succession de ses deux parents.

Comme il était le plus proche, peut-être le seul héritier légitime,

qu'il avait assez de puissance pour s'imposer, et que les Ripuaires

étaient honorés de mettre à leur tête un souverain si illustre, il

fut acclamé avec enthousiasme, et élevé sans retard sur le pavois. Le

trône de Cologne sera devenu vacant vers 508, et la nouvelle que Clovis

en aura reçue à Bordeaux ne doit pas avoir contribué pour peu à son

brusque retour vers le Nord.

Qu'on ne s'étonne pas de la hardiesse de ces conjectures, et de

l'énormité des amputations qu'avec le scalpel de la critique nous

venons de faire au récit traditionnel. Il faut s'être rendu compte, par

une étude assidue, des prodigieuses altérations que l'esprit épique

fait subir à l'histoire, pour reconnaître que nous n'avons pas abusé de

la liberté de l'hypothèse. Dans l'histoire poétique de Gondebaud et de

Clotilde, le résidu historique représente vis-à-vis de la légende une

proportion plus faible encore, et nul ne se serait avisé d'aller dans

la voie des négations aussi loin que les faits constatés nous ont menés

presque à notre insu.

L'annexion du royaume des Ripuaires couronnait la carrière conquérante

du fils de Childéric. Maintenant, tous les peuples de race franque se

trouvaient réunis sous sa loi. Les bases étaient jetées d'un vaste

empire qui, ayant la Gaule pour centre, rayonnerait peu à peu sur le

reste de l'Europe occidentale et centrale. En attendant, Clovis se

trouvait être le roi le plus puissant de la chrétienté. Son autorité

était reconnue depuis le Wahal jusqu'aux Pyrénées. Il était parvenu à

faire ce que l'Empire avait en vain essayé à tant de reprises: imposer

une même autorité à la Gaule et à la Germanie. Ce fut un résultat

immense, car l'action et la réaction de ces deux pays l'un sur l'autre,

pendant les premiers siècles, c'est, en quelque sorte, le meilleur de

leur histoire et de l'histoire de l'Europe. Leur coexistence séculaire

sous la même dynastie jusqu'au traité de Verdun, en 843, leur a imprimé

un cachet de parenté indélébile qu'elles ont conservé après dix siècles

d'existence séparée. D'autre part, la Ripuarie fut la réserve du peuple

franc. Il viendra un jour, dans les annales de ce grand peuple, où le

rameau salien paraîtra desséché, et où l'on pourra croire que la Gaule

est prête à retomber dans l'anarchie. Alors surgiront les héros qui

donneront à la nation sa seconde dynastie, celle des Pépins et des

Charles, enfants du pays ripuaire. Ils continueront l'œuvre commencée

par les Saliens, ils réapprendront aux Francs le chemin des expéditions

victorieuses, et Charlemagne sera le nouveau Clovis. En effet, si

l'Empire d'Occident se trouve achevé le jour où le pape Léon III posa

la couronne impériale sur la tête du fils de Pépin, il ne faut pas

oublier qu'il a été commencé pendant les années où Soissons, Toulouse

et Cologne passaient tour à tour, avec leurs royaumes, sous l'autorité

du héros mérovingien.

VI

LE CONCILE D'ORLÉANS

Comme on l'a vu dans les chapitres précédents, l'histoire ne nous a

conservé de Clovis que le souvenir de ses principaux faits d'armes,

souvent fort défigurés par la tradition populaire, et quelques épisodes

de sa vie privée, qui n'ont pas moins souffert. Et c'est tout. Son

action politique, son rôle de législateur, de diplomate et d'homme

d'Etat nous échappent entièrement. L'attention des contemporains ne se

portait pas sur ces sujets austères et abstrus; ce qui les passionnait,

c'était le héros seul, et non les destinées collectives dont il avait

la responsabilité. A leurs yeux, l'histoire de la fondation du royaume

franc se résumait dans la biographie du roi.

Nous devrions donc terminer ici l'histoire de Clovis, si nous en

demandions les éléments à ceux-là seuls qui se sont attribué la mission

de nous la raconter. Heureusement il y a eu, à côté des annalistes,

un témoin qui avait au plus haut degré, avec le souci des intérêts

généraux, celui d'en léguer le souvenir à la postérité. L'Église, dès

son origine, avait pris l'habitude de consigner par écrit tout ce qui

se passait de mémorable dans son sein, et elle conservait avec soin

les documents qui rendaient témoignage de ses œuvres. Quelques pages

des archives qu'elle tenait au sixième siècle en Gaule nous permettent

d'envisager, une fois au moins, le fondateur de la monarchie franque

sous un autre aspect que celui du guerrier armé de la francisque et

combattant à la tête de son armée.

Nous apprenons d'abord, par une circulaire royale adressée à tous les

évêques du royaume, qu'après la guerre d'Aquitaine, le roi, obéissant

à des préoccupations toutes chrétiennes, s'efforça de soulager autant

qu'il était en son pouvoir les souffrances des populations qui avaient

été le plus éprouvées. L'édit par lequel, on s'en souvient, il avait

pris sous sa protection spéciale les personnes et les biens de l'Église

avait été violé en plus d'une rencontre; d'autre part, le droit de la

guerre avait sévi avec toute sa rigueur, et quantité de prisonniers

avaient été entraînés hors de leur pays dans toutes les provinces du

royaume. Il y avait donc, maintenant que la lutte était terminée,

un double devoir à remplir: assurer force de loi aux généreuses

dispositions du monarque, et faciliter le libre exercice des droits

de la charité. En conséquence, une nouvelle circulaire fut adressée

aux évêques, dans laquelle le roi leur rappelait la protection qu'il

avait accordée aux églises, en déclarant qu'il leur appartenait de s'en

prévaloir. Toute personne ecclésiastique, religieuse, veuve, clerc

ou fils de clerc, ou serf d'église, si elle avait été faite captive

contrairement à la paix du roi, c'est-à-dire aux dispositions indiquées

ci-dessus, devait être rendue sans retard à la liberté: il suffisait

pour cela que son évêque la réclamât dans une lettre scellée de son

sceau, et sous la foi du serment. Cette dernière condition, disait

Clovis, était imposée par son peuple, à raison des fraudes nombreuses

auxquelles donnait lieu la faveur royale. Quant aux laïques faits

prisonniers en dehors de la _paix du roi_, c'est-à-dire qui n'avaient

pas été mis sous sa protection spéciale, l'évêque pouvait, s'il le

trouvait bon, donner à qui il voulait mission de les racheter[217].

[Note 217: Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, p. 176; Boretius,

_Capitularia regum francorum_, t. I, p. 1.]

Cette lettre, on n'en peut pas douter, provoqua un grandiose mouvement

de rachat. Tout le pays franc fut sillonné de mandataires épiscopaux

allant jusque dans les cantons les plus reculés, soit réclamer des

prisonniers injustement détenus, soit offrir l'or de l'Église pour

rendre la liberté aux captifs. Il y eut sans doute des prélats qui

voulurent faire eux-mêmes leur tournée de rédemption, comme saint

Epiphane de Pavie, et l'on peut croire que plus d'un, se conformant

aux recommandations des conciles, suivit l'exemple de Césaire d'Arles

et vendit les vases sacrés de son église pour racheter des chrétiens

prisonniers. Nous savons de même, par la Vie de saint Eptade, que

ce simple prêtre déploya une admirable activité dans ce rôle de

libérateur, et qu'il fit tomber les fers d'une multitude de captifs

disséminés dans toutes les provinces[218]. Ainsi l'Église marchait sur

les pas de l'État pour fermer les blessures qu'il avait faites, et pour

atténuer par sa charité des maux qu'elle n'avait pu empêcher.

[Note 218: Voir ci-dessus.]

L'édit que nous venons d'analyser est le seul qui nous reste de Clovis:

il est digne d'ouvrir la série des actes officiels de la monarchie

très chrétienne. N'est-il pas instructif, tout au moins, de constater

qu'au moment où la légende le montre fendant la tête de ses proches et

ourdissant contre eux les plus viles intrigues, l'histoire authentique

nous initie aux nobles préoccupations qui dictent sa circulaire aux

évêques? Si des documents de ce genre nous avaient été conservés en

plus grand nombre pour le règne de Clovis, dans quelle autre lumière

nous apparaîtrait ce personnage, et avec quelle netteté supérieure se

dessinerait son histoire pleine d'ombres et de lacunes!

Hâtons-nous d'ajouter, toutefois, que nous possédons encore un autre

acte, plus important et plus solennel, où le roi civilisateur s'affirme

dans la plénitude de son activité royale, je veux dire les canons du

concile d'Orléans, réuni par son ordre en l'an 511.

L'importance de cette assemblée est considérable. Les conciles,

c'était pour l'Église l'instrument par excellence de gouvernement

et de législation. Après les guerres, les invasions, les conquêtes,

l'établissement définitif des Visigoths au sud et des Francs au

nord, après tant de troubles et de désordres qui avaient ébranlé les

assises de la vie publique, il était temps que l'Église des Gaules

se ressaisît. Le concile d'Orléans marque le retour d'une vitalité

régulière et tranquille dans ce grand corps, dont l'organe principal

recommence à fonctionner librement. En renouant la chaîne de la

tradition conciliaire, l'épiscopat franc faisait œuvre de régénération

sociale et politique à la fois.

Le concile d'Orléans n'eut pas le caractère des conciles ordinaires

qui se réunissaient périodiquement, en conformité des canons, autour

d'un même métropolitain. En d'autres termes, ce ne fut pas un concile

provincial, mais un concile national, auquel furent convoqués tous les

évêques sujets de Clovis, et qui délibéra sur les intérêts religieux de

tout le royaume franc.

On ne s'étonnera pas de voir, dans une assemblée purement religieuse,

les groupements se faire selon les cadres de l'administration civile.

La hiérarchie ecclésiastique n'y répugnait pas, trouvant un surcroît

d'autorité dans le caractère national que prenaient par là ses

délibérations. Le concile d'Agde, réuni en 506 autour de saint Césaire

d'Arles, avait été, lui aussi, un concile national du royaume visigoth,

et de même celui qui, en 517, devait se tenir à Épaone, rassembla

autour de saint Avitus tout l'épiscopat du royaume burgonde. Seulement,

le concile d'Orléans fut convoqué par le roi des Francs, et non par

un des métropolitains de son royaume[219]. Roi catholique d'un peuple

catholique, Clovis ne pouvait ni se désintéresser des délibérations

du concile, ni rester étranger aux préparatifs d'une si grande

entreprise. Les relations entre l'Église et lui étaient empreintes

d'une confiance et d'une cordialité qui faisaient de son intervention

une nouvelle preuve de son dévouement. C'est lui qui convoqua les

prélats, et qui même, à ce qu'il paraît, fixa leur ordre du jour dans

une série de questions qui leur furent soumises[220]. Les canons qu'ils

arrêtèrent ne sont, en définitive, que leur réponse au questionnaire

royal. Incontestablement, une participation si active aux travaux

de l'épiscopat franc suppose que le roi est intervenu à l'instance

des évêques eux-mêmes, pour prêter à leurs délibérations une plus

grande solennité, et, le cas échéant, pour leur garantir une sanction

efficace. D'ailleurs, il était l'héritier des empereurs, et l'on était

habitué, dans les provinces, à la collaboration des deux pouvoirs dans

les travaux de ce genre.

[Note 219: Voir la lettre des Pères du concile à Clovis, et

aussi leur introduction dans Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, pp.

177 et 178, et Maassen, _Concilia ævi merovingici_, p. 2. En 567, le

concile de Tours, c. 22, citant un canon du concile d'Orléans 511,

dit: In synodo Aurelianense, quam invictissimus rex Chlotveus fieri

supplicavit. (Maassen, p. 132.)]

[Note 220: Secundum voluntatis vestræ consultationem et titulos

quos dedistis ea quæ nobis visum est definitione respondimus. Sirmond,

I, p. 177; Maassen, p. 2.]

Tout porte à croire que l'idée du concile partit des rangs de

l'épiscopat du royaume d'Aquitaine. C'est immédiatement après la

conquête de ce royaume qu'il se réunit, et cela dans une ville qui

servait de frontière entre ce pays et la France proprement dite.

Les seuls intérêts d'ordre local qui firent l'objet de quelques

dispositions conciliaires sont relatifs aux rapports entre les deux

confessions religieuses[221], qui n'étaient en opposition que dans la

Gaule méridionale. Enfin, la présidence du concile fut déférée, non pas

à saint Remi, qui n'y assista même pas, ni non plus à saint Mélaine

de Rennes, comme le soutient à tort un biographe de ce saint[222],

mais à Cyprien, archevêque de Bordeaux et métropolitain de la première

Aquitaine.

[Note 221: Voir ci dessous, p. 146.]

[Note 222: _Vita sancti Melanii._]

Ce choix est significatif, si l'on se rappelle que Clovis passa à

Bordeaux tout l'hiver de 506-507, et qu'il dut par conséquent avoir

les rapports les plus fréquents avec le métropolitain d'un pays qu'il

avait tant d'intérêt à s'attacher. Comment pourrait-on se dérober à

l'idée que la question du concile a dû être agitée dès lors dans les

conférences du roi et du prélat?

Et s'il en est ainsi, il sera bien permis de faire un pas de plus.

Rappelons-nous que peu de temps auparavant l'évêque de Bordeaux

avait donné l'hospitalité à une autre illustration, amenée dans les

murs de sa ville épiscopale par l'exil, il est vrai, et non pas la

victoire. Nous voulons parler de saint Césaire d'Arles, qui a su

conquérir, pendant son séjour dans la capitale du royaume visigoth,

non-seulement le respect du roi barbare, mais sans doute aussi le

respect, l'affection et l'admiration de tous ceux qui l'approchèrent.

Certes, Cyprien de Bordeaux n'a pas été le dernier à subir le charme

de ce saint personnage, il est peu douteux qu'il n'ait été au courant

du grand projet que Césaire portait alors dans sa tête et qu'il

réalisa, avec l'autorisation du roi, dès qu'il fut rentré dans sa

ville épiscopale: le concile national d'Arles en 506. Cyprien assista

à cette auguste assemblée, et son nom est le premier qui figure, après

celui de Césaire lui-même, parmi ceux des évêques qui en ont signé les

actes. Ils n'est donc pas téméraire de considérer Cyprien comme un

véritable collaborateur de Césaire dans l'entreprise, alors délicate et

difficile, de réunir, au lendemain de la persécution, tous les évêques

catholiques du royaume visigoth[223].

[Note 223: C'est l'opinion fort probable de Malnory, _Saint

Césaire_, p. 66.]

Et, dès lors, il semble bien que nous soyons sur la voie de

l'inspiration première d'où est sortie la réunion du concile d'Orléans.

Cyprien de Bordeaux n'a été que l'instrument d'un plus grand que lui,

qui est saint Césaire lui-même. On sait que cet illustre confesseur

n'était pas seulement par ses vertus, par l'ardeur de son zèle pour le

salut des âmes et par la force de sa parole partout écoutée, quelque

chose comme le prophète des Gaules: il était encore investi, par la

confiance des souverains pontifes, de la mission de les représenter

en Gaule avec la qualité de vicaire du Saint-Siège. Le décret du pape

Symmaque qui lui avait conféré cette dignité, déjà possédée avant lui

par plusieurs de ses prédécesseurs depuis le commencement du cinquième

siècle, marquait expressément parmi ses charges les plus importantes,

la convocation des conciles. C'est donc en acquit d'un devoir que

l'archevêque d'Arles s'attachait à stimuler, à raviver une institution

qui avait été si florissante au cinquième siècle, et l'on ne sera

pas étonné, connaissant son zèle et son abnégation, qu'il ait étendu

l'activité de sa propagande, même sur les pays où il n'avait pas à

jouer de rôle personnel[224]. Ainsi s'expliquent aussi les nombreuses

et frappantes analogies que les historiens ont relevées entre le

concile d'Orléans et celui d'Agde[225]: tous deux d'ailleurs sont des

assemblées nationales destinées à réunir tous les prélats d'un même

royaume, tous deux ont pour mission d'organiser la vie religieuse dans

des pays où elle vient de traverser de pénibles crises. On peut donc

en quelque sorte toucher du doigt le lien qui rattache au vicariat

des Gaules, et par lui à la papauté, la grandiose manifestation de

vitalité religieuse par laquelle se clôturent les annales du premier

roi chrétien des Francs[226].

[Note 224: Je crois devoir citer ici en entier le passage de

Malnory, _Saint Césaire_, p. 114; après ce que je viens de dire,

l'assertion de cet auteur que je souligne dans ma citation ne paraîtra

plus fondée: «Stimuler partout la réunion de ces assemblées (des

conciles) était la plus importante des charges tracées dans les

privilèges de Césaire, et on peut croire qu'il y déploya tout son zèle.

C'est à lui que se rattache le mouvement extraordinaire de conciles

régionaux et nationaux qui se produit des deux côtés des Pyrénées

et surtout en Gaule, à cette époque. _Seul d'entre ceux qui ont été

tenus de son vivant en Gaule, le concile I d'Orléans, en 511, réuni

sur un ordre personnel de Clovis, qui fait ici la figure d'un nouveau

Constantin, peut être considéré comme le produit d'une inspiration

spéciale probablement ecclésiastique, mais qui paraît bien être

indépendante de Césaire._ Tous les autres, depuis celui d'Epaone en

Burgondie (517) jusqu'au IVme d'Orléans (541), antérieur de deux ans à

la mort de Césaire, se rattachent si visiblement par leur dispositif

aux conciles de la province d'Arles, et en particulier aux statuts de

Césaire et au concile d'Agde, qu'on dirait une conspiration de toute la

Gaule pour l'adoption de la discipline antérieure. Le fait que Césaire

n'a plus présidé, après Agde, de concile étranger à sa province,

n'autorise pas à dire que des assemblées telles que celles d'Epaone,

Clermont, Orléans II-IV, se sont tenues tout à fait en dehors de lui.

Les grands métropolitains qui ont convoqué et présidé ces assemblées

ont certainement subi son influence plus ou moins avouée.»]

[Note 225: Arnold, _Cæsarius non Arelate_, p. 231, note 736.]

[Note 226: S'il fallait en croire la vie de saint Mélaine, évêque

de Rennes, c'est ce saint qui aurait joué le rôle principal au concile

d'Orléans. Voici comment elle s'exprime dans sa recension A, qui est la

plus ancienne (cf. l'Appendice): _Sinodum vero in Aurelianense civitate

XXXII épiscoporum congregavit (Chlodovechus), qui canones statuerunt,

quorum auctor maxime sanctus Melanius prædicator Redonenis episcopus

extitit, sicut etiam in praefatione ejusdem concilii hactenus habetur

insertum._ Mais ce renseignement est emprunté à peu près textuellement

à un document du huitième ou neuvième siècle intitulé _Adnotatio

de synodis_, et c'est ce document que la vie appelle _præfatio_.

L'_Adnotatio_ elle-même, bien loin de consigner ici un renseignement

authentique, s'est bornée à induire le rôle de saint Mélaine de la

place qui lui est donnée parmi les signataires du concile d'Orléans

dans une pièce intitulée: _De episcopis qui suprascriptos canones

consenserunt et subscripserunt_, et par conséquent son témoignage

s'évanouit en fumée. C'est ce que démontre d'une manière lumineuse

M. Lippert dans son beau mémoire intitulé: _Die Verfasserschaft der

Kanones Gallischer Concilien des_ V _und_ VI _Jahrhunderts_ (_Neues

Archiv_, t. XIV, 1889), auquel je renvoie le lecteur. Sa démonstration

me dispense de réfuter les amplifications d'une recension postérieure

du _Vita Melanii_ (C) qui va jusqu'à prétendre que saint Mélaine, fut

mis à la tête du concile d'Orléans (_eum sibi in primatem praefecerunt_

p. 534) et celles de Vincent de Beauvais qui, lui (_Speculum

historiale_, XXI, c. 23), croit savoir que c'est le même saint qui a

réuni le concile (_hanc synodum 32 episcoporum congregavit sanctus

Melanius_.)]

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 10 / 26 段