aucun dommage, les jours critiques du changement de domination. La
conquête de ce pays par l'Italie était achevée. Théodoric la traita
d'une manière aussi généreuse qu'habile. Il accorda immédiatement
aux Arlésiens la remise des impôts pour l'année 510-511[196]; il les
combla d'éloges pour la bravoure avec laquelle ils avaient enduré les
privations et les dangers du siège[197]; il leur donna de l'argent pour
réparer leurs murailles, qui avaient beaucoup souffert, et promit de
leur envoyer des vivres dès que la navigation aurait recommencé[198].
Aux Marseillais il fit ses compliments sur la fidélité qu'ils lui
avaient témoignée, leur confirma l'immunité dont ils jouissaient, et
leur remit l'impôt de l'année[199]. La même remise fut accordée aux
habitants des Alpes-Cottiennes, par le pays desquels était passée
l'armée d'Ibbas, et qui avaient eu beaucoup à se plaindre de leurs
défenseurs[200]. Un évêque, Severus, dont le diocèse nous est inconnu,
reçut une somme de quinze cents pièces d'or à distribuer entre ses
ouailles, selon les dommages qu'elles avaient subis[201]. Enfin,
la Provence fut dispensée de l'obligation qui lui avait été faite
antérieurement d'approvisionner les forts nouvellement bâtis sur la
Durance; Théodoric décida qu'ils seraient ravitaillés directement par
l'Italie[202]. De plus, les généraux et les gouverneurs ostrogoths
reçurent les instructions les plus formelles sur la conduite qu'ils
avaient à tenir envers les provinciaux: ils devaient vivre en paix avec
eux, les traiter conformément aux exigences de la civilisation, enfin,
se comporter de telle sorte qu'ils pussent se réjouir d'avoir changé
de maîtres. Nous avons conservé les dépêches que reçurent dans ce sens
Gemellus, vicaire des Gaules, et Wandil, comte d'Avignon; elles font
honneur au génie du roi qui les a, sinon dictées, du moins revêtues de
sa signature souveraine[203]. Lui-même s'adressa aux provinciaux dans
des termes d'une élévation vraiment royale:
[Note 196: Cassiodore, _Variarum_, III, 32.]
[Note 197: _Id._, _ibid._, l. c.]
[Note 198: _Id._, _ibid._, III, 44.]
[Note 199: _Id._, _ibid._, III, 34.]
[Note 200: _Id._, _ibid._, IV, 36.]
[Note 201: _Id._, _ibid._, II, 8.]
[Note 202: _Id._, _ibid._, III, 41 et 42.]
[Note 203: Id., _ibid._, III, 16 et 38.]
«Vous voilà donc, par la grâce de la Providence, revenus à la société
romaine, et restitués à la liberté d'autrefois. Reprenez aussi des
mœurs dignes du peuple qui porte la toge; dépouillez-vous de la
barbarie et de la férocité. Quoi de plus heureux que de vivre sous le
régime du droit, d'être sous la protection des lois et de n'avoir rien
à craindre? Le droit est la garantie de toutes les faiblesses et la
source de la civilisation; c'est le régime barbare qui est caractérisé
par le caprice individuel[204].»
[Note 204: Cassiodore, _Variarum_, III, 17.]
Il n'eût pas été digne de Théodoric de terminer la campagne après
s'être borné à prendre sa part des dépouilles du malheureux Alaric.
Le prestige de son nom, la sécurité de l'Italie et l'intérêt de son
petit-fils Amalaric exigeaient plus. Il fallait empêcher les Francs de
s'interposer entre les deux branches de la famille gothique, comme les
arbitres tout-puissants de ses destinées; il fallait rétablir entre
l'Espagne et l'Italie ces relations de voisinage et ces communications
quotidiennes que la perte de la Septimanie venait de détruire. A ces
considérations d'ordre national venait se joindre un intérêt dynastique
très pressant, je veux dire le danger que l'usurpation de Gésalic
faisait courir à la cause d'Amalaric II, trop jeune pour se défendre
contre son frère naturel. A peine donc l'armée ostrogothique fut-elle
entrée à Arles qu'elle se vit chargée d'une nouvelle mission, celle de
reconquérir le littoral qui séparait le Rhône des Pyrénées.
Comme on l'a vu plus haut, plusieurs localités importantes y
tenaient encore, que les troupes d'Ibbas débloquèrent et rendirent
à leur liberté. Entrées à Carcassonne, elles mirent la main, au
dire de Procope, sur le trésor des rois visigoths, qui fut envoyé
à Ravenne[205]. La ville contenait un autre trésor dont la charité
chrétienne était seule à s'inquiéter: c'était l'immense multitude de
captifs que saint Césaire y vint racheter[206]. Nîmes aussi tomba,
du moins pour quelque temps, au pouvoir des Ostrogoths, car nous la
voyons gouvernée à un certain moment par le duc qui avait sa résidence
à Arles[207]. On peut admettre que toutes les localités qui étaient
restées libres avant la bataille d'Arles passèrent sous l'autorité du
roi d'Italie, soit qu'il y entrât de par le droit de la conquête, soit
qu'il se bornât à en prendre possession au nom de son petit-fils.
[Note 205: Procope, _De Bello gothico_, I, 12. Cf. ci-dessus, p. 80
et 81.]
[Note 206: _Vita sancti Cæsarii_, I, 23, dans Mabillon, _o. c._, I,
p. 643.]
[Note 207: Grégoire de Tours, _Gloria martyrum_, c. 77.]
Laissant derrière lui les villes dont la fidélité lui était acquise,
Ibbas poussa droit sur Narbonne, la principale conquête des Francs
et des Burgondes sur les côtes de la Méditerranée. Nulle part il
ne rencontra de résistance. L'ennemi s'étant retiré, la population
accueillit l'armée italienne; quant aux Visigoths qui avaient embrassé
le parti de Gésalic, la fuite de l'usurpateur les décida sans doute
à faire leur soumission[208]. Sans perdre de temps, Ibbas passa les
Pyrénées et donna la chasse à Gésalic. Celui-ci, après avoir tenté
un semblant de résistance, fut obligé de prendre la fuite, pendant
que le généralissime de Théodoric s'employait activement à établir
dans la péninsule l'autorité de son maître comme tuteur du jeune
roi. Cependant Gésalic s'était réfugié auprès de Thrasamond, roi des
Vandales, et celui-ci, sans doute pour brouiller davantage encore la
situation, lui procura des ressources avec lesquelles il tenta une
nouvelle fois la fortune des armes. Mais, vaincu derechef dans les
environs de Barcelone, il s'enfuit en Gaule, où il parvint à rester
caché pendant une année environ. Il fut enfin découvert dans le pays de
la Durance, et, livré à Ibbas, il périt sous la main du bourreau[209].
[Note 208: Cassiodore, _Variarum_, IV, 17.]
[Note 209: Le peu de chose que nous savons sur Gésalic se trouve
dans Cassiodore, _Variarum_, V, 43 (cf. le _proœmium_ de Mommsen, p.
36), plus quelques lignes d'Isidore de Séville, _Chronicon Gothorum_,
c. 37, et de Victor de Tunnuna, a. 510.]
Théodoric pouvait à bon droit s'enorgueillir du succès de cette
campagne. Son double but était atteint: le royaume des Visigoths était
sauvé, et leur dynastie restait en possession du trône. Le roi d'Italie
avait vaincu partout où ses généraux s'étaient montrés. Il ne s'était
pas contenté d'arrêter l'essor des Francs victorieux, il leur avait
arraché deux des plus belles provinces de leur nouvelle conquête. Il
avait infligé aux Burgondes, avec le cuisant regret de se voir refoulés
définitivement de la mer, l'humiliation de laisser dans ses mains leur
ville d'Avignon, boulevard méridional de leur royaume, qui, paraît-il,
leur fut enlevée au cours de cette campagne. Il avait apparu, au milieu
des peuples en lutte, comme le gardien puissant et pacifique du droit,
et il pouvait écrire au roi des Vandales: «C'est grâce à nos armes que
votre royaume ne sera pas inquiété[210].»
[Note 210: Cassiodore, _Variarum_, V, 43.]
Et pourtant, malgré toutes ces apparences consolantes pour l'orgueil
national des Goths, le vaincu n'était pas Clovis, c'était Théodoric.
Son prestige avait reçu, par la chute de la domination visigothique
en Gaule, un coup dont il ne devait plus se relever. Il devenait de
plus en plus manifeste que son idéal n'était qu'une chimère. Adieu
l'hégémonie pacifique de l'Italie sur tous les peuples de l'Occident,
et l'espèce d'empire nouveau créé par la diplomatie au profit de la
maison des Amales! En chassant les Visigoths de l'Aquitaine, Clovis
avait rompu le faisceau formé par l'alliance des deux peuples sur
lesquels pivotait la politique de Théodoric. En s'emparant de ce pays
pour lui-même, il avait déplacé le centre de gravité de l'Europe, et
transféré de Ravenne à Paris la primauté honorifique du monde. Là était
le résultat capital de la campagne de 506 et des années suivantes:
les lauriers d'Ibbas n'y changeaient pas grand'chose, et l'échec des
Francs resta un simple épisode de la lutte. Ce qu'il avait d'humiliant
n'atteignit d'ailleurs que les lieutenants de Clovis. Leur insuccès
s'évanouissait, en quelque sorte, dans le rayonnement de la gloire
avec laquelle il était revenu de Toulouse et de Bordeaux, dans l'éclat
pompeux de la cérémonie de Tours, qui avait imprimé à son pouvoir le
cachet de la légitimité. Il n'avait pu conserver toutes ses conquêtes,
mais ce qu'il en gardait avait un prix suffisant pour le consoler de
ce qu'il avait perdu. Après comme avant l'intervention de Théodoric,
il restait, de par la victoire de Vouillé, le maître tout-puissant
de la Gaule. Voilà ce que virent les contemporains, et ce qui frappa
son peuple. Est-il étonnant que les Francs aient oublié totalement
la guerre de Provence, et que l'expédition de Clovis leur ait paru
terminée le jour où il traversa les rues de Tours à cheval, le diadème
sur la tête, entouré d'un peuple reconnaissant qui acclamait en lui son
libérateur et le collègue des Césars?
V
L'ANNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES
Le ciel lumineux de l'Aquitaine a prêté quelque chose de sa
transparence au récit des événements racontés dans les précédents
chapitres; maintenant, obligés de suivre notre héros aux confins
septentrionaux des pays francs, nous allons rentrer dans le brouillard
de la légende.
Ce contraste est facile à expliquer. Pour les annalistes gaulois,
dont les sèches et maigres notices ont été les seules sources des
historiens, le monde civilisé finissait sur les bords de la Somme.
Au delà, c'était le domaine orageux et flottant de la barbarie, dans
lequel aucun Romain ne tenait à s'aventurer. Là, parmi les ruines
de la culture antique, s'étaient établis en maîtres des hommes
étrangers aux charmes d'une société policée, et dont la langue même
les mettait en dehors de toute communication avec la vie romaine. Ce
qui se passait parmi eux n'avait pas d'intérêt pour les civilisés,
et n'arrivait à leurs oreilles, de temps à autre, que par le canal
de la voix populaire. Mais la voix populaire était une gardienne peu
sûre des souvenirs de l'histoire; elle ne connaissait que la surface
des événements, elle en ignorait les mobiles, elle suppléait à son
ignorance par des hypothèses à la fois hardies et enfantines, qui
transportaient l'imagination bien loin de la réalité. Enfin, elle
laissait flotter le récit à la dérive de la chronologie, et négligeait
de conserver les seuls indices qui permettaient de classer les
souvenirs. Lorsque, dans de pareilles conditions, un historien venait
lui demander quelques renseignements, il ne rencontrait que légendes
et traditions fabuleuses jetées pêle-mêle dans la plus inextricable
confusion.
La biographie de Clovis, on l'a déjà vu, a été en grande partie
défigurée par ce travail de la légende, et l'une des tâches principales
de ce livre, ç'a été de retrouver les contours nets et tranchés de
l'histoire sous la capricieuse végétation de l'épopée. Nulle partie de
son activité, toutefois, n'a été plus altérée par les récits populaires
que sa politique vis-à-vis des autres royaumes francs. L'histoire
de Chararic et de Ragnacaire en a pâti au point qu'il est devenu
impossible d'y démêler le vrai du faux; celle de la conquête du royaume
ripuaire, qui va nous occuper, a subi les mêmes atteintes. Comme aucun
annaliste gaulois ne nous a conservé le souvenir de ce qui s'est passé
si loin de la Neustrie, là-bas, aux extrémités de la Gaule et dans
la pénombre de la barbarie, la poésie a seule parlé, et ses récits
aussi mensongers que dramatiques imposent au narrateur consciencieux
l'obligation d'un contrôle qui n'est pas toujours facile à exercer.
Il faudra, au grand ennui du lecteur, discuter là où on voudrait
raconter, et s'aventurer dans le domaine de la conjecture, au risque
de substituer aux données de l'imagination poétique les combinaisons
tout aussi inexactes peut-être de l'imagination critique. Nous nous
avancerons le moins possible dans cette voie, et la conjecture n'aura
ici que la place qu'on ne pourrait légitimement lui refuser.
Nous avons déjà fait connaître, dans un chapitre précédent, le
royaume des Francs Ripuaires. Comme on l'a vu, il remontait à la
même date que celui des Saliens, ou, pour mieux dire, Ripuaires et
Saliens paraissent avoir vécu primitivement sous une seule et même
dynastie, celle à qui Mérovée a laissé son nom. Mais les événements
historiques, en imprimant une direction différente à la marche des
deux peuples, avaient séparé des destinées qui avaient été identiques
dans l'origine. Pendant que les Saliens franchissaient le Rhin et
prenaient possession de la Toxandrie, les Francs restés sur la rive
droite de ce fleuve avaient concentré leurs convoitises sur les riches
et fertiles terres des Ubiens, protégées par la puissante position de
Cologne. Tout le quatrième siècle, ils furent tenus en échec par les
empereurs, qui s'étaient établis à Trèves pour mieux les surveiller, et
ils ne parvinrent pas à prendre pied sur la rive gauche d'une manière
définitive. C'est seulement après le passage de la grande invasion de
406 qu'elle leur tomba dans les mains, comme une proie sans maître.
Ils entrèrent victorieux, et cette fois pour toujours, dans les murs
de la grande métropole du Rhin, et il est probable qu'ils ne lui
épargnèrent aucune des atrocités de la conquête. Les Ubiens, de temps
immémorial, étaient odieux à leurs congénères barbares; leur complète
conversion à la vie romaine les isolait au milieu de leur race. Aussi
peut-on croire que tout un fond de vieilles rancunes se déchargea
sur la ville et sur le pays. L'incendie des monuments et le massacre
des habitants étaient, en ces rencontres, le commencement de toute
conquête; après venait la spoliation violente des riches, qui devaient
céder leurs biens aux vainqueurs, heureux d'avoir la vie sauve à ce
prix. Nous connaissons une des victimes de la catastrophe où sombra
l'ancienne prospérité de Cologne: c'est une riche veuve, parente de
Salvien, à qui la conquête enleva tout ce qu'elle possédait, et qui
fut réduite à se mettre en service chez les femmes des barbares ses
spoliateurs[211]. La destinée de cette matrone fut sans doute le lot
commun de toute l'aristocratie colonaise qui avait échappé au fer des
conquérants.
[Note 211: Salvien, _Epist._, I.]
Toutefois, quand l'ivresse du carnage fut passée, ce qui survivait de
la population romaine ne fut plus inquiété dans sa condition diminuée.
Romains et barbares cohabitèrent tranquillement dans l'enceinte
démantelée, à l'ombre des monuments mutilés par la violence et consumés
par le feu. Les premiers continuèrent même pendant longtemps de former
le fond de la population colonaise; ils ne furent assimilés qu'à la
longue, grâce à l'afflux incessant des éléments barbares qui de la
campagne se versaient dans la ville. Aujourd'hui encore, il n'est
aucune partie de l'Allemagne où le mélange des deux races s'accuse
dans un plus heureux ensemble de qualités diverses. C'est de leurs
ancêtres, les Ubiens romanisés, que les Rhénans tiennent cette humeur
facile et cette vivacité d'esprit qui les distinguent des autres tribus
germaniques, et qui est comme le souvenir de leur antique parenté avec
les peuples de la Gaule.
Le nom des Ripuaires, sous lequel il est convenu de désigner tous les
Francs d'arrière-garde qui n'avaient pas quitté les rives du Rhin, ne
fut dans l'origine qu'une simple désignation géographique. Relativement
récent, puisqu'il apparaît pour la première fois dans un chroniqueur
du sixième siècle[212], il s'appliquait aux diverses peuplades franques
connues sous les noms de Chattes, d'Ampsivariens, de Hattuariens, de
Bructères, dont les noms particuliers disparaissent de l'histoire à
partir de la fin du cinquième siècle. Tous ils ne forment plus qu'une
seule et même nation, et ils vivent, on ne sait à partir de quand,
sous l'autorité d'un seul roi. Le royaume des Ripuaires s'étendait
sur les deux rives du Rhin depuis l'île des Bataves jusqu'à la Lahn
sur la rive droite, jusqu'au delà de Trèves et à la haute Moselle sur
la rive gauche. Si, comme on est autorisé à le croire, les Chattes
avaient été rattachés aux Ripuaires, les frontières méridionales du
royaume allaient jusqu'à Mayence. Vers l'ouest, où depuis la soumission
des Thuringiens belges par Clovis il confinait aux Saliens, il
avait pour limite probable le cours inférieur de la Meuse. C'était,
dans l'ensemble, un grand et beau royaume, qui aurait pu rivaliser
avec celui des Saliens, si l'histoire n'avait toujours réservé la
prépondérance aux peuples qui se sont trouvés au premier rang dans les
luttes avec le passé.
[Note 212: Dans Jordanes, c. 36, à l'occasion de la guerre contre
Attila en 451.]
La capitale des Ripuaires, la belle et grande ville de Cologne sur
le Rhin, avait perdu beaucoup de la prospérité dont elle jouissait à
l'époque impériale. De toute sa civilisation primitive il ne restait
que des ruines. Les monuments de l'antiquité païenne et les sanctuaires
chrétiens gisaient dans la même poussière. La hiérarchie épiscopale
n'existait plus, et le culte du vrai Dieu n'était célébré qu'au
milieu des temples croulants. Pendant que les chrétiens clairsemés,
reconnaissables au costume romain et à l'humilité de l'allure,
allaient hors ville porter leurs hommages aux tombeaux des Vierges ou
à ceux des Saints d'or, les conquérants barbares érigeaient leurs
sanctuaires païens aux portes mêmes de Cologne, et jusqu'au milieu du
sixième siècle on y vint manger les repas sacrés, adorer les idoles,
et suspendre devant elles l'effigie des membres dont on demandait la
guérison[213]. Grâce à l'absence de tout prosélytisme religieux chez
les barbares, les deux races vivaient côte à côte, sans ces conflits
aigus qui caractérisaient les rapports confessionnels dans les royaumes
ariens, et les chrétiens de la Ripuarie pouvaient voir dans leurs
maîtres païens des prosélytes futurs. Il n'est pas douteux qu'avant
même que la masse du peuple ripuaire se soit convertie à l'Évangile,
plus d'un Franc de Cologne et de Trèves ait connu et confessé la
religion du Christ. Toutefois il serait téméraire d'affirmer que dès
cette époque, suivant l'exemple donné par Clovis, la famille royale des
Ripuaires avait embrassé le christianisme avec le gros de son peuple.
[Note 213: Grégoire de Tours, _Vitæ Patrum_, VI, 2.]
Le sceptre des Ripuaires était alors dans les mains du vieux roi
Sigebert, celui, qui, comme nous l'avons vu, avait eu sur les bras
les Alamans à la journée de Tolbiac. Blessé au genou dans cette
bataille, il était resté estropié, et il gardait le surnom de Sigebert
le Boiteux. Une infirmité contractée d'une manière aussi glorieuse
rehausserait le prestige d'un souverain chez des nations modernes; chez
les barbares, qui exigeaient avant tout de leurs rois des qualités
physiques, elles le réduisaient presque à rien. Ils ne respectaient pas
un roi qui ne portât sur lui, en quelque sorte, les insignes naturels
de sa supériorité. Mutilé, estropié, infirme, comment aurait-il
mené son peuple à la guerre, et lui aurait-il donné l'exemple de la
force et du courage? Il suffisait d'une blessure qui le défigurât,
comme, par exemple, la perte d'un œil, pour qu'il cessât d'être
considéré comme un vrai souverain[214]. Aussi la situation de Sigebert
doit-elle s'être ressentie de l'accident qui avait entamé sa vigueur
corporelle, et il ne serait pas étonnant qu'il fallût chercher dans
la déconsidération qui l'atteignit dès lors les causes de sa mort
tragique. Malheureusement, les ténèbres les plus opaques règnent sur
l'histoire du royaume ripuaire de Cologne, et la seule page qui en soit
conservée n'est qu'un palimpseste où la légende a inscrit ses récits
naïvement invraisemblables en travers de la réalité effacée. Voici ce
qu'elle racontait dès la fin du sixième siècle:
[Note 214: Le point de vue barbare en cette matière se trouve
exposé d'une manière fort instructive dans la _Lex Bajuvariorum_, II,
9: «Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel patrem
suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per fortiam,
et regnum ejus auferre ab eo, dum pater ejus adhuc potest judicium
contendere, in exercitu ambulare, populum judicare, equum viriliter
ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est surdus nec cecus, in
omnibus jussionem regis potest implere, sciat se ille filius contra
legem fecisse» (M. G. H., _Leges_, III, p. 286.) Il y a eu de multiples
applications de ce principe dans la légende et dans l'histoire: par
exemple, Grégoire de Tours, II, 41; III, 18; _Vita sancti Theodorici
Abbatis_ (Mabillon, _Acta Sanct._, I. p. 599), et Flodoard, _Historia
Remensis ecclesiæ_, I, c. 24. Cf. _Histoire poétique des Mérovingiens_,
pp. 296 et 503.]
«Pendant que le roi Clovis demeurait à Paris, il fit dire en secret au
fils de Sigebert:
«--Voilà que ton père est vieux et qu'il boite. S'il venait à mourir,
tu hériterais de son royaume et tu deviendrais notre ami.»
«Enflammé d'ambition, le jeune prince médita de tuer son père. Comme
celui-ci, sorti de Cologne, avait passé le Rhin pour se promener
dans la forêt de Buchonie, son fils lui dépêcha des assassins, qui
l'égorgèrent pendant qu'il dormait à midi sous sa tente. Il se flattait
ainsi de devenir le maître de son royaume. Mais, par le jugement de
Dieu, il tomba lui-même dans la fosse qu'il avait creusée pour son
père. Il fit mander à Clovis la mort du vieux roi, ajoutant:
«--Mon père est mort, et je suis en possession de son trésor et de son
royaume. Envoyez-moi des hommes de confiance, à qui je remettrai de
plein gré la part qui vous conviendra de ses richesses.»
Clovis lui fit répondre:
«--Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de montrer ton
trésor à mes envoyés; tu le garderas ensuite tout entier.»
«Chlodéric, aussitôt les envoyés de Clovis arrivés, leur exhiba tout le
trésor paternel. Pendant qu'ils examinaient divers objets, il leur dit:
«--Voici un coffre où mon père avait l'habitude d'entasser des pièces
d'or.
«--Plongez la main jusqu'au fond, dirent les envoyés, et ramenez tout.»
«Pendant que Chlodéric, profondément incliné sur le coffre, se mettait
en devoir de leur obéir, l'un d'eux, levant sa hache, lui brisa la
tête. Et ainsi le parricide expia ce qu'il avait fait à son père.
Clovis, apprenant que Sigebert avait péri et son fils également, vint à
Cologne, rassembla tout le peuple, et dit:
«--Écoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l'Escaut,
Chlodéric, fils de mon parent, poursuivait son père et faisait courir
le bruit que je voulais le faire assassiner. Et pendant que le vieux
roi fuyait par la forêt de Buchonie, il lui envoya des assassins qui
le mirent à mort. Lui-même périt massacré, je ne sais par qui, pendant
qu'il ouvrait le trésor paternel. Pour moi, je n'ai aucune complicité
dans ces actes; je sais que ce serait un crime de verser le sang de mes
proches. Mais puisque le mal est fait, je vous donne un conseil dont
vous vous trouverez bien, si vous le suivez; soumettez-vous à moi, et
vous serez sous ma protection.»
«Le peuple applaudit à ces paroles, en faisant entendre des
acclamations et en entrechoquant les boucliers, éleva Clovis sur le
pavois et en fit son souverain. Celui-ci prit possession du royaume de
Sigebert et mit la main sur son trésor[215].»
[Note 215: Grégoire de Tours, II, 40.]
Les contradictions et surtout les énormes invraisemblances de cette
tradition populaire crèvent les yeux. Elles s'expliquent dans un récit
qui a passé par beaucoup de bouches avant d'être mis par écrit, mais
il est indispensable de les signaler pour fixer la vraie valeur de la
narration. Si le roi de Cologne a été tué pendant qu'il se promenait
dans la Buchonie, pourquoi est-il dit un peu plus loin qu'il fuyait
devant son fils Chlodéric? Si c'est celui-ci qui est le meurtrier,
qui a dit à la tradition populaire qu'il ait agi à l'instigation de
Clovis? Et si Clovis a voulu plus tard se débarrasser de Chlodéric par
un meurtre, est-il sérieux de prétendre qu'il l'aurait fait assassiner
dans son propre palais, et par des ambassadeurs? Enfin, à supposer
qu'il ait réellement commis une pareille trahison, comment croire que
le peuple ripuaire se serait laissé persuader qu'il en était innocent?
En contredisant d'une manière si éclatante l'opinion qu'elle attribue
aux Ripuaires, la tradition ne se démasque-t-elle pas comme une légende
postérieure et sans autorité? Toutes ces invraisemblances sans doute
ne choquaient pas l'esprit populaire à l'époque où écrivait Grégoire
de Tours, mais elles dénoncent le récit à la critique moderne, et nous
forcent à reconnaître ici le travail inconscient de la poésie, non les
souvenirs exacts de l'histoire.