difficile qu'on ne l'eût pu croire à première vue. Les populations de
ce pays n'avaient pas pour les Francs l'engouement que manifestaient
pour eux les habitants des deux Aquitaines; elles n'étaient nullement
disposées à les accueillir comme des libérateurs, et elles ne remuèrent
pas à leur approche. Contrée foncièrement romaine, la Provence
confondait dans le même mépris tous les barbares; les Francs et les
Burgondes lui répugnaient autant que ses maîtres visigoths. Elle
sentait son repos et sa félicité troublés par des guerres dont elle
était l'enjeu, et elle en voulait aux conquérants qui lui apportaient
tant de maux. Les Visigoths, au moins, étaient acclimatés, et leurs
tracasseries confessionnelles semblaient décidément avoir pris fin; à
tout prendre, on préférait leur domination aux horreurs de l'invasion
franque, maintenant surtout qu'on n'avait plus à en craindre les excès
et qu'on en regrettait les avantages.
Nulle part ces dispositions hostiles à la conquête franque ne se
traduisirent avec plus de vivacité qu'à Arles même. Cette grande
ville, assise sur le Rhône en amont du delta par lequel il circonscrit
l'île de la Camargue avant de descendre dans la mer, commandait toutes
les communications de la Gaule intérieure avec la Méditerranée. Elle
fermait cette mer, d'un côté aux Francs, de l'autre aux Burgondes,
et mettait à l'abri de leurs surprises les provinces septentrionales
de l'Italie. Son admirable position stratégique lui avait valu, au
commencement du cinquième siècle, l'honneur de servir de résidence au
préfet du prétoire des Gaules, et même de donner parfois l'hospitalité
à la majesté impériale. Constantin le Grand, qui en aimait le séjour,
avait voulu lui donner son nom, et en avait fait, comme dit un poète
du quatrième siècle, la petite Rome gauloise[172]. La ville était
vraiment une résidence impériale. Malgré la largeur qu'y avait déjà le
Rhône, elle l'avait franchi et avait projeté un de ses quartiers sur
la rive droite, ce qui lui valait de la part des contemporains le nom
d'Arles la Double[173]. Un pont de bateaux reliés par de fortes chaînes
rattachait les deux villes l'une à l'autre[174].
[Note 172: Ausone, XIX, 74]
[Note 173: _Id._, _ibid._, XIX, 73.]
[Note 174: Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 68.]
Les Visigoths n'avaient pu se résigner à laisser un poste de cette
importance aux mains de l'empereur. Ils l'avaient assiégée quatre
fois pendant le cinquième siècle, et, une fois qu'ils en furent les
maîtres, ils la gardèrent avec un soin jaloux, toujours l'œil au guet,
dans la crainte qu'on ne leur disputât cette perle de la Méditerranée.
Les Burgondes surtout leur inspiraient de l'inquiétude: comme on l'a
déjà vu, ils allèrent jusqu'à soupçonner l'évêque d'Arles lui-même,
sur la seule foi de son origine burgonde, de vouloir livrer la ville
à ses compatriotes. Même après que l'innocence de saint Césaire eut
été reconnue, et qu'il fut rentré dans sa ville épiscopale, les
soupçons persistèrent contre lui dans une bonne partie de la population
arlésienne. Il y avait là quelque chose de fatal; c'étaient, si l'on
peut ainsi parler, ses fonctions qui le dénonçaient, et, quoi qu'il
fît, il était suspect de plein droit. La communauté de foi entre
les assiégeants et les catholiques arlésiens créait entre eux une
solidarité apparente dont tout le poids retombait sur l'évêque; car,
bien que les catholiques formassent la majorité, les Goths ariens et
les juifs constituaient des groupes compacts, également hostiles, sinon
à la population catholique, dont il fallait ménager les sentiments, du
moins à son chef, qu'on essayait d'isoler. La haute situation que ses
vertus, ses talents et ses fonctions avaient faite à Césaire irritait
les ariens. Quant aux Juifs, ils avaient une rancune spéciale contre
le grand évêque. Ne venait-il pas, au concile d'Agde, de faire prendre
des précautions contre les conversions simulées ou peu durables des
juifs, et n'avait-il pas étendu à tout fidèle l'interdiction de les
recevoir à sa table ou d'accepter leurs invitations[175]? Goths et
juifs se trouvaient donc unis dans une même inimitié contre Césaire.
Les juifs surtout parlaient très haut, ne cessaient de suspecter le
dévouement des catholiques, et se faisaient volontiers les zélateurs du
patriotisme. Ce rôle était d'autant plus fructueux que tout le monde
était animé du même esprit de résistance à l'assiégeant.
[Note 175: Voir les canons 34 et 40 du concile d'Agde, dans
Sirmond, _Concilia Galliæ_, I, pp. 168 et 169. Cf. Arnold, _Cæsarius
von Arelate_, p. 248.]
Venant de la Septimanie, les Francs et les Burgondes commencèrent par
ravager toute la campagne d'Arles située sur la rive droite. Puis ils
se répandirent sur la rive gauche, où ils firent les mêmes dégâts,
et se mirent en devoir d'investir étroitement la ville. Il y avait
alors, en dehors de l'enceinte et au pied même de ses murailles, un
établissement religieux inachevé encore, où Césaire se proposait de
fonder un monastère de femmes dont il réservait la direction à sa sœur
Césarie. Ce couvent était l'œuvre de prédilection du saint: lui-même,
en vrai moine, n'avait pas craint d'y prendre sa part des plus rudes
travaux, peinant comme un simple ouvrier à la sueur de son front. Il
eut la douleur de voir cet édifice, qui lui était si cher, tomber
sous les coups des assiégeants, qui en employèrent les matériaux à
leurs travaux de circonvallation[176]. A le voir ainsi traité par
l'ennemi, pouvait-on encore avec quelque raison soutenir qu'il était de
connivence avec eux? Non, certes[177]. Mais les opiniâtres soupçons
dont il était la victime ne se laissèrent pas dissiper, et un incident
fâcheux vint, peu après, leur donner une apparence de fondement.
[Note 176: _Vita sancti Cæsarii_, Mabillon, _o. c._, p. 641.]
[Note 177: Arnold, _Cæsarius von Arelate_, p. 247.]
Pendant qu'on poussait le siège avec vigueur, un jeune clerc, parent
de l'évêque, se laissa descendre nuitamment par une corde du haut
des remparts et gagna le camp ennemi. Il pouvait sembler difficile
de reprocher à saint Césaire cet acte de lâcheté comme une trahison
dont il aurait été le complice, et c'était faire peu d'honneur à son
habileté que de lui attribuer pour instrument son commensal et son
propre parent. Mais la passion politique ne raisonne pas. Les juifs et
les ariens feignirent de tenir la preuve évidente d'un complot ourdi
par l'évêque pour livrer la ville à l'ennemi; ils firent grand bruit de
l'incident, et ils parvinrent à provoquer une sédition dans laquelle
les enfants d'Israël s'agitèrent et firent preuve d'une patriotique
indignation contre l'évêque. Ce fut chose décidée: Césaire était un
traître; c'était par son ordre et de sa part que le clerc transfuge
était allé s'entendre avec les assiégeants; il fallait châtier la
trahison et veiller au salut de la ville. Les têtes ainsi échauffées,
on courut arracher le saint à sa demeure près de son église; sa maison
et même sa chambre furent remplies de soldats, et l'un des Goths poussa
l'insolence jusqu'à prendre possession de son lit. Les plus exaltés
avaient proposé de noyer le saint dans le Rhône; mais, au moment
d'exécuter ce projet, on recula devant la gravité d'un pareil attentat,
et on imagina d'emmener le prisonnier sous bonne garde à Beaucaire, en
amont de la ville sur le Rhône, qui, comme on l'a vu plus haut, était
resté au pouvoir des Visigoths. Mais, comme les deux rives du fleuve
étaient occupées par les assiégeants, et qu'ils avaient peut-être des
bateaux croisant dans ses eaux, le dromon qui portait l'évêque n'osa
pas risquer un voyage aussi dangereux. Il fallut donc le ramener dans
la ville, où il fut jeté dans les cachots souterrains du prétoire.
Tout cela s'était passé la nuit, et peut-être n'avait-on voulu, en
simulant le voyage de Beaucaire, que donner le change à la population
catholique, qui s'inquiétait de ce que devenait son pasteur. De fait,
elle n'apprit pas ce qu'on avait fait de lui, ni même s'il était encore
vivant[178].
[Note 178: _Vita sancti Cæsarii_, I, 15, dans Mabillon, I, p. 641.
Cf. Arnold, _Cæsarius von Arelate_, p. 248, note 808.]
A quelque temps de là, un autre incident, d'une nature plus sérieuse,
vint détourner le cours des préoccupations populaires, et faire oublier
l'animosité qu'on avait contre le saint. Un juif, qui se trouvait de
garde sur les remparts, imagina de lancer aux ennemis, en guise de
projectile, une pierre à laquelle il avait attaché une lettre. Celle-ci
portait qu'ils pouvaient appliquer leurs échelles, la nuit, à l'endroit
de la muraille occupée par le poste juif, et s'emparer ainsi de la
ville, à condition que les Israélites échapperaient au pillage et à
la captivité. Par malheur pour le traître, il se trouva que l'ennemi
recula ses avant-postes pendant la nuit, si bien que, le lendemain
matin, des Arlésiens qui s'étaient aventurés au dehors de l'enceinte
découvrirent la lettre, et vinrent en grand émoi la lire au peuple
assemblé sur la place publique. Cette fois, la fureur populaire se
déchargea sur les juifs. Non seulement le coupable paya cher son essai
de trahison; mais, du coup, toute la tribu devint suspecte. Quant à
l'accusation formulée contre saint Césaire, elle tomba, apparemment
parce que les juifs en étaient les plus ardents fauteurs, et que leur
trahison présumée devenait un argument en faveur de leur victime[179].
[Note 179: _Vita sancti Cæsarii_, I, 16, dans Mabillon, I, p. 641.]
Cependant le siège traînait en longueur, et les souffrances de la
faim commençaient à se faire sentir dans la nombreuse population de
la ville, ce qui montre que l'investissement du côté de la mer était
aussi étroit que du côté du fleuve. Enfin, on apprit que du secours
arrivait, et que les troupes de Théodoric étaient en marche. Un édit de
ce prince, dont la teneur nous est conservée[180], les avait convoquées
pour le 22 juin, et il est probable que ce fut dans les dernières
journées de ce mois, ou dans les premières de juillet, qu'elles
apparurent sous les remparts de la ville affamée.
[Note 180: Cassiodore, _Variarum_ I, 24.]
Pourquoi Théodoric le Grand n'était-il pas intervenu plus tôt?
Après la fastueuse démonstration qu'il avait imaginée pour empêcher
l'explosion des hostilités, après les menaces peu déguisées qu'il
avait fait entendre à Clovis pour le cas où il s'aviserait d'entrer en
campagne, comment avait-il pu laisser écraser son gendre, et détruire
un royaume qui était pour l'Italie une garantie de sécurité? Il serait
injuste, sans doute, d'expliquer son inaction par un de ces calculs
machiavéliques comme celui que Procope lui attribue dans la guerre des
Burgondes, et dont la rumeur populaire des Francs, toujours portés à
croire et à dire du mal de l'ennemi, ne manqua pas de l'accuser cette
fois encore[181]. Théodoric n'avait pas le moindre intérêt à mettre
aux prises Alaric et Clovis. Sa politique d'équilibre européen, s'il
est permis d'employer cette expression, avait essentiellement pour but
de contrebalancer ses royaux confrères les uns par les autres, pour
arriver à maintenir son hégémonie sur tous. Prétendre qu'il fut séduit
par l'idée de se faire, presque sans coup férir, sa part des dépouilles
d'Alaric, cela revient toujours à supposer que ce profond politique
aurait été assez mal inspiré pour attirer sur l'Italie, en substituant
le voisinage des Francs à celui des Visigoths, le plus terrible de tous
les dangers. On ne soutiendra pas davantage qu'il ait poussé l'amour
de la paix et la prédilection pour les solutions pacifiques jusqu'au
point de ne pas même bouger après la fatale journée de Vouillé, car
c'était créer une situation contre laquelle il ne serait plus possible
de réagir autrement que par les armes. Pourquoi donc, encore une
fois, a-t-il laissé les alliés franchir le Rhône et menacer l'Italie
elle-même, et ne se mit-il en campagne qu'un an après l'explosion de la
lutte, à un moment où tout pouvait déjà être perdu?
[Note 181: Frédégaire, II, 58.]
La solution du problème doit être cherchée à Byzance, dans les
combinaisons de cette diplomatie savante qui était restée la dernière
ressource de l'Empire expirant. Byzance, nous l'avons déjà dit,
avait mis les armes à la main des Francs et les avait jetés sur les
Visigoths, probablement après leur avoir promis d'occuper pendant
ce temps le roi d'Italie. Pour des raisons qui nous échappent, les
Grecs ne prirent pas la mer en 507; mais ils firent des préparatifs
de guerre tellement ostensibles, que Théodoric, effrayé, ne crut pas
pouvoir dégarnir son royaume. Au printemps de 508, l'Empire se trouva
enfin en mesure de faire la diversion promise à ses alliés francs et
burgondes. Une flotte de cent navires de guerre et d'autant de dromons,
quittant le port de Constantinople sous les ordres des comtes Romain
et Rusticus, vint débarquer sur les côtes de l'Italie méridionale, et
mit à feu et à sang une grande partie de l'Apulie. Les environs de
Tarente et ceux de Sipontum furent particulièrement éprouvés[182].
On ne sait pas pourquoi les Byzantins se bornèrent à ces razzias.
Peut-être l'armée avait-elle des instructions qui lui défendaient de
s'engager plus sérieusement; peut-être aussi l'impéritie et la lâcheté
des chefs sont-elles seules responsables de l'insuccès apparent d'un si
grand effort. Les énergiques mesures de défense que Théodoric prit sans
retard, et qui, assurément étaient préparées de longue main, n'auront
pas peu contribué à faire regagner le large à la flotte impériale. Dans
tous les cas, l'opinion publique à Byzance considéra l'expédition comme
un échec et le chroniqueur byzantin en parle avec mépris, moins comme
d'une opération militaire que comme d'un exploit de pillards[183].
[Note 182: Comte Marcellin, _Chronicon_, a. 508, dans M. G. H.,
_Auctores antiquissimi_, t. XI, p. 97; Cassiodore, _Variarum_, I, 16,
et II, 36.]
[Note 183: Comte Marcellin, _l. c._]
Voilà pourquoi Théodoric n'était pas apparu plus tôt sur le théâtre où
se décidaient les destinées de la Gaule, et telle est l'explication
d'une attitude qui a été une énigme pour les historiens[184]. Il
faut dire plus. Au moment où s'ébranlaient les forces qui allaient
au secours de la Provence, le sol de l'Italie n'était peut-être pas
encore tout à fait évacué par les troupes byzantines. De toute manière,
il était indispensable de rester l'arme au bras, et de protéger les
rivages méridionaux contre un retour offensif de leur part. Le roi
d'Italie fut donc obligé de diviser ses forces pendant l'été de 508,
et n'en put opposer qu'une partie à l'armée réunie des Francs et des
Burgondes. Cela suffisait, à vrai dire, pour mettre provisoirement en
sûreté les villes qui n'avaient pas encore reçu leur visite, et pour
relever le moral de la population indigène: ce n'était pas assez pour
un engagement définitif avec les alliés.
[Note 184: Par exemple pour Binding, _Das Burgundisch-Romanische
Kœnigreich_ p. 202. Cependant la vérité avait déjà été entrevue par
Vic et Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I, p. 248; de
nos jours elle l'a été par Pétigny, II, p. 526, par Gasquet, _l'Empire
byzantin et la monarchie franque_, p. 133, par Dahn, _Die Kœnige der
Germanen_, t. V, p. 113, et enfin, depuis la publication de ce livre,
par Malnory, _Saint Césaire_, p. 92, par Hartmann _Das Italienische
Kœnigreich_, Leipzig 1897, p. 160, par Arnold, _Cæsarius von Arelate_,
p. 245, et par W. Schultze _Das Merovingische Frankenreich_, p. 74.]
Du moins, le cours des événements militaires pendant l'année 508
justifie ces conjectures. Débouchant en Gaule le long de la Corniche,
les Ostrogoths prirent possession, sans coup férir, de tout le pays
situé au sud de la Durance. Ce qui restait de Visigoths dans ces
régions les accueillit sans doute à bras ouverts, et la population
elle-même les salua comme des libérateurs. Marseille surtout leur fit
un accueil chaleureux[185], et il fut facile aux officiers de Théodoric
de substituer partout le gouvernement de leur maître aux débris
d'un régime écroulé. Rattachés à l'Italie, les Provençaux croyaient
redevenir, d'une manière effective, les citoyens de l'Empire romain;
Théodoric était pour eux le lieutenant de l'empereur, et la douceur
de son gouvernement les rassurait contre les persécutions religieuses
qu'ils avaient eu à subir sous Euric.
[Note 185: Cassiodore, _Variarum_, III, 34.]
Au surplus, Théodoric ne perdit pas un instant pour donner à sa prise
de possession de la Provence le caractère d'une mesure définitive et
irrévocable. Le pays était à peine sous ses ordres, qu'il y envoyait
Gemellus pour le gouverner en qualité de vicaire des Gaules[186];
titre très pompeux, si l'on réfléchit à l'exiguïté du pays sur lequel
s'étendait l'autorité du vicaire, significatif toutefois et même
plein de menaces pour les alliés, parce qu'il remettait en question
et contestait d'une manière implicite la légitimité de toutes leurs
conquêtes au nord des Alpes.
[Note 186: Cassiodore, _Variarum_, III, 16 et 17.]
Comme le siège d'Arles durait toujours, il parut essentiel, si on
ne pouvait le faire lever cette année, d'encourager au moins les
assiégés, en leur faisant passer quelques ravitaillements qui leur
permettraient d'attendre un secours plus efficace. L'entreprise réussit
pleinement. Culbutant les Francs et les Burgondes qui occupaient la
rive gauche, avant qu'on eût pu venir à leur secours de la rive droite,
les Ostrogoths entrèrent dans la ville avec un convoi de vivres qui
y ramena l'abondance et la joie. Cet épisode éclaira les alliés sur
le danger qui les menaçait pour l'année suivante, si auparavant ils
ne parvenaient pas à fermer l'accès d'Arles aux armées italiennes.
Ils firent donc les plus grands efforts pour s'emparer du pont de
bateaux qui reliait les deux rives. Leurs dromons l'assaillirent de
tous les côtés à la fois, mais les assiégés opposèrent une résistance
vigoureuse: à leur tête était le chef des troupes ostrogothiques,
Tulwin, héros apparenté à la famille des Amales, qui fit des prodiges
de valeur, et qui fut grièvement blessé dans cette rencontre[187]. Le
pont, disputé avec acharnement, resta aux assiégés. Arles put tenir
l'hiver encore: le printemps allait lui apporter la délivrance.
[Note 187: _Id._, _ibid._, VIII, 10. Sur ce personnage, voir encore
le même recueil, VIII, 9; Mommsen, préface de l'édition de Cassiodore,
p. 37; le même, _Ostgothische Studien_, dans le _Neues Archiv._, t.
XIV, pp. 506 et 515.]
En 509, libre enfin de préoccupations du côté de Byzance, Théodoric
put jeter toutes ses forces sur la Gaule, et alors les événements
se précipitèrent. Une armée ostrogothique, sous la conduite
d'Ibbas[188], arrivant de Turin, franchit les Alpes au col de Suse,
et apparut subitement sur les derrières de l'ennemi dans la vallée
de la Durance[189]. Par cette manœuvre hardie, Ibbas coupait les
communications des Burgondes avec leur royaume, et dominait à la fois
la route de Valence et celle d'Arles à partir de Gap. Là, l'armée se
partagea: l'un des corps, sous les ordres de Mammo, se répandit au
nord de la Durance[190], pénétra dans Orange dont la population tout
entière fut emmenée en captivité[191], inquiéta même les environs
de Valence[192], et, revenant vers le sud, s'empara d'Avignon où il
mit une garnison gothique[193]. L'autre corps d'armée, dont Ibbas
s'était réservé le commandement, pilla le pays de Sisteron, d'Apt et
de Cavaillon, et vint ensuite faire sa jonction avec Mammo pour aller
ensemble débloquer Arles.
[Note 188: Schroeder, dans l'_Index personarum_ de l'édition
des _Variarum_ de Mommsen, suppose, non sans vraisemblance, que le
nom d'Ibbas est le diminutif de Ildibald. Aschbach, _Geschichte der
Westgothen_, p. 177, et Dahn, _Die Kœnige der Germanen_, t. V, p. 113,
et t. VI, p. 372, disent à tort qu'Ibbas était un zélé catholique.]
[Note 189: Cassiodore, _Variarum_, IV, 36.]
[Note 190: Marius d'Avenches, _Chronicon_, a. 509: Hoc consule
Mammo dux Gothorum partem Galliæ deprædavit.]
[Note 191: _Vita sancti Cæsarii_, I, 19, dans Mabillon, _o. c._, I,
p. 642.]
[Note 192: S. Avitus, _Epistolæ_, 87 (78).]
[Note 193: Cassiodore, _Variarum_, III, 38.]
La situation était excellente pour les généraux de Théodoric. Maîtres
du littoral, où ils pouvaient compter sur la fidélité de la population,
maîtres de la vallée de la Durance, laissant derrière eux le pays
burgonde épuisé, ils étaient précédés et suivis par la terreur de
leurs armes lorsqu'ils arrivèrent sous les murs de la capitale de la
Provence. La situation des assiégeants, au contraire, était des plus
périlleuses. Obligés, pour faire un blocus en règle, de se disperser
sur les deux rives du fleuve, ils se voyaient, sur la rive gauche,
pris entre la ville et l'armée ostrogothique, et transformés presque
en assiégés. Il leur fallut renoncer au blocus, ramener en hâte toutes
leurs forces sur la rive droite, et se préparer à soutenir l'assaut
réuni de la ville et de ses libérateurs. Une bataille dont nous ne
connaissons que le résultat eut lieu de ce côté du Rhône. Ce fut
un éclatant triomphe pour les Goths; à en croire leur chroniqueur
Jordanès, qui parle ici avec une exagération manifeste, trente mille
Francs et Burgondes seraient restés sur le carreau[194].
[Note 194: Jordanes, c. 58.]
Les Goths rentrèrent victorieux dans la ville enfin délivrée, traînant
à leur suite une multitude de prisonniers dont ils emplirent tous les
bâtiments publics, les églises et la maison de l'évêque. Ces pauvres
gens, affamés, à peu près nus, étaient en proie à la plus extrême
détresse. Saint Césaire vint à leur secours avec une infatigable
charité. Sans faire de distinction entre les Francs et les Burgondes,
entre les ariens et les catholiques, il commença par leur distribuer
des habits et des aliments, puis il se mit à les racheter de la
captivité. Il dépensa dans ce but tout ce que son prédécesseur Eonius
avait légué à la mense de son église. Mais les besoins étaient plus
grands que les ressources. Alors l'évêque se souvint que lorsqu'il
s'agissait du rachat des captifs, les conciles autorisaient jusqu'à
l'aliénation des biens ecclésiastiques, jusqu'à la vente des vases
sacrés. Et le trésor de son église y passa: les encensoirs, les
calices, les patènes, tout fut mis en pièces et vendu au poids de l'or.
Les revêtements d'argent qui ornaient le piédestal des colonnes et
les grilles du chœur, détachés à coups de hache, passèrent également
aux mains des brocanteurs, et, longtemps après, on montrait encore
dans la cathédrale d'Arles les traces de ce vandalisme héroïque de la
charité[195].
[Note 195: _Vita sancti Cæsarii_, I, 17, dans Mabillon, _o. c._, t.
I, p. 641.]