Les résultats acquis au moment où l'hiver de 507 vint mettre fin aux

hostilités étaient plus beaux que l'on n'eût osé l'espérer. A part

quelques villes isolées, les Visigoths ne possédaient plus en Gaule que

les rivages de la Provence, entre le Rhône et les Alpes, et quelques

postes sur la rive droite de ce fleuve; car, si les montagnards des

Pyrénées tenaient encore, c'était par esprit d'indépendance et non par

fidélité à leurs anciens tyrans. Mais que valait pour les vaincus la

Provence, désormais détachée du royaume par la perte de Narbonne, et

qu'ils ne pouvaient ni défendre efficacement ni même désirer de garder?

D'ailleurs, elle semblait faite pour d'autres maîtres. Les Burgondes

avaient hâte de pénétrer enfin dans ces belles contrées, qu'ils avaient

si longtemps regardées avec convoitise, et que la fortune des armes

venait, semblait-il, de leur livrer. Il n'est pas douteux, en effet,

que la Provence ne fût le prix dont les Francs allaient payer l'utile

coopération de Gondebaud.

On peut se demander s'il n'y avait pas, de la part du roi franc, un

calcul insidieux dans cette répartition des provinces. Tout ce qui

avait été conquis pendant la campagne de 507 était resté à Clovis,

même les villes que Gondebaud avait prises seul, même les contrées

voisines de la Burgondie, où il aurait été si naturel de donner des

agrandissements à celle-ci! N'était-ce pas pour enlever à Gondebaud

jusqu'à la possibilité de s'étendre de ce côté qu'on l'avait envoyé

prendre Narbonne, tandis que le fils de Clovis était venu soumettre à

l'autorité de son père le Rouergue, le Gévaudan, le Velay, l'Auvergne,

en un mot, toute la zone qui confinait au royaume de Gondebaud? Il

est vrai qu'on lui promettait une compensation magnifique: la belle

Provence, cet Éden de la Gaule, cette porte sur la Méditerranée ne

valait-elle pas plus que les gorges des Cévennes? Mais la Provence

restait à conquérir, et c'est au moment de faire cette difficile

conquête que Clovis, regardant la guerre comme terminée, partait de

Bordeaux et prenait le chemin du retour!

Le roi des Francs, en quittant la grande cité qui lui avait donné

l'hospitalité pendant l'hiver, y laissait une garnison pour y affermir

son autorité, preuve qu'elle avait besoin de ce renfort, et qu'on se

remuait encore du côté de la Novempopulanie. Il est probable que le

retour eut lieu par les trois grandes cités qui n'avaient pas encore

reçu la visite des Francs: Saintes, Angoulême et Bourges. Nous savons

que Saintes ne fut pas prise sans difficulté, et que là, comme à

Bordeaux, le roi fut obligé de laisser une garnison franque[155].

Angoulême opposa également de la résistance, et, si l'on se souvient

qu'à ce moment la domination visigothique était à peu près entièrement

balayée de toute la Gaule, on conviendra que les Goths de cette ville

avaient quelque courage, ou les indigènes quelque fidélité. Mais un

événement qui n'est pas rare dans l'historiographie de cette époque

vint encore une fois à l'aide de l'heureux Clovis: les murailles de

la ville croulèrent devant lui, et l'armée franque y entra sans coup

férir[156]. Était-ce l'effet d'un de ces tremblements de terre que les

annales du VIe siècle nous signalent différentes fois en Gaule, ou bien

la vieille enceinte, mal entretenue, manquait-elle de solidité? On ne

sait, mais les populations ne se contentèrent pas d'une explication

si naturelle, et elles voulurent que la Providence elle-même fût

intervenue pour renverser par miracle, devant le nouveau Josué, les

remparts de la nouvelle Jéricho. Clovis entra dans la ville par cette

brèche miraculeuse, en chassa les Goths et y établit les siens[157].

Une légende ajoute que le roi, sur le conseil de son chapelain saint

Aptonius, avait fait élever en vue de la ville des reliques de

Notre-Seigneur, et qu'instantanément les murailles s'écroulèrent. Pour

récompenser Aptonius, Clovis, devenu maître de la ville, après en avoir

chassé l'évêque arien, l'y aurait intronisé à la place de celui-ci, et

contribué à l'érection de la cathédrale[158].

[Note 155: In Sanctonico et Burdigalinse Francos precepit manere

ad Gothorum gentem delendam, _Liber historiæ_, c. 17.--La _continuatio

Havniensis_ de Prosper contient, sous l'année 496, cette ligne

énigmatique: Alaricus anno XII regni sui Santones obtinuit. On en

retiendra, dans tous les cas, que Saintes a été disputé.]

[Note 156: Grégoire de Tours, II, 37.]

[Note 157: Tunc, exclusis Gothis, urbem suo dominio subjugavit.

Grégoire de Tours, II, 37. Selon Hincmar (_Acta Sanctorum_, t. I

d'octobre, p. 154 B), et Aimoin, I, 22 (dom Bouquet, t. III, p. 42),

les Goths furent massacrés. Roricon, p. 18 (dom Bouquet, t. III)

embellit tout cela selon son procédé ordinaire, et A. de Valois, t.

I, p. 298, a tort de croire que cet auteur reproduit ici une source

ancienne. Sur l'interprétation du fait, je ne saurais être d'accord

avec M. Malnory, qui écrit: «Angoulême, dit Grégoire de Tours, vit

tomber ses murs à l'aspect de Clovis: cela veut dire, sans doute, que

le parti catholique romain lui en ouvrit les portes.» _Saint Césaire_,

p. 68. Il n'y a, selon moi, à moins d'admettre le miracle, que deux

manières d'expliquer le fait: ou bien il y a eu un événement naturel

qui a été regardé comme miraculeux, ou bien nous sommes en présence

d'une invention pure et simple. Si les catholiques avaient livré la

ville au roi, ils s'en seraient vantés, et Grégoire l'aurait su.]

[Note 158: _Historia Pontificum et comitum Engolismensium_, dans

Labbe, _Bibliotheca nova manuscriptorum_, t. II, p. 249.]

D'Angoulême, Clovis revint par Poitiers, et de là il arriva à Tours.

Selon toute apparence, ce n'était pas la première fois qu'il mettait

le pied dans cette ville fameuse[159], à laquelle le tombeau de saint

Martin faisait alors une célébrité sans pareille dans la Gaule entière.

[Note 159: Voir ci-dessus, p. 323.]

Tours était un municipe romain de dimensions médiocres, dont la

massive enceinte circulaire subsiste encore aujourd'hui aux environs

de la cathédrale Saint-Gatien, et qu'un pont de bateaux mettait en

communication avec la rive droite de la Loire. La vie chrétienne y

avait commencé dès avant les persécutions; mais c'est seulement après

la paix religieuse qu'on avait pu fonder au milieu de la ville le

premier sanctuaire, bâti sur l'emplacement de la maison d'un riche

chrétien. Quand saint Martin était venu, Tours et son diocèse avaient

été transformés rapidement par son fécond apostolat. La cathédrale

avait été agrandie, des églises rurales élevées dans les principales

localités avoisinantes, un monastère, Marmoutier, avait surgi dans

les solitudes sur l'autre rive; le paganisme avait été totalement

exterminé, et la Touraine jouissait d'un degré de civilisation bien

rare à cette époque dans la Gaule centrale. Mort, saint Martin continua

de présider à la vie religieuse de son diocèse, qui se concentrait

autour de son tombeau, et y attirait d'innombrables pèlerins.

Ce tombeau se trouvait à dix minutes à l'ouest de la ville, le long de

la chaussée romaine. Il fut d'abord recouvert d'un modeste oratoire

en bois, que l'évêque saint Perpet, au Ve siècle, remplaça par une

spacieuse basilique. L'érudition moderne a reconstitué le plan de ce

sanctuaire fameux. C'était une basilique à la romaine, avec une abside

en hémicycle au fond, et, de chacun des deux côtés longs, deux étages

de colonnes dont le premier était supporté par une architrave, et qui

reliaient les nefs latérales à celle du milieu. Le transept était

éclairé par une tour-lanterneau surmontée d'un campanile. Le corps du

saint gisait à l'entrée du chœur, les pieds tournés vers l'Orient, la

tête regardant l'autel; ses successeurs dormaient autour de lui dans

des _arcosolium_ qui reçurent, au Ve et VIe siècle, la plupart des

évêques de Tours. Tous les murs étaient ornés d'inscriptions poétiques

dues à Sidoine Apollinaire et à Paulin de Périgueux, qui les avaient

composées à la demande de saint Perpet. Ainsi les derniers accents

de la poésie classique magnifiaient le confesseur, pendant que les

cierges et les lampes flambaient en son honneur autour de sa tombe,

et que la foule des malheureux et des suppliants, prosternée devant

l'autel, l'invoquait avec ferveur, et entretenait dans le lieu saint le

bourdonnement vague et confus d'une prière éternelle.

Devant l'entrée occidentale de l'édifice, un _atrium_ ou cour carrée

servait de vestibule à l'église: il était entouré de portiques et

de bâtiments de toute espèce, notamment de cellules où les pèlerins

étaient admis à passer la nuit. Des croix de pierre, des édicules

contenant des reliques, de petits monuments élevés en mémoire de

guérisons miraculeuses garnissaient le pourtour. Cette cour, qui

participait de l'immunité du lieu saint et qui avait comme lui le

droit d'asile, était le rendez-vous de la foule des fidèles et des

simples curieux. Les marchands s'y tenaient auprès de leurs établis,

et faisaient de leur mieux pour attirer la clientèle; les pèlerins,

assis à l'ombre des hautes murailles, y consommaient leurs provisions;

des amuseurs populaires groupaient autour d'eux des auditoires

peu exigeants qui s'égayaient de leurs récits ou de leurs gestes,

et une animation assez profane, tempérée pourtant par le respect

du lieu saint, y distrayait de la ferveur et des supplications de

l'intérieur[160].

[Note 160: Une restitution de la basilique Saint-Martin a été

tentée plusieurs fois; la plus célèbre est celle de Jules Quicherat,

publiée dans la _Revue archéologique_, 1869 et 1870, et rééditée dans

les _Mélanges d'archéologie et d'histoire_ du même auteur. (Cf. Lecoy,

_Saint Martin_, p. 468 et suiv.) Depuis lors, de nouvelles recherches,

appuyées sur des fouilles récentes, ont fait faire un pas à la

connaissance du monument et modifié sur quelques points les conclusions

de Quicherat. Voir un aperçu de ces derniers travaux dans l'article

de M. de Grandmaison (_Bibliothèque de l'école des Chartes_, t. LIV,

1893). Je me suis rallié, sur plusieurs points, aux vues de M. de

Lasteyrie dans son mémoire intitulé: _L'église Saint Martin de Tours.

Étude critique sur l'histoire et la forme de ce monument du cinquième

au onzième siècle_ (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions et des

Lettres_, t. XXXIV, 1892).]

Tel était ce sanctuaire, l'un des grands centres de la prière humaine,

un des foyers les plus ardents de la dévotion catholique. Entouré

dès lors d'une agglomération naissante, et visité par des flots de

pèlerins de tous pays, il constituait comme une Tours nouvelle à côté

de la première, qu'il vivifiait et qu'il contribuait à enrichir.

Clovis y était ramené par la reconnaissance, par la piété, par un vœu

peut-être, et aussi par cet intérêt particulier, fait de curiosité et

d'admiration, qu'inspirent toujours les grandes manifestations de la

vie religieuse des peuples. Sa première visite fut donc pour le tombeau

du saint; il y fit ses dévotions et combla l'église de riches présents.

Selon un pieux usage de cette époque, il avait notamment donné son

cheval de guerre à la mense des pauvres de l'église, sauf à le racheter

presque aussitôt. La légende rapporte que lorsqu'il offrit, pour prix

de rachat, l'énorme somme de cent pièces d'or, la bête ne voulut pas

bouger de l'écurie: il fallut que le roi doublât le chiffre pour

qu'elle consentît à se laisser emmener. Alors Clovis aurait dit en

plaisantant:

«Saint Martin est de bon secours, mais un peu cher en affaires[161].»

[Note 161: _Liber historiæ_, c. 17.]

Voilà, probablement, le premier bon mot de l'histoire de France: il a

l'authenticité de tous les autres.

Une grande nouvelle attendait Clovis à Tours, ou vint l'y rejoindre peu

de temps après son entrée dans cette ville. Satisfait de la campagne

de son allié, et voulant resserrer les liens qui l'unissaient à lui,

l'empereur Anastase lui envoyait les insignes du consulat honoraire.

C'était une distinction des plus enviées, car les dignités honoraires

avaient le même prestige que les effectives, et la remise des insignes

était entourée d'un cérémonial imposant. Le roi reçut l'ambassade

byzantine dans la basilique de Saint-Martin, et se laissa offrir

successivement le diplôme consulaire enfermé dans un diptyque d'ivoire,

la tunique de pourpre, le manteau ou chlamyde de même couleur, et enfin

le diadème d'or[162]. Puis il remercia les ambassadeurs, revêtit la

tunique et la chlamyde, se coiffa du diadème, monta à cheval à la porte

de l'_atrium_[163], et de là s'achemina solennellement, au milieu d'un

grand cortège, jusqu'à la cathédrale, jetant de l'or et de l'argent au

peuple accouru pour assister à un spectacle aussi pompeux.

[Note 162: Igitur ab Anastasio imperatore codecillos de consolato

accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et

clamide, imponens vertice diademam... et ab ea die tamquam consul aut

augustus est vocitatus. Grégoire de Tours, II, 38. Le _Liber historiæ_,

c. 17, et Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (dom Bouquet, III, p. 379),

reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de la _Loi salique_

donne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus, _Loi salique_,

p. 345). Aimoin (I, 22) croit savoir que Clovis reçut le titre de

_patricius Romanorum_ (dom Bouquet, III, p. 42), et Roricon (dom

Bouquet, III, p. 19) dit: et non solum rex aut consul sed et augustus

ab eodem imperatore jussus est appellari. Il est inutile de dire qu'on

doit purement et simplement s'en tenir à Grégoire de Tours. Pour

l'inscription runique de La Chapelle-Saint-Éloi, où Clovis est appelé

_Konung Chloudoovig consoul_ (Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la

Gaule_, I, p. 215), c'est une indigne supercherie.]

[Note 163: L'_atrium_ lui-même étant un endroit sacré, on n'y

montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours, _Gloria martyrum_, c. 60.]

Cette grandiose démonstration laissa un souvenir durable dans l'esprit

des populations du pays, encore profondément pénétrées de souvenances

romaines. Clovis, glorifié par l'empereur, et apparaissant aux yeux

de ses nouveaux sujets avec tout l'éclat de la pourpre impériale, ce

n'était plus le barbare qu'un hasard heureux avait rendu maître du

pays, c'était, pour tous ceux qui avaient gardé le culte de l'Empire,

le représentant du souverain légitime, et, pour tout le monde, l'égal

de la plus haute autorité de la terre. Ses sujets ne pouvaient se

défendre d'un certain orgueil patriotique en voyant leur souverain

revêtu d'un titre qui continuait d'imposer aux hommes. «Dès ce jour,

dit Grégoire de Tours, on donna à Clovis les noms de consul et

d'auguste[164]». Et l'hymne barbare qui sert de prologue à la Loi

Salique fait sonner bien haut le titre de proconsul qu'il attribue au

roi des Francs, dans la même tirade où il oppose avec fierté les Francs

aux Romains. Tant il est vrai que le prestige des institutions survit

à leur puissance, et que les hommes ne sont jamais plus vains d'une

dignité que lorsqu'elle est devenue absolument vaine!

[Note 164: Grégoire de Tours, II, 38.]

Il serait d'ailleurs erroné de soutenir, comme l'ont fait quelques

historiens, que c'est le consulat honoraire de Clovis qui seul a fait

de lui le souverain légitime de la Gaule. La cérémonie n'avait eu

cette portée pour personne. Ni Anastase n'entendait investir Clovis

d'un pouvoir royal sur la Gaule, ni Clovis n'aurait voulu se prêter

à une cérémonie qui aurait eu cette signification. Les Gallo-Romains

connaissaient trop bien la valeur du consulat pour s'y tromper; quant

aux Francs, ils étaient sans doute de l'avis de leur roi, et trouvaient

avec lui que, comme on disait au moyen âge, il ne relevait son royaume

que de Dieu et de son épée.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans essayer de répondre à une

question: Que devinrent les Visigoths d'Aquitaine après la conquête de

leur pays par les Francs?

«Ils furent exterminés, répond avec assurance un chroniqueur du

huitième siècle. Clovis laissa des garnisons franques dans la Saintonge

et dans le Bordelais pour détruire la race gothique[165].» Et Grégoire

de Tours, plus autorisé, nous apprend que Clovis, maître d'Angoulême,

en chassa les Goths[166]. Ces témoignages sont formels, et ils

reçoivent une remarquable confirmation de ce fait qu'à partir de 508,

on ne trouve plus de Visigoths ou du moins plus d'ariens en Gaule. Il

semble qu'en réalité l'extermination de ce peuple ait été complète.

[Note 165: _Liber historiæ_, c. 17. Voir le texte ci-dessus, p. 88,

note 1.]

[Note 166: Tunc exclusis Gothis urbem suo dominio subjugavit.

Grégoire de Tours, II, 37.]

Ne nous hâtons pas, toutefois, de tirer une pareille conclusion. Si peu

nombreux qu'on les suppose en Aquitaine, si sanglantes qu'on se figure

les hécatombes du champ de bataille et les violences du lendemain, il

n'est pas facile d'exterminer tout un peuple. Combien ne dut-il pas

rester, dans les provinces, de familles visigothiques enracinées dans

le sol, pour qui l'émigration était impossible, et qui durent chercher

à s'accommoder du régime nouveau! Un moyen s'offrait à elles: abjurer

l'hérésie et se faire recevoir dans la communion catholique. Elles

s'empressèrent d'y recourir, et nous voyons que dès les premières

années qui suivirent la conquête, elles abjurèrent en masse. Le

clergé arien donna l'exemple du retour à la vraie foi, et les fidèles

suivirent. L'Église accueillit avec joie et empressement ces enfants

prodigues de l'hérésie. Elle leur facilita le retour en permettant aux

évêques de laisser à leurs prêtres, s'ils en étaient dignes, leur rang

hiérarchique après une simple imposition des mains, et elle consentit

à ce que leurs sanctuaires fussent affectés au culte catholique.[167]

Il y eut donc très peu de changement; car, en dehors des sectaires

fanatiques pour qui l'hérésie était un instrument de domination,

personne n'était attaché à l'arianisme, et la plupart des ariens

ignoraient la vraie nature du débat sur le Verbe, qui passionnait les

théologiens. Ainsi tomba la fragile barrière qui séparait en deux camps

opposés les chrétiens de la Gaule, et il n'y eut plus qu'un bercail et

un pasteur[168].

[Note 167: 10. _De clericis ab hæresi conversis et de basilicis

Gothorum._--De hæreticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide

ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitate sua Gothi

hactenus habuerunt id censuimus observari, ut si clerici fideliter

convertuntur, et fidem catholicam integre confitentur, vel ita dignam

vitam morum et actuum probitate custodiunt officium quo eos episcopus

dignos esse censuerit, cum impositæ manus benedictione suscipiant, et

ecclesias simili, quo nostræ innovari solent placuit ordine consecrari.

Concile d'Orléans en 511, dans Sirmond, _Concilia Galliæ_, I, p.

180. Le concile d'Épaone en 517, canon 33, tranche la question des

sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond, _o. c._, I, p. 200):

mais il avait pour cela des raisons spéciales qui sont en partie

déduites dans une lettre de saint Avitus _Epist._, 7 (6), en partie

restées dans sa plume et faciles à deviner.]

[Note 168: Dahn, _Die Kœnige der Germanen_, V. p. 114, invoque des

noms comme Amalarius et Alaricus pour établir qu'il y avait encore

des Goths en Aquitaine. Je ne saurais me rallier aux considérations

archéologiques de M. de Baye, dans _Bulletin et Mémoires de la société

archéologique et historique de la Charente_, 6e série, t. I (1890-91).]

L'État imita la générosité de l'Église. Il n'est dit nulle part quelle

fut la condition politique des Visigoths convertis; il n'est pas même

dit quelle fut celle des Aquitains catholiques. Mais tout nous amène

à conclure que ces conditions furent identiques, et nous savons déjà

que les Aquitains suivirent celle de tous les autres hommes libres

du royaume de Clovis. Ils acquirent d'emblée, et par le seul fait de

leur passage sous son autorité, le nom, la qualité et les droits des

Francs. Le titre de Franc avait été, à chaque extension de la puissance

franque, conféré libéralement à tous les hommes libres du pays conquis.

Il en fut encore de même cette fois. Tous les Aquitains, qu'ils fussent

Romains ou barbares, entrèrent dans la participation de la nationalité

franque. Aucune distinction ne fut jamais faite, sous le rapport des

droits politiques, entre ces diverses catégories de Francs, quelle

que fût leur origine. Saliens, Saxons, Romains d'Aquitaine ou Romains

de la Gaule septentrionale, Visigoths convertis, tous sans exception

se trouvèrent réunis sous le patronage de ce nom. Clovis fut le roi

de tous, et une large égalité, reposant sur l'unité de religion et

sanctionnée par une prudente politique, régna dès le premier jour

entre Francs de race et Francs naturalisés. On n'a jamais vu, dans

les temps barbares, une conquête se faire dans de telles conditions.

Clovis conquit le sceptre de l'Aquitaine; mais l'Aquitaine conquit la

nationalité franque et la pleine égalité avec ses vainqueurs.

IV

LA GUERRE DE PROVENCE

La conquête de l'Aquitaine était achevée. Une série d'engagements

victorieux avait fait entrer l'armée coalisée des Francs et des

Burgondes dans toutes les capitales des Visigoths: à Toulouse, à

Bordeaux et à Narbonne. Ils venaient de descendre dans la vallée du

Rhône, et d'arrêter leur plan de campagne pour la fin de l'année 508.

Il s'agissait de couronner l'expédition par la conquête de la Provence,

part destinée vraisemblablement aux Burgondes, qui avaient vaillamment

combattu et qui restaient les mains vides.

Cette part allait être belle, moins par l'étendue territoriale que

par la valeur exceptionnelle du site et du sol. Dans toute la Gaule

méridionale, il n'y avait pas de province plus riche et plus prospère

que l'étroite mais opulente région comprise entre le Rhône, la Durance,

les Alpes et la mer. C'était, sans contredit, le plus beau fleuron de

la couronne des Visigoths, qui avaient mis un acharnement sans bornes

à la conquérir. Les Burgondes se réjouissaient d'avance à la pensée

qu'une proie si opulente et si longtemps convoitée allait enfin tomber

dans leurs mains. La Provence devait leur ouvrir la mer, les mettre

en communication avec toutes les plages de la Méditerranée, verser

sur leurs marchés, par le port de Marseille, les richesses du monde

oriental. C'était un nouvel avenir qui commençait pour ce peuple,

jusque-là resserré dans ses frontières entre des voisins jaloux, et

comme refoulé dans les montagnes de l'Helvétie et de la Savoie.

A la vérité, il y avait encore, sur la rive droite du Rhône, quelques

villes qui n'avaient pas ouvert leurs portes aux vainqueurs. De ce

nombre était Nîmes, qui avait fortifié son amphithéâtre et qui se

préparait à faire une vigoureuse résistance[169], et Carcassonne, qui,

si l'on en peut croire Procope, abritait derrière ses hautes murailles

les restes du trésor d'Alaric[170]. Le _castrum_ d'Ugernum, aujourd'hui

Beaucaire sur le Rhône, était également occupé par une garnison

visigothique restée en communication, au moyen du fleuve, avec la

grande ville d'Arles, qui était comme le solide verrou mis à la porte

de la Provence menacée[171]. On pouvait masquer Nîmes et Carcassonne,

qui devaient suivre la destinée du reste du pays; mais, pour devenir

les maîtres de la belle région qui s'étendait sur la rive gauche, il

était indispensable de mettre la main sur sa métropole.

[Note 169: Ménard, _Histoire civile, ecclésiastique et littéraire

de la ville de Nîmes_, Paris, 1744, t. I, p. 75.]

[Note 170: Procope, _De Bello gothico_, I, 12.]

[Note 171: _Vita sancti Cæsarii_, I, 15; dans Mabillon, _Acta

Sanctorum_, I, p. 64]

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 7 / 26 段