où allaient se décider les destinées de l'Europe, arriva en vue des
avant-postes d'Alaric, fortifié dans son camp de Céneret. La tente
de Clovis fut dressée à la hâte, et les soldats s'éparpillèrent dans
leurs bivouacs, pour se préparer par quelques heures de repos rapide
à la formidable rencontre du lendemain. Soudain, le roi, dont le
regard mesurait l'étendue comme pour demander à cette plaine muette
le mot de la grande énigme du lendemain, vit une lumière éblouissante
se lever à l'horizon sur le campanile de Saint-Hilaire. C'était,
selon l'expression saisissante de l'historien, un phare de feu qui
semblait venir dans sa direction, comme pour lui annoncer que la foi
d'Hilaire, qui était aussi la sienne, l'assisterait dans sa lutte
contre l'hérésie, à laquelle le grand confesseur de Poitiers avait
jadis livré tant de combats victorieux[130]. Toute l'armée fut témoin
de ce spectacle, et les soldats s'écrièrent que le ciel combattait pour
eux[131]. Aussi cette nuit fut-elle passée dans l'allégresse chez les
Francs, pour qui elle était en quelque sorte la veillée de la victoire.
[Note 130: Sur un phénomène de même genre, cf. Grégoire de Tours,
_Virtut. S. Juliani_ c. 34, où est racontée la translation des reliques
de saint Julien par notre chroniqueur dans l'église du dit saint à
Tours. _Referebat autem mihi vir fidelis, qui tunc eminus adstabat, cum
nos basilicam sumus ingressi, vidisse se pharum immensi luminis e cœlo
dilapsam super beatam basilicam descendisse, et deinceps quasi intro
ingressa fuisset._]
[Note 131: Grégoire de Tours, II, 37. Fortunat, _Liber de
Virtutibus sancti Hilarii_, 20 et 21, ajoute que Clovis entendit en
même temps une voix qui lui recommandait de hâter l'action, _sed
non sine venerabilis loci oratione_, et qu'il se conforma à cette
prescription, _diligenter observans et oratione occurrens_.. Il semble
pourtant bien difficile d'admettre que Clovis ait été prier dans la
basilique Saint-Hilaire avant la bataille, et je me demande si Fortunat
a bien rendu la tradition poitevine.]
Que se passait-il, cependant, derrière les retranchements du camp de
Céneret? Les causes vaincues n'ont pas d'historien, et aucun annaliste
n'a pris la peine de nous faire assister à l'agonie du royaume
visigoth. Toutefois un historien byzantin croit savoir qu'Alaric aurait
voulu retarder la bataille jusqu'à l'arrivée du secours de Théodoric
le Grand, mais que l'impatience de son peuple le força d'en venir aux
mains sans attendre les renforts promis. Rien de plus vraisemblable,
d'ailleurs, que cette contrainte morale exercée sur leur chef par des
guerriers braves et amoureux de gloire, mais sans responsabilité, qui
confondaient la prudence et la lâcheté, et qui craignaient de devoir
partager avec d'autres l'honneur de la victoire[132]. Alaric voyait
plus clair dans sa situation et se rendait compte que le gros de son
armée ne partageait pas les dispositions de l'élite. Mais, d'autre
part, il était devenu impossible d'ajourner l'heure de l'échéance,
et il se décida, quels que fussent ses sentiments intimes, à aller
au-devant de la destinée. Peut-être, selon l'ancienne coutume
germanique, les deux rois échangèrent-ils encore un défi solennel, et
se donnèrent-ils rendez-vous pour le jour suivant.
[Note 132: Procope, _Bell. gothic._, I, 12.]
Le lendemain, de bonne heure,--on était au cœur des longues journées
de l'été,--les deux armées se déployèrent en ordre de bataille, et
la lutte commença aussitôt. Le lieu précis de l'engagement doit être
cherché, selon Grégoire de Tours, à quinze kilomètres de Poitiers, des
deux côtés de la chaussée romaine qui allait de cette ville à Nantes et
à l'Océan. Les Francs commencèrent par faire pleuvoir de loin une grêle
de traits sur leurs adversaires, mais ceux-ci ne répondirent pas avant
de pouvoir combattre corps à corps[133]. Alors s'engagea une mêlée
sanglante, car les Visigoths étaient un peuple vaillant, et, malgré les
sinistres présages qui planaient sur leur cause, chacun dans l'armée
d'Alaric voulait faire son devoir. Le roi des Goths avait avec lui son
fils Amalaric, enfant âgé de cinq ans; à côté de Clovis combattaient
son fils aîné Théodoric, et Chlodéric, le prince de Cologne. La
lutte sans doute se serait prolongée, si elle n'avait été terminée
brusquement par la mort de l'un des rois. Comme dans les rencontres de
l'âge héroïque, Clovis et Alaric se cherchaient dès le commencement de
l'action, voulant vider leur querelle par un de ces combats singuliers
dans l'issue desquels les barbares voyaient un jugement de Dieu. Alaric
tomba, frappé d'un coup mortel; mais son rival faillit payer cher sa
victoire, car deux soldats visigoths, probablement des membres de la
bande royale, fondirent à la fois sur lui de droite et de gauche et
cherchèrent à le percer de leurs épées. Mais la cuirasse de Clovis
était de bonne trempe, et son cheval bien dressé; il tint tête à ses
agresseurs, et donna aux siens le temps d'accourir et de le mettre hors
de danger[134].
[Note 133: _Confligentibus his eminus, resistunt cominus illi._
Grégoire de Tours, II, 37. J'ai traduit comme j'ai pu ce passage
obscur.]
[Note 134: _Sed auxilio tam luricæ quam velocis equi, ne periret
exemptus est._ Grégoire de Tours, II, 37. Il ne faut pas conclure de
ce _velocis equi_ que Clovis a pris la fuite, ce qui ne permettrait
pas de comprendre _auxilio luricæ_. En réalité, _velox_ marque ici
l'agilité et la souplesse des mouvements du cheval qui sert à merveille
son maître dans sa lutte. Cf. Grégoire de Tours, II, 24: Quem Ecdicium
miræ velocitatis fuisse multi commemorant. Nam quadam vice multitudinem
Gothorum cum decim viris fugasse prescribitur. Grégoire fait allusion
ici à l'exploit que nous avons raconté ci-dessus, p. 33, et l'on
conviendra que cette _velocitas_ n'est certes pas celle d'un fuyard.]
La chute d'Alaric fut pour l'armée des Goths le signal d'un
sauve-qui-peut éperdu. Prenant au milieu d'eux l'enfant royal menacé
de tomber aux mains de l'ennemi, quelques hommes dévoués lui firent
un rempart de leurs corps, et, fuyant à bride abattue, furent assez
heureux pour l'emporter sain et sauf loin du théâtre du carnage[135].
Tout le reste se dispersa dans toutes les directions, ou succomba sous
les coups des Francs victorieux. Les Auvergnats venus sous la conduite
d'Apollinaire, fils de l'évêque Sidoine, furent presque entièrement
exterminés. Le chef parvint à fuir, mais la fleur de la noblesse
clermontoise resta sur le carreau[136], et les vainqueurs, pour entrer
à Poitiers, durent passer sur les cadavres de ces braves catholiques,
tombés pour la défense des persécuteurs de leur foi. A neuf heures du
matin, tout était terminé, et il n'avait pas fallu une demi-journée
pour mettre fin à la domination arienne en Gaule. Néanmoins, la
rencontre avait été des plus sanglantes, et quantité de monticules
disséminés dans la plaine marquèrent, pour les générations suivantes,
la place où les victimes de ce drame dormaient sous le gazon[137].
Clovis alla se prosterner devant le tombeau de saint Hilaire, pour
remercier le grand confesseur de la protection qu'il lui avait accordée
pendant cette brillante journée; puis il fit son entrée triomphale dans
la ville, acclamé comme un libérateur par la population.
[Note 135: Grégoire de Tours, II, 37.]
[Note 136: Grégoire du Tours, _l. c._]
[Note 137: Ubi multitudo cadaverum colles ex se visa sit erexisse.
Fortunatus, _Liber de virtutibus sancti Hilarii_, 21.]
Il avait, on s'en souvient, pris le territoire de Tours et de Poitiers
sous sa protection spéciale, par vénération pour les deux grands saints
dont lui-même implorait le secours dans cette campagne. Mais, dans
l'ivresse de la victoire, ses ordres ne furent pas toujours respectés,
et les bandes de soldats isolés qui se répandirent dans les environs,
pendant les premiers jours qui suivirent, purent se croire tout permis.
Quelques-uns d'entre eux arrivèrent, au cours de leurs pillages,
jusqu'au monastère qu'un saint religieux de la Gaule méridionale, nommé
Maixent, avait fondé sur les bords de la Sèvre Niortaise[138]. Il y
vivait en reclus, dirigeant, du fond de sa cellule, les moines que le
prestige de sa sainteté avait groupés sous sa houlette. Effrayés de
l'arrivée des pillards, ils coururent supplier le saint homme de sortir
pour leur enjoindre de se retirer, et, comme il hésitait à rompre sa
sévère clôture, ils brisèrent la porte de sa cellule et l'en tirèrent
de force. Alors l'intrépide vieillard alla tranquillement au-devant de
ces barbares, et leur demanda de respecter le lieu saint. L'un d'eux,
dit l'hagiographe, tira son glaive et voulut l'en frapper; mais le
bras qu'il avait levé resta immobile, et l'arme tomba à terre. Ses
compagnons, effrayés, se sauvèrent aussitôt, regagnant l'armée pour ne
pas éprouver le même sort. Le saint eut pitié de leur camarade; il lui
frotta le bras d'huile bénite, fit sur lui le signe de la croix, et le
renvoya guéri. Voilà comment le monastère de Saint-Maixent échappa au
pillage[139].
[Note 138: V. un épisode tout semblable dans l'histoire de la
soumission de l'Auvergne révoltée par Thierry I, en 532. Pars aliqua,
dit Grégoire de Tours (_Virtut. S. Juliani_ c. 13) ab exercitu separata
ad Brivatinsim vicum infesta proripuit. Et cela, bien que Thierry eût
défendu, lui aussi, de piller les biens de saint Julien. On a, dans les
deux cas, un exemple de l'espèce de discipline qui régnait dans l'armée
franque.]
[Note 139: Grégoire de Tours, II, 37. Sur cet épisode, voir G.
Kurth, _les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_,
pp. 415-422.]
Pendant que les destinées du royaume visigoth se décidaient dans les
plaines de Vouillé, l'armée des Burgondes pénétrait dans le Limousin,
et l'un de ses corps, commandé par le prince Sigismond, mettait le
siège devant une place forte qu'un écrivain appelle Idunum, et dans
laquelle il faut peut-être reconnaître la ville actuelle d'Ahun[140].
La place fut prise d'assaut, et un grand nombre de prisonniers
tombèrent aux mains des soldats[141]. La jonction des deux armées
franque et burgonde se fit non loin de là, et les alliés entrèrent
bannières déployées dans la capitale des Visigoths. Au bruit de leur
arrivée, le concile de Toulouse, qui avait commencé à siéger dans
cette ville en conformité des résolutions prises l'année précédente,
se dispersa en toute hâte, sans avoir achevé ses travaux et sans avoir
pu rédiger ses actes[142]. La ville fut livrée à toutes les horreurs
du pillage et de l'incendie[143], et une grande partie de l'opulent
trésor des Visigoths, qu'on n'avait pas eu le temps de mettre en
lieu sûr, tomba aux mains de Clovis[144]. Ce trésor était célèbre
chez les populations du cinquième siècle; il avait sa légende, et
l'on en racontait mille choses merveilleuses. Là, sous la protection
du dragon qui, dans l'épopée germanique, est le gardien jaloux de
l'or, brillaient dans l'ombre les émeraudes et les autres joyaux du
roi Salomon[145], tombés au pouvoir des Romains après la prise de
Jérusalem par Titus, et enlevés par les Goths après le pillage de
Rome. Quoi qu'il faille penser de cette poétique généalogie, il est
certain que c'était alors la plus précieuse collection d'objets d'art
qui existât en Occident. On y rencontrait, avec les dépouilles de la
capitale du monde, tout ce que les Goths avaient ramassé au cours des
formidables razzias opérées par eux dans les plus belles et les plus
riches contrées de la Méditerranée. Les rois de Toulouse aimaient à
les visiter presque tous les jours, et à se délecter de la vue de tant
de chefs-d'œuvre du luxe et de l'art[146]. Maintenant, il passait en
une seule fois dans les mains de l'heureux Clovis. C'était, aux yeux
des barbares, le complément indispensable de toute conquête, car la
possession d'un royaume était à leurs yeux inséparable de celle du
trésor royal.
[Note 140: Je sais bien que le nom ancien d'Ahun est Acitodunum;
mais je ne vois pas d'autre localité dont le nom ressemble davantage à
Idunum, et puis, le texte du _Vita Eptadii_ est fort corrompu.]
[Note 141: _Ex Vita sancti Eptadii_ (dom Bouquet, III, 381).]
[Note 142: Krusch, dans la préface de son édition des lettres de
Ruricius, à la suite de Sidoine Apollinaire, p. 65, prouve contre
Baluze que le concile de Toulouse eut réellement lieu.]
[Note 143: Tholosa a Francis et Burgundionibus incensa. Chronique
de 511 dans M. G. H. _Auctores antiquissimi_, t. IX, p. 665. On
voudrait savoir où Kaufmann, _Deutsche Geschichte_ et Arnold, _Cæsarius
von Arelate_, p. 244, ont vu que Toulouse fut trahie et livrée aux
Francs par son évêque Héraclien.]
[Note 144: Grégoire de Tours, II, 37: _Chlodovechus... cunctos
thesauros Alarici a Tholosa auferens_. Selon Procope, _Bell. Goth._, I,
12, ce trésor était conservé à Carcassonne, et Théodoric le transporta
à Ravenne. Je pense que la manière la plus vraisemblable de faire
disparaître la contradiction de ces deux témoins, c'est de supposer
qu'une partie du trésor avait été réfugiée à Carcassonne avant la
bataille de Vouillé.]
[Note 145: Procope, _Bell. Goth._, I, 12. Il faut remarquer
qu'ailleurs le même Procope, _Bell. Vandal._, _lib._ II, veut que le
trésor de Salomon soit tombé dans les mains de Genséric au pillage de
Rome en 455, et emporté à Carthage, d'où Bélisaire l'aurait envoyé à
Justinien.]
[Note 146: Sidoine Apollinaire, _Epist._, I, 2.]
A Toulouse, les conquérants se partagèrent en trois corps d'armée qui
allèrent, chacun dans une direction différente, achever la conquête
de la Gaule visigothique. Clovis s'était réservé toutes les cités
occidentales, et aussi la région située entre la Garonne et les
Pyrénées.
En somme, il restait chargé de la partie la plus difficile de cette
tâche: il devait, non seulement donner la chasse à l'ennemi s'il
faisait un retour offensif, mais, après en avoir nettoyé les plaines,
l'aller chercher dans les retraites montagneuses des Pyrénées, où il
était si facile à des poignées d'hommes résolus d'arrêter la marche
d'une armée victorieuse. Malheureusement l'histoire est muette sur
cette phase de la campagne d'Aquitaine, et nous ne pouvons que par
la conjecture en entrevoir les grandes lignes. Laissant derrière lui
les villes de Bordeaux, de Saintes et d'Angoulême, qu'il se réservait
de prendre au retour, le roi des Francs pénétra directement dans la
contrée comprise entre la Garonne et les Pyrénées, que les Romains
avaient appelée la Novempopulanie, et qui a pris plus tard le nom
de Gascogne. Cette contrée se compose de plusieurs parties fort
différentes. Le long de l'Océan, depuis Bordeaux jusque vers Bayonne,
ce sont des plaines basses et marécageuses dans lesquelles on ne
rencontrait alors qu'une population clairsemée et peu de villes. Plus
loin, les terres se relèvent, faisant comme un vaste effort pour
supporter le gigantesque massif des Pyrénées, du haut desquelles
d'innombrables rivières se précipitent à travers de fertiles vallées
vers la Garonne et vers l'Adour. Enfin, on pénètre dans les régions
montagneuses et d'accès difficile, où nichaient de tout temps quantité
de petites peuplades énergiques et amoureuses de leur liberté. Ici,
pour peu que la population lui fût hostile, l'armée conquérante devait
se résigner à tous les ennuis et à toutes les péripéties d'une guerre
de montagne: occuper chaque poste l'un après l'autre, s'éparpiller en
une multitude de corps, être toujours sur le qui-vive pour surveiller
l'ennemi invisible que chaque rocher, chaque détour du chemin pouvait
brusquement jeter sur vous.
Dans quelle mesure Clovis parvint-il à triompher de ces obstacles?
Un chroniqueur du septième siècle croit pouvoir nous apprendre qu'il
conquit le pays entier jusqu'aux Pyrénées[147]; mais, en y regardant
de près, on est tenté de croire qu'il ne fit reconnaître son autorité
que dans la basse Novempopulanie. Nous voyons, par un document digne de
foi, qu'à la fin de son règne les villes d'Eauze, Bazas, Auch, étaient
en son pouvoir, et nous savons d'autre part qu'il était également
maître du Bordelais. Mais, chose étrange, lorsqu'en 511 il réunit au
concile d'Orléans les évêques de la Gaule, ceux des diocèses montagneux
échelonnés au pied des Pyrénées manquaient en masse au rendez-vous:
on n'y rencontrait ni Couserans, ni Saint-Bertrand de Comminges, ni
Tarbes, ni Oléron, ni Bénarn, et l'on y eût cherché vainement les
évêques de Dax, de Lectoure, d'Aire et d'Agen. Or tous ces diocèses, à
part les deux derniers, avaient été représentés cinq ans auparavant au
concile d'Agde. N'avons-nous pas le droit d'en conclure que, tout au
moins à la date de 511, les populations gasconnes défendaient encore,
contre le vainqueur des Visigoths, une indépendance avec laquelle
Charlemagne lui-même se vit obligé de compter[148]?
[Note 147: Frédégaire, III, 24. Roricon (dom Bouquet, p. 18) sait
même que Clovis arriva jusqu'à Perpignan, détruisant villes et châteaux
et emportant un butin immense.]
[Note 148: C'est l'opinion de Fauriel, II, pp. 72 et 73, ainsi que
de Pétigny, II, p. 556. Il serait dangereux d'aller plus loin, et de
chercher, comme fait Bonnel, _Die Anfænge des karolingischen Hauses_,
p. 197, qui veut absolument voir le Ligeris de la Loi salique dans
la Leyre, petit cours d'eau du bassin d'Arcachon, à limiter à cette
rivière les conquêtes de Clovis. Bonnel veut aussi, bien à tort, que
Toulouse ait été reperdu par les Francs et reconquis par Ibbas: on
ne s'expliquerait pas autrement, selon lui, l'absence de l'évêque
de Toulouse au concile d'Orléans. C'est là abuser d'un indice dont
je crois avoir fait un usage légitime ci-dessus. M. Barrière-Flavy,
_Étude sur les sépultures barbares du midi et de l'ouest de la France_,
p. 29, n'est pas moins téméraire en plaçant la limite des Francs et
des Visigoths, après 508, entre Toulouse et Carcassonne, dans le
Lauraguais, où il trouve une ravine qui aurait fait la frontière.]
Il semble cependant que tout le monde, en Novempopulanie, n'était pas
opposé à la conquête franque. D'après des récits d'ailleurs fort vagues
et peu garantis, saint Galactorius, évêque de Bénarn (aujourd'hui
Lescar), aurait combattu vaillamment à la tête de son peuple contre les
Visigoths, aux environs de Mimizan, non loin de l'Océan Atlantique.
Fait prisonnier, et sommé d'abjurer la foi catholique, il aurait
préféré la mort à l'apostasie. Si ce récit est exact, au moins dans
son ensemble, l'événement se sera passé au plus tôt en 507, car en 506
nous voyons que Galactorius vivait encore: sa signature se trouve au
bas des actes du concile d'Agde. Et dès lors il devient difficile de
nier qu'il ait été à la tête d'une troupe de partisans qui prêtaient
main-forte à Clovis. Les textes nous disent, il est vrai, qu'il périt
pour avoir refusé d'abjurer la foi catholique; mais que peut-on croire
d'une telle assertion? Depuis les dernières années, les Visigoths
avaient renoncé aux persécutions religieuses, et ce n'est pas après la
bataille de Vouillé qu'ils devaient penser à les reprendre. Si donc on
peut se fier au récit en cause, il est probable qu'ils auront voulu, en
faisant périr Galactorius, le châtier de sa rébellion plutôt que de sa
religion[149]. Au surplus, l'obscurité qui est répandue sur cet épisode
ne permet pas de présenter ici autre chose que des hypothèses.
[Note 149: Sur saint Galactorius, voir P. de Marca, _Histoire du
Béarn_, Paris, 1640, p. 68, et _Acta Sanct._, 27 juillet, t. VII, p.
434. Les Bollandistes, il est vrai, ne veulent admettre d'autre cause
de la mort du saint que son refus d'abjurer: mais il est difficile
d'être si affirmatif. Un mémoire de M. H. Barthety, _Étude historique
sur saint Galactoire, évêque de Lescar_, Pau, 1878, in-12, ne nous
apprend rien de nouveau.]
La fin tragique de Galactorius prouverait dans tous les cas que les
Visigoths n'avaient pas entièrement désespéré de la fortune. Clovis
rencontra de la résistance, et il ne crut pas devoir perdre du temps
à la briser. Au lieu de forcer les défilés à un moment où la saison
était déjà avancée, et peu désireux d'user ses efforts à s'emparer
de quelques rochers, il aura provisoirement abandonné les peuplades
pyrénéennes à elles-mêmes, et sera venu mettre la main sur une proie
plus importante. Bordeaux, l'ancienne capitale des Goths, le port
le plus considérable de la Gaule sur l'Atlantique, valait mieux que
toutes les bicoques des Pyrénées, et il lui tardait d'en déloger les
ennemis. Ceux-ci étaient nombreux dans cette ville; lorsqu'il s'en
fut rendu maître, nous ne savons comment, il en chassa tous ceux qui
n'étaient pas tombés les armes à la main, et il y établit ses quartiers
d'hiver[150]. En ce qui le concernait, la campagne de 507 était finie.
[Note 150: Grégoire de Tours, II, 37. Je ne sais quels sont les
modernes qui, au dire d'Adrien de Valois, I, p, 267, prétendent que les
Visigoths tentèrent de nouveau la fortune des combats dans le voisinage
de Bordeaux, au lieu dit _Camp des ariens_, et qu'ils furent défaits
une seconde fois.]
Pendant que Clovis soumettait l'occident, son fils Théodoric allait
prendre possession des provinces orientales de la Gothie. C'étaient,
en revenant de Toulouse vers le nord, l'Albigeois, le Rouergue et
l'Auvergne, y compris, sans doute, le Gévaudan et le Velay, qui
étaient des dépendances de cette dernière, en un mot, tout ce que les
Visigoths avaient occupé le long des frontières de la Burgondie[151].
Il n'y paraît pas avoir rencontré de grandes difficultés. Les Visigoths
n'avaient jamais été fort nombreux dans ces contrées montagneuses, les
dernières qu'ils eussent occupées en Gaule, et dont la population
leur avait opposé en certains endroits une résistance héroïque. Les
sentiments ne s'étaient pas modifiés dans le cours d'une génération
écoulée depuis lors. Les soldats de Clermont s'étaient, il est vrai,
bravement conduits à Vouillé; mais, maintenant que le sort des
combats s'était prononcé pour les Francs, nul ne pouvait être tenté
de verser sa dernière goutte de sang pour une cause aussi odieuse que
désespérée[152].
[Note 151: Grégoire de Tours, _l. c._]
[Note 152: Voilà tout ce qu'on peut légitimement supposer.
Décider que les villes _durent_ se livrer elles-mêmes aux Francs,
sans autre preuve que les persécutions dirigées contre les évêques
par les Visigoths, est un mauvais raisonnement. D'ailleurs, les rares
témoignages de l'histoire nous apprennent tout le contraire: Toulouse
fut pris et incendié, Angoulême dut être assiégé au moment où la
cause des Visigoths était entièrement ruinée, le château d'Idunum dut
être pris d'assaut. De ce que, vingt ans après, Rodez, reconquis dans
l'intervalle par les Visigoths, accueillit avec enthousiasme les Francs
qui vinrent la reprendre (_ex Vita sancti Dalmasii_, dom Bouquet, III,
420), Augustin Thierry croit pouvoir induire que, en 507, «peu de
villes résistèrent à l'invasion, la plupart étaient livrées par leurs
habitants; ceux dont la domination arienne avait blessé ou inquiété
la conscience travaillaient à sa ruine avec une sorte de fanatisme,
tout entiers à la passion de changer de maîtres.» (_Histoire de la
conquête de l'Angleterre par les Normands_, livre I.) Rien de tout cela
ne trouve sa justification dans les textes: il n'y a ici qu'une idée
préconçue.]
Quant à Gondebaud, il avait eu pour mission de donner la chasse
aux Visigoths de la Septimanie, et de rejeter au delà des Pyrénées
les débris de cette nation. Poussant droit devant lui pendant que
les princes francs s'en allaient à droite et à gauche, Gondebaud
pénétra dans Narbonne. Là, un bâtard du feu roi, du nom de Gésalic,
profitant de l'enfance de l'héritier présomptif, s'était proposé
pour souverain aux Visigoths démoralisés, et ceux-ci, dans leur
impatience de retrouver un chef, n'avaient pas hésité à le mettre à
leur tête, sans se préoccuper de ce que devenait le jeune Amalaric.
Mais Gésalic n'était pas de taille à soutenir les destinées croulantes
de son peuple. Sa lâcheté et son ineptie éclatèrent bientôt au grand
jour, et lorsque les Burgondes arrivèrent, l'usurpateur s'enfuit
honteusement[153]. Le roi des Burgondes, maître du pays, alla ensuite
faire sa jonction avec le jeune Théodoric, qui, sans doute par le Velay
et le Gévaudan, venait concerter ses opérations avec lui en vue de la
suite de la campagne[154].
[Note 153: Isidore, _Hist. Goth._, c. 37. Vic et Vaissette, p.
248, suivis par beaucoup d'autres, veulent que Gésalic ait traité avec
Clovis. Mais je ne lis rien de pareil dans le passage de Cassiodore
(_Variar._, V, 43), sur lequel ces auteurs s'appuient.]
[Note 154: La chronique de 511 commet ici une erreur qu'il suffira
de relever en passant: Occisus Alaricus rex Gothorum a Francis. Tolosa
a Francis et Burgundionibus incensa, et Barcinona a Gundefade rege
Burgundionum capta, et Geseleicus rex cum maxima suorum clade ad
Hispanias regressus est. M. G. H. _Auctor. antiquiss._, t. IX, p. 665.
Il est évident qu'il faut lire Narbona au lieu de Barcinona.]