Il n'y avait pas de temps à perdre: l'attitude de Byzance laissait

entrevoir une prise d'armes à bref délai. Ce fut donc probablement

vers la fin de 506 ou dans les premiers jours de 507 que partit,

de la cour de Ravenne, l'ambassade chargée de faire le tour des

capitales européennes. Outre la lettre qu'ils devaient remettre, de la

part de leur souverain, aux divers rois alliés, ils étaient chargés

pour chacun d'eux d'un message verbal, contenant sans doute des

choses trop délicates pour être mises par écrit. Ces communications

confidentielles n'ont pu, d'ailleurs, que confirmer les grandes lignes

du plan dont la correspondance de Théodoric nous a gardé le croquis.

Leur voyage circulaire terminé, les négociateurs devaient, renforcés

des ambassadeurs de tous ces rois, se présenter auprès de Clovis avec

le message de leur maître, qui lui parlerait de la sorte au nom de

toute l'Europe germanique. Plan vaste et grandiose sans doute, et dont

l'issue prospère était la seule chance qui restât de conserver la paix

de l'Occident.

La première visite de l'ambassade fut pour le roi de Toulouse. Elle lui

porta, avec des paroles d'encouragement, le conseil de ne pas bouger

avant que les négociations de Théodoric avec les autres rois barbares

eussent abouti.

«Vous avez le droit, écrivait le monarque ostrogoth, de vous glorifier

de la valeur traditionnelle de votre peuple, et de vous souvenir

qu'Attila a été écrasé par vos ancêtres. Rappelez-vous cependant qu'une

longue paix amollit les nations les plus belliqueuses, et gardez-vous

d'exposer sur un seul coup de dé des forces qui sont restées trop

longtemps sans emploi. Prenez donc patience jusqu'à ce que nous ayons

envoyé notre ambassade au roi des Francs, et tranché votre litige

par voie de jugement amical. Vous êtes tous deux nos parents, et nous

ne voulons pas que l'un de vous soit mis dans un état d'infériorité

vis-à-vis de l'autre. Comme il n'y a d'ailleurs entre vous aucun

grief sérieux, rien ne sera plus facile à apaiser, tant que vous

n'aurez pas recouru aux armes. Au reçu de cette ambassade, joignez

vos envoyés à ceux que nous adressons à notre frère Gondebaud et aux

autres rois, et fasse le Ciel que nous vous aidions à vous protéger

contre _les intrigues de ceux qui se complaisent malignement aux

querelles d'autrui_. Quiconque voudra vous faire du tort nous aura pour

ennemis[107].»

[Note 107: Cassiodore, _Variar._, III, 1.]

De Toulouse, renforcée selon toute probabilité des envoyés d'Alaric,

l'ambassade se rendit à la cour de Vienne, auprès du roi Gondebaud.

La lettre adressée à ce monarque est conçue de la manière la plus

diplomatique: Théodoric n'y sort pas du domaine des considérations

morales, semble éviter de serrer de près la question, et ne parler, en

quelque sorte, que par acquit de conscience.

«C'est un grand mal, écrit-il sentencieusement, que les querelles

entre personnages royaux, et, pour nous, nous souffrons de voir les

dissentiments de nos proches. C'est à nous qu'il convient de rappeler

ces jeunes princes à la raison, et de prononcer au besoin des paroles

sévères pour les empêcher d'aller aux excès. Aidez-moi dans cette

tâche; joignez votre ambassade à la mienne et à celle d'Alaric, afin

que nos efforts unis parviennent à rétablir la concorde entre ces rois.

Il n'y aura personne qui ne nous rende responsables de leur querelle,

si nous ne faisons pas tout pour l'apaiser[108].»

[Note 108: Cassiodore, _Variar._, III, 2.]

Il est peu probable que Gondebaud, qui dès lors était en secret

l'allié de Clovis, ait déféré aux instances de Théodoric, et les

envoyés de celui-ci durent le quitter assez mécontents, pour

achever leur message auprès des rois des Hérules, des Warnes et des

Thuringiens. Chacun de ces trois princes reçut un exemplaire d'une

lettre unique dans laquelle Théodoric s'exprimait sur le compte de

Clovis en termes plus explicites que dans la lettre à Gondebaud.

«Celui, dit-il en substance, qui veut injustement ruiner une nation

respectable, n'est pas disposé à observer la justice envers les autres,

et si le succès le favorise dans cette lutte impie, il se croira tout

permis. Joignez donc vos envoyés à ceux qui portent nos offres de

médiation à Clovis, pour qu'en esprit d'équité il renonce à attaquer

les Visigoths, et qu'il s'en rapporte au droit des gens, ou qu'il sache

qu'autrement il aura affaire à nous tous. On lui offre une entière

justice: que veut-il donc de plus, sinon bouleverser tous les royaumes

voisins? Il vaut mieux réprimer tous ensemble, dès le début et à peu

de frais, ce qui autrement risquerait de causer une conflagration

générale. Rappelez-vous combien de fois Euric vous a comblés de ses

présents, combien de fois il a écarté de vous les armes de voisins

puissants. Rendez aujourd'hui au fils ce que le père a fait pour vous:

vous agirez pour votre propre bien, car si le roi des Francs parvenait

à l'emporter sur la grande monarchie visigothique, nul doute qu'il ne

s'attaque ensuite à vous[109].»

[Note 109: Cassiodore, _Variar._, III, 3.]

Les roitelets barbares déférèrent-ils au vœu de leur puissant allié,

et se joignirent-ils à lui pour la démarche comminatoire qu'il leur

proposait de faire ensemble auprès du roi franc? Nous ne sommes pas en

état de le dire, et leur inaction dans la lutte qui éclata peu après

pourrait faire croire qu'ils ont prudemment évité de s'aventurer. Quoi

qu'il en soit, les envoyés de Théodoric, après ce long itinéraire à

travers les cours barbares, terminèrent leurs pérégrinations auprès de

Clovis, en lui remettant de la part de leur maître une lettre dont nous

résumons le contenu:

«La Providence a voulu nouer des liens de parenté entre les rois,

afin que leurs relations amicales aient pour résultat la paix des

nations. Je m'étonne donc que vous vous laissiez émouvoir, par des

motifs frivoles, jusqu'à vous engager dans un violent conflit avec

notre fils Alaric. Tous ceux qui vous craignent se réjouiront de cette

lutte. Jeunes tous les deux, et tous les deux à la tête de florissantes

nations, craignez de porter un rude coup à vos royaumes, et de prendre

sur vous la responsabilité des catastrophes que vous allez attirer

sur vos patries. Laissez-moi vous le dire en toute franchise et

affection: c'est trop de fougue de courir aux armes dès les premières

explications. C'est par voie d'arbitrage qu'il faut trancher vos débats

avec vos proches. Votre querelle serait un opprobre pour moi-même. Je

ne veux pas d'une lutte d'où l'un de vous deux peut sortir écrasé;

jetez ces armes que vous tournez en réalité contre moi. Je vous

parle comme un père et comme un ami: celui de vous qui mépriserait

mes exhortations doit savoir qu'il aura à compter avec moi et avec

tous mes alliés. Je vous exhorte donc comme j'ai exhorté Alaric: _Ne

laissez pas la malignité d'autrui semer la zizanie entre vous et lui_;

permettez à vos amis communs de régler à l'amiable vos différends, et

rapportez-vous-en à eux de vos intérêts. _Celui-là n'est certes pas

un bon conseiller qui veut entraîner l'un ou l'autre de vous dans la

ruine_[110].»

[Note 110: Cassiodore, _Variar._, III, 4.]

Ces dernières paroles, et les autres que nous avons soulignées, ne

laissent pas de doute sur la personnalité visée par Théodoric: c'est, à

ne pas s'y tromper, l'empereur dont il s'agit[111]. La démarche du roi

d'Italie, complétée et précisée par les instructions verbales de ses

ambassadeurs, était une lutte ouverte et acharnée contre l'influence

byzantine auprès de Clovis. On mettait ce dernier en demeure de se

prononcer entre Ravenne et Constantinople, entre le monde barbare où il

avait ses voisins, ses parents, ses amis, et le monde romain où il ne

rencontrait qu'un empereur perfide et intrigant. Toute l'éloquence des

ambassadeurs dut tendre à rompre les liens qui se nouaient, à persuader

à Clovis que ses intérêts et sa gloire le détournaient également d'une

pareille alliance.

[Note 111: Il faut se garder de supposer, avec Junghans, p. 84,

et avec W. Schultze, _Das Merovingische Frankenreich_, p. 72, que

Théodoric a voulu faire allusion aux menées du clergé catholique. C'est

d'abord, nous l'avons vu, faire une hypothèse téméraire que d'admettre

sans preuve les prétendues menées de l'épiscopat des Gaules; c'est

ensuite supposer Théodoric très maladroit que de lui attribuer des

attaques aussi âpres contre les conseillers de Clovis au moment où il

s'agissait de le gagner.]

Ce fut en vain. L'ambassade venait trop tard, et elle ne servit qu'à

précipiter les événements. Peut-être n'était-elle pas encore rentrée au

palais de Ravenne que l'armée franque et l'armée burgonde s'ébranlaient

chacune de son côté. Quand saint Avitus revint dans sa ville

épiscopale, qu'il avait quittée pour aller célébrer une fête religieuse

dans son diocèse, l'héritier de la couronne burgonde, à son grand

étonnement, était déjà parti avec ses soldats[112]. Cette précipitation

était commandée par les circonstances: une fois la lutte décidée, il

importait de fondre ensemble sur l'ennemi commun avant que Théodoric

eût le temps de venir à son secours.

[Note 112: S. Avitus, _Epist._, 45 (40).]

L'explosion des hostilités prit les Visigoths au dépourvu. Ce peuple,

déshabitué par une longue paix des labeurs et des périls de la guerre,

avait perdu, comme le craignait Théodoric[113], de cette valeur qui

le rendait si redoutable aux Romains des générations précédentes. Il

souffrait aussi d'une gêne financière à laquelle il avait cru porter

remède en émettant de la monnaie altérée[114]. L'arrivée des Francs

causa une espèce d'affolement. Pendant qu'on dépêchait en toute hâte

un message à Théodoric pour le prévenir du danger et le supplier

d'accourir sans retard[115], les agents fiscaux battaient tout le

royaume pour faire rentrer dans les caisses de l'État le plus d'argent

possible, et les recruteurs officiels faisaient prendre les armes à

tout ce qui était en état de les porter. Même des religieux furent

arrachés à la solitude de leur cellule pour aller grossir les rangs

de l'armée visigothique[116]. Ils s'y rencontraient avec beaucoup

de Romains catholiques dont les sentiments étaient les leurs, et

qui souffraient de verser leur sang pour une cause qui semblait se

confondre avec celle de l'hérésie. Certes, ces braves gens n'étaient

pas des traîtres, et on verra qu'ils surent vaillamment faire leur

devoir de soldat; mais on conviendra qu'une armée ainsi composée ne

devait pas être animée de cet enthousiasme qui est la condition de la

victoire. On se sentait battu d'avance; on allait au combat à travers

les sourds grondements d'une population qui voyait des ennemis dans ses

défenseurs.

[Note 113: Voir ci-dessus, p. 63.]

[Note 114: S. Avitus, _Epist._, 87 (78).]

[Note 115: Procope, _De Bello gothico_, I, 12.]

[Note 116: _Vita sancti Aviti Eremitæ_ (dom Bouquet III, 390).]

Quel contraste que celui des deux armées, et comme il exprimait bien

l'opposition des deux régimes politiques! Dans le camp de Clovis,

tout était à l'allégresse: Romains et barbares se serraient avec le

même entrain autour d'un chef populaire et aimé. Et comme il avait

su s'y prendre pour exalter le courage et le zèle des siens, en leur

présentant cette nouvelle expédition comme une espèce de croisade!

«Je ne puis supporter, avait-il dit, que ces ariens occupent une bonne

partie de la Gaule. Marchons donc contre eux, et, après les avoir

battus, soumettons leur terre à notre autorité[117].» Des acclamations

unanimes avaient salué ces paroles, et l'on s'était ébranlé.

[Note 117: Grégoire de Tours, II, 37. Cf. _Histoire poétique des

Mérovingiens_, p. 267.]

L'armée franque présentait un beau spectacle: on s'y montrait le jeune

prince Théodoric, fils aîné de Clovis, qui allait faire ses premières

armes sous les yeux du roi, et le prince Chlodéric, héritier présomptif

du vieux roi de Cologne, qui avait amené à l'allié de son père les

contingents francs de la Ripuarie. Pendant qu'à travers les plaines

neustriennes on s'acheminait vers la Loire, les Burgondes, de leur

côté, se mettaient en route pour aller prendre le royaume visigoth à

revers. Gondebaud lui-même était à la tête de ses troupes; sous ses

ordres, son fils aîné, Sigismond, commandait une partie de l'armée dans

laquelle l'élément indigène et catholique était prépondérant. Tous

les catholiques de Burgondie accompagnaient de leurs vœux et de leurs

prières l'armée nationale, qui allait contribuer à la délivrance de

leurs frères d'Aquitaine, et à l'humiliation d'une puissance hérétique

et persécutrice.

«Partez heureux, écrivait saint Avitus à Sigismond, et revenez

vainqueur. Gravez votre foi sur vos armes, rappelez à vos soldats les

promesses divines, et par vos prières forcez le Ciel à vous venir en

aide[118].»

[Note 118: S. Aviti _Epist._, 45 (40).]

Laissons les Burgondes suivre par les montagnes de l'Auvergne

l'itinéraire qui les fera pénétrer dans le Limousin, et attachons-nous

à l'armée de Clovis. Arrivée dans la vallée de la Loire à la hauteur

d'Orléans, elle avait pris par la chaussée romaine qui longeait la rive

droite de ce fleuve, l'avait franchi dans les environs d'Amboise[119],

et de là, laissant à droite la ville de Tours qui devait lui être

dévouée depuis longtemps, elle s'était dirigée à grandes journées

du côté de Poitiers. Une sévère discipline, bien difficile à faire

respecter par une armée de barbares, régnait parmi les soldats. Par un

édit royal, publié avant l'entrée en campagne, Clovis avait prescrit

un respect absolu des personnes et des choses ecclésiastiques. Les

prêtres, les clercs de tout rang et leurs familles, les religieux

des deux sexes, et jusqu'aux serfs d'église, tous étaient mis sous

la protection spéciale du souverain, c'est-à-dire, selon le langage

d'alors, dans _la paix du roi_. Quiconque se rendait coupable de

violence envers eux ou les dépouillait de leurs biens s'exposait par

là même à la plus terrible vengeance[120]. Par considération pour son

saint patron, le pays de Tours fut mis tout entier sous la protection

de cet édit, ou, pour mieux dire, un édit tout spécial défendit aux

soldats d'y molester qui que ce fût, et d'y prendre autre chose que

de l'herbe et de l'eau. Clovis tua de sa propre main un soldat qui

s'était permis d'enlever du foin à un pauvre, disant par manière de

plaisanterie que c'était de l'herbe.

[Note 119: C'est là, en effet, l'itinéraire le plus court pour

aller de Paris à Poitiers; de plus, la _Vie de saint Dié_ parle d'une

rencontre de Clovis avec ce saint, qui demeurait à Blois. Je me rallie

donc à l'opinion de Pétigny, II, p. 503, contre Dubos, III, p. 287, et

Junghans, p. 87, qui nomment Orléans.]

[Note 120: Voir la lettre de Clovis aux évêques, dans Sirmond,

_Concilia Galliæ_, I, p. 176.]

«Comment, dit le roi, pourrions-nous espérer de vaincre, si nous

offensons saint Martin[121]?»

[Note 121: Grégoire de Tours, II, 37.]

Clovis donna une autre preuve de sa grande confiance dans le pouvoir

du patron de l'église de Tours. Conformément à un usage barbare de

cette époque, auquel les chrétiens eux-mêmes recouraient de temps

à autre malgré les interdictions des conciles, il voulut que saint

Martin rendît un oracle au sujet de l'issue de sa campagne. Ses envoyés

allèrent donc, sans que lui-même se détournât de sa route, porter de

riches présents au saint de la part de leur maître, dans l'espoir

qu'il leur donnerait un signe quelconque de l'avenir. Et, en effet, au

moment où ils entraient dans la basilique, le primicier qui dirigeait

les chants du chœur faisait exécuter l'antienne suivante: «Seigneur,

vous m'avez armé de courage pour les combats, vous avez renversé à

mes pieds ceux qui se dressaient contre moi, vous m'avez livré les

dos de mes ennemis, et vous avez dispersé ceux qui me poursuivent

de leur haine[122].» Ces paroles sacrées, qui s'adaptaient si bien

à la situation de Clovis, n'était-ce pas saint Martin qui les avait

mises dans la bouche des chanteurs, pour donner au roi des Francs un

présage de sa victoire? Les envoyés le crurent, et, pleins de joie, ils

allèrent rapporter cette bonne nouvelle à leur maître[123].

[Note 122: Psaume XVII, 40-41.]

[Note 123: Grégoire de Tours, _l. c._]

Cependant l'armée franque, quittant la vallée de la Loire, avait

pénétré dans celle de la Vienne, et la remontait, cherchant avec

ardeur un gué, car Alaric avait fait détruire les ponts et enlever les

bateaux[124]. Malheureusement, de fortes pluies avaient grossi la

rivière, et, après une journée entière de recherches, il avait fallu

camper sur la rive droite. Clovis se mit en prière, et supplia Dieu

de lui venir en aide. Et, dit la tradition conservée par Grégoire de

Tours, voilà qu'une biche de proportions énormes entra dans la rivière

sous les yeux du roi, et, la traversant à gué, montra ainsi à toute

l'armée le chemin qu'elle devait suivre[125]. La route de Poitiers

était ouverte maintenant. Quittant la vallée de la Vienne à partir du

confluent du Clain, en amont de Châtellerault, on remonta allègrement

cette dernière rivière, sur le cours de laquelle on devait rencontrer

Poitiers. Au moment de mettre le pied sur le territoire d'un pays placé

sous le patronage de saint Hilaire, le grand adversaire de l'arianisme,

Clovis avait ordonné à son armée de respecter le domaine de ce saint

aussi religieusement que celui de saint Martin.

[Note 124: Pétigny, II. p. 503.]

[Note 125: Grégoire de Tours, _l. c._ De pareils épisodes étaient

fréquents à une époque où les pays étaient moins peuplés et plus

giboyeux qu'aujourd'hui. Un gué de l'Isère fut montré par une biche

au général Mummolus. Grégoire de Tours, IV, 44. J'ai cité d'autres

exemples, les uns légendaires, les autres historiques, dans l'_Histoire

poétique des Mérovingiens_, pp. 275 et suiv. On a souvent placé le

passage de la Vienne à Lussac, à cause d'un lieu voisin dit le Pas de

la biche; mais M. Richard nous apprend qu'il y a plusieurs _Pas de la

biche_: sur la Vienne, entre autres un à Chinon (_Bulletin mensuel de

la Faculté des lettres de Poitiers_, 1888, pp. 62-66.)]

Alaric, cependant, était parvenu à grand'peine à rassembler son

armée. N'étant pas arrivé à temps, semble-t-il, pour barrer à son

adversaire le passage de la Loire ni même celui de la Vienne, il

venait de se jeter en avant de Poitiers, pour couvrir cette ville

et pour livrer bataille dans les conditions les plus favorables. Au

nord de l'antique cité s'étendait une plaine immense, bornée par de

profondes forêts, et sillonnée seulement par un petit cours d'eau

de volume médiocre, nommé l'Auzance, qui de l'ouest à l'est allait

rejoindre la vallée du Clain. Cette plaine était connue par le nom de

la seule localité qui se rencontrât dans sa solitude: on l'appelait la

champagne de Vouillé[126]. C'est tout près de cette localité, à une

quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Poitiers, qu'Alaric avait

pris position dans un ancien camp retranché occupant une superficie

de soixante-quinze hectares, qui avait été, croit-on, un _oppidum_

de l'époque gauloise, et qu'on nomme encore aujourd'hui le camp de

Céneret. Cette position, puissamment défendue de trois côtés par

l'Auzance, et du quatrième par un retranchement de six cent mètres de

longueur, commandait le chemin par lequel devait arriver Clovis[127].

[Note 126: Ce point doit être noté pour l'intelligence du récit.

Le _campus Vocladensis_ de Grégoire de Tours II, 37, la _campania

Vocladensis_ de Frédégaire, III, 24, désignent toute la plaine et non

seulement la paroisse actuelle de Vouillé. D'ailleurs, jusqu'en 1790,

cette paroisse fut immense et comprit presque la plaine entière, en

tout plus de sept mille hectares. Quand donc le _Liber historiæ_, c.

17, nous apprend que la bataille fut livrée _in campo Vogladinse super

fluvium Clinno_, il ne faut pas objecter que le village de Vouillé

n'est pas situé sur le Clain, car l'auteur ne dit pas cela.]

[Note 127: A Richard, _Les Légendes de Saint-Maixent et la victoire

de Clovis en Poitou_. (_Revue des questions historiques_, t. XXXIII, p.

609); Id., _la Bataille de Vouillé_ (_Bulletin mensuel de la Faculté

des lettres de Poitiers_, 1888, pp. 62-66).

La question du théâtre de la bataille de Clovis contre les Visigoths,

qui a fait couler tant d'encre, semblait tranchée depuis la

démonstration péremptoire de M. A. Longnon, _Géographie de la Gaule au

sixième siècle_ p. 576 et suiv., et de M. A Richard _o. c._ et _Revue

des questions historiques_, t. XXXIII, qui ont prouvé l'un et l'autre

que _Vocladum_ doit être identifié avec Vouillé; aussi m'étais-je

rallié purement et simplement à leur avis, après une étude soigneuse

de la question et une inspection personnelle des lieux. Depuis lors,

M. Lièvre est rentré en lice pour défendre son opinion entièrement

isolée qui place Vogladum à Saint-Cyr (_Revue historique_, janv.-févr.

1898), mais il aura simplement fourni à M. A Richard (_La bataille

de Vouillé_, Poitiers 1898) et à moi-même (_Revue des questions

historiques_, t. LXIV, 1898 p. 172 et suiv.) l'occasion de démontrer

l'inanité de sa thèse.]

Poitiers surgissait à l'extrémité méridionale de cette vaste étendue,

dont la séparait la vallée de la Boivre. Cette petite rivière, en

venant au pied de ses murs se réunir au Clain, isolait de tous côtés

le promontoire aux pentes abruptes qui porte la ville, sauf vers le

sud-ouest où l'étranglement de la montagne resserrée entre les deux

vallées forme une espèce d'isthme qui la relie au reste du plateau.

L'ancienne Limonum, enfermée dès le quatrième siècle dans une enceinte

romaine, formait au sommet de sa colline une espèce de massif

parallélogramme de pierre qui couronnait d'une manière pittoresque

les deux vallées, mais sans descendre jusqu'à elles. Les murs, qui

avaient six mètres d'épaisseur, étaient garnis de tours nombreuses,

clairsemées au nord et au midi, où l'escarpement des pentes servait de

défense naturelle, plus rapprochées à l'ouest, où les travaux d'art

devaient suppléer à l'insuffisance du terrain. Avec ses temples, ses

thermes, ses basiliques, ses arcs de triomphe, son amphithéâtre à

vingt mille sièges, et ses trois aqueducs qui la pourvoyaient d'eau

fraîche, Poitiers était une des plus belles villes de l'Aquitaine[128]:

au quatrième siècle, Ammien Marcellin la mettait au premier rang avec

Bordeaux, Saintes et Clermont[129]. Le christianisme y était venu à son

tour planter ses édifices, et l'on attribuait à Constantin la fondation

de son église cathédrale, dédiée à la Vierge. Le siège de Poitiers

avait été orné d'un éclat incomparable par son évêque, saint Hilaire,

un des confesseurs intrépides qui, au fort de la tourmente arienne,

avaient monté la garde autour du dogme trois fois saint de la Trinité.

Ce grand homme reposait à quelque distance de sa ville épiscopale,

dans le cimetière auquel il avait confié la dépouille mortelle d'Abra,

sa fille bien-aimée, qui, fidèle aux vœux de son père, n'avait voulu

avoir d'autre époux que le Christ. Il avait fait élever sur le tombeau

de la vierge chrétienne une basilique dédiée aux saints Jean et Paul,

mais que les fidèles s'habituèrent à désigner bientôt sous son nom.

Elle était située à l'endroit précis où commence l'étranglement du

plateau de Poitiers, à quelques centaines de mètres des remparts

qu'elle dominait, et sur le penchant septentrional de la colline.

De là, elle regardait au loin toute la vaste plaine de Vouillé.

Aujourd'hui encore, le voyageur qui arrive par le nord aperçoit la

basilique Saint-Hilaire longtemps avant que le reste de la ville ait

apparu sur la hauteur.

[Note 128: Ledain, _Mémoire sur l'enceinte gallo-romaine de

Poitiers_ (_Mémoires de la société des antiquaires de l'Ouest_, t.

XXXV.)--Article du même, dans _Paysages et monuments du Poitou_, Paris,

1898, t. I.]

[Note 129: Amm. Marcellin, XV, 11.]

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 5 / 26 段