Le gouvernement eût pu, au lendemain de la mort d'Euric, liquider le

passé et inaugurer une politique nouvelle: peut-être était-il temps

encore. Le comprit-il, et se rendit-il compte de l'abîme qui allait

s'ouvrir sous ses pas? Nous n'en savons rien. Un incident en apparence

futile nous révèle le profond dédain avec lequel on continuait de

traiter les catholiques dans les régions officielles, et l'étourderie

avec laquelle on courait au-devant de leur ressentiment. A Narbonne,

il y avait une église catholique dont le campanile enlevait au palais

royal la vue de la Livière. La cour ordonna de le faire abattre, et

cet incident, qui en d'autres circonstances aurait passé inaperçu,

devint, à ce qu'il paraît, quelque chose comme un scandale[89].

Dans l'état où se trouvaient les esprits, rien n'était plus facile

à prévenir. Les ministres du roi, en froissant inutilement la

susceptibilité religieuse d'une ville entière, prouvaient tout au

moins combien ils avaient peu l'esprit politique, et à quel point

l'intelligence de la situation leur manquait.

[Note 89: Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 91.]

Il faut cependant rendre au gouvernement cette justice que, depuis

l'avènement d'Alaric II, la persécution ne paraît plus avoir été

organisée par le pouvoir, mais par le peuple visigoth lui-même. C'est

l'aveugle et grossier fanatisme des minorités barbares qui mène la

campagne contre l'Église: l'État se borne à laisser faire, ou encore

obéit à la pression qu'exercent sur lui les zélateurs ariens. Voilà

pourquoi, sous le règne d'Alaric plus encore que sous celui de son

père, la lutte religieuse revêt un caractère local. Telles régions

semblent entièrement épargnées par la fièvre des violences: telles

autres en souffrirent d'une manière ininterrompue. C'était le cas,

notamment, des villes voisines de la frontière franque, où, à cause de

la proximité d'un royaume orthodoxe, les catholiques se sentaient plus

forts, et où les hérétiques se montraient plus défiants. Tours surtout,

ce grand foyer religieux de la Gaule, où accouraient les fidèles de

tous les pays, Tours, dont la province ecclésiastique était comprise

presque tout entière dans le royaume de Clovis, devait éveiller au plus

haut degré la sollicitude inquiète des Visigoths. Comment le chef du

troupeau catholique dans cet avant-poste du royaume hérétique eût-il

pu être épargné par l'accusation de trahison? Il ne le fut pas. Saint

Volusien, qui occupait alors le siège pontifical, fut chassé, emmené

captif à Toulouse et traîné plus tard en Espagne, où il mourut dans les

tribulations[90]. Son successeur Verus eut la même destinée: lui aussi

fut accusé de conspirer avec les Francs, et arraché à son troupeau. Le

vieux Ruricius de Limoges dut prendre à son tour le chemin de l'exil;

nous le retrouvons à Bordeaux, où l'ombrageux tyran aimait à mettre en

observation les hommes qu'il poursuivait de ses injustes soupçons[91].

[Note 90: Grégoire de Tours, II, 26, et X, 31.]

[Note 91: Sur l'exil de Ruricius, voir ses _Epistolæ_, 17, et sur

son séjour à Bordeaux, _ibid._, 33. Cf. la préface de Krusch, pp.

LXIII-LXIV. Quant à saint Quentien de Rodez, il ne fut pas chassé de

son diocèse sous le règne d'Alaric II, car nous le voyons siéger aux

conciles d'Agde en 506 et d'Orléans en 511; sa fuite à Clermont eut

lieu quelques années après cette date, pendant le temps que les Goths

avaient momentanément repris le Rouergue. C'est Grégoire de Tours, II,

36, qui s'est trompé en antidatant ces événements. Voir A. de Valois,

I, p. 218 et suiv., et Longnon, p. 518.]

Mais de toutes les victimes de la jalousie des Visigoths, la

plus illustre fut sans contredit le grand homme qui était alors

métropolitain d'Arles, et la plus brillante lumière du royaume

d'Aquitaine. Avec saint Remi et saint Avitus, saint Césaire forme la

triade sacrée en laquelle se résumaient alors toutes les gloires et

toutes les forces de l'Église des Gaules. Il ne fut pas appelé, comme

eux, à jouer un grand rôle politique: il ne devint pas, comme Remi, le

créateur d'une nation et l'oracle d'un grand peuple, ni même, comme

Avitus, le conseiller et l'ami d'un roi; mais comme docteur catholique

et comme maître de la vie spirituelle, il n'eut pas d'égal au sixième

siècle. Pasteur du troupeau catholique dans la grande ville romaine qui

était tombée l'une des dernières aux mains des Visigoths, et entouré

par les fidèles de son Église d'une vénération sans bornes, il ne

pouvait guère échapper aux suspicions des ariens. Seulement, comme

il était Burgonde d'origine, étant né à Chalon-sur-Saône, et que les

Francs étaient bien loin, c'est à ses anciens rois qu'il fut accusé de

vouloir livrer sa ville. Ceux qui se sont fait l'écho de cette calomnie

n'ont pas réfléchi que Gondebaud était arien, et qu'il n'y avait pas

d'apparence qu'un évêque catholique trahît un monarque arien pour un

autre[92]. Mais les passions ne raisonnent pas. Césaire était l'objet

de la haine des ariens, et les ariens étaient les maîtres: il fut

enlevé à son siège et exilé à Bordeaux[93].

[Note 92: On est étonné de retrouver cette accusation dans le livre

d'Arnold, _Cæsarius von Arelate_, dont l'auteur fait généralement

preuve d'indépendance d'esprit et d'une critique large et ferme. Selon

Arnold, Césaire a rêvé de livrer Arles aux Burgondes, parce que, sujet

de Gondebaud, il aurait pu combattre avec plus de chances de succès

les prétentions de saint Avitus de Vienne à la primatie. Rien de plus

invraisemblable en soi, et de plus contraire aux sources.]

[Note 93: _Vita sancti Cæsarii_, I, 12; dans Mabillon, _Acta

Sanct._, t. I, p. 640.]

Pendant qu'ils expulsaient ainsi de leurs diocèses les plus grands et

les plus saints évêques du pays, les Visigoths y laissaient pénétrer un

prélat étranger, proscrit et fugitif, qui ne cherchait qu'un coin de

terre pour y mourir tranquille, et qui, à son insu, devait devenir le

plus redoutable agitateur des catholiques d'Aquitaine. Il s'appelait

Eugène, il était évêque de Carthage, et il avait été à la tête de

l'Église d'Afrique au cours de l'atroce persécution par laquelle les

Vandales avaient fait revivre les jours les plus sombres du règne de

Dioclétien. Eugène était entouré de la double auréole du confesseur

et du martyr. Il avait confessé la foi devant les rois persécuteurs,

il avait souffert la déposition, l'exil, les outrages et les mauvais

traitements quotidiens; frappé enfin d'une sentence capitale, il avait

été mené au champ du supplice, et, après avoir assisté à l'exécution

de ses collègues, il s'était vu subitement gracié, à une heure où il

n'avait plus rien à attendre de la vie ni rien à craindre de la mort.

Enfin, il avait été relégué en Gaule, comme si, en le mettant sous la

surveillance des persécuteurs de ce pays, les persécuteurs d'Afrique

avaient voulu garder comme otage l'homme dont ils n'avaient pas osé

faire un martyr! Calcul funeste, puisqu'en offrant dans sa personne, à

des populations catholiques, le témoin vivant des excès du fanatisme

arien, ils fournissaient à leur haine de l'arianisme un aliment

efficace. Pour les Aquitains, les Visigoths devinrent solidaires de

toutes les atrocités de la persécution vandale; plus on vénérait les

vertus et la sainteté de la noble victime, plus on abhorrait des

maîtres en qui on voyait les complices de ses bourreaux. Eugène mourut

à Albi en 505, après avoir fait rayonner dans sa personne, aux yeux de

toute l'Aquitaine, l'éclat des plus hautes vertus et le mérite des plus

saintes souffrances. A son insu, comme nous l'avons dit, il avait plus

que personne contribué à miner l'autorité de l'arianisme en Gaule[94].

[Note 94: Sur lui, voir Grégoire de Tours, II, 3; et _Gloria

Martyrum_, 27; Victor de Vita et le _Vita sancti Eugenii_, 13 juillet.]

Le gouvernement s'aperçut enfin que le sol se dérobait sous lui,

et que l'État allait s'effondrer. Partout autour de lui régnaient

la désaffection et le découragement. Il sentait, dans les sourds

grondements qui sortaient des masses populaires, les signes

avant-coureurs d'un orage terrible, et le bruit des acclamations qui

saluaient l'entrée de Clovis dans les villes du nord de la Loire

avait pour lui une signification sinistre. Il voulut alors revenir

sur ses pas, et il fit, sous l'empire de la peur, les démarches

qu'auraient dû lui dicter depuis longtemps la justice ou du moins

la prudence. Il montra qu'il était assez fort pour ne pas céder,

quand il voulait, aux fantaisies persécutrices des Goths, et les

sévices contre la hiérarchie catholique cessèrent à partir du jour

où ils semblèrent désapprouvés par lui. Comme l'avait fait Gondebaud

au lendemain d'une expérience pénible, il imagina de donner une

satisfaction aux catholiques en réglant légalement leur situation, et

le _bréviaire d'Alaric_, résumé de la législation impériale fait pour

leur usage, fut, de même que la _loi Gombette_, quelque chose comme un

dédommagement accordé aux persécutés.

Ce ne fut pas tout. Allant plus loin dans la voie des réparations,

Alaric II rendit à leurs troupeaux les évêques déposés. De ce nombre

furent Verus de Tours[95], Ruricius de Limoges et saint Césaire

d'Arles; ce dernier, avant de reprendre possession de son siège,

avait eu la satisfaction de voir son accusateur confondu[96]. Bien

plus, ce grand homme fut autorisé à réunir un concile national. En

effet, au mois de septembre 506, vingt-quatre évêques et dix prêtres

délégués d'autant d'évêques absents se réunirent à Agde, dans l'église

Saint-André. L'épiscopat catholique, après le rude orage qui semblait

devoir le détruire, se retrouvait à peu près au complet dans ces

pacifiques assises: les persécuteurs avaient perdu leurs peines,

l'œuvre d'Euric croulait derrière lui! Après avoir prié solennellement

à genoux pour le roi Alaric, «leur très glorieux et très magnifique

seigneur», les Pères du concile se mirent à l'œuvre sans désemparer,

et les quarante-sept canons authentiques qu'ils ont laissés sont la

preuve éloquente de l'énergie tranquille avec laquelle, au sortir de

la fournaise, l'Église des Gaules reprenait le travail civilisateur

interrompu depuis une génération. Le concile était plein de confiance

et de vitalité: avant de se séparer, il décida qu'une nouvelle réunion

se tiendrait l'année suivante à Toulouse, et que les prélats d'Espagne

y seraient invités[97].

[Note 95: Le nom de son délégué figure au bas des actes du concile

d'Agde, en 506. Voir Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, p. 174.]

[Note 96: _Vita Sancti Cæsarii_, c. 13, p. 640.]

[Note 97: Sirmond, _o. c._, I, pp, 160-174. Sur le concile de 507,

qui devait se tenir à Toulouse, voir le canon 71 d'Arles et la lettre

de saint Césaire à Ruricius, dans l'édition de Krusch, p. 274.]

On ne peut donc pas contester qu'à un moment donné, la cour de Toulouse

ait renoncé formellement à la politique du règne précédent, et essayé

de se réconcilier avec les populations catholiques. Mais toutes ces

mesures qui, prises à temps, auraient peut-être conjuré l'orage,

avaient le défaut de tout ce que les gouvernements font malgré eux:

elles venaient trop tard. Dans les relations publiques, comme dans

la vie privée, la pente de la désaffection ne se remonte pas, et on

ne regagne point la confiance une fois qu'elle a été gaspillée. Les

liens étaient rompus, les sympathies avaient émigré, tous les regards

catholiques étaient tournés avec admiration et enthousiasme d'un autre

côté. Partout Clovis était attendu, partout les cœurs se portaient

au-devant de son peuple, et, comme dit Grégoire de Tours, dans son naïf

langage, on désirait ardemment la domination des Francs[98].

[Note 98: Grégoire de Tours, II, 35.]

III

LA CONQUÊTE DE L'AQUITAINE

Rien de tout ce qui se passait au delà de la Loire n'échappait à

Clovis. Il se rendait parfaitement compte du rôle qu'il était appelé

à jouer dans ce royaume d'Aquitaine, où les fautes du gouvernement

avaient fait de l'intervention étrangère le seul remède à une

situation désespérée. Nul, d'ailleurs, n'était mieux qualifié que

lui pour présenter au roi des Visigoths des observations sévères

sur sa politique intérieure. Roi catholique, il était en Gaule le

représentant de tous les intérêts de l'orthodoxie; souverain des

Francs, il ne pouvait pas tolérer que dans son voisinage des hommes

fussent maltraités pour le seul crime de trop aimer son peuple. Il se

voyait donc, par la force des choses, placé à la tête du parti franc

et catholique chez les Visigoths; tout au moins il en était le patron

et le protecteur-né. Nul doute que la crainte de Clovis n'ait été

un des principaux mobiles du revirement de la politique religieuse

des Visigoths. Vainqueur de tous ses ennemis et ayant pour alliés

les Burgondes eux-mêmes, Clovis pouvait réclamer justice pour ses

coreligionnaires: en la leur rendant spontanément, on lui enlevait tout

prétexte à intervention.

Cela suffisait-il, et n'était-il pas trop tard pour apaiser les

populations catholiques frémissantes, qui voyaient le désarroi se

mettre parmi les bourreaux et Clovis apparaître en libérateur? Ne

se produisit-il pas dès lors, parmi elles, des mouvements destinés

à préparer ou à hâter une intervention franque? Ou, tout au moins,

l'irritation populaire ne se traduisit-elle pas, en certains endroits,

par de véritables soulèvements? A la distance où nous sommes placés

de ces événements, et avec les faibles lumières que nous fournissent

les sources, il est impossible de répondre à cette question, et nous

ne l'aurions pas même soulevée, si quelques lignes très obscures de

l'hagiographie ne semblaient en quelque sorte la suggérer[99].

[Note 99: Je veux parler de la mort de saint Galactorius de Bénarn,

dont il sera question plus loin.]

Mais, en dehors de la question religieuse proprement dite, il y avait

quantité d'autres points sur lesquels devaient éclater tous les jours

des conflits entre les Francs et leurs voisins. Les confins des deux

pays étaient fort étendus, les relations des peuples très hostiles: des

incidents de frontière, des querelles inattendues entre les nationaux

des deux royaumes éclataient à chaque instant, et dégénéraient bien

vite en froissements entre les deux cours. La tradition populaire

des Francs, consignée dans une légende[100], est d'accord avec la

correspondance politique de Théodoric le Grand pour attribuer le

discord à ces rivalités entre les deux puissances de la Gaule. Que

Clovis ait voulu et désiré un conflit, qu'il ait compté dans ce cas sur

les sympathies qu'il avait en Aquitaine, cela est fort probable; il se

sentait le plus fort de toute manière, et le chroniqueur franc lui-même

lui attribue l'initiative des hostilités.

[Note 100: Cette légende, très obscure, et dont on ne peut guère

garder grand'chose, raconte au point de vue franc l'origine des

hostilités, et rejette naturellement tous les torts sur le roi des

Visigoths. Sans valeur pour l'histoire de Clovis, elle est au contraire

pleine d'intérêt pour celle des mœurs barbares, et je renvoie le

lecteur à l'étude que je lui ai consacrée dans l'_Histoire poétique des

Mérovingiens_.]

Alaric semble avoir fait ce qu'il pouvait pour ménager son redoutable

adversaire. Il lui avait livré Syagrius; il est probable aussi qu'il

lui avait renvoyé les prisonniers francs de Gondebaud. Enfin, il lui

proposa une entrevue pour régler pacifiquement leurs différends.

Clovis ne crut pas pouvoir refuser cette proposition. Les deux rois se

rencontrèrent donc aux confins de leurs royaumes avec des formalités

d'étiquette semblables à celles qui avaient réglé autrefois l'entrevue

sur la Cure. Il y avait dans la Loire, en face du bourg d'Amboise, une

île qui s'est appelée par la suite l'_Ile d'entre les Ponts_[101] ou

l'_Ile Saint-Jean_[102]: c'est là, probablement sur terrain neutre,

qu'ils mirent pied à terre, chacun avec une escorte désarmée dont le

chiffre avait été strictement convenu d'avance. L'entrevue fut ou du

moins parut cordiale: les deux rois burent et mangèrent ensemble, et se

quittèrent après s'être mutuellement assurés de leur amitié[103].

[Note 101: Dubos, III, p. 267; A. de Valois, I, p. 291.]

[Note 102: Fauriel, II, p. 57; Cartier, _Essais historiques sur la

ville d'Amboise et son château_, Poitiers, 1842. Du Roure, _Histoire de

Théodoric le Grand_, I, p. 478, l'appelle aussi l'_Ile d'Or_.]

[Note 103: Grégoire de Tours, II, 35.]

Par malheur, il y avait dans le monde une puissance qui était

singulièrement intéressée à brouiller les relations entre les deux

princes barbares. Byzance n'avait jamais renoncé à la souveraineté

de l'Occident. Pour elle, les Germains qui s'étaient emparés des

provinces n'y étaient que des garnisons au service de l'empereur,

ou des envahisseurs qu'il en fallait chasser dès qu'on pourrait.

Elle ne cessait de rêver aux moyens de remettre sous son obéissance

ces florissantes contrées, et l'idée de ramener les aigles romaines,

malgré le _veto_ des siècles, aux limites où les avaient posées

Germanicus et Trajan fut de toutes les chimères byzantines la plus

grandiose et la plus persistante[104]. Longtemps avant Justinien, qui

le premier en réalisa au moins une partie, elle hanta l'imagination de

ses prédécesseurs, et nous en retrouvons plus d'une trace dans leur

politique. Mais l'expédient auquel ils recouraient n'avait rien de la

grandeur imposante du but: il consistait à diviser les barbares et à

les détruire les uns par les autres. L'ennemi à anéantir tout d'abord,

c'étaient les Goths. Ils tenaient deux des trois grandes presqu'îles

méditerranéennes, et ils empiétaient sur la troisième. Maître de

l'Italie et d'une partie de l'Illyrie, Théodoric affectait même des

allures d'empereur qui, plus encore que son pouvoir, révoltaient

profondément l'orgueil des Byzantins. Depuis qu'en 504 ses lieutenants

avaient infligé aux armées impériales une défaite humiliante, et

porté l'autorité de leur maître jusque dans la Pannonie[105], les

rapports étaient extrêmement tendus entre les cours de Ravenne et de

Constantinople. Tirer une revanche éclatante de l'insolent barbare,

c'était devenu en quelque sorte l'idée fixe de l'empereur Anastase.

[Note 104: G. Kurth, _les Origines de la civilisation moderne_, t.

I, pp. 301 et suivantes.]

[Note 105: Ennodius, _Panegyricus Theodorico dictus_, c. 12. Cf. le

comte Marcellin, année 501, et la chronique de Cassiodore, année 504

(Mommsen).]

En cherchant le peuple qui devait lui servir d'instrument dans cette

entreprise, il hésita probablement quelque temps entre les Francs

et les Burgondes. Les Burgondes étaient de tous les Germains les

plus sincères amis de l'Empire, et les plus respectueux envers les

empereurs. On a vu plus haut les preuves de leur espèce de culte

pour la majesté impériale, et de la subordination au moins nominale

de leurs rois aux souverains de Byzance. Voisins des deux royaumes

gothiques, ils avaient également à se plaindre de l'un et de l'autre,

car le premier avait mis fin à leur carrière à peine commencée en

s'emparant de la haute Italie, et l'autre, en mettant la main sur la

Gaule maritime, les avait à jamais enfermés dans leurs montagnes. Mais

les Burgondes n'étaient pas assez forts pour engager la lutte contre

les Goths. D'ailleurs, depuis la campagne de 500, ils étaient devenus,

sinon les tributaires, du moins les amis et les alliés des Francs, qui

exerçaient sur leur royaume une suzeraineté déguisée.

C'était donc aux Francs décidément qu'il fallait s'adresser. Les Francs

étaient les ennemis-nés des Goths. Les ardentes rivalités qui régnaient

entre les deux peuples n'étaient pas un mystère pour Byzance, toujours

parfaitement renseignée sur ce qui se passait chez les barbares. La

position stratégique des Francs les rendait admirablement aptes au

rôle d'agresseurs. Couverts du côté des Ostrogoths par les Burgondes,

ils pouvaient anéantir les Visigoths avant que l'Italie eût le temps

d'intervenir; eux-mêmes, libres sur leurs derrières, ils n'avaient pas

à craindre de diversion sérieuse pendant qu'ils seraient aux prises

avec leurs ennemis au sud de la Gaule. Leur supériorité militaire ne

faisait de doute pour personne; il paraissait certain que si, alliés

aux Burgondes, ils se jetaient sur l'Aquitaine, ils en balayeraient

facilement les occupants. Et si Théodoric s'avisait de venir au secours

de ceux-ci, ne pouvait-on pas, quand on le voulait, lui donner de

l'ouvrage en Italie, et une démonstration de la flotte byzantine ne

devait-elle pas suffire pour retenir chez lui ce barbare défiant,

établi au milieu de populations romaines mal réconciliées?

Si, comme on n'en peut guère douter, ces considérations ont frappé

l'esprit des contemporains, il dut y avoir d'actives négociations entre

Byzance et Clovis pendant le cours de l'année 506. Anastase venait de

rompre toute espèce de relations diplomatiques avec les Ostrogoths:

les fastes consulaires de l'Occident ne contiennent plus, à partir de

507, le nom du consul créé dans l'empire d'Orient. L'empereur pressait

vivement Clovis d'entrer en campagne, s'engageant à faire de son côté

une démonstration assez sérieuse pour empêcher Théodoric d'intervenir

dans la lutte. En même temps, il est probable qu'il encourageait

Gondebaud, qui était d'ailleurs l'allié de Clovis, à prendre part à

l'entreprise, promettant aux deux rois de ratifier le partage qu'ils

feraient des dépouilles des Visigoths. Sans doute, nous ne possédons

aucun témoignage positif attestant que telle fut la marche des

négociations; mais elles s'accusent d'une manière éclatante au cours

des événements qui vont se dérouler sous nos yeux.

De quelque secret qu'aient été entourés ces pourparlers, ils

n'échappèrent pas à la perspicacité du roi d'Italie. Il devina l'orage

qui allait fondre sur son édifice politique, et il ne lui fut pas

difficile de se rendre compte que dans la personne de son gendre

Alaric, c'était lui avant tout qui était visé. On peut croire qu'il

s'attendait depuis longtemps à une attaque de ce genre, et qu'il avait

pris, en vue de cette éventualité redoutée, toutes les précautions que

peut suggérer le génie de l'homme d'État le plus exercé. Il avait fait

tour à tour entrer, dans sa clientèle ou dans son alliance, tous les

peuples barbares de l'Occident, et il était en Europe le chef d'une

famille de rois qu'il travaillait à serrer le plus étroitement possible

autour de sa personne. Grâce à une série de mariages politiques, il se

trouvait le beau-père du roi des Burgondes et de celui des Visigoths,

le beau-frère de celui des Vandales et de celui des Francs, et l'oncle

de celui des Thuringiens; enfin, il avait adopté comme fils d'armes

celui des Hérules. Ces liens de parenté entre les rois lui semblaient

la meilleure garantie de la paix entre leurs peuples. Il avait été

assez heureux pour voir sa politique couronnée de succès, et tous les

royaumes barbares reconnaître tacitement la suprématie de son génie.

Clovis était le seul dont les allures conquérantes vinssent troubler

ce bel ordre, et donner de l'inquiétude au patriarche des rois. Une

première fois déjà, il avait fallu que Théodoric intervînt pour arrêter

le cours de ses succès militaires, qui menaçaient de rompre l'équilibre

de l'Occident[106]. Aujourd'hui, le danger était plus sérieux: c'était

la nation gothique elle-même, c'était le sang de ses rois qui était

menacé. Théodoric mit tout en œuvre pour conjurer le conflit, et l'on

peut juger, par le zèle qu'il y apporta, de l'importance qu'avaient à

ses yeux les intérêts en cause.

[Note 106: Voir t. I, p. 308 et suivantes.]

Une contre-alliance qui serait assez forte pour effrayer Clovis et pour

neutraliser auprès de lui les influences byzantines, tel fut le moyen

qui s'offrit tout d'abord à son esprit. Sa correspondance, qui nous a

été heureusement conservée, nous le montre s'adressant tour à tour à

tous les rois barbares ses parents et ses alliés, pour les décider à

faire avec lui une démarche collective auprès du roi franc, auquel on

offrirait de trancher par voie d'arbitrage son différend avec Alaric.

En cas de refus, on lui notifierait qu'il aurait sur les bras une

guerre avec tous les princes représentés dans l'ambassade.

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 4 / 26 段