sur lesquels elle s'étendait. Conquérants, les Visigoths le restèrent
toujours, même après que les jours de la conquête furent passés. Ils
ne cessèrent de se considérer comme un peuple de militaires campés
au milieu d'une population de civils qu'il fallait tenir en respect.
Ils ne se préoccupèrent pas de rendre leur autorité acceptable, se
contentant qu'elle fût solide, et oubliant qu'elle avait besoin pour
cela d'être populaire. Ils étalèrent au milieu de ces Romains d'humeur
paisible, et qui ne demandaient qu'à faire bon accueil à leurs maîtres
nouveaux, la morgue et l'insolence du traîne-sabre à qui la conscience
de sa supériorité ne suffit pas, tant qu'il ne l'a pas affirmée par
quelque signe bien visible, par quelque manifestation bien blessante.
Ils semblaient affecter, par leur fidélité à leurs coutumes nationales
au milieu de la vie romaine, d'accentuer encore l'écart qu'il eût
fallu dissimuler. A la cour de Bordeaux, l'étiquette ne permettait pas
au roi de répondre autrement que dans sa langue gothique aux envoyés
impériaux[60]. Il pouvait y avoir danger pour lui à s'affranchir trop
ouvertement des préjugés de sa nation: tel d'entre eux, comme Ataulf,
avait payé de sa vie son mariage avec une princesse romaine et son
engouement pour le monde impérial. Rien d'instructif à lire comme la
description, tracée par un contemporain, d'une assemblée générale des
Visigoths en armes pour délibérer sur les affaires publiques: on se
croirait transporté dans les forêts d'outre-Rhin par le tableau de
cette réunion tumultueuse de guerriers vêtus de peaux de bêtes, et l'on
est étonné de rencontrer sous le ciel bleu de Toulouse les scènes qu'on
a lues dans la _Germanie_ de Tacite[61].
[Note 60: Ennodius, _Vita sancti Epiphanii_; cf. Fauriel, I, 530.]
[Note 61: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 452 et suiv. Je suis
d'ailleurs convaincu que cet écrivain, ami des amplifications oratoires
et poétiques, a notablement accentué le caractère barbare de cette
assemblée.]
Mais les populations romaines avaient appris à supporter beaucoup.
Amoureuses avant tout de la paix, et la croyant garantie par la
présence de leurs nouveaux maîtres, elles ne se plaignaient pas d'eux.
Sans les aimer, elles s'habituaient à eux comme à un mal nécessaire.
N'étaient-ils pas là de par la volonté de l'empereur, avec un titre
légitime, et avec la mission de défendre le pays? Ces défenseurs
étaient hautains et arrogants; mais il n'en était jamais autrement,
et cela faisait partie des ennuis que créent aux civils tous les
logements militaires. On avait la ressource de se moquer d'eux dans les
salons, et une épigramme heureuse, qui faisait rire d'eux dans le beau
monde, dédommageait de tant de mortifications! Et puis, on s'avouait
tout bas, parfois même on reconnaissait tout haut qu'on était plus à
l'aise maintenant que du temps des fonctionnaires impériaux. Une fois
établis dans leurs lots, les barbares ne demandaient pas autre chose:
ils savaient même montrer de la probité dans leurs relations avec les
indigènes, et ils ne faisaient pas fonctionner la machine du fisc avec
l'impitoyable virtuosité des gens du métier. C'est pour ces raisons
d'ordre négatif qu'à tout prendre on s'accommodait d'eux, malgré leur
superbe et leur brutalité.
Faut-il s'étonner, après cela, que des hommes désabusés du rêve
romain, des esprits positifs et bourgeois allassent plus loin, et
préparassent les voies à la domination visigothique sur toute la Gaule?
Là où il restait quelque esprit romain, dans les hautes classes des
provinces qui n'avaient pas encore été occupées par les barbares, en
Auvergne surtout, on s'indignait de cette attitude, on la qualifiait
de haute trahison, on en poursuivait la condamnation à Rome. Mais ce
qui prouve que cette indignation portait quelque peu à faux, et que
cet attachement archaïque à l'ombre de l'Empire ne correspondait plus
à l'état général des consciences, c'est l'indifférence des multitudes,
c'est la stupéfaction de ceux-là même qui se voyaient poursuivis
pour haute trahison, et qui ne pouvaient comprendre qu'ils fussent
punissables[62]. La sympathie non déguisée du clergé catholique pour
les barbares le prouve mieux encore. C'est que, malgré toute leur
grossièreté, et même sous leur vernis d'arianisme, le prêtre catholique
sentait battre des cœurs plus purs que ceux des Romains, et frémir
des âmes vierges dont on pouvait espérer de faire quelque chose. Il
faut voir avec quelle éloquence ces sentiments se traduisent dans le
livre de Salvien, qui peut être regardé comme l'organe d'une grande
partie du clergé de cette époque. Même dans les rangs supérieurs de la
hiérarchie, on ne se cachait pas de préférer les barbares hérétiques
aux Romains impies, et on ne craignait pas d'en témoigner de la manière
la plus éclatante. Lorsque le roi Théodoric Ier fut assiégé dans
Toulouse, en 439, par le général Litorius, c'est du côté des barbares
qu'allèrent les vœux des évêques: saint Orientius, évêque d'Auch,
ne cessa de prier pour le succès de leurs armes, et son biographe
considère la victoire de Théodoric comme le résultat surnaturel des
prières du saint[63]!
[Note 62: Lire à ce point de vue l'instructive lettre de Sidoine
Apollinaire, _Epist._, I, 7.]
[Note 63: _Vita sancti Orientii_ dans les Bollandistes, t. I de
mai; Prosper d'Aquitaine; Isidore, _Chronicon_.]
En somme donc, l'Aquitaine, prise dans son ensemble, n'était pas
hostile à ses maîtres nouveaux. Elle leur passait beaucoup, elle
ne leur résistait en rien, elle se prêtait avec bonne volonté à
leur régime. Le pouvoir trouva dans la population tous les éléments
nécessaires à son service: elle fournit au roi son premier ministre,
Léon de Narbonne, ses gouverneurs de province, et autant d'agents
de tout grade qu'il lui en demanda. Sidoine lui-même, si longtemps
irréconciliable, finit par se laisser conquérir, et nous le voyons
faire l'inscription du vase offert par son compatriote Evodius à la
reine Ragnahilde[64]. Peu s'en fallut même qu'après avoir fait un
madrigal pour la reine, il ne consentît à écrire le panégyrique du roi.
Ce fut un sentiment de dignité qui l'arrêta. Il se souvint qu'il était
le beau-frère d'Ecdicius, et il s'excusa poliment[65].
[Note 64: Sidoine Apollinaire, _Carm._, IV, 8.]
[Note 65: Id., _Epist._, IV, 22.]
En présence de pareilles dispositions de la part des Romains
d'Aquitaine, combien il eût été facile de les rallier en masse au
régime visigoth, et d'en faire les zélés partisans de la dynastie
barbare! Il eût suffi pour cela de ne pas leur rendre l'obéissance
odieuse et l'attachement impossible, en les violentant jusque dans
le plus intime de leurs consciences. Mais le fanatisme religieux des
Visigoths ne tint compte de rien. Premiers-nés de l'arianisme, ils
avaient au plus haut degré la passion de leur secte, et ils avaient
si bien identifié leur nationalité avec leur hérésie, qu'on disait
la _foi gothique_ pour désigner la doctrine d'Arius[66]. Bien plus,
ils étaient parvenus à faire de l'arianisme une espèce de religion
germanique, en la communiquant successivement à tous les peuples de
leur race. Lorsqu'ils furent établis en Gaule, ils continuèrent cette
espèce d'apostolat, mais en lui donnant, cette fois, un caractère
nettement anti-catholique. Ce n'était plus, en effet, des peuplades
païennes qu'ils endoctrinaient, mais des nations déjà chrétiennes,
comme les Suèves d'Espagne et les Burgondes. Les missionnaires
ariens introduisirent l'hérésie dans ces chrétientés naissantes. Les
princesses ariennes, envoyées comme épouses aux rois suèves[67],
emmenèrent avec elles des prêtres de leur confession, et, à la tête
de ceux-ci, un certain Ajax, Galate d'origine, alla, sous le haut
patronage du roi des Visigoths, jeter la perturbation dans la vie
religieuse d'un peuple ami[68]. Il n'est pas douteux que les Visigoths
n'aient travaillé avec la même ardeur leurs voisins les Burgondes,
et n'aient été la principale influence qui détourna de l'Église ce
peuple déjà en grande partie converti. La campagne de 456-457, que
les deux peuples firent en commun contre les Suèves[69], fournit aux
prédicateurs ariens une occasion excellente de déployer leur zèle
hérétique. Au retour de l'expédition à laquelle ils s'étaient laissé
associer contre un roi catholique, les Burgondes rapportèrent dans
leurs foyers la religion des Goths.
[Note 66: Gothica lex. Voir le _Vita sancti Sigismundi_ dans
Jahn, _Geschichte der Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 67,
et Revillout, _De l'arianisme des peuples germaniques qui ont envahi
l'Empire romain_, p. 67.]
[Note 67: Idacius, _Chronicon_, 140 et 226; Isidore de Séville,
_Chronicon_, 33.]
[Note 68: Idacius, 232: Ajax natione Galata effectus apostata et
senior Arrianus inter Suevos regis sui auxilio hostis catholicæ fidei
et divinæ Trinitatis emersit. A Gallicana Gothorum habitatione hoc
pestiferum inimici hominis virus advectum.]
[Note 69: Jordanes, c. 44. Sur la participation des Burgondes à
cette campagne, Binding, _o. c._, p. 54, note 219, contre Pétigny, II,
p. 145, note 2.]
Tant que cette propagande fut limitée aux Germains seuls, les Romains
se contentèrent de l'envisager avec la parfaite indifférence que
leur inspiraient toutes les choses barbares. Il n'en fut plus ainsi
lorsqu'ils la virent faire des ravages dans leurs propres rangs. Ils
n'avaient rien de plus précieux que leur foi: elle leur était devenue
plus chère encore depuis la banqueroute de la patrie. On peut même
dire que l'attachement à l'Église catholique restait pour eux la
seule forme du patriotisme. La propagande arienne fut assez active
pour alarmer une nature aussi optimiste que Sidoine Apollinaire, qui
exprime à ce sujet de sérieuses inquiétudes. Dans une lettre à l'évêque
Basile d'Aix, il se plaint de la fausse sécurité des pontifes qui ne
voulaient pas voir le danger, et qui laissaient l'hérésie ravager
impunément leurs troupeaux. «Qu'il me soit permis, écrit-il, de le dire
sans manquer de respect aux évêques, je pleure sur les âmes livrées
à l'ennemi, qui profite du sommeil des pasteurs pour fondre sur les
brebis abandonnées[70].» Un de ces prédicateurs d'arianisme parmi les
populations catholiques était un certain Modahar, que l'évêque Basile,
dans une discussion publique, réduisit au silence, ce qui lui valut
les félicitations de son correspondant[71]. L'orthodoxie avait les
mêmes luttes à soutenir en Burgondie, et l'on voit par les lettres de
Sidoine que Patient de Lyon y défendit la vérité catholique avec autant
d'énergie que Basile l'avait fait à Aix[72]. Les apôtres de l'arianisme
pénétrèrent-ils plus loin, et vinrent-ils disputer aussi à l'Église
catholique les prémices de la nation franque? Nous avons déjà indiqué
que cela n'est guère probable, et c'est seulement sur la foi de
documents apocryphes qu'on a pu parler de l'arianisme de Cologne[73]
et de Tournai[74]. Mais ce que les missions ne faisaient pas, la
diplomatie pouvait le faire, et l'on a vu que la sœur de Clovis avait
été conquise à l'arianisme par les négociateurs du mariage de Théodoric
le Grand.
[Note 70: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VII, 6.]
[Note 71: Id., _ibid._, l. 1.]
[Note 72: Id., _ibid._, VI, 12.]
[Note 73: Le concile de Cologne, en 346, dans lequel Euphratas,
évêque de cette ville, aurait été déposé pour crime d'arianisme à
l'instance de saint Servais de Tongres, est une fiction dont je me
propose de faire connaître un jour l'origine. Euphratas a été une
victime et non un fauteur de l'arianisme.]
[Note 74: Sur les sévices des ariens à Tournai et sur l'expulsion
des catholiques, il n'y a d'autre témoignage que celui d'un _Vita
Eleutherii_, qui n'est pas antérieur au XIe siècle, et qui manque de
toute autorité. V. l'Appendice.]
Un peuple aussi ardent à propager sa foi chez les catholiques du dehors
devait résister difficilement à la tentation de l'imposer à ceux du
dedans, et la persécution religieuse était comme sa pente naturelle.
Mais les premiers rois visigoths étaient trop fins politiques pour
ne pas comprendre la nécessité de ménager l'Église, et ils tinrent
en bride les impatiences sectaires de leurs compatriotes. Ils eurent
des relations d'amitié avec plusieurs des grands prélats de la Gaule
méridionale; c'est ainsi qu'Orientius, le saint évêque d'Auch, était
le commensal de Théodoric Ier[75], et que Théodoric II parvint, comme
on l'a vu plus haut, à faire la conquête de Sidoine Apollinaire. Quant
au prince Frédéric, nous le voyons réclamer auprès du pape Hilaire
contre une élection épiscopale irrégulière, et le pape parle de lui
en l'appelant _son fils_[76]. Ces relations courtoises auraient pu
continuer longtemps entre l'Église et les rois: des deux côtés on
y avait intérêt. Mais le fanatisme grossier et aveugle des masses
barbares ne pouvait envisager sans défiance les preuves de respect que
leurs souverains donnaient aux prélats; elles y voyaient une trahison,
elles attendaient d'eux qu'ils les aidassent dans leur conflit
quotidien avec les orthodoxes. Pour résister à leur impatience, pour
leur refuser les mesures de rigueur qu'elles réclamaient à grands cris,
il eût fallu chez les rois une grande somme de justice, de courage et
de clairvoyance politique; il leur eût fallu surtout une popularité
bien assise, et une autorité qui ne tremblât pas devant le murmure des
foules.
[Note 75: _Vita sancti Orientii_ dans les Bollandistes, t. I de
mai.]
[Note 76: Lettre du pape Hilaire à Léonce d'Arles dans Sirmond,
_Concil. Gall._, I, p. 128.]
Le moment vint où ces conditions ne se trouvèrent plus réunies sur
le trône. Euric devait sa couronne à un fratricide; il n'osa pas, en
donnant un nouveau grief à son peuple, s'exposer à s'entendre rappeler
l'ancien; il fut persécuteur comme ses prédécesseurs avaient été
tolérants, par raison d'État. Ce roi, qui se montra plein d'égards
pour l'Auvergne récemment conquise, jusqu'au point de lui donner un
gouverneur indigène et catholique[77], partageait, au reste, les
passions religieuses de son peuple. Le nom de catholique lui faisait
horreur; par contre, il professait un grand attachement pour le
culte arien, auquel il attribuait sa prospérité. On eût pu, dit un
contemporain, le prendre pour un chef de secte plutôt que pour un chef
de peuple[78]. La persécution cependant n'eut pas sous lui le caractère
de brutalité féroce qui marqua celle des Vandales d'Afrique. On dirait
plutôt qu'il chercha, dès les premiers jours, à donner le change sur
ses vrais mobiles, et qu'il voulut avoir l'air de ne frapper que
lorsqu'il était provoqué. Ce n'est pas qu'il reculât devant l'effusion
du sang: nous savons qu'il a immolé plusieurs évêques[79], et une
ancienne tradition locale nous apprend que saint Vidien de Riez périt
pour la foi sous les coups des Goths[80]. D'autres furent envoyés en
exil, comme Sidoine Apollinaire, comme Faustus de Riez, comme Crocus de
Nîmes, comme Simplicius, dont on ignore le siège. Mais c'étaient là des
mesures isolées. Ce qui est plus grave, c'est qu'Euric imagina de faire
périr le culte catholique par l'extinction graduelle de la hiérarchie.
Il défendit de pourvoir aux sièges épiscopaux devenus vacants, et c'est
ainsi qu'en peu d'années la tradition du sacerdoce fut interrompue
à Bordeaux, à Périgueux, à Rodez, à Limoges, à Javoulz, à Eauze,
à Comminges, à Auch, et dans d'autres villes encore. A ceux qui
restaient, toute communication fut interdite avec le dehors; éternelle
et illusoire précaution de tous les persécuteurs contre la puissance
de la solidarité catholique[81]! Les rangs du clergé inférieur
s'éclaircissaient rapidement, et, comme là aussi le recrutement était à
peu près impossible, l'exercice du culte catholique fut arrêté dans une
multitude d'endroits. Les églises abandonnées tombaient en ruines, les
toits s'effondraient, les épines envahissaient les sanctuaires ouverts
à tous les vents, les troupeaux couchaient dans les vestibules des
lieux saints, ou venaient brouter l'herbe au flanc des autels profanés.
Déjà les villes elles-mêmes se voyaient envahies par ces vides de la
mort, et les populations, privées de leurs pasteurs et de leur culte,
s'abandonnaient au désespoir[82].
[Note 77: G. Kurth, _Les comtes d'Auvergne au sixième siècle_.
(_Bull. de l'Acad. Roy. de Belgique_, 1899, 11e livraison).]
[Note 78: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VII, 6.]
[Note 79: Grégoire de Tours, II, 25.]
[Note 80: V. sur saint Vidien les Bollandistes du 8 septembre, t.
III, p. 261.]
[Note 81: Sidoine Apollinaire, IV, 10.]
[Note 82: Le principal document pour l'histoire de cette
persécution est la lettre de Sidoine Apollinaire, VII. 6, reproduite,
avec quelques inexactitudes, par Grégoire de Tours, II, 25. Le
persécuteur a eu plus d'un apologiste qui a trouvé plaisant, comme
fait encore Dahn, _Kœnige der Germanen_, V, p. 101, de voir dans
l'oppression des consciences catholiques «une mesure de légitime
défense contre l'opposition tenace et dangereuse que les évêques
catholiques faisaient partout au gouvernement». Est-il besoin d'ajouter
que Dahn ne fournit pas la moindre preuve de cette _opposition tenace
et dangereuse_? Kaufmann, _Deutsche Geschichte bis auf Karl den
Grossen_, Leipzig 1881, t. II, p. 53, se gêne encore moins. Après un
hymne en l'honneur de la «modération» des rois wisigoths, il dit que
si Euric et Alaric ont exilé ou emprisonné plusieurs évêques et laissé
leurs sièges vacants, ce fut «parce que ces évêques conspiraient avec
l'ennemi, ou du moins qu'ils en étaient soupçonnés. La légende a fait
de ces évêques des martyrs, mais il n'y a pas de doute qu'ils aient été
des criminels politiques. Ni la bonté ni la sévérité ne parvenaient
à dompter ces audacieux conspirateurs, etc.» Et, encore une fois,
pour étayer des accusations si graves et si précises, pas l'ombre
d'un texte! Il faut protester hautement contre des procédés de ce
genre, qui auraient bientôt fait de transformer l'histoire en roman.
Cf. Malnory, _Saint Césaire_, p. 46, qui, tout en se montrant d'une
certaine timidité dans l'appréciation de la politique religieuse des
rois visigoths, proteste cependant avec raison, dans une note, contre
la tendance qui «paraît être d'intervertir les rôles de parti pris, en
donnant raison aux barbares, et en réservant tout le blâme pour les
Gallo-Romains.»]
Ces rigueurs n'avaient toutefois rien d'uniforme, rien de général. Si
elles s'inspiraient d'un plan systématique, il n'y paraissait guère;
une royauté barbare est trop peu armée pour atteindre également, par
des mesures administratives, toutes les provinces d'un vaste royaume.
Qu'on ne s'étonne donc pas de voir, au plus fort de la crise, la vie
catholique se dérouler tranquillement partout où la persécution n'était
pas organisée sur place, des églises se bâtir et se consacrer[83],
des monastères se fonder[84], et, bien plus, des officiers du roi,
des ducs et des comtes, intervenir généreusement dans les frais de
ces fondations. Le duc Victorius, nommé gouverneur de l'Auvergne par
Euric, ne craignit pas de bâtir une église à Brioude[85], et lorsque
mourut saint Abraham, c'est lui qui prit à sa charge les frais des
funérailles[86]. Le roi tolérait cela et ne pouvait guère s'en
plaindre; au contraire, les mêmes raisons qui le faisaient céder à
la fièvre persécutrice des Visigoths lui faisaient désirer de ne pas
pousser à bout la population romaine d'une contrée récemment conquise,
et il ne devait pas être fâché d'avoir autour de lui des ministres
qui, discrètement, réparaient une partie du mal et réconciliaient la
dynastie avec quelques-unes de ses victimes[87].
[Note 83: Sidoine Apollinaire, _Epist._, IV, 15. Cf. Revillout, p.
144.]
[Note 84: Vic et Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. I. p. 238.]
[Note 85: Grégoire de Tours, II, 20.]
[Note 86: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VII, 17.]
[Note 87: G. Kurth, _o. c._]
A tout prendre, grâce à l'impardonnable aberration du gouvernement, la
situation était singulièrement troublée, et la clairvoyance politique
la plus élémentaire suffisait pour en comprendre le danger. Comme il
arrive toujours, lorsque la persécution s'abat sur une cause juste,
elle stimule et relève le moral des persécutés. Ces molles populations
d'Aquitaine, si amoureuses de la vie facile, si accueillantes pour le
maître barbare, si vite consolées de la disparition des empereurs, se
redressèrent sous l'affront qu'on faisait à leur foi: elle leur devint
plus chère quand ils la virent opprimée, et les plus indifférents
retrouvèrent pour elle une certaine ardeur patriotique. Et puis,
les Aquitains tenaient à leurs évêques; c'étaient les pères et les
défenseurs des cités; on les avait trouvés sur la brèche chaque fois
que l'heure était venue de mourir; on se souvenait que plusieurs
avaient sauvé leur ville, et on se rappelait avec fierté l'audace
du barbare domptée par la majesté surhumaine de l'homme de Dieu.
La guerre faite à l'épiscopat révoltait donc tout ce qu'il y avait
de plus généreux et de plus fier dans les âmes: tout catholique se
sentait atteint dans ceux qu'il regardait comme des chefs et comme
des pères. Le dualisme jusqu'alors dissimulé entre Goths et Romains
reparaissait dans toute son acuité; en face des barbares hérétiques,
toute la population romaine se retrouvait unie dans un commun sentiment
d'exécration. Tel était le fruit des mesures persécutrices d'Euric:
elles avaient produit ce que n'avaient pu des années entières de
pillages et de spoliations; elles avaient ressuscité le patriotisme
romain de la Gaule, et rappelé à chaque habitant que le Visigoth était
un usurpateur étranger.
Euric mourut en 484, au milieu des mécontentements croissants causés
par sa politique, léguant un triste héritage à son fils Alaric II.
Le royaume ne tenait debout que par la force; dans chaque ville,
une poignée d'hérétiques se faisaient les tyrans de la population;
le moindre événement pouvait amener une explosion. Et précisément
à l'heure où disparaissait l'homme puissant qui avait créé cette
situation et qui semblait jusqu'à un certain point la dominer, on
voyait surgir à l'horizon la monarchie jeune et hardie du peuple
franc. En quelques années de temps, elle était devenue la voisine des
Visigoths sur toute l'étendue de la Loire, et elle plaçait, en face
des catholiques opprimés dans ce malheureux royaume, un spectacle bien
fait pour exciter leur envie et leurs regrets. Dans cette nation à qui
tout souriait, leur religion était celle de tous, le roi recevait la
bénédiction de leurs évêques, et, selon l'expression de saint Avitus,
chaque victoire du souverain était un triomphe pour leur foi.
Quelle éloquence il y avait dans ce simple rapprochement, et avec
quelle force persuasive les faits devaient parler aux esprits! Les
Visigoths le comprirent peut-être avant les catholiques. Ils se
rendirent compte que la présence d'un royaume orthodoxe à leurs
frontières était pour leurs sujets catholiques le plus formidable appel
à la défection. Il les accusèrent de trahison et de sympathies franques
sur la seule foi des légitimes sujets de mécontentement qu'ils leur
avaient donnés. C'était leur conscience de persécuteurs qui évoquait
le fantôme de complots imaginaires. Comme au temps de l'Empire, quand
on prétendait que les chrétiens se réjouissaient de chaque désastre
public, de chaque victoire des Perses ou des Germains, de même on
entendit retentir tous les jours, à l'adresse des catholiques, les
mots de traîtres à l'État et d'ennemis de la patrie. Et certes, s'il
suffisait des calomnies des persécuteurs pour faire condamner leurs
victimes, il faudrait croire que le royaume visigoth a succombé sous
les intrigues des catholiques d'Aquitaine au moins autant que sous les
armes de Clovis. La vérité, c'est que, si les accusations reparaissent
sur toutes les pages de l'histoire de ce temps, on n'y trouve pas la
moindre trace des prétendus complots. Il n'y avait d'autre révolte que
celle des consciences opprimées; il n'y avait d'autre conspiration que
le mécontentement universel d'une nation blessée dans ses sentiments
les plus chers. Les oppresseurs n'avaient pas le droit de se plaindre
de ces dispositions, qu'ils avaient créées[88].
[Note 88: Cf. Malnory, _Saint Césaire_, p. 91, avec lequel je me
rencontre fréquemment dans l'appréciation de ces questions délicates,
si étrangement défigurées par les historiens du parti-pris.]