XV

LORSQU'UN livre a appartenu à un personnage célèbre, et lorsque le

possesseur n'y a pas fait graver ses armes ou son chiffre, il peut

encore avoir un grand prix si le personnage en question l'a annoté ou

y a apposé sa signature. Alors l'intérêt du volume et sa valeur sont

beaucoup moins absolus. C'est au bibliophile à juger du prix, d'après

le mérite plus ou moins grand de l'ancien possesseur, ou d'après la

valeur littéraire ou historique des notes jointes au volume. Ainsi,

mon ami, si le hasard vous faisait un jour découvrir un des rarissimes

volumes portant la signature autographe de Molière, payez-le bien cher,

s'il le faut, mais ne le laissez pas échapper, de grâce. Et, chose

presque impossible, si après les recherches longues, minutieuses et

infructueuses des curieux et même des érudits, vous arriviez à trouver,

soit dans un livre, soit ailleurs, une lettre ou des notes autographes

du grand poète comique, ou une de ses pièces, oh! alors votre fortune

serait faite. Des bibliophiles et des directeurs de bibliothèques ou de

musées publics assiégeraient votre domicile et des ponts de billets de

banque vous seraient faits, pour permettre à votre autographe de sortir

de chez vous, sans vous laisser trop de regrets.

On recherche aussi beaucoup les volumes annotés ou seulement signés

par nos grands classiques français, de même que les lettres écrites

par eux ou leurs manuscrits sont l'objet des plus grandes convoitises.

J'ai vu une lettre de Corneille se vendre 4,000 francs, il y a deux

ou trois ans; des livres annotés par lui vaudraient aussi fort cher.

Les autographes de Racine, La Fontaine, Bossuet, La Bruyère, Pascal,

et en remontant plus loin, ceux de Malherbe, Montaigne, Rabelais,

sont extrêmement recherchés. Les Anglais font de grandes folies

pour une signature de Shakspeare. Tout cela est fort intéressant;

mais gardez-vous, mon ami, des fausses écritures ou des fausses

signatures, que quelques chevaliers d'industrie modernes ont mises

en circulation. Lorsqu'une pièce autographe vous plaît à acquérir,

ne manquez pas de consulter des experts, qui vous diront, presque

toujours à première vue, si l'écriture est authentique, tant ils ont

l'habitude d'étudier ces sortes de choses. M. Étienne Charavay, qui est

archiviste-paléographe, et son cousin, M. Eugène Charavay, ou encore

M. Voisin, pourront vous donner à ce sujet tous les renseignements qui

vous seront nécessaires.

On trouve plusieurs amateurs d'autographes ou de livres annotés par

des écrivains du XVIIIe siècle. Ceux de Regnard, Le Sage, Voltaire,

J.-J. Rousseau, Diderot, d'Alembert, Montesquieu, Beaumarchais,

Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier, sont les plus estimés.

D'autres collectionneurs s'attachent à trouver des écrits de la main

de personnages célèbres, dans l'histoire ou dans les sciences et les

arts, de toutes les époques. Enfin beaucoup de bibliophiles actuels se

sont mis à rechercher les autographes de nos célébrités en tous genres,

surtout ceux des littérateurs, des artistes du XIXe siècle. Comme ce

goût est beaucoup plus facile à satisfaire, le nombre des amateurs

augmentant chaque jour, il s'ensuit une rivalité, une émulation, qui

font monter les prix; de sorte qu'on arrivera peut-être prochainement à

payer plus cher les autographes intéressants modernes que les anciens.

Il est curieux de joindre à un volume qui nous intéresse une ou

plusieurs lettres autographes ou des notes de l'auteur, surtout lorsque

ces notes ou ces lettres sont relatives à l'ouvrage. Les dédicaces

d'auteurs, écrites de leur main et signées, donnent encore aux livres

un certain charme et en augmentent la valeur. Et lorsque ces lettres,

ces notes ou ces dédicaces viennent d'écrivains illustres ou aimés,

surtout si ces écrivains n'ont pas prodigué leurs correspondances,

les amateurs se les disputent avec tant d'acharnement que le prix

en devient parfois très considérable. Telles les lettres d'Alfred

de Musset, qui sont d'une grande rareté et dont la moindre, un

simple billet signé, se vend de 50 à 100 francs. Quelques-uns de ses

manuscrits publiés se trouvaient à la vente faite après le décès de

son frère, Paul de Musset. Ils ont atteint de très grands prix; chaque

amateur ou littérateur présent tenait à posséder un souvenir, une

relique du charmant poète. Des livres de lui, portant des dédicaces

autographes, ont été enchéris à un prix double du prix ordinaire, et

des pièces de vers de sa main, signées ou non signées, se sont vendues

150 à 200 francs au moins, quelques-unes même beaucoup plus cher.

Les lettres, ou pièces de vers, ou dédicaces de Victor Hugo, tout en

étant recherchées, ont beaucoup moins de valeur. On sait la prodigalité

avec laquelle le grand poète a éparpillé ses correspondances. Il n'est

guère de personne ayant désiré posséder une de ses lettres, qui n'ait

réussi à l'obtenir, même en la lui demandant directement. Ses pièces de

vers sont plus rares; ses _ex dono_ existent en grand nombre, et malgré

cela on les recherche. Les autographes de Lamartine ne sont guère moins

nombreux et valent à peu près autant.

Balzac a écrit une grande quantité de lettres; mais elles présentent

presque toutes un certain intérêt, de même que celles de George Sand.

Les livres avec dédicaces ou envois de ces deux illustres écrivains se

rencontrent bien plus difficilement que leurs correspondances.

On paye cher encore les autographes de Théophile Gautier et on en

rencontre rarement, surtout des pièces de vers signées ou des lettres

importantes. Les écrits de Stendhal (H. Beyle), Mérimée, Gérard de

Nerval, Henri Murger, Pétrus Borel, Alfred de Vigny, Baudelaire,

Auguste Barbier, Thiers, Michelet, Béranger, sont très convoités. Les

lettres de Béranger sont nombreuses, mais souvent intéressantes; on

recherche beaucoup les originaux ou copies autographes de ses chansons,

pour les placer dans les belles éditions de ses œuvres, en regard des

chansons imprimées.

Les bibliophiles joignent souvent aux ouvrages illustrés des lettres

ou notes autographes des artistes qui y ont collaboré; c'est

intéressant, lorsque ces lettres ou ces notes ont trait à l'ouvrage et

à leurs dessins. On achète beaucoup, pour ce motif, les autographes

de Grandville, Gavarni, Henri Monnier, A. de Lemud, Gustave Doré,

Charlet, Raffet, Alfred et Tony Johannot, etc.... Les volumes ainsi

augmentés présentent un certain attrait; mais il ne faut pas qu'ils

soient bourrés d'autographes, comme nous en avons vu quelques-uns,

formés par des amateurs sans goût. Car, mon cher ami, il faut bien

avouer avec résignation que dans notre aimable et chère confrérie, il y

a bien parfois des gens auxquels le goût manque tout à fait, et aussi

le raisonnement, et aussi le bon sens, etc.... Ce qui étonne fort le

commun des mortels, qui s'imaginent avec quelque raison, mais d'une

façon un peu trop absolue, que les livres devraient leur inculquer tout

cela.

A toutes les époques, au temps passé, comme de nos jours, les écrivains

eurent l'habitude, en offrant quelques exemplaires de leurs ouvrages,

à des amis ou à des personnages de marque, d'écrire sur le premier

feuillet une dédicace ou _ex dono_. Les livres qui possèdent ainsi un

_ex dono_ autographe de l'auteur sont recherchés et acquièrent une

plus-value proportionnelle à la célébrité de l'écrivain.

On trouve un certain nombre d'ouvrages du XVIe siècle et du XVIIe avec

la simple mention: _Pour Monsieur X..._, sur le premier feuillet, puis

la signature de l'auteur. Plus tard, les dédicaces furent plus étendues

et plus respectueuses; ainsi je possède une des éditions originales de

Boileau, avec cette dédicace autographe du fameux satirique à l'un de

ses frères:

«_Pour Monsieur Boileau, payeur des rentes, par son très humble et

très obéissant serviteur_,

DESPRÉAUX.»

Cette habitude se continua au XVIIIe siècle, et la formule n'en fut pas

sensiblement modifiée.

De nos jours les dédicaces et _ex dono_ sont très nombreux et la forme

en est variée à l'infini, tantôt solennelle, tantôt gaie, tantôt

bizarre, tantôt tendre et passionnée, tantôt fine et mordante. Ce

sont quelquefois des vers, un distique, un quatrain, plus rarement

un sonnet; mais le plus souvent c'est ce qu'on appelle simplement un

_envoi_, avec les mots, _A Monsieur un tel ..._, ou _A mon ami un tel_,

suivi des mots: _Hommage de l'auteur_, accompagnés d'un ou de plusieurs

qualificatifs.

Les _ex dono_ ou envois les plus recherchés d'écrivains de nos jours

sont ceux d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Théophile Gautier,

de Lamartine, de Balzac, d'Émile Augier, de Baudelaire, de George

Sand, de Gérard de Nerval, etc.... Et lorsque les envois autographes

sont accompagnés de réflexions piquantes ou d'allusions satiriques,

ou de déclarations amoureuses, comme cela arrive souvent quand ils

s'adressent à des femmes artistes ou à des déesses du demi-monde, le

volume qui les porte acquiert quelquefois une grande plus-value.

Voulez-vous que je vous en cite deux ou trois, que j'ai sous la

main? Celui-ci est du spirituel auteur de quelques livres amusants,

Gustave Claudin, qui vient de publier un volume de _Souvenirs_ rempli

d'intérêt, quoique un peu suranné.

L'_ex dono_ est écrit sur la première page d'un livre intitulé

_Paris_, qui parut en 1862, et il est adressé à une fameuse «beauté»

contemporaine:

«A ma chère Anna Dellion, à la Beauté absolue. Ce n'est pas à

l'hôtel des Trois-Empereurs, mais à celui de tous les Dieux que

vous devriez habiter. Vous êtes belle.

GUSTAVE CLAUDIN.»

Et au-dessous:

«Pardonnez-moi le chapitre XIII. Il ne vous concerne pas. Lisez-le.»

En effet, le chapitre XIII, consacré au Plaisir, renferme quelques

pages assez vives, contre «ces demoiselles», et l'auteur a fait acte

de galanterie, en prévenant la dame en question avant de la laisser

séjourner devant ce miroir, où elle aurait pu à peu près se reconnaître.

Un autre, un peu emphatique, quoique plein de sentiment et de chaleur,

écrit par Alexandre Dumas le père, sur un exemplaire que je possède de

sa tragédie _l'Orestie_, parue en 1856:

«A la mort et à l'exil.--A Dreux et à Guernesey.--Au duc d'Orléans

et à Victor Hugo.--Celui qui les a aimés, les aime et les aimera

éternellement, dédie ce succès de _l'Orestie_.

ALEXANDRE DUMAS.»

A qui fut donné cet exemplaire, imprimé sur beau papier vert? Il

est probable que l'auteur le garda chez lui. Dans tous les cas, le

rapprochement de ces noms est curieux.

En voici un tout simple de Victor Hugo, écrit sur la première édition

de les _Rayons et les Ombres_:

«A Madame Delphine de Girardin, vive et respectueuse admiration.

VICTOR H.»

Un autre, d'Auguste Vacquerie, sur l'_Enfer de l'Esprit_:

«Aux pieds de Madame Adèle Hugo.

AUGUSTE VACQUERIE.»

Mme Victor Hugo avait écrit sur un exemplaire donné à Théophile

Gautier, du livre dont elle était l'auteur, _Victor Hugo raconté par un

témoin de sa vie_, l'envoi suivant:

«A Monsieur Théophile Gautier, l'un des vaillants lutteurs

d'_Hernani_.

ADÈLE VICTOR HUGO.»

C'était une allusion à la querelle entre romantiques et classiques, qui

eut lieu le jour de la première représentation d'_Hernani_. J'ai vu ce

livre chez Théophile Gautier, mais je regrette de ne pas savoir quel en

est l'heureux possesseur actuel.

Celui-ci, de Victor Hugo, est plus récent. Il se trouve sur la première

édition complète des _Châtiments_, publiée après la rentrée du poète en

France, en 1870:

«A mon vaillant et éloquent confrère Jules Janin.

VICTOR HUGO.»

Charles Baudelaire, en publiant les _Fleurs du mal_, avait dédié

son livre à Théophile Gautier. Tout le monde connaît sa fameuse

dédicace imprimée: «Au poète impeccable, au parfait magicien ès langue

française, à mon très cher et très vénéré maître et ami Théophile

Gautier, avec les sentiments de la plus profonde humilité je dédie

ces Fleurs maladives. C. B.» En offrant son livre à l'auteur de

_Mademoiselle de Maupin_, le poète des _Fleurs du mal_ écrivit en tête

d'un exemplaire tiré sur papier de luxe de l'édition originale:

«Mon bien cher Théophile, la dédicace imprimée à la première page

n'est qu'une ombre très faible de l'amitié et de l'admiration

véritables que j'ai toujours éprouvées pour toi. Tu le sais.

CH. BAUDELAIRE.»

Je trouve encore un volume d'Eugène Vermersch, _les Hommes du jour_,

une série de biographies courtes et satiriques, publiée il y a une

quinzaine d'années, qui contient l'envoi et la réponse que voici:

«A mon cher ami E. Cadol, hommage bien dévoué.

EUG. VERMERSCH.»

«L'auteur des _Inutiles_, retourne à l'auteur des _Hommes du jour_,

son livre.

E. CADOL.»

L'exemplaire était renvoyé sans avoir été coupé.

Voici un des premiers _ex dono_ d'Octave Feuillet sur la première

édition de la pièce _le Roman d'un jeune homme pauvre_, parue en 1859:

«A Monsieur Chaumont, à son zèle si parfait, à son talent si élevé,

à son succès mérité.

_L'auteur reconnaissant_,

OCTAVE FEUILLET.»

L'acteur Chaumont avait créé dans la pièce le rôle du notaire Laubépin.

Il existe déjà plusieurs amateurs de ces dédicaces et, ma foi,

je trouve qu'ils ont raison de les rechercher; car on en trouve

quelquefois de très amusantes, que je ne vous citerai pas ici, parce

que ma lettre est déjà trop longue et aussi parce qu'elle pourrait

tomber entre les mains de «belles et honnestes dames» qui ne me le

pardonneraient peut-être pas.

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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 20 / 31 题