LORSQU'UN livre a appartenu à un personnage célèbre, et lorsque le
possesseur n'y a pas fait graver ses armes ou son chiffre, il peut
encore avoir un grand prix si le personnage en question l'a annoté ou
y a apposé sa signature. Alors l'intérêt du volume et sa valeur sont
beaucoup moins absolus. C'est au bibliophile à juger du prix, d'après
le mérite plus ou moins grand de l'ancien possesseur, ou d'après la
valeur littéraire ou historique des notes jointes au volume. Ainsi,
mon ami, si le hasard vous faisait un jour découvrir un des rarissimes
volumes portant la signature autographe de Molière, payez-le bien cher,
s'il le faut, mais ne le laissez pas échapper, de grâce. Et, chose
presque impossible, si après les recherches longues, minutieuses et
infructueuses des curieux et même des érudits, vous arriviez à trouver,
soit dans un livre, soit ailleurs, une lettre ou des notes autographes
du grand poète comique, ou une de ses pièces, oh! alors votre fortune
serait faite. Des bibliophiles et des directeurs de bibliothèques ou de
musées publics assiégeraient votre domicile et des ponts de billets de
banque vous seraient faits, pour permettre à votre autographe de sortir
de chez vous, sans vous laisser trop de regrets.
On recherche aussi beaucoup les volumes annotés ou seulement signés
par nos grands classiques français, de même que les lettres écrites
par eux ou leurs manuscrits sont l'objet des plus grandes convoitises.
J'ai vu une lettre de Corneille se vendre 4,000 francs, il y a deux
ou trois ans; des livres annotés par lui vaudraient aussi fort cher.
Les autographes de Racine, La Fontaine, Bossuet, La Bruyère, Pascal,
et en remontant plus loin, ceux de Malherbe, Montaigne, Rabelais,
sont extrêmement recherchés. Les Anglais font de grandes folies
pour une signature de Shakspeare. Tout cela est fort intéressant;
mais gardez-vous, mon ami, des fausses écritures ou des fausses
signatures, que quelques chevaliers d'industrie modernes ont mises
en circulation. Lorsqu'une pièce autographe vous plaît à acquérir,
ne manquez pas de consulter des experts, qui vous diront, presque
toujours à première vue, si l'écriture est authentique, tant ils ont
l'habitude d'étudier ces sortes de choses. M. Étienne Charavay, qui est
archiviste-paléographe, et son cousin, M. Eugène Charavay, ou encore
M. Voisin, pourront vous donner à ce sujet tous les renseignements qui
vous seront nécessaires.
On trouve plusieurs amateurs d'autographes ou de livres annotés par
des écrivains du XVIIIe siècle. Ceux de Regnard, Le Sage, Voltaire,
J.-J. Rousseau, Diderot, d'Alembert, Montesquieu, Beaumarchais,
Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier, sont les plus estimés.
D'autres collectionneurs s'attachent à trouver des écrits de la main
de personnages célèbres, dans l'histoire ou dans les sciences et les
arts, de toutes les époques. Enfin beaucoup de bibliophiles actuels se
sont mis à rechercher les autographes de nos célébrités en tous genres,
surtout ceux des littérateurs, des artistes du XIXe siècle. Comme ce
goût est beaucoup plus facile à satisfaire, le nombre des amateurs
augmentant chaque jour, il s'ensuit une rivalité, une émulation, qui
font monter les prix; de sorte qu'on arrivera peut-être prochainement à
payer plus cher les autographes intéressants modernes que les anciens.
Il est curieux de joindre à un volume qui nous intéresse une ou
plusieurs lettres autographes ou des notes de l'auteur, surtout lorsque
ces notes ou ces lettres sont relatives à l'ouvrage. Les dédicaces
d'auteurs, écrites de leur main et signées, donnent encore aux livres
un certain charme et en augmentent la valeur. Et lorsque ces lettres,
ces notes ou ces dédicaces viennent d'écrivains illustres ou aimés,
surtout si ces écrivains n'ont pas prodigué leurs correspondances,
les amateurs se les disputent avec tant d'acharnement que le prix
en devient parfois très considérable. Telles les lettres d'Alfred
de Musset, qui sont d'une grande rareté et dont la moindre, un
simple billet signé, se vend de 50 à 100 francs. Quelques-uns de ses
manuscrits publiés se trouvaient à la vente faite après le décès de
son frère, Paul de Musset. Ils ont atteint de très grands prix; chaque
amateur ou littérateur présent tenait à posséder un souvenir, une
relique du charmant poète. Des livres de lui, portant des dédicaces
autographes, ont été enchéris à un prix double du prix ordinaire, et
des pièces de vers de sa main, signées ou non signées, se sont vendues
150 à 200 francs au moins, quelques-unes même beaucoup plus cher.
Les lettres, ou pièces de vers, ou dédicaces de Victor Hugo, tout en
étant recherchées, ont beaucoup moins de valeur. On sait la prodigalité
avec laquelle le grand poète a éparpillé ses correspondances. Il n'est
guère de personne ayant désiré posséder une de ses lettres, qui n'ait
réussi à l'obtenir, même en la lui demandant directement. Ses pièces de
vers sont plus rares; ses _ex dono_ existent en grand nombre, et malgré
cela on les recherche. Les autographes de Lamartine ne sont guère moins
nombreux et valent à peu près autant.
Balzac a écrit une grande quantité de lettres; mais elles présentent
presque toutes un certain intérêt, de même que celles de George Sand.
Les livres avec dédicaces ou envois de ces deux illustres écrivains se
rencontrent bien plus difficilement que leurs correspondances.
On paye cher encore les autographes de Théophile Gautier et on en
rencontre rarement, surtout des pièces de vers signées ou des lettres
importantes. Les écrits de Stendhal (H. Beyle), Mérimée, Gérard de
Nerval, Henri Murger, Pétrus Borel, Alfred de Vigny, Baudelaire,
Auguste Barbier, Thiers, Michelet, Béranger, sont très convoités. Les
lettres de Béranger sont nombreuses, mais souvent intéressantes; on
recherche beaucoup les originaux ou copies autographes de ses chansons,
pour les placer dans les belles éditions de ses œuvres, en regard des
chansons imprimées.
Les bibliophiles joignent souvent aux ouvrages illustrés des lettres
ou notes autographes des artistes qui y ont collaboré; c'est
intéressant, lorsque ces lettres ou ces notes ont trait à l'ouvrage et
à leurs dessins. On achète beaucoup, pour ce motif, les autographes
de Grandville, Gavarni, Henri Monnier, A. de Lemud, Gustave Doré,
Charlet, Raffet, Alfred et Tony Johannot, etc.... Les volumes ainsi
augmentés présentent un certain attrait; mais il ne faut pas qu'ils
soient bourrés d'autographes, comme nous en avons vu quelques-uns,
formés par des amateurs sans goût. Car, mon cher ami, il faut bien
avouer avec résignation que dans notre aimable et chère confrérie, il y
a bien parfois des gens auxquels le goût manque tout à fait, et aussi
le raisonnement, et aussi le bon sens, etc.... Ce qui étonne fort le
commun des mortels, qui s'imaginent avec quelque raison, mais d'une
façon un peu trop absolue, que les livres devraient leur inculquer tout
cela.
A toutes les époques, au temps passé, comme de nos jours, les écrivains
eurent l'habitude, en offrant quelques exemplaires de leurs ouvrages,
à des amis ou à des personnages de marque, d'écrire sur le premier
feuillet une dédicace ou _ex dono_. Les livres qui possèdent ainsi un
_ex dono_ autographe de l'auteur sont recherchés et acquièrent une
plus-value proportionnelle à la célébrité de l'écrivain.
On trouve un certain nombre d'ouvrages du XVIe siècle et du XVIIe avec
la simple mention: _Pour Monsieur X..._, sur le premier feuillet, puis
la signature de l'auteur. Plus tard, les dédicaces furent plus étendues
et plus respectueuses; ainsi je possède une des éditions originales de
Boileau, avec cette dédicace autographe du fameux satirique à l'un de
ses frères:
«_Pour Monsieur Boileau, payeur des rentes, par son très humble et
très obéissant serviteur_,
DESPRÉAUX.»
Cette habitude se continua au XVIIIe siècle, et la formule n'en fut pas
sensiblement modifiée.
De nos jours les dédicaces et _ex dono_ sont très nombreux et la forme
en est variée à l'infini, tantôt solennelle, tantôt gaie, tantôt
bizarre, tantôt tendre et passionnée, tantôt fine et mordante. Ce
sont quelquefois des vers, un distique, un quatrain, plus rarement
un sonnet; mais le plus souvent c'est ce qu'on appelle simplement un
_envoi_, avec les mots, _A Monsieur un tel ..._, ou _A mon ami un tel_,
suivi des mots: _Hommage de l'auteur_, accompagnés d'un ou de plusieurs
qualificatifs.
Les _ex dono_ ou envois les plus recherchés d'écrivains de nos jours
sont ceux d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Théophile Gautier,
de Lamartine, de Balzac, d'Émile Augier, de Baudelaire, de George
Sand, de Gérard de Nerval, etc.... Et lorsque les envois autographes
sont accompagnés de réflexions piquantes ou d'allusions satiriques,
ou de déclarations amoureuses, comme cela arrive souvent quand ils
s'adressent à des femmes artistes ou à des déesses du demi-monde, le
volume qui les porte acquiert quelquefois une grande plus-value.
Voulez-vous que je vous en cite deux ou trois, que j'ai sous la
main? Celui-ci est du spirituel auteur de quelques livres amusants,
Gustave Claudin, qui vient de publier un volume de _Souvenirs_ rempli
d'intérêt, quoique un peu suranné.
L'_ex dono_ est écrit sur la première page d'un livre intitulé
_Paris_, qui parut en 1862, et il est adressé à une fameuse «beauté»
contemporaine:
«A ma chère Anna Dellion, à la Beauté absolue. Ce n'est pas à
l'hôtel des Trois-Empereurs, mais à celui de tous les Dieux que
vous devriez habiter. Vous êtes belle.
GUSTAVE CLAUDIN.»
Et au-dessous:
«Pardonnez-moi le chapitre XIII. Il ne vous concerne pas. Lisez-le.»
En effet, le chapitre XIII, consacré au Plaisir, renferme quelques
pages assez vives, contre «ces demoiselles», et l'auteur a fait acte
de galanterie, en prévenant la dame en question avant de la laisser
séjourner devant ce miroir, où elle aurait pu à peu près se reconnaître.
Un autre, un peu emphatique, quoique plein de sentiment et de chaleur,
écrit par Alexandre Dumas le père, sur un exemplaire que je possède de
sa tragédie _l'Orestie_, parue en 1856:
«A la mort et à l'exil.--A Dreux et à Guernesey.--Au duc d'Orléans
et à Victor Hugo.--Celui qui les a aimés, les aime et les aimera
éternellement, dédie ce succès de _l'Orestie_.
ALEXANDRE DUMAS.»
A qui fut donné cet exemplaire, imprimé sur beau papier vert? Il
est probable que l'auteur le garda chez lui. Dans tous les cas, le
rapprochement de ces noms est curieux.
En voici un tout simple de Victor Hugo, écrit sur la première édition
de les _Rayons et les Ombres_:
«A Madame Delphine de Girardin, vive et respectueuse admiration.
VICTOR H.»
Un autre, d'Auguste Vacquerie, sur l'_Enfer de l'Esprit_:
«Aux pieds de Madame Adèle Hugo.
AUGUSTE VACQUERIE.»
Mme Victor Hugo avait écrit sur un exemplaire donné à Théophile
Gautier, du livre dont elle était l'auteur, _Victor Hugo raconté par un
témoin de sa vie_, l'envoi suivant:
«A Monsieur Théophile Gautier, l'un des vaillants lutteurs
d'_Hernani_.
ADÈLE VICTOR HUGO.»
C'était une allusion à la querelle entre romantiques et classiques, qui
eut lieu le jour de la première représentation d'_Hernani_. J'ai vu ce
livre chez Théophile Gautier, mais je regrette de ne pas savoir quel en
est l'heureux possesseur actuel.
Celui-ci, de Victor Hugo, est plus récent. Il se trouve sur la première
édition complète des _Châtiments_, publiée après la rentrée du poète en
France, en 1870:
«A mon vaillant et éloquent confrère Jules Janin.
VICTOR HUGO.»
Charles Baudelaire, en publiant les _Fleurs du mal_, avait dédié
son livre à Théophile Gautier. Tout le monde connaît sa fameuse
dédicace imprimée: «Au poète impeccable, au parfait magicien ès langue
française, à mon très cher et très vénéré maître et ami Théophile
Gautier, avec les sentiments de la plus profonde humilité je dédie
ces Fleurs maladives. C. B.» En offrant son livre à l'auteur de
_Mademoiselle de Maupin_, le poète des _Fleurs du mal_ écrivit en tête
d'un exemplaire tiré sur papier de luxe de l'édition originale:
«Mon bien cher Théophile, la dédicace imprimée à la première page
n'est qu'une ombre très faible de l'amitié et de l'admiration
véritables que j'ai toujours éprouvées pour toi. Tu le sais.
CH. BAUDELAIRE.»
Je trouve encore un volume d'Eugène Vermersch, _les Hommes du jour_,
une série de biographies courtes et satiriques, publiée il y a une
quinzaine d'années, qui contient l'envoi et la réponse que voici:
«A mon cher ami E. Cadol, hommage bien dévoué.
EUG. VERMERSCH.»
«L'auteur des _Inutiles_, retourne à l'auteur des _Hommes du jour_,
son livre.
E. CADOL.»
L'exemplaire était renvoyé sans avoir été coupé.
Voici un des premiers _ex dono_ d'Octave Feuillet sur la première
édition de la pièce _le Roman d'un jeune homme pauvre_, parue en 1859:
«A Monsieur Chaumont, à son zèle si parfait, à son talent si élevé,
à son succès mérité.
_L'auteur reconnaissant_,
OCTAVE FEUILLET.»
L'acteur Chaumont avait créé dans la pièce le rôle du notaire Laubépin.
Il existe déjà plusieurs amateurs de ces dédicaces et, ma foi,
je trouve qu'ils ont raison de les rechercher; car on en trouve
quelquefois de très amusantes, que je ne vous citerai pas ici, parce
que ma lettre est déjà trop longue et aussi parce qu'elle pourrait
tomber entre les mains de «belles et honnestes dames» qui ne me le
pardonneraient peut-être pas.
[Illustration]
[Illustration]