XIV

LES bibliophiles ou bibliomanes de nos jours ne sont pas très logiques

parfois. Ils se laissent prendre d'un bel enthousiasme pour les

volumes anciens, sur la reliure desquels furent frappées les armes

d'un grand personnage des siècles passés; mais ils jettent les hauts

cris lorsqu'un amateur moderne, un de leurs collègues en bibliophilie,

s'avise de faire apposer ses armoiries sur une reliure qu'il fait

exécuter exprès pour lui. Le moindre petit chiffre, frappé sur une

reliure nouvelle, déprécie à leurs yeux cette reliure, et le volume

ainsi déshonoré perd une grande partie de sa valeur, lorsque, par

hasard, il passe en vente publique ou privée.

Ainsi, mon ami, vous voilà prévenu. N'allez pas faire graver sur

vos livres ni écusson armorié, ni aucun signe à vous personnel, si

vous ne voulez pas encourir les railleries et la réprobation des

bibliophiles vos contemporains. Ou alors craignez de ne laisser à vos

enfants,--auxquels vous devez penser, j'en suis persuadé,--qu'une

bibliothèque dépréciée et sans valeur, si vos héritiers, suivant la

mode, se «résignent» à la disperser aux enchères. Cependant vous avez

un moyen de sauver la situation; devenez un grand homme, une célébrité,

chose assez facile par le temps qui court,--ne soyez pas ministre

toutefois,--et dans un siècle ou deux, votre âme aura la satisfaction

de voir les bibliophiles de l'avenir s'arracher à prix d'or les volumes

qui vous auront appartenu.

Explique qui pourra cette défaveur jetée par nous tous sur les livres

portant une marque ineffaçable de la possession de ces objets par un de

nos contemporains. Il serait pénible pourtant de mettre ici en avant de

mesquines questions de jalousie ou de rivalité, tout à fait indignes

de nos grands cœurs. Pour moi, j'aime bien mieux supposer que les

bibliophiles mes frères, gens sages et parfaits, austères philosophes,

font assez bon marché de ces hochets de la vanité humaine qu'on appelle

des armoiries ou des chiffres. Et s'ils achètent encore à de grands

prix des volumes anciens armoriés, c'est tout bonnement parce que les

amateurs du passé avaient bien quelque goût et savaient choisir leurs

livres et leurs reliures; ensuite parce que ces choses anciennes sont

rares et difficiles à obtenir, et notre nature est telle, que nous

n'attachons un grand prix qu'aux objets dont la possession nous a coûté

beaucoup de difficultés.

Un autre motif pour lequel les armoiries modernes ne nous séduisent

pas, c'est que nos graveurs héraldiques actuels n'ont pas compris le

grand caractère d'archaïsme qu'il fallait laisser aux blasons qu'on

leur donnait à exécuter. Au lieu de graver largement les planches

destinées à frapper les armoiries et de leur conserver cette tournure

un peu incorrecte des blasons anciens, qui ne nuisait pas à leur

beauté, ils se sont mis à faire de la gravure précise et mathématique,

où la finesse devient de la mièvrerie et la précision de la sécheresse.

Qu'ils examinent donc comment sont frappées les armes diverses de

Jacq.-Aug. de Thou, par exemple, et celles de Colbert, du comte d'Hoym,

de Mme de Chamillart, du duc de Montausier et de Julie d'Angennes,

de Mme de Pompadour, de la comtesse d'Artois, du grand Dauphin, de

Marie-Antoinette, etc... Ils verront combien le sentiment décoratif

était supérieur, chez les artistes qui ont gravé ces écussons, à

l'idée d'exactitude et d'indication de couleur des pièces du blason,

auxquelles les graveurs héraldiques modernes ont trop souvent sacrifié.

Je viens de vous citer quelques noms de personnages dont les volumes

armoriés sont l'objet des recherches constantes des bibliophiles. Il

faut vous dire qu'en général les armoiries, même celles des hommes les

plus illustres, n'ont une grande valeur pour nos amateurs nouveaux que

lorsqu'elles se trouvent sur des reliures en maroquin. Ainsi, depuis le

XVIe siècle jusqu'à ces dernières années, on employa, pour la reliure

des volumes, plus encore de peaux de veau, de basane, de parchemin ou

de vélin, que de maroquin; et quelquefois les bibliophiles du passé

firent graver leurs armoiries aussi bien sur les reliures simples que

sur les belles reliures. Les blasons gravés sur des volumes reliés en

veau, en basane ou en parchemin n'ont presque pas de valeur. Sur vélin,

ils sont un peu plus estimés; ceux de Jacques-Auguste de Thou, sur

vélin, par exemple, sont quelquefois très recherchés, presque autant

que sur maroquin, lorsque les ouvrages sont en français et offrent de

l'intérêt.

La qualité de la reliure, la beauté du dessin, de l'ornementation

et de la dorure, son degré de conservation, sa fraîcheur, ont une

grande influence sur son prix. Les plus belles et les meilleures

reliures armoriées sont celles qui furent faites pour Marguerite de

Valois (la reine Margot), ainsi que celles de Jacques-Auguste de Thou,

probablement exécutées par l'un des Ève; quelques-unes sont couvertes

de superbes dorures; celles de la bibliothèque de Louis XIII et surtout

d'Anne d'Autriche qui sortaient presque toutes de l'atelier de Le

Gascon, et celles de H. Petit du Fresnoy, qu'on peut aussi attribuer au

même artiste; celles du comte d'Hoym, qui furent faites par Boyet et

par Padeloup, de même que la plupart de celles sur lesquelles se voient

les insignes de la Toison d'or, marque de Longepierre. Les reliures

aux armes de Colbert, celles qui portent l'écureuil du surintendant

Fouquet, sont bonnes aussi ordinairement; cependant les unes et les

autres paraissent venir de plusieurs ou au moins de deux ateliers; les

meilleures sont sans doute de Du Seuil.

En se rapprochant de notre époque, on voit encore quelques volumes bien

reliés portant des armoiries, comme, par exemple, quelques-uns venant

du Régent Philippe d'Orléans, évidemment reliés par Padeloup. De ce

nombre est la mosaïque superbe qui recouvre l'exemplaire de _Daphnis et

Chloé_, 1718, que je dois vous avoir cité je ne sais plus où dans mes

lettres.

D'autres reliures de provenance célèbre du XVIIIe siècle sont également

bien exécutées, sans qu'on puisse les attribuer à des relieurs connus.

Quelques-unes de celles de Mme de Pompadour viennent peut-être de

Derome l'ancien, mais la plupart étaient faites par un nommé Vente

qui les a parfois signées. D'autres, très richement ornées, sont d'un

relieur-doreur qui s'appelait Monier ou Monnier. Le duc de Hamilton,

dont la vente s'est faite en 1882, possédait un livre orné d'une

splendide reliure à mosaïque, attribuée à MONIER, portant au milieu

les armes de la fameuse reine de la main gauche. L'ouvrage était la

_Rodogune_ de Corneille, édition de luxe, éditée aux frais de Mme de

Pompadour, en 1760, et imprimée, paraît-il, dans son appartement. Ce

volume a été acheté, pour un grand prix, par M. le comte de Sauvage.

A part toutes ces armoiries, qu'on recherche quelquefois autant pour la

qualité de la reliure que pour la notoriété du possesseur ancien, il

y a des provenances auxquelles les bibliophiles attachent une grande

valeur. Ce sont celles de quelques souverains, par exemple François

Ier, Charles-Quint, Henri II, Henri III, Henri IV; de femmes célèbres,

comme Diane de Poitiers, Mme de Chamillart, Mme Du Barry, quoique la

qualité des reliures laisse à désirer. Les armes de Marie-Antoinette,

soit celles de sa jeunesse lorsqu'elle était dauphine, soit celles

qu'elle prit comme reine de France, sont extrêmement recherchées.

On les considère évidemment comme des reliques; de plus, elles sont

assez rares, et les amateurs se les disputent avec acharnement et les

payent très cher. La qualité de ces reliures est médiocre; mais comme

elles sont souvent fraîches et bien conservées, et que les blasons

sont parfaitement beaux, elles ont un grand charme. On en a trouvé

un certain nombre dont les écussons furent recouverts de maroquin,

probablement à l'époque de la Révolution. Sur quelques-unes de ces

plaques de maroquin furent frappées plus tard de nouvelles armoiries

et, lorsqu'on enlève celles-ci avec précaution, on retrouve les

premières dessous, admirablement conservées. C'est ce qui les a sauvées

ou de la destruction ou des injures du temps.

Beaucoup d'autres armoiries sont encore recherchées et il serait

bien difficile de les désigner toutes ici. Cela, d'ailleurs, ne vous

instruirait pas beaucoup, mon ami; tâchez d'en voir le plus possible

et vous apprendrez ainsi bien mieux à les connaître. De même, pour

la valeur qu'on leur attribue, vous ne vous en rendrez compte qu'en

suivant les ventes publiques, en lisant les catalogues, en voyant les

reliures et en établissant des comparaisons. Il y a bien une sorte

de guide qui pourrait vous aider un peu dans vos recherches et qui

est jusqu'ici unique en son genre: c'est l'_Armorial du bibliophile_,

par Joannis Guigard. Quoique ce livre soit assez imparfait, il vous

rendra cependant des services; les armes de chaque personnage y sont

gravées en noir dans le texte, et l'ordre alphabétique des familles

permet de trouver de suite les renseignements dont on a besoin. Ces

renseignements sont parfois très détaillés. D'autres ouvrages plus

anciens sur le blason, comme l'_Armorial_ de Dubuisson, 1757, 2 volumes

in-12º, le _Grand Armorial_ de Chevillard, l'_Armorial général de

France_, par d'Hozier, 10 volumes in-folio, parus depuis 1736, pendant

plusieurs années, jusqu'en 1768, et ensuite continués par d'autres,

puis réédités de nos jours, peuvent être aussi consultés. Mais, sauf le

premier, tous ces ouvrages sont si encombrants qu'il est difficile de

les avoir chez soi, surtout dans nos appartements modernes si exigus.

Je vous conseille, mon ami, si vous avez quelquefois le désir de les

étudier, de vous rendre tout bonnement à une bibliothèque publique, où

vous les aurez facilement.

La mode actuelle, pour les bibliophiles qui tiennent à laisser trace de

possession et à marquer leurs livres d'un signe à eux personnel, est

de coller sur la garde intérieure des volumes une étiquette en papier

ou en peau, sur laquelle se trouve gravé leur nom, avec des armoiries

ou avec une devise, des ornements ou des attributs allégoriques

quelconques. On a donné à ces étiquettes le nom générique d'_ex

libris_, parce que ces mots se trouvent sur presque toutes, suivis du

nom du possesseur.

Les _ex libris_ commencèrent à être en usage vers la fin du XVIIe

siècle. Bossuet eut un _ex libris_ gravé et tiré en noir sur papier,

bien qu'il fît frapper ses armes en dorure sur beaucoup de livres;

Daniel Huet, évêque d'Avranches, avait aussi un _ex libris_ sur

papier, avec ses armoiries. Pendant tout le XVIIIe siècle, on grava un

nombre considérable d'_ex libris_; plusieurs furent exécutés par de

vrais artistes et sont, d'ailleurs, de petits chefs-d'œuvre de dessin

décoratif et de gravure. A tel point que des iconophiles se sont mis

à les collectionner pour en faire des albums ou pour les faire entrer

dans des cartons de gravures de choix, comme pièces d'art véritable.

Cette habitude se passa un peu vers l'époque de la Révolution, de

même que la mode de faire frapper ses armes sur les volumes; et c'est

seulement depuis vingt-cinq ou trente ans que le goût des _ex libris_

est revenu aux bibliophiles. Il n'est guère d'amateur, si modeste qu'il

soit, possédant cent volumes ou en possédant dix mille, qui ne fasse

graver son _ex libris_. Toutes les ressources de l'imagination de

l'artiste sont mises en jeu pour en composer les sujets. Ce sont tantôt

des motifs archaïques, imités de l'art ancien, tantôt des entourages

empruntés à la Renaissance ou des copies d'ornements du XVIIIe siècle;

parfois ce sont des reproductions d'un coin de vieux manuscrit gothique

ou des arabesques dans le goût oriental ou byzantin; souvent la

fantaisie domine et l'allégorie ou la satire s'y donnent libre cours.

Le bon goût y manque quelquefois, mais l'originalité s'y montre de

temps en temps, et c'est déjà quelque chose, à notre époque d'imitation

servile et banale.

La taille des _ex libris_ est très variable; on en voit qui ont à

peine 2 centimètres, et d'autres dont les dimensions, trop exagérées

à mon avis, sont de 10 à 12 centimètres. Tantôt la gravure est faite

sur bois, et tantôt au burin sur cuivre, ou à l'eau-forte. Quelques

amateurs se sont contentés de faire graver leur nom, entouré d'une

simple banderole ou d'une couronne de feuillages, et de faire dorer

ensuite sur papier de couleur ou sur peau. Ce système, employé au

XVIIIe siècle, par Girardot de Préfond, est très bien reçu par les plus

grands bibliophiles de nos jours. Charles Nodier le remit à la mode.

On attache un certain intérêt au choix d'un _ex libris_. Un ouvrage

spécial a été fait sur ce sujet: les _Ex libris français depuis leur

origine jusqu'à nos jours_ (par Poulet-Malassis), et deux éditions en

ont déjà paru, chez Rouquette, l'une en 1874, l'autre, avec planches,

en 1875. Ce volume intéressant contient encore peu de documents, en

comparaison de ce qui pourrait être écrit sur ce sujet.

Quand vous adopterez un _ex libris_, mon ami, tâchez qu'il soit d'une

grande simplicité, ou attachez-vous à lui faire donner une tournure

originale, en ne négligeant pas surtout le côté artistique. Ne me

parlez pas de faire imiter ou même copier servilement le dessin d'un

_ex libris_ ancien; quand même ce serait un chef-d'œuvre, je trouve que

la copie n'en aurait aucun intérêt.

Entre les artistes modernes qui ont dessiné et gravé des _ex libris_,

je ne puis m'empêcher de vous nommer M. Aglaüs Bouvenne, dont toutes

les œuvres ont un cachet particulier de fantaisie et d'originalité.

Homme d'imagination, chercheur patient et lettré, il a su composer

avec verve et talent des sujets toujours bien appropriés au genre de

bibliothèque, à l'esprit, au goût, et au caractère du possesseur.

En général ces petits sujets sont nettement et délicatement gravés

à l'eau-forte, avec une élégance qui n'exclut pas l'énergie et qui

n'enlève rien à l'originalité de la conception. J'avoue que j'ai

vu d'autres _ex libris_ gravés plus finement, à l'eau-forte ou au

burin, petites estampes témoignant d'une habileté remarquable chez le

praticien qui les avait exécutées. Mais je n'en ai jamais rencontré

ayant une aussi fière allure, comme disent les artistes, ni un

caractère plus librement expressif que ceux-là.

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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 19 / 31 题