LES bibliophiles ou bibliomanes de nos jours ne sont pas très logiques
parfois. Ils se laissent prendre d'un bel enthousiasme pour les
volumes anciens, sur la reliure desquels furent frappées les armes
d'un grand personnage des siècles passés; mais ils jettent les hauts
cris lorsqu'un amateur moderne, un de leurs collègues en bibliophilie,
s'avise de faire apposer ses armoiries sur une reliure qu'il fait
exécuter exprès pour lui. Le moindre petit chiffre, frappé sur une
reliure nouvelle, déprécie à leurs yeux cette reliure, et le volume
ainsi déshonoré perd une grande partie de sa valeur, lorsque, par
hasard, il passe en vente publique ou privée.
Ainsi, mon ami, vous voilà prévenu. N'allez pas faire graver sur
vos livres ni écusson armorié, ni aucun signe à vous personnel, si
vous ne voulez pas encourir les railleries et la réprobation des
bibliophiles vos contemporains. Ou alors craignez de ne laisser à vos
enfants,--auxquels vous devez penser, j'en suis persuadé,--qu'une
bibliothèque dépréciée et sans valeur, si vos héritiers, suivant la
mode, se «résignent» à la disperser aux enchères. Cependant vous avez
un moyen de sauver la situation; devenez un grand homme, une célébrité,
chose assez facile par le temps qui court,--ne soyez pas ministre
toutefois,--et dans un siècle ou deux, votre âme aura la satisfaction
de voir les bibliophiles de l'avenir s'arracher à prix d'or les volumes
qui vous auront appartenu.
Explique qui pourra cette défaveur jetée par nous tous sur les livres
portant une marque ineffaçable de la possession de ces objets par un de
nos contemporains. Il serait pénible pourtant de mettre ici en avant de
mesquines questions de jalousie ou de rivalité, tout à fait indignes
de nos grands cœurs. Pour moi, j'aime bien mieux supposer que les
bibliophiles mes frères, gens sages et parfaits, austères philosophes,
font assez bon marché de ces hochets de la vanité humaine qu'on appelle
des armoiries ou des chiffres. Et s'ils achètent encore à de grands
prix des volumes anciens armoriés, c'est tout bonnement parce que les
amateurs du passé avaient bien quelque goût et savaient choisir leurs
livres et leurs reliures; ensuite parce que ces choses anciennes sont
rares et difficiles à obtenir, et notre nature est telle, que nous
n'attachons un grand prix qu'aux objets dont la possession nous a coûté
beaucoup de difficultés.
Un autre motif pour lequel les armoiries modernes ne nous séduisent
pas, c'est que nos graveurs héraldiques actuels n'ont pas compris le
grand caractère d'archaïsme qu'il fallait laisser aux blasons qu'on
leur donnait à exécuter. Au lieu de graver largement les planches
destinées à frapper les armoiries et de leur conserver cette tournure
un peu incorrecte des blasons anciens, qui ne nuisait pas à leur
beauté, ils se sont mis à faire de la gravure précise et mathématique,
où la finesse devient de la mièvrerie et la précision de la sécheresse.
Qu'ils examinent donc comment sont frappées les armes diverses de
Jacq.-Aug. de Thou, par exemple, et celles de Colbert, du comte d'Hoym,
de Mme de Chamillart, du duc de Montausier et de Julie d'Angennes,
de Mme de Pompadour, de la comtesse d'Artois, du grand Dauphin, de
Marie-Antoinette, etc... Ils verront combien le sentiment décoratif
était supérieur, chez les artistes qui ont gravé ces écussons, à
l'idée d'exactitude et d'indication de couleur des pièces du blason,
auxquelles les graveurs héraldiques modernes ont trop souvent sacrifié.
Je viens de vous citer quelques noms de personnages dont les volumes
armoriés sont l'objet des recherches constantes des bibliophiles. Il
faut vous dire qu'en général les armoiries, même celles des hommes les
plus illustres, n'ont une grande valeur pour nos amateurs nouveaux que
lorsqu'elles se trouvent sur des reliures en maroquin. Ainsi, depuis le
XVIe siècle jusqu'à ces dernières années, on employa, pour la reliure
des volumes, plus encore de peaux de veau, de basane, de parchemin ou
de vélin, que de maroquin; et quelquefois les bibliophiles du passé
firent graver leurs armoiries aussi bien sur les reliures simples que
sur les belles reliures. Les blasons gravés sur des volumes reliés en
veau, en basane ou en parchemin n'ont presque pas de valeur. Sur vélin,
ils sont un peu plus estimés; ceux de Jacques-Auguste de Thou, sur
vélin, par exemple, sont quelquefois très recherchés, presque autant
que sur maroquin, lorsque les ouvrages sont en français et offrent de
l'intérêt.
La qualité de la reliure, la beauté du dessin, de l'ornementation
et de la dorure, son degré de conservation, sa fraîcheur, ont une
grande influence sur son prix. Les plus belles et les meilleures
reliures armoriées sont celles qui furent faites pour Marguerite de
Valois (la reine Margot), ainsi que celles de Jacques-Auguste de Thou,
probablement exécutées par l'un des Ève; quelques-unes sont couvertes
de superbes dorures; celles de la bibliothèque de Louis XIII et surtout
d'Anne d'Autriche qui sortaient presque toutes de l'atelier de Le
Gascon, et celles de H. Petit du Fresnoy, qu'on peut aussi attribuer au
même artiste; celles du comte d'Hoym, qui furent faites par Boyet et
par Padeloup, de même que la plupart de celles sur lesquelles se voient
les insignes de la Toison d'or, marque de Longepierre. Les reliures
aux armes de Colbert, celles qui portent l'écureuil du surintendant
Fouquet, sont bonnes aussi ordinairement; cependant les unes et les
autres paraissent venir de plusieurs ou au moins de deux ateliers; les
meilleures sont sans doute de Du Seuil.
En se rapprochant de notre époque, on voit encore quelques volumes bien
reliés portant des armoiries, comme, par exemple, quelques-uns venant
du Régent Philippe d'Orléans, évidemment reliés par Padeloup. De ce
nombre est la mosaïque superbe qui recouvre l'exemplaire de _Daphnis et
Chloé_, 1718, que je dois vous avoir cité je ne sais plus où dans mes
lettres.
D'autres reliures de provenance célèbre du XVIIIe siècle sont également
bien exécutées, sans qu'on puisse les attribuer à des relieurs connus.
Quelques-unes de celles de Mme de Pompadour viennent peut-être de
Derome l'ancien, mais la plupart étaient faites par un nommé Vente
qui les a parfois signées. D'autres, très richement ornées, sont d'un
relieur-doreur qui s'appelait Monier ou Monnier. Le duc de Hamilton,
dont la vente s'est faite en 1882, possédait un livre orné d'une
splendide reliure à mosaïque, attribuée à MONIER, portant au milieu
les armes de la fameuse reine de la main gauche. L'ouvrage était la
_Rodogune_ de Corneille, édition de luxe, éditée aux frais de Mme de
Pompadour, en 1760, et imprimée, paraît-il, dans son appartement. Ce
volume a été acheté, pour un grand prix, par M. le comte de Sauvage.
A part toutes ces armoiries, qu'on recherche quelquefois autant pour la
qualité de la reliure que pour la notoriété du possesseur ancien, il
y a des provenances auxquelles les bibliophiles attachent une grande
valeur. Ce sont celles de quelques souverains, par exemple François
Ier, Charles-Quint, Henri II, Henri III, Henri IV; de femmes célèbres,
comme Diane de Poitiers, Mme de Chamillart, Mme Du Barry, quoique la
qualité des reliures laisse à désirer. Les armes de Marie-Antoinette,
soit celles de sa jeunesse lorsqu'elle était dauphine, soit celles
qu'elle prit comme reine de France, sont extrêmement recherchées.
On les considère évidemment comme des reliques; de plus, elles sont
assez rares, et les amateurs se les disputent avec acharnement et les
payent très cher. La qualité de ces reliures est médiocre; mais comme
elles sont souvent fraîches et bien conservées, et que les blasons
sont parfaitement beaux, elles ont un grand charme. On en a trouvé
un certain nombre dont les écussons furent recouverts de maroquin,
probablement à l'époque de la Révolution. Sur quelques-unes de ces
plaques de maroquin furent frappées plus tard de nouvelles armoiries
et, lorsqu'on enlève celles-ci avec précaution, on retrouve les
premières dessous, admirablement conservées. C'est ce qui les a sauvées
ou de la destruction ou des injures du temps.
Beaucoup d'autres armoiries sont encore recherchées et il serait
bien difficile de les désigner toutes ici. Cela, d'ailleurs, ne vous
instruirait pas beaucoup, mon ami; tâchez d'en voir le plus possible
et vous apprendrez ainsi bien mieux à les connaître. De même, pour
la valeur qu'on leur attribue, vous ne vous en rendrez compte qu'en
suivant les ventes publiques, en lisant les catalogues, en voyant les
reliures et en établissant des comparaisons. Il y a bien une sorte
de guide qui pourrait vous aider un peu dans vos recherches et qui
est jusqu'ici unique en son genre: c'est l'_Armorial du bibliophile_,
par Joannis Guigard. Quoique ce livre soit assez imparfait, il vous
rendra cependant des services; les armes de chaque personnage y sont
gravées en noir dans le texte, et l'ordre alphabétique des familles
permet de trouver de suite les renseignements dont on a besoin. Ces
renseignements sont parfois très détaillés. D'autres ouvrages plus
anciens sur le blason, comme l'_Armorial_ de Dubuisson, 1757, 2 volumes
in-12º, le _Grand Armorial_ de Chevillard, l'_Armorial général de
France_, par d'Hozier, 10 volumes in-folio, parus depuis 1736, pendant
plusieurs années, jusqu'en 1768, et ensuite continués par d'autres,
puis réédités de nos jours, peuvent être aussi consultés. Mais, sauf le
premier, tous ces ouvrages sont si encombrants qu'il est difficile de
les avoir chez soi, surtout dans nos appartements modernes si exigus.
Je vous conseille, mon ami, si vous avez quelquefois le désir de les
étudier, de vous rendre tout bonnement à une bibliothèque publique, où
vous les aurez facilement.
La mode actuelle, pour les bibliophiles qui tiennent à laisser trace de
possession et à marquer leurs livres d'un signe à eux personnel, est
de coller sur la garde intérieure des volumes une étiquette en papier
ou en peau, sur laquelle se trouve gravé leur nom, avec des armoiries
ou avec une devise, des ornements ou des attributs allégoriques
quelconques. On a donné à ces étiquettes le nom générique d'_ex
libris_, parce que ces mots se trouvent sur presque toutes, suivis du
nom du possesseur.
Les _ex libris_ commencèrent à être en usage vers la fin du XVIIe
siècle. Bossuet eut un _ex libris_ gravé et tiré en noir sur papier,
bien qu'il fît frapper ses armes en dorure sur beaucoup de livres;
Daniel Huet, évêque d'Avranches, avait aussi un _ex libris_ sur
papier, avec ses armoiries. Pendant tout le XVIIIe siècle, on grava un
nombre considérable d'_ex libris_; plusieurs furent exécutés par de
vrais artistes et sont, d'ailleurs, de petits chefs-d'œuvre de dessin
décoratif et de gravure. A tel point que des iconophiles se sont mis
à les collectionner pour en faire des albums ou pour les faire entrer
dans des cartons de gravures de choix, comme pièces d'art véritable.
Cette habitude se passa un peu vers l'époque de la Révolution, de
même que la mode de faire frapper ses armes sur les volumes; et c'est
seulement depuis vingt-cinq ou trente ans que le goût des _ex libris_
est revenu aux bibliophiles. Il n'est guère d'amateur, si modeste qu'il
soit, possédant cent volumes ou en possédant dix mille, qui ne fasse
graver son _ex libris_. Toutes les ressources de l'imagination de
l'artiste sont mises en jeu pour en composer les sujets. Ce sont tantôt
des motifs archaïques, imités de l'art ancien, tantôt des entourages
empruntés à la Renaissance ou des copies d'ornements du XVIIIe siècle;
parfois ce sont des reproductions d'un coin de vieux manuscrit gothique
ou des arabesques dans le goût oriental ou byzantin; souvent la
fantaisie domine et l'allégorie ou la satire s'y donnent libre cours.
Le bon goût y manque quelquefois, mais l'originalité s'y montre de
temps en temps, et c'est déjà quelque chose, à notre époque d'imitation
servile et banale.
La taille des _ex libris_ est très variable; on en voit qui ont à
peine 2 centimètres, et d'autres dont les dimensions, trop exagérées
à mon avis, sont de 10 à 12 centimètres. Tantôt la gravure est faite
sur bois, et tantôt au burin sur cuivre, ou à l'eau-forte. Quelques
amateurs se sont contentés de faire graver leur nom, entouré d'une
simple banderole ou d'une couronne de feuillages, et de faire dorer
ensuite sur papier de couleur ou sur peau. Ce système, employé au
XVIIIe siècle, par Girardot de Préfond, est très bien reçu par les plus
grands bibliophiles de nos jours. Charles Nodier le remit à la mode.
On attache un certain intérêt au choix d'un _ex libris_. Un ouvrage
spécial a été fait sur ce sujet: les _Ex libris français depuis leur
origine jusqu'à nos jours_ (par Poulet-Malassis), et deux éditions en
ont déjà paru, chez Rouquette, l'une en 1874, l'autre, avec planches,
en 1875. Ce volume intéressant contient encore peu de documents, en
comparaison de ce qui pourrait être écrit sur ce sujet.
Quand vous adopterez un _ex libris_, mon ami, tâchez qu'il soit d'une
grande simplicité, ou attachez-vous à lui faire donner une tournure
originale, en ne négligeant pas surtout le côté artistique. Ne me
parlez pas de faire imiter ou même copier servilement le dessin d'un
_ex libris_ ancien; quand même ce serait un chef-d'œuvre, je trouve que
la copie n'en aurait aucun intérêt.
Entre les artistes modernes qui ont dessiné et gravé des _ex libris_,
je ne puis m'empêcher de vous nommer M. Aglaüs Bouvenne, dont toutes
les œuvres ont un cachet particulier de fantaisie et d'originalité.
Homme d'imagination, chercheur patient et lettré, il a su composer
avec verve et talent des sujets toujours bien appropriés au genre de
bibliothèque, à l'esprit, au goût, et au caractère du possesseur.
En général ces petits sujets sont nettement et délicatement gravés
à l'eau-forte, avec une élégance qui n'exclut pas l'énergie et qui
n'enlève rien à l'originalité de la conception. J'avoue que j'ai
vu d'autres _ex libris_ gravés plus finement, à l'eau-forte ou au
burin, petites estampes témoignant d'une habileté remarquable chez le
praticien qui les avait exécutées. Mais je n'en ai jamais rencontré
ayant une aussi fière allure, comme disent les artistes, ni un
caractère plus librement expressif que ceux-là.
[Illustration]
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