L'HISTOIRE de la reliure a déjà été faite plusieurs fois, tant au point
de vue technique qu'au point de vue bibliographique ou même au point
de vue héraldique. Je vous engage, mon ami, à consulter les différents
ouvrages publiés sur ce sujet. La connaissance de cette branche de la
bibliographie est très utile, comme vous le verrez. Lisez surtout le
petit volume in-12 publié en 1864, par Édouard Fournier, _l'Art de la
reliure en France_. Vous aurez sans doute de la peine à trouver ce
livre, qui est rare, mais vous êtes si patient et si persévérant! deux
qualités de bibliophile! Consultez le grand ouvrage de Marius-Michel,
un praticien qui arrivera, je crois, à laisser une réputation de bon
et habile relieur, en mettant en pratique ses idées et en s'inspirant
des bons principes de ses devanciers. Vous trouverez dans ses deux
grands volumes, _la Reliure française jusqu'à la fin du XVIIIe siècle_,
paru en 1880, et _la Reliure française, commerciale et industrielle_,
publié en 1881, des documents intéressants et des planches qui
reproduisent de curieux types de reliures.
N'oubliez pas, pour vous faire connaître les styles et les époques, la
marche et les progrès de l'art de la reliure, de feuilleter les albums
de fac-similés, publiés l'un par Bachelin-Deflorenne, il y a plusieurs
années, et l'autre tout récemment par les éditeurs Rouveyre et Blond.
Il y a encore une petite brochure parue à l'époque de l'Exposition de
1878, et rédigée par un relieur, C. Wynants, dans laquelle le côté
pratique de la reliure, le travail de l'ouvrier ou de l'artiste, sont
traités avec beaucoup de bon sens et de compétence.
Mais surtout apprenez à connaître les reliures, soit anciennes,
soit nouvelles, en les observant et les comparant vous-même, en les
examinant dans tous les détails, et aussi en prenant l'avis des anciens
amateurs, qui sont encore les plus aptes à vous renseigner sur ce
chapitre. Vous formerez ainsi votre goût et vous deviendrez connaisseur
par la force de l'habitude.
Si vous voulez faire relier vous-même vos livres,--ainsi doit agir
tout véritable bibliophile,--sans vous en rapporter exclusivement à
votre libraire, comme l'acheteur de volumes «à la toise», commencez par
choisir un bon relieur. Dès lors, sans vous laisser entièrement guider
par lui, vous pourrez écouter ses conseils.
Vous comprendrez aussi qu'il est utile d'observer et d'étudier les
reliures anciennes, autant pour la satisfaction qu'on retire de ces
connaissances, dans la conversation avec de vrais amateurs, que pour
être apte à donner son avis au relieur auquel on confie ses volumes. En
effet, chaque époque a eu son style, en cela comme en toutes choses, et
un homme de goût doit toujours s'attacher à faire concorder le genre
de la reliure qu'il fait exécuter, avec l'ouvrage lui-même. La date du
volume doit guider l'artiste pour l'ornementation de la reliure, et
tout vrai bibliophile est tenu de pouvoir renseigner cet artiste.
Ainsi un amateur comme vous, mon ami, doit savoir qu'avant le XVIe
siècle les volumes, soit manuscrits antérieurs à l'invention de
l'imprimerie, soit imprimés datant des quarante premières années de
cette découverte, étaient ordinairement reliés avec des ais en bois.
La plupart étaient recouverts de cuir estampé ou repoussé, d'une
très grande solidité. En remontant plus loin encore, les manuscrits
du moyen âge étaient ornés de reliures en métal, soit en cuivre
ciselé, doré ou poli, soit en fer découpé à jour, et souvent avec des
incrustations d'émaux ou de pierreries, ou encore avec des sujets en
métal repoussé ou en ivoire sculpté. Plusieurs beaux spécimens de ces
reliures se trouvaient dans la collection célèbre de feu M. Ambroise
Firmin-Didot. Des maisons spéciales, comme celle de M. Gruel-Engelmann,
ont quelquefois imité et exécutent encore avec succès des copies de
belles reliures de ce genre.
Dans la première moitié du XVIe siècle on relia solidement les livres,
en employant soit des plats en bois mince, soit de forts cartons,
recouverts le plus souvent de peau de truie ou de cuir, avec dessins à
froid. Quelques reliures exécutées pour le roi François Ier, plus tard
d'autres faites pour Diane de Poitiers, et quelques-unes aussi ayant
appartenu à Henri II, sont conservées encore comme des œuvres d'art.
On ne commença guère qu'en 1520 ou 1530 à employer l'or sur le cuir
des reliures. Et il paraît que les premiers ouvriers qui furent
chargés de ce travail étaient des «doreurs de bottes», dont le métier
consistait d'abord à tracer des arabesques dorées sur les bottes des
gentilshommes galants et coquets de l'époque. Il faut dire que dès
ce moment les artistes relieurs ou doreurs sur cuir atteignirent à la
perfection. On connaît deux noms de doreurs sur cuir qui travaillaient
sous Henri II, et peut-être plus tard: Jehan Foucault et Jehan Louvet,
ouvriers très habiles que durent employer les relieurs contemporains.
Les reliures exécutées pour Charles IX, Catherine de Médicis, sur
la plupart desquelles on voit la lettre K reproduite en différents
endroits; celles de Henri III, avec la tête de mort et la devise: _Spes
mea Deus_; celles de Henri IV et de Marguerite de Valois, souvent
couvertes de dorures, composées de branches de feuillages, de volutes,
d'entrelacs de filets, etc... toutes ces œuvres remarquables d'artistes
qui s'appelaient Clovis Ève et Nicolas Ève et autres, sont souvent de
véritables bijoux précieux.
N'oubliez pas de remarquer, quand vous en verrez, les reliures faites
à peu près vers cette époque, pour un grand amateur, Jean Grolier,
lesquelles sont presque toujours ornées de superbes dessins de filets
entrelacés, quelquefois en mosaïque, avec une grande science de
composition et un goût parfait. La plupart de ces volumes portent
d'un côté la devise: _Joh. Grolierii et amicorum_, et de l'autre
côté: _Portio mea Domine sit in terra viventium._ Toutes ces reliures
sont fort recherchées, de même que celles d'un autre amateur, ami de
Grolier, un Italien, Thomas Maïoli, qui confiait ses volumes évidemment
aux mêmes artistes. Il avait pris aussi une devise semblable:
_T. Maioli et amicorum._ Un autre illustre amateur de livres,
Jacques-Auguste de Thou, fit exécuter des reliures très riches et
admirablement ornées, auxquelles deux relieurs et libraires du temps,
Pierre Gaillard et Pierre Portier, travaillèrent probablement.
L'examen de toutes ces reliures vous guidera, si vous avez de beaux et
précieux volumes du XVIe siècle à faire relier, car ce sont là vraiment
d'admirables modèles.
A la fin du règne de Henri IV et dans les premières années du règne de
Louis XIII, un habile ouvrier, nommé Pigorneau, doreur de bottes comme
ceux que nous avons cités, s'était mis à faire de la dorure de livres
pour les relieurs. Il obtint un grand succès en exécutant ce que nous
appelons aujourd'hui des compartiments à petits fers.
Sous Louis XIII et les premières années du règne de Louis XIV,
la dorure à profusion fut à la mode. C'est de ce moment que date
l'ornementation faite au pointillé sur un grand nombre de reliures.
Un artiste surtout, celui qui travailla pour Louis XIII et Anne
d'Autriche, le fameux Le Gascon, exécuta de petites merveilles en ce
genre et dépassa de beaucoup tous ses contemporains. Le temps nous a
heureusement conservé un certain nombre d'échantillons des ouvrages de
ce maître en son art, qui fut en même temps un habile ouvrier, car le
travail matériel de ses reliures, ce que nos contemporains ont nommé le
_corps d'ouvrage_, est très soigneusement fait. Cette ornementation au
pointillé, dont le dessin, souvent très compliqué, couvre entièrement
les plats des reliures, est d'une grande richesse. Ce n'est déjà
plus l'art majestueux et large du XVIe siècle, mais c'est infiniment
gracieux. A la même époque on fit, aussi bien en Italie qu'en France,
de nombreuses reliures dorées de la même manière, mais aucune
n'approche de la finesse et de la netteté qui caractérisent celles de
Le Gascon.
Vers la fin du XVIIe siècle, au moment où éclosent les chefs-d'œuvre de
nos illustres classiques, la reliure redevient simple et peu ornée. On
comprenait sans doute que ces œuvres grandioses ou sublimes n'avaient
besoin d'aucun vêtement chamarré pour les faire paraître, et d'ailleurs
l'impression elle-même en était peu soignée. Jamais ouvrages ne furent
présentés au public d'une façon plus austère que les chefs-d'œuvre
de Corneille, Molière, Racine, Pascal, La Fontaine, Boileau, La
Rochefoucauld, Bossuet, La Bruyère, etc... Jamais volumes ne furent
reliés aussi modestement; ce qui ne veut pas dire que les reliures
fussent mauvaises ou même médiocres.
Plusieurs bons ouvriers dans ce genre se succédèrent depuis 1670
environ jusqu'aux premières années du XVIIIe siècle. Citons en première
ligne, comme des relieurs presque incomparables, au point de vue de la
qualité ou de la solidité de la reliure, d'abord Du Seuil, qui employa
si souvent, comme dorure, cette double rangée de filets parallèles,
l'une au bord, l'autre plus rapprochée du centre de chaque plat de
la reliure, avec des coins en losanges dessinés à petits fers, et
auxquels on a donné son nom. Ensuite vint le fameux Boyet, qui suivit
les mêmes principes, mais en perfectionnant son travail au point de
vue de la grâce et de l'élégance. Boyet est, selon nous, le modèle le
plus parfait du bon relieur, et les volumes sortis de ses mains, si peu
ornés qu'ils soient, font maintenant la joie des grands amateurs, qui
ont fini par y attribuer des prix fort élevés.
Du Seuil et Boyet furent les premiers à doubler en maroquin à
l'intérieur les plats d'un grand nombre de reliures. Cela avait été
fait quelquefois avant eux, mais bien rarement. Nos bibliophiles les
plus délicats attachent une grande importance à ces doublures, qui
donnent maintenant une plus-value considérable aux livres sur lesquels
on les rencontre. D'ailleurs les reliures de cette époque ont bravé
les injures du temps avec une crânerie étonnante. La couleur est à
peine modifiée, la dorure a conservé une grande fraîcheur; et il serait
à désirer que nos maroquins modernes, à l'épiderme tendre, aux couleurs
si variées et si brillantes, résistassent comme ceux-là pendant deux
siècles, sans subir la moindre altération. Mais hélas! je crains bien
qu'il n'en soit pas ainsi!
Les derniers relieurs véritablement habiles qu'on peut encore citer
avant la décadence du métier, sont les Padeloup, dont la famille
s'occupa de reliure pendant un demi-siècle environ, depuis 1715 jusque
vers 1760; Anguerran, leur contemporain à peu près; Bisiaux, qui relia
des livres pour Mme de Pompadour; et ensuite les Derome ou De Rome,
dont le plus ancien et le meilleur relieur vivait au temps des derniers
Padeloup.
Le Régent Philippe d'Orléans, qui ne dédaigna pas le goût des
livres,--ce qui prouve une fois de plus que ce goût n'est pas
incompatible avec celui de la galanterie,--fit relier un certain nombre
de volumes par Padeloup. Il est même possible que ce fût pour ce
prince que le relieur exécuta ses premières mosaïques, jolies œuvres
d'art dont nous connaissons de si curieux spécimens. En effet, nous
avons vu récemment passer en vente, dans la bibliothèque de M. Ernest
Quentin-Bauchart, un intéressant volume illustré de gravures d'après
les dessins du Régent, _les Amours pastorales de Daphnis et de Chloé_,
daté de 1718, et sans doute relié la même année pour le prince, avec
une superbe mosaïque portant au milieu les armes de Philippe d'Orléans.
Ce volume appartient aujourd'hui à M. le comte de Mosbourg.
Les reliures de Padeloup, du premier surtout, se distinguent de celles
de ses devanciers et de ses contemporains par des cartons plus minces
et un travail d'ensemble plus élégant, sans exclusion de la solidité.
Ce fut aussi le premier relieur qui signa ses œuvres d'une petite
étiquette placée soit au bas du titre, soit au coin d'un feuillet de
garde; mais toutes ses reliures ne furent pas signées.
L'ancien Derome, qu'on appelle aussi Derome le père, fut un excellent
relieur et ses travaux se rapprochent de ceux des Padeloup. Comme eux
il signa ses reliures d'une étiquette portant son nom et son adresse.
Il exécuta aussi quelques mosaïques, que l'on recherche beaucoup de nos
jours.
Un autre relieur ou seulement doreur sur cuir, Monnier, exécuta, à la
même époque que Padeloup et Derome l'ancien, quelques mosaïques très
riches et d'un dessin original. La plus belle et la plus finie que
j'aie vue se trouve chez un de nos grands bibliophiles, M. Daguin, et
recouvre un autre joli exemplaire du _Daphnis et Chloé_, 1718, petit
in-8º que je viens de vous citer. En regardant attentivement ce volume,
on est convaincu que la reliure doit être exécutée par Padeloup. Le
_corps d'ouvrage_ est pareil à celui des reliures qu'on lui attribue,
les cartons sont minces, les _châsses_ courtes, les _coiffes_ fines;
enfin l'ensemble a tout à fait le cachet des reliures de Padeloup. La
mosaïque est signée _Monnier_, en six endroits. On sait d'ailleurs que
Padeloup et Monnier travaillèrent ensemble.
A la vente Beckford-Hamilton, à Londres, se trouvaient quelques
reliures à mosaïques, portant la signature de Monnier. La plus
importante, à lui attribuée, mais non signée, avait été faite pour Mme
de Pompadour, sur un exemplaire de la fameuse édition de _Rodogune_,
imprimée en 1760, _au Nord_, dans les appartements mêmes de la célèbre
favorite. Je vous ai déjà signalé ce volume à propos d'armoiries. Les
sujets de la mosaïque sont larges et cependant finement exécutés. Le
format in-4º a d'ailleurs permis à l'artiste de développer son dessin.
Au milieu de chacun des plats se trouve la _tour_ du blason de Mme de
Pompadour.
Une autre mosaïque, également de grand format, recouvrait l'_Imitation
de Jésus-Christ_, édition de De Beuil. Quoique le dessin japonais avec
personnages ne soit pas en rapport avec le livre, il faut dire que
l'exécution de cette mosaïque, qui présentait beaucoup de difficultés,
est très remarquable. Monnier avait frappé sa signature en plusieurs
endroits. Ces deux volumes, curiosités de premier ordre, appartiennent
aujourd'hui à un amateur de merveilles, M. le comte de Sauvage.
Derome le jeune, celui dont on connaît le plus grand nombre de
reliures, celui auquel on doit ces dos plats qui ont fait pendant
bien des années la joie des bibliophiles, paraît n'avoir pas relié
après 1790, époque où Bradel lui succéda. Mais déjà la décadence de la
reliure avait commencé, et le _corps d'ouvrage_ fut si négligé depuis
ce moment jusque vers 1840, que les volumes sortis des ateliers pendant
cette période de cinquante ans ressemblaient assez à des cartonnages
recouverts d'une peau médiocrement apprêtée.
Après Bradel, qui se contenta de suivre les traditions du dernier
Derome, une transformation sérieuse s'opéra dans l'emploi des
substances premières destinées à la reliure. Jusqu'à la fin du XVIIIe
siècle environ, les peaux avaient été préparées avec un grand soin,
tant au point de vue du tannage qu'à celui de la teinture et du grain
presque arrondi qui leur donnait un si bel aspect. C'est grâce à
ces soins minutieux que les reliures les plus anciennes exécutées
en maroquin, celles du XVIe siècle même, ont conservé jusqu'à nos
jours cette solidité et cette fraîcheur de tons qui nous séduit.
Depuis les premières années de l'Empire, jusqu'en 1840 à peu près,
les peaux subirent une préparation toute différente. Les grains en
furent allongés et on employa souvent du cuir de mouton, auquel on
donna l'aspect de maroquin, au lieu du cuir de chèvre qui servait à
cet usage. Les couleurs, devenues plus brillantes, étaient aussi moins
solides, sauf le rouge, qui a bravé les injures du temps. Les meilleurs
relieurs de cette époque, Bozérian, Courteval, Lefebvre, Simier,
Thouvenin, ne laissent rien de remarquable, quoiqu'ils aient montré
quelquefois, surtout le dernier, Thouvenin, une certaine habileté.
Cependant il faut dire à la louange de ces ouvriers, qu'ils firent
preuve d'intelligence et de bon goût, en conservant presque toujours,
sinon intactes, au moins peu rognées, les marges des volumes qui
leur furent confiés. Le même éloge ne peut être adressé à tous leurs
prédécesseurs du XVIIIe ou du XVIIe siècle; car, en général, ceux-là ne
trouvèrent pas toujours utile de joindre cette qualité à celles qu'on
se plaît à leur reconnaître.
Il est évident qu'à toutes les époques que je viens de vous faire
parcourir, de nombreux relieurs existèrent à côté de ceux que je vous
ai cités. Mais la plupart de leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à
nous; et d'ailleurs, mon ami, je n'ai pas la prétention de vous faire
ici un cours, mais de vous fournir quelques données, qui suffiront à
votre intelligence, je n'en doute pas.
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