VOUS venez de vous marier, mon ami, et les joies du foyer vous enlèvent
momentanément aux distractions quotidiennes que vous procurait le
goût militant de la bibliophilie, mais sans vous y faire renoncer
entièrement. Je suis heureux de vous voir agir ainsi, et votre
conduite, qui continuera d'être la même, j'en suis persuadé, me
servira de preuve contre les détracteurs de notre goût des beaux et
bons livres. Bien des gens, en effet,--des femmes surtout, est-ce pour
cause?--prétendent que notre intelligente manie du bouquin, comme
elles disent, possède une influence pernicieuse sur les relations
matrimoniales. Comme les femmes, avec leur grâce adorable, se
contentent ici de rester hypocritement dans les généralités, il est
peut-être bon de tâcher de surprendre le fond de leur pensée, ne leur
en déplaise. Permettez-moi de leur consacrer aujourd'hui cette lettre.
Votre charmante compagne vous a approuvé dans vos goûts et vos idées;
j'ai donc plutôt l'espoir de l'avoir pour alliée que la crainte d'être
forcé de lutter contre elle comme ennemie, ce qui me causerait un
véritable chagrin.
Or donc, Mesdames, vous croyez (je vous ai devinées) que l'amour des
livres vous enlève un petit coin du cœur de vos maris, et vous vous
insurgez contre cette horrible passion. Nous ne voulons certes pas vous
reprocher un tel sentiment, qui ne peut que nous flatter et nous faire
croire à la force de votre tendresse pour nous; tendresse qui ne peut
souffrir de rivalité, même chez les objets inanimés. Nous aimons les
livres, donc, supposez-vous, nous devons moins aimer notre femme. Je
commence à croire que vous jouez un peu sur les mots, et que le mot
_amour_, introduit dans le vocable que nous employons pour désigner
notre goût à l'égard de malheureux petits volumes, vous semble profané.
En cela je suis de votre avis et je ne puis me pardonner d'employer
moi-même ce mot dans une pareille acception. Hélas! il est pourtant
bien autrement profané dans beaucoup d'autres cas! Ne dit-on pas:
l'amour de la chasse, l'amour des chevaux, l'amour du jeu, l'amour du
vin, etc... Il est vrai qu'on dit aussi: l'amour de l'art, l'amour de
la patrie, ce qui est mieux.
Quant à l'affection que nous cesserions de vous porter, selon vous, si
nous venons à avoir le goût des livres, soyez sans crainte. Il est,
au contraire, prouvé que le vrai bibliophile est un être de mœurs
douces et de cœur aimant. Dans tous les cas, si vous avez des rivalités
à redouter, croyez-moi, ce n'est pas celle de ces bons et fidèles
compagnons de nos veilles, que nous feuilletons pour orner notre
esprit, reposer notre cerveau, surtout lorsque vous nous manquez ou
lorsque les exigences de la vie ou de la société nous appellent loin de
vous.
Mais il est un grave motif qui détermine votre courroux contre les
maris bibliophiles. Vous êtes, Mesdames, très positives, sans en
avoir l'air. Les livres, dites-vous, coûtent cher, et avec le prix
de tel ou tel ouvrage on pourrait acquérir des choses beaucoup plus
utiles.--Traduction presque toujours: «Avec le prix de ces méchants
bouquins, combien de belles robes ou de bijoux ne pourrait-on pas
avoir!»--Mesdames, vous parlez d'or! comme disaient les anciens. Et
lorsque vous ajoutez,--cela vous arrive quelquefois,--«qu'il vaudrait
mieux acquérir des rentes que des livres,» je serais bien tenté de
vous donner raison, si de nombreux exemples recueillis par d'autres ou
par moi ne venaient se jeter en travers de votre opinion et vous donner
tort moralement, sinon matériellement.
Je vais tâcher de vous convaincre.
Prenons, si vous le voulez bien, le goût des livres à son début, à son
état embryonnaire, chez l'homme que vous avez bien voulu gratifier de
votre tendresse et auquel vous avez daigné permettre de partager votre
existence.--Vous voyez, je suis très..... moyen âge, pour vous engager
à me lire jusqu'au bout.--Cet homme arrive un jour avec un livre à la
main. Il vous a entendu dire hier que vous aviez un peu d'ennui, que
vous ne saviez à quoi employer certaines parties de vos journées... Et
il a jugé, en homme intelligent et en mari affectionné, que la lecture
d'un livre intéressant pourrait peut-être contribuer à dissiper les
nuages légers qui voltigent sur votre front d'ivoire.
Il dépose donc sur vos genoux le livre qu'il a choisi aussi intéressant
que possible. Vous êtes déjà flattée de cette attention, à moins
que vous n'ayez le caractère de deux ou trois petites-maîtresses de
ma connaissance, qui considèrent l'homme comme leur vil esclave, et
ne croient pas devoir accepter une gracieuseté qui leur est faite,
autrement que comme une humble marque de servage d'un vulgaire mortel
vis-à-vis d'une divinité. Mais je suis persuadé que de telles créatures
sont rares, et ne les regardant pas à mon tour comme femmes, puisque
l'apanage de celles-ci est la grâce et la bienveillance aimable, je ne
m'adresse pas à celles-là.
Vous êtes naturellement curieuses, Mesdames, et n'eussiez-vous guère
envie de lire, vous ne manquez pas d'ouvrir le volume, pour savoir au
moins «ce que c'est». Si votre mari a su s'y prendre, connaissant votre
goût, le livre sera certainement lu par vous, tôt ou tard, et vous y
prendrez intérêt.
La lecture terminée, direz-vous, le volume devient inutile; j'ai connu
des gens qui le jetaient dans un coin, d'où il sortait plus tard, avec
beaucoup d'autres, revendus, en moyenne, pour quelques sous, et ne
valant guère davantage, tant ils étaient détériorés. Eh bien! voilà,
Mesdames, où je vais donner raison à votre goût spéculatif, et vous
fournir les moyens de le satisfaire.
Lorsque votre mari a acquis le volume, s'il n'est pas bibliophile, il
a pris, sans regarder, l'édition quelconque qui lui a été offerte;
et cette édition une fois coupée, lue et sans doute un peu froissée,
a perdu plus de 50 à 60 pour 100 de son prix, quand ce n'est pas
davantage; tandis que, si votre mari aime les livres, il choisira une
édition originale de l'ouvrage qu'il veut vous offrir, ce qui est
encore facile à trouver lorsque le livre a paru depuis peu de temps.
Or, comme les éditions premières de chaque ouvrage ont été de tout
temps et sont surtout à l'heure qu'il est de plus en plus recherchées,
elles finissent en peu de mois ou en peu d'années par être cotées à un
prix bien supérieur à celui de l'acquisition. En un mot, vous possédez
ainsi des objets dont la valeur va toujours croissant, et si vous
désirez un jour les vendre, soit pour en acheter d'autres, ou encore
pour avoir les bijoux ou les rentes que vous convoitez, il se trouve
que vous avez fait _une bonne affaire_ et réalisé un beau bénéfice.
Cela force aussi votre mari à vous choisir des livres intéressants, de
bons auteurs, car ce sont ceux-là seuls qui acquièrent de la valeur.
Témoin les premières éditions des ouvrages, même récents, d'Alphonse
Daudet, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Émile Zola, et plusieurs
autres, qui ont déjà triplé, quadruplé ou quintuplé de valeur; ou
pour remonter un peu plus loin, les volumes de Victor Hugo, Alfred de
Musset, Lamartine, Théophile Gautier, de Balzac, George Sand, dont les
éditions originales se vendent aujourd'hui à des prix fort élevés.
On a vu des bibliothèques formées à peu de frais il y a cinquante ans,
avec des volumes à 4 francs ou 6 francs, de l'école romantique, par
exemple, se vendre dans ces derniers temps cinquante fois plus cher
qu'elles n'avaient coûté.
Je raisonne ici, Mesdames, sur de petites sommes, pour flatter votre
manière de voir, un peu mercantile mais, je n'en doute pas, tout à
fait sérieuse et respectable. Vous allez m'objecter que la passion
du bibliophile est différente et s'exerce sur une bien plus grande
échelle. J'allais en venir là, et comme je sais que vous êtes d'habiles
diplomates et que votre éloquence est fort entraînante, j'ai tâché de
tout prévoir.
Admettons, si vous le voulez bien, que vous ayez quelquefois l'envie
de relire des ouvrages qui vous auront plu une première fois, des
romans ou des pièces de nos classiques, enfin des œuvres quelconques.
Si vous ne possédez plus ces ouvrages, qui auront passé chez le
bouquiniste, vous êtes forcées ou de renoncer à satisfaire votre
désir,--détermination rare chez une femme,--ou d'acheter de nouveau
les livres,--double dépense;--alors, que vous n'auriez qu'à aller les
prendre, de vos doigts délicats, dans votre bibliothèque ou dans celle
de votre mari, si vous aviez eu la bonne idée de les y conserver. Et
voulez-vous me dire, Mesdames, quelle est celle d'entre vous qui ne se
trouve, un jour ou l'autre, dans le cas de désirer, immédiatement, un
livre à lire, ou à relire, pour la distraire de quelque ennui!.....
Le temps qu'on emploiera à aller vous quérir ce livre, si vous n'êtes
même pas obligées de l'attendre jusqu'au lendemain, ne suffira-t-il pas
pour vous faire changer d'idée? L'impossibilité de voir votre désir
exaucé à l'instant même n'irritera-t-elle pas terriblement votre frêle
organisation de sensitive, ou ne donnera-t-elle pas à votre système
nerveux l'occasion d'exercer violemment sa puissance, souvent trop
disproportionnée dans votre être tout charmant?
Je livre cela à vos méditations et je passe aux objections les plus
graves.
Oui, certes, Madame, votre mari devenu bibliophile pourra arriver,
après avoir commencé par acheter des premières éditions de livres à
3 francs, à acquérir ensuite des volumes qui coûteront 300 francs,
sinon davantage. J'admets d'abord que vous ayez une fortune suffisante
pour vous permettre des dépenses de luxe, et je suppose que votre mari
puisse, sans causer de gêne dans votre intérieur, se passer quelques
fantaisies. Croyez-moi, ne réprouvez point chez lui le goût, la manie
même des livres; et si vous voyez engloutir dans ses vitrines une assez
forte partie des sommes destinées au superflu, encouragez encore ce
goût ou cette manie. Dites-vous que, s'il ne vous reste pas à la fin
de chaque année certaines sommes d'argent à employer autrement ou à
joindre au capital pour grossir votre fortune, il reste en nature,
c'est-à-dire en livres précieux, une valeur certaine; car les volumes
bien achetés, si chers qu'ils paraissent, conservent toujours au moins
leur prix, quand ils n'acquièrent pas de plus-value. De l'argent
employé ici, il ne resterait peut-être plus aucune trace, s'il avait
servi à payer d'autres fantaisies.
Et puis, franchement Mesdames, sortons donc un peu de ce raisonnement
assez mesquin et plaçons-nous à un point de vue plus élevé. Ne
croyez-vous pas que nous tous, êtres bien imparfaits, hélas! auxquels
heureusement vous voulez bien de temps en temps, prêter ou donner le
gracieux appoint de vos vertus, nous avons besoin d'avoir dans notre
existence un jouet, un hochet, une marotte, chose qui correspond
toujours à nos sentiments, bons ou mauvais, à nos défauts ou
quelquefois même à nos qualités,--les naturalistes diraient: à notre
tempérament.--Eh bien! le goût des livres est un de ces jouets, une
de ces marottes, si vous voulez, comme le goût des porcelaines, des
bronzes, des tableaux, des vieux meubles, des tabatières.
Mais je prétends que le collectionneur de livres rencontre des
satisfactions bien plus diverses et bien plus durables.
En effet, lorsqu'on a regardé un certain nombre de fois les objets
dont il est question plus haut, on doit finir par se blaser et l'œil
doit en être repu. Les livres, au contraire, offrent d'abord les
satisfactions immédiates des yeux, de l'esprit et souvent aussi du
cœur. En lisant, on peut éprouver des émotions de toutes sortes. Le
livre vous instruit, vous amuse, vous indigne, vous fait rire, vous
arrache des larmes, vous flatte les yeux par sa belle impression
typographique, par ses gravures, par l'ornementation de sa reliure. Et
chaque fois que vous reprenez le volume, vous pouvez faire renaître ces
émotions différentes. Un livre peut vous distraire pendant de longs
instants, de longues heures quelquefois; la contemplation d'un tableau,
si beau qu'il soit, d'une statuette, fût-ce un pur chef-d'œuvre
antique, ou un marbre de Houdon, ou une petite et gracieuse terre cuite
de Tanagra; l'examen minutieux, même à la loupe, de chaque personnage
campé par Hall ou Blarenberghe sur une tabatière ou une boîte à bonbons
microscopique, ne vous occupera guère que quelques minutes: chose
à considérer, surtout au milieu d'une existence désœuvrée de grand
rentier ou de femme du monde.
Si vous ne possédez qu'une fortune modeste, et que votre mari soit
bibliophile, laissez-le acheter des livres, bien entendu dans de
moindres proportions eu égard à la petite somme qu'il peut employer en
menus plaisirs. Et un jour, vous verrez,--j'en reviens toujours à vos
idées positives,--lorsque ce gredin, ce tyran viendra à mourir, bien
avant vous certainement, comme vous l'espérez, il se trouvera que vous
possédez dans vos armoires des valeurs sur lesquelles vous ne comptiez
pas.
Je termine ma longue lettre, qui ne vous a pas amusées, n'est-ce pas,
par cette petite histoire toute crue et positive, comme une réclame de
financier ou de marchand.
Un savant éminent et riche, bien connu, après avoir beaucoup travaillé,
eut tout à coup, à un certain âge, l'idée de former une bibliothèque.
Il se mit à courir chez tous les principaux libraires, à assister aux
ventes publiques, en France, à l'étranger, partout; à recueillir chez
des amateurs les livres que ceux-ci voulurent bien lui céder. On le vit
pendant plusieurs années, achetant, achetant encore avec une _furia_
toute juvénile, quoiqu'il eût, disait-on, doublé le cap des passions;
et ses bibliothèques se meublaient, s'emplissaient, s'encombraient; et
des sommes considérables s'éparpillaient à tous les coins du monde, en
échange des raretés qui entraient chez notre grand amateur. Si bien que
sa respectable compagne, ainsi que ses enfants devenus grands et chefs
de famille à leur tour, s'émurent bientôt de ce qu'ils appelaient de
folles prodigalités. On prononçait même, paraît-il, tout bas les mots
d'interdiction, de conseil de tutelle, etc. Mais heureusement on revint
à des idées plus indulgentes. Bref, l'éminent bibliophile mourut, et au
recensement des sommes employées à former sa remarquable collection, il
se trouva qu'un million et demi environ avait été dépensé.
Quelque temps après, on commença à faire procéder à la vente de tous
ces livres, admirables, ou précieux, ou rarissimes; et comme résultat
final, la famille put constater que ... le million et demi était au
moins doublé.
Mes belles dames, qui êtes en grande majorité, à l'heure qu'il est, de
sérieux et immuables hommes d'affaires, lisez et réfléchissez. Mais
pardonnez-moi cette interminable causerie; je me suis tellement complu
en votre société, que je dois vous avoir fort ennuyées. Prenez un livre
intéressant dans la bibliothèque de votre mari, et désennuyez-vous!
Mais comme il serait fort regrettable que des éditions vulgaires ou
des livres mal reliés fussent feuilletés par vos jolis doigts, ou
vinssent fatiguer vos beaux yeux, vous êtes intéressées à ce que votre
mari sache bien choisir ses volumes ou les vôtres et leur donner des
reliures dignes de vous.
Mieux encore: je ne désespère pas de voir plusieurs d'entre vous,
des plus intelligentes et des plus distinguées, devenir elles-mêmes
bibliophiles, tant elles auront trouvé que la société des livres
possède d'agréments et de charmes, qui reposent des fatigues de cette
autre société, à laquelle les femmes sont fatalement vouées: le monde.
Eh! Mesdames, la compagnie dans laquelle vous vous trouverez alors
n'est point à dédaigner. Vos petits cénacles féminins pourront être
hantés par les âmes des nobles et gracieuses beautés d'autrefois, qui
daignèrent accorder à de pauvres livres quelques-unes des faveurs si
hautement appréciées et si ardemment désirées de leurs contemporains.
Heureux livres! heureuses femmes! Ces nouveaux amis, ces confidents
plus fidèles et plus discrets que les autres, durent les consoler
quelquefois de grands chagrins, s'ils furent souvent témoins de
véritables joies!
Les souvenirs de célèbres princesses ou de grandes dames, comme Diane
de Poitiers, Louise de Lorraine, Marguerite de Valois, Anne d'Autriche,
Mme de Chamillart, la comtesse de Verrue, la comtesse d'Artois, Mme
de Pompadour, et même l'infortunée reine Marie-Antoinette, pourront
vous apprendre que ces hochets, tant dédaignés peut-être jusqu'alors,
les sauvèrent parfois de bien des tristesses et leur procurèrent de
charmantes ou salutaires distractions.
Et même en dehors de ces femmes d'élite du passé, dont l'esprit seul
peut être maintenant en relation avec le vôtre, ne trouverez-vous pas,
parmi nos grandes dames modernes, à coudoyer les plus célèbres beautés
et les plus hautes intelligences? Les plus nobles dames et aussi les
plus lettrées ont tenu à faire partie de sociétés bibliophiliques
ou littéraires. Ne voit-on pas, par exemple, Mme la comtesse de la
Ferronays, admise dans une célèbre compagnie, où il est plus difficile
d'entrer qu'à l'Académie française, d'abord parce qu'on y est moins
nombreux, ensuite parce que ... on y est toujours très difficile, la
«Société des Bibliophiles français»! Une duchesse de Noailles y fut
également admise. Mme Edmond Adam, une des reines de l'intelligence et
du goût, à notre époque où cette royauté domine les autres, fait partie
d'une intéressante société, celle des «Amis des Livres». Plusieurs
autres grandes dames, non enrôlées dans ces spirituelles confréries,
n'en sont pas moins d'ardentes bibliophiles, et j'espère, Mesdames qui
daignez me lire, que beaucoup d'entre vous ne tarderont pas à suivre
leur exemple.
[Illustration]
[Illustration]