XIII

VOUS venez de vous marier, mon ami, et les joies du foyer vous enlèvent

momentanément aux distractions quotidiennes que vous procurait le

goût militant de la bibliophilie, mais sans vous y faire renoncer

entièrement. Je suis heureux de vous voir agir ainsi, et votre

conduite, qui continuera d'être la même, j'en suis persuadé, me

servira de preuve contre les détracteurs de notre goût des beaux et

bons livres. Bien des gens, en effet,--des femmes surtout, est-ce pour

cause?--prétendent que notre intelligente manie du bouquin, comme

elles disent, possède une influence pernicieuse sur les relations

matrimoniales. Comme les femmes, avec leur grâce adorable, se

contentent ici de rester hypocritement dans les généralités, il est

peut-être bon de tâcher de surprendre le fond de leur pensée, ne leur

en déplaise. Permettez-moi de leur consacrer aujourd'hui cette lettre.

Votre charmante compagne vous a approuvé dans vos goûts et vos idées;

j'ai donc plutôt l'espoir de l'avoir pour alliée que la crainte d'être

forcé de lutter contre elle comme ennemie, ce qui me causerait un

véritable chagrin.

Or donc, Mesdames, vous croyez (je vous ai devinées) que l'amour des

livres vous enlève un petit coin du cœur de vos maris, et vous vous

insurgez contre cette horrible passion. Nous ne voulons certes pas vous

reprocher un tel sentiment, qui ne peut que nous flatter et nous faire

croire à la force de votre tendresse pour nous; tendresse qui ne peut

souffrir de rivalité, même chez les objets inanimés. Nous aimons les

livres, donc, supposez-vous, nous devons moins aimer notre femme. Je

commence à croire que vous jouez un peu sur les mots, et que le mot

_amour_, introduit dans le vocable que nous employons pour désigner

notre goût à l'égard de malheureux petits volumes, vous semble profané.

En cela je suis de votre avis et je ne puis me pardonner d'employer

moi-même ce mot dans une pareille acception. Hélas! il est pourtant

bien autrement profané dans beaucoup d'autres cas! Ne dit-on pas:

l'amour de la chasse, l'amour des chevaux, l'amour du jeu, l'amour du

vin, etc... Il est vrai qu'on dit aussi: l'amour de l'art, l'amour de

la patrie, ce qui est mieux.

Quant à l'affection que nous cesserions de vous porter, selon vous, si

nous venons à avoir le goût des livres, soyez sans crainte. Il est,

au contraire, prouvé que le vrai bibliophile est un être de mœurs

douces et de cœur aimant. Dans tous les cas, si vous avez des rivalités

à redouter, croyez-moi, ce n'est pas celle de ces bons et fidèles

compagnons de nos veilles, que nous feuilletons pour orner notre

esprit, reposer notre cerveau, surtout lorsque vous nous manquez ou

lorsque les exigences de la vie ou de la société nous appellent loin de

vous.

Mais il est un grave motif qui détermine votre courroux contre les

maris bibliophiles. Vous êtes, Mesdames, très positives, sans en

avoir l'air. Les livres, dites-vous, coûtent cher, et avec le prix

de tel ou tel ouvrage on pourrait acquérir des choses beaucoup plus

utiles.--Traduction presque toujours: «Avec le prix de ces méchants

bouquins, combien de belles robes ou de bijoux ne pourrait-on pas

avoir!»--Mesdames, vous parlez d'or! comme disaient les anciens. Et

lorsque vous ajoutez,--cela vous arrive quelquefois,--«qu'il vaudrait

mieux acquérir des rentes que des livres,» je serais bien tenté de

vous donner raison, si de nombreux exemples recueillis par d'autres ou

par moi ne venaient se jeter en travers de votre opinion et vous donner

tort moralement, sinon matériellement.

Je vais tâcher de vous convaincre.

Prenons, si vous le voulez bien, le goût des livres à son début, à son

état embryonnaire, chez l'homme que vous avez bien voulu gratifier de

votre tendresse et auquel vous avez daigné permettre de partager votre

existence.--Vous voyez, je suis très..... moyen âge, pour vous engager

à me lire jusqu'au bout.--Cet homme arrive un jour avec un livre à la

main. Il vous a entendu dire hier que vous aviez un peu d'ennui, que

vous ne saviez à quoi employer certaines parties de vos journées... Et

il a jugé, en homme intelligent et en mari affectionné, que la lecture

d'un livre intéressant pourrait peut-être contribuer à dissiper les

nuages légers qui voltigent sur votre front d'ivoire.

Il dépose donc sur vos genoux le livre qu'il a choisi aussi intéressant

que possible. Vous êtes déjà flattée de cette attention, à moins

que vous n'ayez le caractère de deux ou trois petites-maîtresses de

ma connaissance, qui considèrent l'homme comme leur vil esclave, et

ne croient pas devoir accepter une gracieuseté qui leur est faite,

autrement que comme une humble marque de servage d'un vulgaire mortel

vis-à-vis d'une divinité. Mais je suis persuadé que de telles créatures

sont rares, et ne les regardant pas à mon tour comme femmes, puisque

l'apanage de celles-ci est la grâce et la bienveillance aimable, je ne

m'adresse pas à celles-là.

Vous êtes naturellement curieuses, Mesdames, et n'eussiez-vous guère

envie de lire, vous ne manquez pas d'ouvrir le volume, pour savoir au

moins «ce que c'est». Si votre mari a su s'y prendre, connaissant votre

goût, le livre sera certainement lu par vous, tôt ou tard, et vous y

prendrez intérêt.

La lecture terminée, direz-vous, le volume devient inutile; j'ai connu

des gens qui le jetaient dans un coin, d'où il sortait plus tard, avec

beaucoup d'autres, revendus, en moyenne, pour quelques sous, et ne

valant guère davantage, tant ils étaient détériorés. Eh bien! voilà,

Mesdames, où je vais donner raison à votre goût spéculatif, et vous

fournir les moyens de le satisfaire.

Lorsque votre mari a acquis le volume, s'il n'est pas bibliophile, il

a pris, sans regarder, l'édition quelconque qui lui a été offerte;

et cette édition une fois coupée, lue et sans doute un peu froissée,

a perdu plus de 50 à 60 pour 100 de son prix, quand ce n'est pas

davantage; tandis que, si votre mari aime les livres, il choisira une

édition originale de l'ouvrage qu'il veut vous offrir, ce qui est

encore facile à trouver lorsque le livre a paru depuis peu de temps.

Or, comme les éditions premières de chaque ouvrage ont été de tout

temps et sont surtout à l'heure qu'il est de plus en plus recherchées,

elles finissent en peu de mois ou en peu d'années par être cotées à un

prix bien supérieur à celui de l'acquisition. En un mot, vous possédez

ainsi des objets dont la valeur va toujours croissant, et si vous

désirez un jour les vendre, soit pour en acheter d'autres, ou encore

pour avoir les bijoux ou les rentes que vous convoitez, il se trouve

que vous avez fait _une bonne affaire_ et réalisé un beau bénéfice.

Cela force aussi votre mari à vous choisir des livres intéressants, de

bons auteurs, car ce sont ceux-là seuls qui acquièrent de la valeur.

Témoin les premières éditions des ouvrages, même récents, d'Alphonse

Daudet, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Émile Zola, et plusieurs

autres, qui ont déjà triplé, quadruplé ou quintuplé de valeur; ou

pour remonter un peu plus loin, les volumes de Victor Hugo, Alfred de

Musset, Lamartine, Théophile Gautier, de Balzac, George Sand, dont les

éditions originales se vendent aujourd'hui à des prix fort élevés.

On a vu des bibliothèques formées à peu de frais il y a cinquante ans,

avec des volumes à 4 francs ou 6 francs, de l'école romantique, par

exemple, se vendre dans ces derniers temps cinquante fois plus cher

qu'elles n'avaient coûté.

Je raisonne ici, Mesdames, sur de petites sommes, pour flatter votre

manière de voir, un peu mercantile mais, je n'en doute pas, tout à

fait sérieuse et respectable. Vous allez m'objecter que la passion

du bibliophile est différente et s'exerce sur une bien plus grande

échelle. J'allais en venir là, et comme je sais que vous êtes d'habiles

diplomates et que votre éloquence est fort entraînante, j'ai tâché de

tout prévoir.

Admettons, si vous le voulez bien, que vous ayez quelquefois l'envie

de relire des ouvrages qui vous auront plu une première fois, des

romans ou des pièces de nos classiques, enfin des œuvres quelconques.

Si vous ne possédez plus ces ouvrages, qui auront passé chez le

bouquiniste, vous êtes forcées ou de renoncer à satisfaire votre

désir,--détermination rare chez une femme,--ou d'acheter de nouveau

les livres,--double dépense;--alors, que vous n'auriez qu'à aller les

prendre, de vos doigts délicats, dans votre bibliothèque ou dans celle

de votre mari, si vous aviez eu la bonne idée de les y conserver. Et

voulez-vous me dire, Mesdames, quelle est celle d'entre vous qui ne se

trouve, un jour ou l'autre, dans le cas de désirer, immédiatement, un

livre à lire, ou à relire, pour la distraire de quelque ennui!.....

Le temps qu'on emploiera à aller vous quérir ce livre, si vous n'êtes

même pas obligées de l'attendre jusqu'au lendemain, ne suffira-t-il pas

pour vous faire changer d'idée? L'impossibilité de voir votre désir

exaucé à l'instant même n'irritera-t-elle pas terriblement votre frêle

organisation de sensitive, ou ne donnera-t-elle pas à votre système

nerveux l'occasion d'exercer violemment sa puissance, souvent trop

disproportionnée dans votre être tout charmant?

Je livre cela à vos méditations et je passe aux objections les plus

graves.

Oui, certes, Madame, votre mari devenu bibliophile pourra arriver,

après avoir commencé par acheter des premières éditions de livres à

3 francs, à acquérir ensuite des volumes qui coûteront 300 francs,

sinon davantage. J'admets d'abord que vous ayez une fortune suffisante

pour vous permettre des dépenses de luxe, et je suppose que votre mari

puisse, sans causer de gêne dans votre intérieur, se passer quelques

fantaisies. Croyez-moi, ne réprouvez point chez lui le goût, la manie

même des livres; et si vous voyez engloutir dans ses vitrines une assez

forte partie des sommes destinées au superflu, encouragez encore ce

goût ou cette manie. Dites-vous que, s'il ne vous reste pas à la fin

de chaque année certaines sommes d'argent à employer autrement ou à

joindre au capital pour grossir votre fortune, il reste en nature,

c'est-à-dire en livres précieux, une valeur certaine; car les volumes

bien achetés, si chers qu'ils paraissent, conservent toujours au moins

leur prix, quand ils n'acquièrent pas de plus-value. De l'argent

employé ici, il ne resterait peut-être plus aucune trace, s'il avait

servi à payer d'autres fantaisies.

Et puis, franchement Mesdames, sortons donc un peu de ce raisonnement

assez mesquin et plaçons-nous à un point de vue plus élevé. Ne

croyez-vous pas que nous tous, êtres bien imparfaits, hélas! auxquels

heureusement vous voulez bien de temps en temps, prêter ou donner le

gracieux appoint de vos vertus, nous avons besoin d'avoir dans notre

existence un jouet, un hochet, une marotte, chose qui correspond

toujours à nos sentiments, bons ou mauvais, à nos défauts ou

quelquefois même à nos qualités,--les naturalistes diraient: à notre

tempérament.--Eh bien! le goût des livres est un de ces jouets, une

de ces marottes, si vous voulez, comme le goût des porcelaines, des

bronzes, des tableaux, des vieux meubles, des tabatières.

Mais je prétends que le collectionneur de livres rencontre des

satisfactions bien plus diverses et bien plus durables.

En effet, lorsqu'on a regardé un certain nombre de fois les objets

dont il est question plus haut, on doit finir par se blaser et l'œil

doit en être repu. Les livres, au contraire, offrent d'abord les

satisfactions immédiates des yeux, de l'esprit et souvent aussi du

cœur. En lisant, on peut éprouver des émotions de toutes sortes. Le

livre vous instruit, vous amuse, vous indigne, vous fait rire, vous

arrache des larmes, vous flatte les yeux par sa belle impression

typographique, par ses gravures, par l'ornementation de sa reliure. Et

chaque fois que vous reprenez le volume, vous pouvez faire renaître ces

émotions différentes. Un livre peut vous distraire pendant de longs

instants, de longues heures quelquefois; la contemplation d'un tableau,

si beau qu'il soit, d'une statuette, fût-ce un pur chef-d'œuvre

antique, ou un marbre de Houdon, ou une petite et gracieuse terre cuite

de Tanagra; l'examen minutieux, même à la loupe, de chaque personnage

campé par Hall ou Blarenberghe sur une tabatière ou une boîte à bonbons

microscopique, ne vous occupera guère que quelques minutes: chose

à considérer, surtout au milieu d'une existence désœuvrée de grand

rentier ou de femme du monde.

Si vous ne possédez qu'une fortune modeste, et que votre mari soit

bibliophile, laissez-le acheter des livres, bien entendu dans de

moindres proportions eu égard à la petite somme qu'il peut employer en

menus plaisirs. Et un jour, vous verrez,--j'en reviens toujours à vos

idées positives,--lorsque ce gredin, ce tyran viendra à mourir, bien

avant vous certainement, comme vous l'espérez, il se trouvera que vous

possédez dans vos armoires des valeurs sur lesquelles vous ne comptiez

pas.

Je termine ma longue lettre, qui ne vous a pas amusées, n'est-ce pas,

par cette petite histoire toute crue et positive, comme une réclame de

financier ou de marchand.

Un savant éminent et riche, bien connu, après avoir beaucoup travaillé,

eut tout à coup, à un certain âge, l'idée de former une bibliothèque.

Il se mit à courir chez tous les principaux libraires, à assister aux

ventes publiques, en France, à l'étranger, partout; à recueillir chez

des amateurs les livres que ceux-ci voulurent bien lui céder. On le vit

pendant plusieurs années, achetant, achetant encore avec une _furia_

toute juvénile, quoiqu'il eût, disait-on, doublé le cap des passions;

et ses bibliothèques se meublaient, s'emplissaient, s'encombraient; et

des sommes considérables s'éparpillaient à tous les coins du monde, en

échange des raretés qui entraient chez notre grand amateur. Si bien que

sa respectable compagne, ainsi que ses enfants devenus grands et chefs

de famille à leur tour, s'émurent bientôt de ce qu'ils appelaient de

folles prodigalités. On prononçait même, paraît-il, tout bas les mots

d'interdiction, de conseil de tutelle, etc. Mais heureusement on revint

à des idées plus indulgentes. Bref, l'éminent bibliophile mourut, et au

recensement des sommes employées à former sa remarquable collection, il

se trouva qu'un million et demi environ avait été dépensé.

Quelque temps après, on commença à faire procéder à la vente de tous

ces livres, admirables, ou précieux, ou rarissimes; et comme résultat

final, la famille put constater que ... le million et demi était au

moins doublé.

Mes belles dames, qui êtes en grande majorité, à l'heure qu'il est, de

sérieux et immuables hommes d'affaires, lisez et réfléchissez. Mais

pardonnez-moi cette interminable causerie; je me suis tellement complu

en votre société, que je dois vous avoir fort ennuyées. Prenez un livre

intéressant dans la bibliothèque de votre mari, et désennuyez-vous!

Mais comme il serait fort regrettable que des éditions vulgaires ou

des livres mal reliés fussent feuilletés par vos jolis doigts, ou

vinssent fatiguer vos beaux yeux, vous êtes intéressées à ce que votre

mari sache bien choisir ses volumes ou les vôtres et leur donner des

reliures dignes de vous.

Mieux encore: je ne désespère pas de voir plusieurs d'entre vous,

des plus intelligentes et des plus distinguées, devenir elles-mêmes

bibliophiles, tant elles auront trouvé que la société des livres

possède d'agréments et de charmes, qui reposent des fatigues de cette

autre société, à laquelle les femmes sont fatalement vouées: le monde.

Eh! Mesdames, la compagnie dans laquelle vous vous trouverez alors

n'est point à dédaigner. Vos petits cénacles féminins pourront être

hantés par les âmes des nobles et gracieuses beautés d'autrefois, qui

daignèrent accorder à de pauvres livres quelques-unes des faveurs si

hautement appréciées et si ardemment désirées de leurs contemporains.

Heureux livres! heureuses femmes! Ces nouveaux amis, ces confidents

plus fidèles et plus discrets que les autres, durent les consoler

quelquefois de grands chagrins, s'ils furent souvent témoins de

véritables joies!

Les souvenirs de célèbres princesses ou de grandes dames, comme Diane

de Poitiers, Louise de Lorraine, Marguerite de Valois, Anne d'Autriche,

Mme de Chamillart, la comtesse de Verrue, la comtesse d'Artois, Mme

de Pompadour, et même l'infortunée reine Marie-Antoinette, pourront

vous apprendre que ces hochets, tant dédaignés peut-être jusqu'alors,

les sauvèrent parfois de bien des tristesses et leur procurèrent de

charmantes ou salutaires distractions.

Et même en dehors de ces femmes d'élite du passé, dont l'esprit seul

peut être maintenant en relation avec le vôtre, ne trouverez-vous pas,

parmi nos grandes dames modernes, à coudoyer les plus célèbres beautés

et les plus hautes intelligences? Les plus nobles dames et aussi les

plus lettrées ont tenu à faire partie de sociétés bibliophiliques

ou littéraires. Ne voit-on pas, par exemple, Mme la comtesse de la

Ferronays, admise dans une célèbre compagnie, où il est plus difficile

d'entrer qu'à l'Académie française, d'abord parce qu'on y est moins

nombreux, ensuite parce que ... on y est toujours très difficile, la

«Société des Bibliophiles français»! Une duchesse de Noailles y fut

également admise. Mme Edmond Adam, une des reines de l'intelligence et

du goût, à notre époque où cette royauté domine les autres, fait partie

d'une intéressante société, celle des «Amis des Livres». Plusieurs

autres grandes dames, non enrôlées dans ces spirituelles confréries,

n'en sont pas moins d'ardentes bibliophiles, et j'espère, Mesdames qui

daignez me lire, que beaucoup d'entre vous ne tarderont pas à suivre

leur exemple.

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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 18 / 31 题