«Ah! pourquoi Bonaparte n’est-il pas ici, soupirait Joséphine. C’est à

lui seul que je me fierais, contre l’Europe et surtout contre ces

généraux jacobins qui, bien loin de contenir l’incendie, vont le

répandre, Augereau m’effraye par ses liaisons avec les faubourgs. Et ce

rusé Bernadotte, quoique parent et ami n’en est pas moins disposé à

jouer à Bonaparte le plus mauvais tour. Bernadotte est peut-être le plus

dangereux.

«Le Directoire craint que Bonaparte ne soit trop fort. Moi je crains

qu’il ne soit trop faible, une fois tombé dans ce guêpier de généraux.

Qui sait si on ne lui prépare pas son rival heureux Masséna, dans le cas

où Masséna serait vainqueur des Russes? Mais Bonaparte reviendra-t-il

jamais! Si j’étais le roi d’Angleterre, je n’écouterais pas ce fou de

Nelson qui veut empêcher son retour. Revenu ici, il prêterait au roi, et

aux Anglais son épée victorieuse. Lui seul est capable d’écarter, de

subordonner ces dangereux rivaux, opposer des digues à cet océan de feu

qu’en appelle la Révolution[117].»

[117] Ces paroles prêtées à madame Bonaparte ne sont nullement

fictives. Madame de Rémusat dit, dans ses Mémoires, que Joséphine

était «expansive et même souvent un peu indiscrète dans ses

confidences. Et que, pour se tirer d’affaire pendant la campagne

d’Égypte, elle se compromettait par d’imprudentes relations.»

Bonaparte à son retour l’obligea de rompre avec la société du

Directoire, mais non avec le parti de la réaction. Au contraire,

lorsqu’il fut devenu consul «il profita des qualités douces et

gracieuses de sa femme pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse

naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des

émigrés. Presque toutes les radiations passaient par les mains de

madame Bonaparte.»

M. Michelet par son génie d’intuition semble avoir été témoin et

auditeur autant que madame de Rémusat. La concordance des deux

récits est frappante.

A. M.

CHAPITRE V

COMMENT BONAPARTE OBTINT DE SORTIR D’ÉGYPTE.

C’est en 1839 seulement que ce mystère a été révélé à l’Europe par un

livre arabe que peu de gens ont lu, quoique traduit par M. Desgranges,

professeur au Collège de France.

Jusque-là, ni les Français ni les Anglais n’ont voulu ébruiter ce

secret, les premiers par amour-propre national, les seconds de peur

qu’on ne prît pour une trahison de leurs ministres et de leurs amiraux,

ce qui ne fut qu’une combinaison politique, astucieuse, mais malheureuse

en résultat pour l’Angleterre et pour la France.

Le narrateur mérite la plus grande confiance. C’est un homme simple,

honnête, qui avait le plus grand intérêt à savoir et être bien informé,

de plus, partisan de Bonaparte et des Français, près desquels il résida

trois années. Il s’appelait Nakoula; c’était un Syrien que le chef des

Druses tenait près de nos généraux pour être informé de tous les actes

de ceux dont il espérait la délivrance de son pays. Le départ de

Bonaparte fut un événement terrible pour les Syriens, et celui de tous

dont ils tinrent certainement à savoir le détail.

Bonaparte, d’abord, craignant de ne pouvoir sortir d’Égypte, avait fait

au Caire, devant les Ulémas, un discours violent contre le

Christianisme, disant: «qu’après avoir renié et détruit cette religion,

il était bien loin d’embrasser de nouveau la foi chrétienne[118].»

[118] Nakoula, quoique chrétien, rapporte ceci sans réflexion, p. 50.

Mais peu après, Bonaparte, sans doute averti des événements de la France

par les petites barques grecques qui, en tout temps, parcourent la

Méditerranée, conçut un autre plan, espéra son retour[119].

[119] Bonaparte dit, lui-même: «Je reçus des lettres de France; je vis

qu’il n’y avait pas un instant à perdre.» (Mém. de madame de

Rémusat, t. I, p. 274).

«A peine arrivé à Alexandrie, il se disposa à partir; on prépara trois

bâtiments sur lesquels il fit porter, pendant la nuit, des coffres

remplis de pierres précieuses, d’armes magnifiques, de marchandises,

d’étoffes et d’objets qu’il avait gagnés dans la guerre. Il avait aussi

avec lui de jeunes Mamelucks attachés à son service, et qu’il avait

richement habillés.

«Ces préparatifs terminés, il donna un grand dîner au général Smith,

général en chef des Anglais. Ce dernier, à l’époque où les Français

avaient levé le siège de Saint-Jean d’Acre, était venu avec des

vaisseaux devant Alexandrie. Il est d’usage parmi les Européens,

lorsqu’ils ne sont point en position de se livrer des combats, de se

voir réciproquement, quoique d’ailleurs ils soient en guerre. Bonaparte

témoigna donc au général Smith toutes sortes de prévenances, et lui fit

des cadeaux de prix. Il lui demanda ensuite, et obtint la permission

d’expédier trois petits bâtiments en France. Le général Smith étant

retourné la nuit même sur ses vaisseaux, Bonaparte s’embarqua avec sa

suite et sortit du canal par un vent violent. Deux jours après, le

général Smith apprit son départ. Cette nouvelle lui fit une grande

impression; il mit sur-le-champ à la voile pour le poursuivre; mais il

ne put en apprendre aucune nouvelle. Bonaparte saisissant l’occasion,

s’était envolé, comme un oiseau de sa cage[120].»

[120] Nakoula, trad. par Desgranges, p. 150.

Selon un auteur Anglais[121], Sidney Smith, pour s’éloigner et ne point

garder Bonaparte, prit le prétexte d’aller chercher en Chypre son

approvisionnement d’eau douce.

[121] Que suit Mario Proth dans sa piquante histoire qui, quoique

satirique, est souvent très exacte.

Il était généreux, et un peu romanesque. Justement parce qu’il avait à

se plaindre de Bonaparte, qui naguère avait, avec insulte, dédaigné son

défi, il put avoir la tentation d’être magnanime. Cependant, il est

difficile de croire qu’il eût fait un tel acte qui pouvait être accusé

de trahison, sans être approuvé de son gouvernement.

Il est certain que les Anglais étaient fort indécis et divisés. Tandis

que les uns croyaient, comme Nelson, qu’il fallait le prendre, le garder

à tout prix, d’autres croyaient, d’après les royalistes de France, qu’il

ne pouvait revenir que pour rétablir les Bourbons. Mais ce qui domina

certainement, ce fut la crainte que Malte et l’Égypte ne restassent à la

France.

Bonaparte mit quarante-cinq jours pour faire cette petite traversée, et

dit, pour expliquer ce retard, qu’il avait pris le plus long, par les

côtes d’Afrique. Mais on peut croire aussi qu’il attendit le

laisser-passer. Si les Anglais l’accordèrent à la longue, c’est qu’ils y

avaient intérêt pour empêcher nos républicains de prévaloir décidément

sur les royalistes. Le général du parti révolutionnaire, Masséna, qui,

depuis un mois, avait gagné la grande bataille de Zurich, vaincu les

Russes[122], n’avait qu’à revenir (même seul) pour donner l’ascendant à

son parti. Et dès lors toute la France était jacobine, et Jourdan,

Augereau, même Bernadotte eussent été avec lui.--C’étaient eux

probablement qui, abusant de la simplicité héroïque de Masséna,

l’avaient détourné de venir sur-le-champ, et de paraître à Paris avec

l’éclat de sa victoire.

[122] Voir le t. III du _XIXe Siècle_.

Dans cette situation menaçante pour les Anglais et la Coalition vaincue,

ils pouvaient croire habile d’accorder le retour à ce favori de

l’opinion, Bonaparte, qui, écartant Masséna et tous les généraux,

donnerait dans Paris et en France la victoire au parti des _honnêtes

gens_ et des royalistes. Il est assez probable que Joséphine, si bonne

royaliste, ainsi que je l’ai dit, l’avait fait espérer.

Après avoir relâché à Ajaccio, enfin il aborda à Fréjus (8 octobre 99).

En France, il trouva la partie plus belle qu’il n’avait espéré lui-même.

Cette surprise subite, l’adresse ou la magie qui l’avaient fait passer

invisible à travers les flottes anglaises, sa conquête d’Égypte, sa

victoire supposée de Syrie, qu’il affirmait dans ses bulletins; tout

cela porta l’enthousiasme jusqu’au délire.

Ce peuple, sauvé par la défaite des Russes, appelait, implorait

Bonaparte comme sauveur, et ne voulait devoir son salut qu’à lui. C’est

le grand thaumaturge qui va guérir d’un mot les plaies de la

patrie[123].

[123] «Le Directoire frémit de mon retour; je m’observais beaucoup;

c’est une des époques de ma vie où j’ai été le plus habile. Je

voyais Sieyès et lui promettais l’exécution de sa verbeuse

constitution; je recevais les chefs des jacobins, les agents des

Bourbons; je ne refusais de conseils à personne, mais je n’en

donnais que dans l’intérêt de mes plans. Je me cachais au peuple

parce que je savais que lorsqu’il en serait temps la curiosité de me

voir le précipiterait sur mes pas. Chacun s’enferrait dans mes

lacs», etc. (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 275.)

* * * * *

Bonaparte, en se retirant précipitamment de Saint-Jean d’Acre, avait

adressé à sa petite armée, mutilée et malade, une fort belle

proclamation qui la releva:

«Nous avons attaqué en vain l’Orient, nous partons pour défendre la

France contre l’Occident, etc.»

Ce noble discours, qui ravit les soldats, était celui de la situation.

Le nouveau Directoire semblait arrivé au dernier degré d’impuissance.

Personne ne soupçonnait les résultats grandioses et terribles de la

conscription. Des armées, non payées, peu nourries, composées en partie

de jeunes soldats, frappèrent deux coups épouvantables sur deux armées

très aguerries. D’une part, Brune, sur les Anglais et le duc d’York, sur

ces troupes si bien armées et si fermes, qu’on citait pour modèles,

avait reconquis la Hollande, tant convoitée par eux, qu’ils estimaient

déjà comme leur plus précieuse province, comme Kent ou Essex. Ce n’est

pas tout, il les réduisit à cette extrémité de ne pouvoir échapper que

par une capitulation. Terrible mortification, et la plus forte qu’aient

eue les Anglais depuis un siècle.

D’autre part, Masséna, profitant à Zurich de ce que l’Autriche avait

séparé ses troupes, et porté l’archiduc au nord, plus à la portée des

Anglais, Masséna, dis-je, avait pris, divisé encore les Autrichiens, les

Russes, et en avait fait un grand massacre. Ces barbares fanatiques,

très braves et qui avaient vaincu les nôtres en Italie, il les réduisit

à chercher des passages inaccessibles, _à passer par un trou

d’aiguille_, je veux dire par un défilé si étroit, qu’un homme seul

pouvait y passer à la fois. Les canons, la cavalerie, restèrent là, et

presque toute l’infanterie, pour combler de cadavres les profondes

vallées des Alpes.

Ces prodigieux événements qui eurent lieu en septembre, ne pouvaient

être prévus le 20 mars, jour où Bonaparte, levant le siège d’Acre, fit

sa belle proclamation, où il promettait aux soldats de les mener aux

guerres de France.

Mais ce qu’il savait, c’est que la mer et les flottes qui avaient si

bien gardé Acre, empêcheraient le retour de l’armée. Donc il trompait

celle-ci. Il ne trompait pas moins Paris, à qui il annonçait qu’il

n’avait quitté Acre qu’après n’y avoir pas laissé pierre sur pierre.

CHAPITRE VI

LE CABINET DE LONDRES AU MOMENT DU RETOUR D’ÉGYPTE.

Les Anglais sont crus et se croient obstinés. Mille faits prouvent

pourtant qu’ils ont des changements rapides en sens divers, comme les

flots furieux qui se battent au détroit.

On ne me croirait pas sur les brusques mutations qui se firent de 97 à

1801, si je ne tirais tous les faits d’un livre fort sérieux, de grande

autorité[124], fondé uniquement sur les correspondances et documents

divers, émanés des hommes politiques de ce temps-là (Pitt, Fox,

Grenville, Eldon, Malmesbury, etc.). L’auteur, qui fut ministre lui-même

et chancelier de l’Échiquier, a copié ces documents avec l’intelligence

de l’esprit où ils furent écrits.

[124] Cornewall Lewis, _Histoire gouvernementale de l’Angleterre_.

Déjà, d’après ce livre, j’ai dit au commencement de ce présent volume,

le miracle de Pitt; comment, trouvant la Couronne au plus bas, il la

relève, change tout à coup le Parlement, et donne au roi un monde,

l’administration des Indes.

Ce don est fait par un tout jeune homme, ministre, dix-sept ans, et dont

le ministère, interrompu trois ans, reprendra sous d’autres après lui.

Le roi dominé par sa rancune contre l’Amérique et la France, partagea

très longtemps l’entrain haineux de Pitt dans la grande lutte, voyant,

malgré tant de dépenses, le crédit qui montait et le monde empressé à

prêter son argent à l’Angleterre. Mais l’essor des manufactures, puis

les revers de 97, changèrent fort ce courant d’argent et refroidirent le

roi. Georges crut de plus en plus ses serviteurs intimes, surtout son

médecin, et quelques évêques, l’archevêque de Cantorbéry, fort ennemi

des projets de Pitt.

Ce médecin, Addington, avait été camarade, ami d’enfance de Pitt, qui,

pour flatter le roi, l’avait fait président de la Chambre des Communes.

L’influence de cet homme doux, qui ne tourmentait jamais le roi

d’affaires publiques, dut augmenter, surtout dans les jours de terreur,

lorsque le peuple en fureur mit en pièces le carrosse royal, ou bien

dans cette nuit terrible où la flotte se révolta et où la Tamise parut

en feu. Bref, le roi, voyant Pitt malheureux à la guerre et maudit par

la foule, se tourna entièrement vers son cher conseiller Addington.

Ceci en 97-98. En 99, l’humiliation de la Hollande, la capitulation du

duc d’York et de son armée, poussa au comble le mécontentement du roi

contre Pitt, qui lui parut aussi inhabile qu’odieux.

Mais Georges aurait-il le courage de s’affranchir? Ce n’était pas

probable, et son timide médecin n’y eût suffi. Il y fallait Dieu même!

et les craintes du roi pour l’_Église établie_. L’archevêque de

Cantorbéry vint lui dévoiler le plan de Pitt, qui voulait mettre d’abord

les catholiques d’Irlande dans le Parlement d’Angleterre pour leur

ouvrir ensuite _tous les emplois_.

Le fait est que Pitt employait dans les affaires de l’Angleterre, de

l’Inde, force Irlandais, des Castlereagh, des Canning, des Wellesley,

etc. Lui, un parfait Anglais, il n’en jugeait pas moins avec sagacité

que le bon sens de sa race gagnerait fort en certains cas à être aidé du

brillant génie de l’Irlande. Ainsi lord Chatham avait appelé, armé, à

grand profit, les Écossais, qui, plus tard, étaient devenus, par Watt et

autres inventeurs, comme le _bras industriel_ de l’Angleterre. Son _bras

militaire_ maintenant, on le voyait dans l’Inde, c’était surtout les

Irlandais.

Ces grandes vues étaient trop au-dessus du roi; elles ne firent

qu’exalter son bigotisme protestant.

L’Angleterre haletait après la paix. L’impôt sur le revenu faisait

saigner le cœur des riches, et la grande industrie, qui naissait,

appelait à elle (à tout prix) les capitaux.

Ainsi la paix s’imposait d’elle-même. Ce qui pouvait retarder les

meneurs, c’est que, le roi étant un bigot protestant, ennemi des

catholiques, on ne pouvait lui laisser voir les relations qu’on avait

sous main avec les émigrés et autres catholiques français.

Donc on travaillait contre Pitt, mais tout doucement. N’importe. Ce

grand ministre de la guerre était perdu. En Fructidor, et plus tard en

Brumaire, l’Angleterre espéra la paix d’une entente secrète avec nos

royalistes. Mais on ne pouvait la faire, disait-on, qu’autant que la

France aurait un gouvernement régulier, une main ferme qui répondît

d’elle. Voilà pourquoi plusieurs Anglais croyaient, comme Sidney Smith,

qu’en laissant revenir Bonaparte, et l’opposant aux jacobins, Masséna,

Brune, Augereau, on ménageait la paix, la chute de Pitt et l’élévation

du pacifique médecin Addington qui, devenu ministre, guérissait les

plaies du pays.

Bonaparte profita de ce jeu politique, revint, et trompa tout le monde,

l’Angleterre comme la France. Mais cela n’y fit rien.

L’Angleterre était si violente dans sa fureur de paix, qu’en 1801 le

peuple de Londres détela les chevaux de l’envoyé de Bonaparte et traîna

sa voiture.

CHAPITRE VII

LE 18 BRUMAIRE.

La conspiration commencée de bonne heure et menée très lentement, tout à

coup éclata, réussit par la connivence des généraux qui se trouvaient

alors à Paris.

* * * * *

On a trop négligé de remarquer que, d’après les aveux même de Bonaparte,

ses plans, ses premières vues remontaient à quatre années.

Il dit que, depuis la journée de Lodi (12 mai 96), il commença à penser

«qu’on pourrait jouer quelque tour au Directoire.»

Pourquoi? C’est qu’en ce même jour la police découvrit l’association

récente des terroristes et des babouvistes, et que ces vagues théories,

si impossibles à réaliser, ramenèrent le public à sa grande panique de

Germinal et Prairial; qu’enfin cette peur força le Directoire d’être

impitoyable pour les utopistes. Il n’y avait au Directoire qu’un

militaire, Carnot. Tout le monde se réfugia de ce côté. Bonaparte

comprit qu’il n’y avait que ce moyen de parvenir, suivre cette route:

_rassurer la propriété_, et peu à peu _gagner les rétrogrades_ de toutes

nuances. Comment oser cela sans se démasquer, devant une armée

républicaine? C’est pourtant ce qu’il fit, avec succès, à Tolentino et à

Léoben, où de son propre aveu il sauva l’Autriche, comme il avait sauvé

le pape et le Piémont.

Les royalistes furent terriblement ingrats pour ses avances, et ne

vinrent à lui qu’après que Fructidor leur eut fait perdre toute

espérance de se tirer seuls d’affaire. Lui, cependant, ne s’arrêta

jamais dans ses plans rétrogrades. Au moment où il laisse l’armée faire

des adresses républicaines pour Fructidor, il expose ses vrais

sentiments dans une lettre à Talleyrand (et à Sieyès). Il réfute la

théorie des trois pouvoirs de Montesquieu, et ajoute: «Il ne faut que

deux pouvoirs, _l’un qui agisse_, l’autre qui surveille[125].»

[125] _Correspondance_, t. III, 417. 19 sept. 97.

C’était en réalité réduire les pouvoirs à un seul. Celui qui est armé de

tous les moyens d’action tardera peu à absorber l’autre.

Il aime Sieyès, dit-il, et voudrait l’appeler en Italie. Pour appât, il

propose au vain théoricien deux constitutions à faire, entre autres

celle de Gênes. Dans ce siècle abstracteur qui souvent se payait de

mots, il pensait à Sieyès, excellent instrument, et le premier pour

rendre le vide sonore. Pourquoi? Il était le plus creux[126].

[126] Lorsque plus tard il eut fait son grand crime par Sieyès et

Barras, il les accabla tous les deux par des imputations

invraisemblables, mais que crut tout le monde. Il répandit que

Barras appelait les _Bourbons_, offrait le trône au prétendant.

Celui-ci était donc bien sot, bien ignorant de la situation! Comme

régicide, Barras eût dû se souvenir à quel point Carnot, régicide

aussi, avait cru impossible de se fier aux royalistes en Fructidor.

Il eût dû craindre les _Marat de la royauté_ (comme Entraigues

s’appelait lui-même) et se souvenir du mot menaçant de de Maistre:

«Le roi pardonnera, mais les parlements feront justice.»

Pour Sieyès, la fable fut encore plus absurde. Bonaparte assura que

Sieyès aurait, dans son ambassade à Berlin, offert le trône (dont il

disposait sans doute), offert le trône de France, à qui? A l’homme

le plus haï des Français, au duc de Brunswick, l’auteur du fameux

manifeste qui mit toute la France en armes!

Ce qui est sûr, c’est qu’après le mouvement du parti militaire déjà

bonapartiste, qui chassa la Réveillère, Sieyès proposa la

constitution muette qu’il avait dans l’esprit. C’était, d’une part,

un tribunat qui ne discutait pas, mais proposait des lois; d’autre

part, un sénat qui, sans discussion, jugeait des atteintes portées à

la constitution. Deux corps muets, deux ombres. Les bonapartistes

s’en moquèrent et se chargèrent de leur donner un corps.

Après Brumaire, Bonaparte, voyant Sieyès dans le ruisseau, et

conspué de tous, des royalistes comme prêtre philosophe, des

révolutionnaires comme traître et lâche machinateur, Bonaparte monte

sur ses épaules, pour ainsi dire, l’enfonce de son mieux dans la

boue. Il suppose que cet homme si prudent, si timide, ne craignit

pas de faire devant lui un acte avilissant, de fourrer ses mains

dans une commode pour remplir ses poches d’or, pendant que Bonaparte

faisait semblant de ne rien voir et tournait le dos. Il fit répandre

la chose par le hâbleur Murat.

Bonaparte, en Égypte, n’en était que plus présent à Paris. Ses

conseillers, savants et philanthropes, lui donnaient le renom d’être un

grand administrateur. D’autre part, ses pèlerinages aux sources de

Moïse, à l’église de Nazareth, faisaient impression sur un certain

parti, tandis que ses avances aux musulmans, qu’on prenait pour purs

badinages, témoignaient de l’impartialité du politique.

Les nouvelles officielles étant rares, tous ces bruits étaient exploités

chaque jour, commentés par ses frères aux républicains, par Joséphine

aux royalistes. Ses mensonges sur la conquête de Syrie, la prétendue

destruction de Saint-Jean d’Acre, l’exagération de sa petite victoire

d’Aboukir, tout cela fut cru et pris avidement, répandu comme officiel.

A son retour il trouva tous les généraux inquiets et jaloux du grand

succès de Masséna, qui pouvait ramener au pouvoir les vrais républicains

et ajourner indéfiniment les espérances ambitieuses.

Barras et Sieyès se défiaient de Bonaparte; il eut de la peine à les

regagner. Jourdan était, je crois, encore malade. Bernadotte, quoique

beau-frère de Joseph, aima mieux rester neutre. Mais il eut tous les

autres. Augereau, n’osant pas refuser, conseillait au moins d’ajourner;

Bonaparte dit: «Le vin est tiré; il faut le boire.»

L’indécis Moreau baissa tellement, qu’il se chargea du rôle le plus bas,

d’être geôlier des directeurs patriotes Gohier, Moulins. Pour Barras, il

s’enfuit chez lui à la campagne[127].

[127] Barras avait promis sa justification sur plusieurs points et la

promettait encore (le 20 juin 1819). Son collègue Gohier (t. II,

326) désirait qu’il la publiât. Espérons que le manuscrit des

Mémoires de Barras sera enfin connu, et que la famille Saint-Albin,

qui le possède, finira par l’imprimer.

Cependant, on tapissait les murs de proclamations ridicules où l’on

montrait Paris sous l’imminent danger d’un grand complot des jacobins.

S’il en était ainsi, on devait se hâter. Ce fut tout le contraire. Il

n’y eut jamais révolution traînée si longuement.

Le meilleur récit du 18 Brumaire est celui du directeur Gohier, que le

banquier Collot, quoique bonapartiste, continue sans le contredire.

A l’arrivée de Bonaparte, la banque se divisa. Ouvrard et sa Tallien,

que lui avait cédée Barras, restèrent du côté de Barras. M. Collot, que

j’ai connu, l’ancien fournisseur de l’armée d’Italie et fort ami de

Joséphine, la défendit comme il put près de son mari, qui voulait la

répudier, se rapprocha de Bonaparte, dont il s’était éloigné, et,

jusqu’au coup de Brumaire, habita, pour ainsi dire, rue Chantereine. Il

prêta les sommes nécessaires, vit tout, et sans doute observa de près ce

qu’on faisait de son argent.

Son récit est excellent. Bourrienne, à qui il conta tout, ainsi qu’à

d’autres personnes, l’a inséré (bizarrement) après la bataille de

Marengo. Il n’y eut pas grande finesse, mais une plate corruption.

L’argent de Collot servit d’abord à gagner un colonel corse, Sebastiani,

qui se trouvait à Paris, avec son régiment de dragons. Puis, on

corrompit Jubé, commandant de la garde du Directoire. De sorte que les

cinq Directeurs d’avance, sans s’en apercevoir, étaient prisonniers.

Tout était parfaitement prévu, au point que Bonaparte dit à Collot, le

15 brumaire, d’acheter une maison de plaisance à Saint-Cloud, où il

voulait souper avec lui le 19 brumaire, le soir de l’événement, pour

célébrer la victoire.

On craignait fort la figure que Bonaparte, peu habitué aux assemblées,

ferait devant les deux conseils. Son frère Lucien, inspecteur de la

salle, puis président des Cinq Cents, avait fait imprimer des billets en

blanc pour convoquer qui l’on voudrait, en excluant tous les autres.

C’était l’avis du ministre de la police Fouché. Mais Bonaparte craignit

qu’on ne dît qu’il avait eu peur de ces assemblées d’avocats.

Le conseil des Anciens était en partie gagné. Ils le nommèrent général

des forces de Paris, et, pour prévenir les complots dont on parlait,

décidèrent que, le lendemain 19, les deux conseils se transporteraient à

Saint-Cloud.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 19 / 20 段