Ce qui décida tout, ce fut une lettre qui tomba comme une bombe. Le

secrétaire du Directoire y disait aux conseils qu’il n’y avait plus de

Directoire, que quatre directeurs sur cinq avaient donné leur démission

(Gohier, I, 277). Bonaparte lui-même confirma ce mensonge, et l’appuya

de menaces inutiles et parfaitement ridicules, disant que si on

l’accusait, il en appellerait à ses braves camarades. «Songez, dit-il,

que je marche accompagné du dieu de la Fortune et du dieu de la Guerre.»

Et il montrait dans la cour les bonnets à poil de ses grenadiers, qu’on

voyait de la fenêtre.

Il aurait dû garder cette belle éloquence pour le conseil des Cinq

Cents, où était la vraie bataille. On lui avait représenté les choses

comme si faciles qu’il croyait que ceux-ci céderaient à la seule vue des

troupes. Il se présenta à eux suivi de ses grenadiers, qui marchaient

sur trois de front (dit toujours M. Collot). La saison était déjà froide

(10 novembre), et on avait allumé les poêles dans la grande salle

(l’Orangerie); on avait mis devant la porte pour servir de vestibule un

tambour en tapisseries. Les curieux qui y étaient se pressèrent pour

laisser passer Bonaparte; mais ses soldats ne purent le suivre. Quand il

vit qu’il n’était accompagné que de deux ou trois de ses grenadiers, il

recula, sortit.

«Si un seul représentant, ajoute M. Collot, avait saisi Bonaparte, son

parti n’était pas assez fort pour le sauver. Et si, l’instant d’après,

on avait présenté sa tête sanglante au balcon, en le nommant traître à

la patrie, les soldats n’en auraient demandé, ni tiré vengeance. Mais on

perdit une demi-heure en clameurs, en injures.»

Deux hommes bien sincères, Daunou et Dupont (de l’Eure), m’ont dit qu’on

ne vit jamais un homme si pâle, si troublé, balbutiant, ne pouvant

parler. Interrogé sur le complot qu’on avait annoncé et placardé à grand

bruit, il ne sut que dire, sinon que Barras et Moulins lui avaient fait

des propositions de renverser le gouvernement. Rien n’avançait. On

profita d’une poussée où plusieurs représentants descendaient des

gradins, l’accablaient de reproches et où ses grenadiers vinrent

l’entourer, pour leur faire croire qu’on avait voulu le poignarder. L’un

d’eux, comme son sauveur, fut récompensé le lendemain.

Lucien se montra grand acteur. Il déposa sa toge, sortit échevelé devant

les grenadiers, dit à ces braves gens: «Croiriez-vous bien qu’ils

veulent que je tue mon frère, que je le déclare _hors la loi_?» Cela

parut monstrueux à ces hommes simples...

Pour terminer enfin une comédie ridicule qui menaçait de mal tourner,

Lucien entraîna son frère, et tous deux montèrent à cheval. Cependant

Bonaparte ne se rassurait pas et ne résolvait rien, craignant sans doute

d’être mal obéi de ses soldats. Il avisa la voiture de Sieyès, qui

n’était pas dans la bagarre, était resté dehors: «Que faut-il

faire?»--Sieyès bravement répondit: «Ils vous mettent _hors la loi_,

mettez-les-y vous-même.»

Alors on se hasarda de donner l’ordre à Murat et aux grenadiers de

mettre l’Assemblée hors la salle. Lucien aurait dit à ses soldais:

«Expulsez les représentants du poignard.» Ils fondirent dans la salle;

elle est au rez-de-chaussée: les députés sortirent par les fenêtres.

M. Collot nous donne seul la fin de ce triste récit:

«Il était bien difficile de refaire une autre assemblée. On réunit

environ quatre-vingts députés en tout, de l’un et de l’autre conseil. Je

me rappelle l’anxiété de Bonaparte pendant ce temps; il avait grand

besoin de la présence de M. de Talleyrand, qui ne cessait de

l’encourager. C’est à dix heures qu’il voulut qu’on ouvrît la séance.

J’y étais; et quel spectacle que cette séance nocturne dans la salle

même qui venait d’être polluée!... Tant que je vivrai, j’aurai devant

les yeux l’aspect de l’Orangerie pendant cette scène lugubre. Qu’elle

était silencieuse! combien mornes et attristés ceux qui venaient s’y

asseoir!... Figurez-vous une longue et large grange, remplie de

banquettes bouleversées, une chaire adossée au milieu contre un mur nu;

sous la chaire, un peu en avant, une table et deux chaises. Sur cette

table, deux chandelles, autant sur la chaire. Point de lustres, point de

lampes. Nulle autre clarté sous les voûtes de cette longue enceinte.

«Voyez-vous, dans la chaire, la pâle figure de Lucien, lisant la

nouvelle constitution[128], et devant la table deux députés verbalisant?

Vis-à-vis, dans un espace étroit et rapproché, gisait un groupe de

représentants indifférents à tout ce qu’on leur débitait; la plupart

étaient couchés sur trois banquettes, l’une servant de siège, l’autre de

marche-pied, la troisième d’oreiller. Parmi eux, dans la même attitude

et pêle-mêle, de simples particuliers. Non loin derrière on apercevait

quelques laquais, qui, poussés par le froid, étaient venus chercher un

abri, et dormaient en attendant leurs maîtres.

[128] Après tant de mensonges, Lucien aurait encore ajouté celui-ci:

«Dans trois mois, vos conseils et vos commissions vous rendront

compte... Et le peuple jugera s’ils ont su remplir leur mandat.»

(Gohier, I, 343.)

«Tel fut l’étrange aréopage qui donna à la France un nouveau

gouvernement.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE TOME DEUXIÈME

Pages.

Préface.--Des justices de l’histoire I

L’histoire est un tribunal de cassation pour les jugements

aveugles, passionnés des contemporains I

Souvent une punition, souvent une réparation pour les morts trop

oubliés III

Des oublis ingrats, injustes IV

Les peuples s’oublient eux-mêmes. Exemples:

Tirés de la France V

De l’Angleterre VIII

De la Russie XIV

LIVRE PREMIER

Angleterre 1

Chap. Ier.--Le premier Pitt.--La Guerre et les emprunts.--Le

traité de 1765 a livré le monde aux Anglais 1

II.--Une nouvelle Angleterre.--Le méthodisme.--La

sainte banque.--L’Église.--Le jeune Pitt 9

III.--Le bill de l’Inde, 1783.--Pitt règne malgré

le Parlement 16

IV.--Le roi brise le Parlement.--Procès et absolution

d’Hastings.--1785-95 23

V.--Guerre avec la France 36

VI.--La mer.--L’Irlande.--Le général Hoche 44

LIVRE II

Italie 57

Chap. Ier.--Les six victoires de Masséna.--Septembre 96.--Envie

de Bonaparte 57

II.--Républiques italiennes.--Combats d’Arcole (16-17

novembre 96) 65

III.--Victoire décisive de Rivoli (13 janvier 97) et

reddition de Mantoue.--Bonaparte sauve le pape à

Tolentino 77

IV.--Campagne du Tyrol (mars-avril 97).--Bonaparte sauve

l’Autriche à Léoben 86

V.--Bonaparte dupé avec l’Autriche, qui lui fait perdre

six mois (avril-octobre 97) 96

LIVRE III

France (1796-1797) jusqu’en fructidor 103

Chap. Ier.--De la seconde réaction qui mène en Fructidor 103

II.--Élan mystique de la réaction.--Saint Martin.--Le

salut par les femmes 108

III.--Le jardin Geneviève et la théorie des égaux (1796) 117

IV.--Coalition des égaux et des terroristes.--Arrestation,

10 mai.--Les exécutions de Grenelle 123

V.--Les modérés et indécis, Carnot, etc.--Indulgence

pour le grand complot royaliste, 1797 134

VI.--Crise suprême de l’Angleterre.--Révolte de la

flotte, mai 97 143

VII.--La fausse élection de 97.--Mort de Babeuf (26 mai) 148

VIII.--Insolence des royalistes.--Persécution de Louvet,

qui dénonce leurs complots et meurt 153

IX.--Le Directoire s’affranchit de Carnot 160

X.--Les royalistes appellent la Vendée à Paris.--Le

Directoire appelle Hoche, les escadrons de

Sambre-et-Meuse 166

XI.--Fructidor 172

XII.--Conséquence de Fructidor.--La république éclate

partout.--(Fin de 97) 181

XIII.--Embarras du Directoire, qui signe Campo-Formio,

octobre 97 185

LIVRE IV

Angleterre.--Inde.--Égypte (97-98) 193

Chap. Ier.--L’organisation de l’Inde sous Cornwallis 193

II.--Promesses des Bonapartes.--Comment ils machinent

l’expédition d’Égypte.--1797-98 203

III.--Comment Bonaparte élude l’expédition d’Angleterre,

et prépare celle d’Égypte.--97-98 213

IV.--Conquête de l’Égypte.--Désastre de la

flotte.--Efforts des Français pour réveiller

l’Égypte primitive 217

V.--Révolte du Caire, 21 octobre 98.--La rénovation

de l’Égypte 225

VI.--Suez et le vieux canal des pharaons.--Invasion de

la Syrie.--1798-1799 238

VII.--Bonaparte échoue à Saint-Jean d’Acre.--Mai 99 246

VIII.--Fin de l’Inde musulmane.--Mort de Tippoo, 1799 255

IX.--Administration conquérante, dévorante des

Wellesley.--Désespoir.--Culte de la mort 265

LIVRE V

Suisse.--Piémont.--France.--Fin du Directoire (1799-1800) 275

Chap. Ier.--Grandeur extérieure de la France sous le

Directoire.--Révolutions diverses; Suisse,

Hollande, etc., 1797-1798 275

II.--Piémont.--De Maistre.--Manifeste sanglant de la

Contre-Révolution 284

III.--Le Directoire décimé.--Prairial 99 288

IV.--Le monde en 99.--Le salon de la rue du Bac.--Madame

de Staël.--Joséphine dans sa petite maison de la

rue Chantereine 294

V.--Comment Bonaparte obtint de sortir d’Égypte 299

VI.--Le cabinet de Londres vers 1800 305

VII.--Le 18 Brumaire 309

FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME

PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 20 / 20 段