Mais nulle part la souveraineté de l’aristocratie n’était plus choquante

que dans celle de Berne sur le pays de Vaud; là, l’inégalité

apparaissait entre des populations égales en tous sens, entre des hommes

égaux d’éducation, souvent de position sociale. En quoi les Benjamin

Constant, les Laharpe, etc., étaient-ils inférieurs aux Haller de Berne?

L’ensemble, si varié, et si discordant de la Suisse, avec tant

d’injustices séculaires, explique parfaitement la passion des Suisses

pour l’émigration et même pour les hontes du service étranger. Mais

cette triste existence de mercenaires, qui, de Naples ou Versailles, les

renvoyait chez eux si corrompus, brouillait à jamais en eux les vrais

éléments indigènes. Les Besenval, tristes copistes, dans leur fausse

légèreté, ne trouvaient pas la grâce. Par ces mélanges d’éléments

discordants, plusieurs devenaient idiots, comme un capitaine revenu de

Naples, que je vis en 1858 à Seeburg près Lucerne.

La diversité si confuse des cantons pouvait-elle être ramenée à

l’harmonie sans détruire en même temps beaucoup de choses vitales en ce

pays? Je ne le pense pas. Mais l’esprit du temps, essentiellement

unificateur et centralisateur, disposait à le croire. Sauf quelques

hommes vraiment originaux, comme Lavater et Pestalozzi, tous, pour ce

grand changement, cherchaient leurs modèles à l’étranger. Les Genevois,

justement irrités contre la France de Louis XV et Louis XVI, admiraient

d’autant plus l’Angleterre (tels furent tous les amis, disciples,

secrétaires de Mirabeau) sans voir combien les institutions anglaises

sont spéciales. D’autres, comme les frères vaudois Laharpe, ne voyaient

que la France, enviaient sa majestueuse unité, ne sentaient pas assez

que cette unité, naturelle chez nous et qui date de loin, ne pouvait

être brusquement imposée à la grande diversité suisse. Le Directoire

pencha trop exclusivement pour ceux-ci. La haute faveur surtout que

Berne, Bâle, Genève, montraient à nos ennemis, Anglais et émigrés,

l’indisposait. Sauf la Réveillère, ex-girondin, toujours fédéraliste,

les directeurs furent pour le gouvernement unitaire de la Suisse, et en

même temps mirent la main sur Genève, dont on fit un département.

Acte injustifiable, certes, si à ce moment même on n’eût vu venir une

nouvelle coalition qui pour premier poste aurait pris Genève. Par le

grand débouché du Rhône sur notre frontière, Genève semble une porte de

la France.

Nous ne raconterons pas ces événements ni l’enlèvement du petit trésor

de Berne, que Bonaparte prit pour l’Égypte. En revanche, le Directoire

montra sa confiance à la nouvelle Berne, régénérée, en lui rendant son

magnifique parc d’artillerie. Ce gouvernement des Laharpe, des Stapfer,

unificateurs de la Suisse, ne fut pas populaire, et on lui a gardé

rancune, même de ses bienfaits. On a trop oublié qu’il aida à repousser

de la Suisse, de l’Europe, l’invasion des Russes, alors si rudes et si

barbares avec leur barbare Suvarow. On a trop oublié aussi que ce

gouvernement fut le protecteur, le premier promoteur, à Stanz, à Berne,

des écoles de Pestalozzi, qui, plus tard, d’Yverdon, débordèrent,

fécondèrent le monde de leur vivant esprit.

La Hollande, non moins diverse de races et d’éléments que la Suisse,

provoquait les mêmes questions. La majorité était-elle pour

l’incohérence et la diversité antique, ou pour l’unification moderne qui

se produisit alors sous la forme de la république batave? C’était un

grand problème et nullement de ceux où le nombre seul fait le droit.

Dans tous les temps, ce pays mixte a offert les deux partis, de la mer,

de la terre, peut-être également nombreux. Mais il y a cette grande

différence: le premier a fait la gloire du pays, c’est celui de la

république, alors maîtresse des mers; le second parti, celui du

stathouder, est celui de la décadence, et c’est par lui que la Hollande

ne va plus qu’à la remorque de l’Angleterre, comme une chaloupe derrière

un vaisseau.

Moi, je décide ici, comme dans le procès des deux mères devant Salomon.

Il faut d’abord que l’enfant vive. Or ce n’était pas vivre pour la

Hollande, que d’être une province anglaise, labourant, sillonnant la

terre, au lieu de sillonner la mer, son élément.

Dans un admirable tableau de Van der Helst qui est à Amsterdam, on voit

merveilleusement la question. C’est un repas municipal où figurent les

deux partis. Rien de plus saisissant. Ceux qui donnent le repas, les

bons gros marins, à cheveux noirs, figures réjouies, et fortes mains

calleuses, offrent avec bonhomie cette franche main aux cavaliers,

hommes plus fins, à cheveux blonds, qui viennent sous la jaune livrée de

la maison d’Orange. Ceux-ci osent à peine s’asseoir, se sentant là trop

déplacés. On a envie de crier à ces noirs, à ces figures ouvertes et

franches de marins: «Défiez-vous de ces fins cavaliers et de ces

blanches mains!... Ils ne montrent que leurs rapières. Mais qui sait si,

dessous, ils n’ont pas de stylet?»

En effet, ces beaux gentilshommes, la veille de notre révolution,

trahissaient deux fois la Hollande, en appelant l’Anglais d’un côté, la

Prusse de l’autre[113].

[113] J’ajourne le triomphe de Nelson à Naples, les honteuses fêtes et

les tragédies qui suivirent. J’ajourne les courses conquérantes de

Championnet en Italie, puis la mort de Joubert,--Joubert vengé par

Masséna dans sa grande bataille de Zurich et sa victoire sur

Suvarow. Bataille immense qui fut gagnée sur un théâtre de cinquante

lieues de long. Ces objets si importants me détourneraient trop de

l’intrigue intérieure, mon sujet principal, jusqu’ici si peu

éclairci.

CHAPITRE II

PIÉMONT.--DE MAISTRE.--MANIFESTE SANGLANT DE LA CONTRE-RÉVOLUTION.

La débonnaireté de Carnot et l’astuce de Bonaparte avaient, comme on a

vu, sauvé Turin, le vrai centre des émigrés. Par cette première faute

l’Italie fut manquée. Il fallut Fructidor et la grande explosion qu’il

amena en Europe pour donner une nouvelle impulsion, surtout pour

arracher de sa base immobile le Piémont, le vrai roi de la

contre-révolution.

La Sodome de Rome n’était que pourriture. Et la sanglante bacchanale de

Naples, avec sa barbarie lubrique, n’en laissait pas moins soupçonner

une autre Naples. Mais à voir la face morne de Turin, qui eût cru qu’il

y eût rien autre que la mort en dessous.

C’était le centre de l’émigration, beaucoup plus que Vérone et la cour

bavarde du prétendant. Il y avait là une vraie passion, toujours

vivante, inextinguible, celle de madame Adélaïde. Ici, c’était tout

autre chose que la frivole Marie-Antoinette et la débridée Caroline. Il

y avait un vrai démon. La Polonaise incestueuse, qui, pendant dix

années, eut cette étrange royauté, n’y renonça jamais, attendit la mort

d’Antoinette et n’y vit qu’une délivrance. Personne, par ses libelles et

sa haine toujours éveillée, n’y contribua davantage. Le temps ne faisait

rien sur celle terrible femme. A soixante et soixante-dix ans, elle

était jeune de haine.

Elle avait trouvé à Turin des âmes dignes d’elle. Le bigotisme

militaire, durci de siècle en siècle, les avait trempées pour le crime.

Les persécutions toujours renouvelées des innocents Vaudois des Alpes

leur inoculaient dans le sang un génie de bourreaux. De pieuses dames

surtout poussaient leurs maris, leurs amants, à cette bonne œuvre de

laver du sang hérétique les péchés de libertinage.

Et ces fureurs barbares du versant italien se retrouvaient au nord des

Alpes, au versant savoyard. La Savoie, peuple ardent sous un climat

glacé, au seizième siècle, dans les douces missions de saint François de

Sales, s’était massacrée elle-même. Au dix-huitième siècle, les victimes

manquaient, ayant passé à Genève, à Lausanne. Mais les fureurs ne

manquaient pas. Voltaire, avec finesse, avait vu et prédit, que les

derniers barbares dans ce siècle de tolérance se trouveraient dans les

magistrats. C’est une maladie en effet chez ceux qui, de père en fils,

ont l’habitude de juger, condamner, disposer de la vie humaine, c’est

une maladie d’éprouver le besoin de toujours exercer cette terrible

fonction. Et je ne parle pas du plaisir sanguinaire qu’y pouvaient

prendre certains hommes, mais plutôt de l’orgueil d’exercer une si haute

autorité.

Après le pouvoir de Dieu, qui est _créer_, le pouvoir le plus haut, sans

doute, est de _tuer_. Voilà pourquoi il devient nécessaire à ceux qui

légalement l’ont eu une fois.

Ce fut le génie du plus grand écrivain de la Restauration, de Maistre,

juge de Chambéry, dont l’audacieux petit livre, nullement défensif, prit

au contraire la Raison à partie, et la somma de se défendre.

Pour faire un pareil livre, exclure à ce point la lumière, il fallait

être non pas ignorant, mais bien cultivé de fausse science et

d’absurdité, avoir toujours vécu dans une prétendue science scolastique

et de séminaires.

Ainsi dans certaines vallées des Alpes où le soleil n’atteint pas à

midi, il y a non un faible jour, mais, ce qui est pis, un jour faux, des

apparences, des brouillards; sur des endroits glacés, au plus stérile,

des pointes aiguës, brillantes, qui font illusion.

L’auteur a si bien réussi, que, _même à midi_, le soleil n’atteint pas

sa vallée. Depuis Bossuet et la fin de Louis XIV, il ignore tout,

partant, méprise tout, rejette tout d’ensemble et sans contestation.

Tout ce qu’il sait du monde, c’est _la chute_, et la belle justice

chrétienne où l’innocent expie pour le coupable.

«Ne nous affligeons pas des grands massacres d’innocents qui ont

toujours lieu sur la terre.» C’est la méthode par laquelle le jardinier

céleste, en élaguant les branches, les rend fécondes. Là, l’auteur

énumère les massacres immenses qu’a permis Dieu; il semble qu’il y ait

plaisir, et que (comme dans le taurobole antique) il se ravive au bain

de sang.

Ce livre était fait pour avoir beaucoup plus de succès que _l’Homme de

désir_ et autres productions du doux mystique Saint-Martin. La Terreur

blanche du Midi, de la Vendée, y trouvait des arguments à son usage, et

dut croire qu’elle aussi entrait aux vues de Dieu.

L’ouvrage parut en 96 pendant la brillante campagne d’Italie. L’auteur

visiblement pense déjà à Bonaparte, et remarque que les plus brillants

capitaines de la république sont des nobles ou des anoblis.

Mais là, la prévision prophétique, qu’il a l’air de revendiquer,

l’abandonne visiblement. Il ne parle que de Monk, de la restauration

anglaise. Il ne fait nullement la différence entre notre révolution et

la leur. Il ne voit pas plus loin que M. Pitt et autres politiques, qui

croyaient que Bonaparte s’en tiendrait au rôle de Monk.

L’endroit où il faiblit, c’est justement celui où il veut rassurer sur

la vengeance royaliste. Il vante la clémence du Roi, et la douceur des

émigrés, en avouant pourtant qu’on sera juste. Ce qui revient au mot du

temps: «Le Roi pardonnera; mais les tribunaux feront justice.»

En attendant, triomphait sur le Rhône la justice du poignard. Au

Piémont, des exécutions militaires s’exerçaient sur les patriotes ou les

libres penseurs, malgré les réclamations du ministre français Ginguené.

Un savant ecclésiastique s’était marié à Turin, et passait pour avoir

les opinions hardies, quoique modérées. On le fusille, malgré le

ministre de France.

Le livre de De Maistre, qui semblait promettre Bonaparte, fut en réalité

le manifeste de la contre-révolution.

CHAPITRE III

LE DIRECTOIRE DÉCIMÉ.--PRAIRIAL 1799.

Tout Dieu naît d’un nuage.

Excellent axiome mythologique.

Il y faut ajouter les mirages, les fausses lueurs qui donnent au nuage

l’apparence d’un corps.

Mais comment cette œuvre de fraude peut-elle se perpétuer, et quels sont

les moyens de continuer, de refaire l’œuvre d’illusion? Grave question

politique.

Je l’avais étudiée, mais je croyais que cela avait un terme, et que,

surtout après 1870, on y renoncerait, qu’on laisserait la vérité captive

si longtemps percer le nuage.

Nulle époque dans l’histoire n’est plus obscure, je veux dire plus

savamment obscurcie, que 1800, la fin du Directoire.

Des révélations attendues, une seule paraît enfin, cette année 1872: les

Mémoires de la Réveillère-Lepeaux. Mais ce grand citoyen, admirable

narrateur pour Fructidor, est moins clair et fort bref pour les temps

qui suivent; il mentionne trop sommairement ce qu’il appelle «les

intrigues des frères Bonaparte,» etc.

Nous attendions aussi les Mémoires de Barras (par Saint-Albin), qui, je

crois, a été trop sévèrement jugé.

Nous attendions les Mémoires de Réal, qui furent présentés sur une

épreuve unique au roi Louis-Philippe, si curieux d’histoire

contemporaine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais, indépendamment des causes latentes qui peu à peu se révèlent,

d’autres causes visibles menaient le Directoire à sa perte.

On prévoyait la guerre. La Réveillère lui-même, devant la coalition qui

se formait, grandie de l’alliance russe, avait dit: «La guerre est

nécessaire.»

Pour en payer les frais, on eut recours à une ressource fort dangereuse:

on rétablit l’octroi, avec les grotesques forteresses des fameuses

barrières de Paris, dont plusieurs subsistent encore.

Au milieu de l’irritation causée par cette mesure, arriva la nouvelle de

l’assassinat de nos envoyés, tués par les Autrichiens à Rastadt.

Déjà des traitements barbares, infligés aux prisonniers français en

Angleterre, indiquaient qu’aux yeux de nos ennemis, un Français n’était

plus un homme. Cette inhumanité nous fut très-profitable. Elle remonta,

tendit le nerf national. Nous retrouvâmes l’élan de 92. Une nouvelle

génération, surgit, non moins brave, et bien plus disciplinée. A cette

époque, le culte de la république était si fort encore, qu’on l’opposait

comme une autre religion aux barbares et fanatiques soldats de Suvarow.

La loi de la conscription (réquisition perpétuelle) fut proposée par

Jourdan, votée avec enthousiasme. L’élan fut tel que le gouvernement se

trouva fort embarrassé de suivre un mouvement si rapide.

Au milieu de cet élan guerrier, éclata le désastre d’Aboukir.

Le Directoire, apprenant ce malheur, causé surtout par la négligence de

Bonaparte, qui n’approvisionnait pas la flotte, ne l’accusa pas en

séance publique, mais assembla le Corps législatif dans la Bibliothèque.

Là eut lieu une vive contestation entre les frères de Bonaparte et ses

adversaires (certainement la Réveillère-Lepeaux)[114].

[114] Le roi Joseph, dans ses Mémoires, nous a donné cette anecdote,

t. I.

Les frères virent désormais dans celui-ci leur principal obstacle, et

commencèrent contre lui une guerre singulière. Ils se plaignaient des

dépenses du Directoire, ils accusaient surtout le plus économe, le plus

sévère des Directeurs, celui qui ne dépensait rien.

Avec deux mots, _déficit_ et _octroi_, plus d’impôt sur les choses

nécessaires à la vie du pauvre,--on commença une guerre terrible contre

les Directeurs, surtout contre la Réveillère, la vraie colonne, la

_pierre de l’angle_ du Directoire. Lui tombé, on le savait bien, tout

était abattu.

Sa figure magnifique (voy. au _Cabinet des Estampes_) en donne une

grande idée. Et ses épaules un peu voûtées ne font qu’exagérer

l’impression d’indomptable résistance qu’exprime cette figure.--Lui seul

était la Loi.

La Réveillère n’avait qu’un tort, d’exiger qu’un moment si trouble fût

conduit par l’ordre rigoureux de la paix, et de vouloir soumettre les

généraux aux commissaires civils.--On destitue Championnet, le

conquérant de Naples, aimé de l’Italie, malgré les contributions qu’il

était obligé de demander aux Italiens.

La situation ne permettait guère cette rigoureuse austérité.--Nos

généraux, dans de telles circonstances, devaient avoir quelque latitude,

ne pas être gênés par les agents civils.

Derrière cette idée fort juste, beaucoup d’intrigues se cachaient. Les

bonapartistes hardiment, sous le masque patriotique, étaient prêts à se

porter à de grandes violences. Barras flottait, et, trop heureux de

rester au pouvoir, s’était mis du côté des violents.

Ici s’ouvrit une scène mémorable. Cet étourdi Barras, oubliant le ferme

courage de celui à qui il parlait, osa dire à la Réveillère: «Eh bien,

c’est fait! les sabres sont tirés!» et par là s’attira cette foudroyante

réponse: «Misérable! que parles-tu de sabres? Il n’y a ici que des

couteaux, et ils sont dirigés contre des hommes irréprochables que vous

voulez égorger!»

Il résista tout le jour, ne céda que le soir, réfléchissant sans doute

qu’un massacre dans Paris encouragerait nos ennemis, refroidirait l’élan

des nôtres. Donc il céda au parti militaire, quoiqu’il vît bien

l’intrigue qui s’y mêlait, et qui en profiterait.--Il dit: «Je cède.

Mais la république est perdue!»

Il se retira, nu et pauvre, en refusant les sommes qu’en cas de

retraite, on devait donner aux Directeurs.

* * * * *

Des nouveaux directeurs, un seul, Roger-Ducos, était dans les intrigues

des frères de Bonaparte et fut l’un des principaux machinateurs de

l’usurpation.

Les autres, Gohier, Moulins, étaient des hommes nuls, mais assez

estimés, et qui avaient un bon renom de patriotes. Au reste, la faction,

dans l’absence de Bonaparte, et loin encore de pouvoir réaliser rien,

devait à tout prix garder une apparence double, et devant les armées,

devant cette jeune conscription qui s’élançait, se montrer

révolutionnaire.

Ce fut une grande surprise, et qui charma les exaltés, qu’on fît

ministre de l’intérieur un des membres de l’ancien Comité de salut

public, le sage Lindet. Plus administrateur que politique, il ne pouvait

gêner les secrètes machinations. Le ministère de la guerre fut donné

fort utilement à Bernadotte, qui le réforma à merveille. Les jacobins

croyaient Bernadotte pour eux, quoiqu’il eût épousé une Clary et se

trouvât ainsi beau-frère de Joseph Bonaparte. Ce grand chasseur de la

fortune la poursuivait par deux voies à la fois, parent, ami, et souvent

ennemi de Napoléon, qui a fait sa grandeur tout en le haïssant, par

moments lui tendant des pièges.

Ce qui trompa le mieux, donna le change, c’est que, dans la grande

affaire où était le salut pour tous, le nouveau Directoire ne prit pas

le mot d’ordre de la belle société, des salons rétrogrades, mais choisit

l’homme qu’ils repoussaient le plus.

L’enthousiasme des aristocrates exaltait le Russe Suvarow, vainqueur des

Polonais, des Turcs et de nos armées d’Italie[115], et on ne portait à

Paris que les bottes à la Suvarow, qu’avait mises à la mode le hardi

bottier Sakouski. Contre ces fanatiques Russes, si braves et si

barbares, nos conscrits de vingt ans pourraient-ils bien tenir? La chose

était douteuse. Le Directoire, quel qu’il fût, ici était obligé de

marcher droit, de prendre le général qui, plus que personne, avait fait

les prodigieux succès de Bonaparte, de prendre Masséna.

[115] Voir pour les détails de cette victoire, le tome III du _XIXe

Siècle_.

Ce choix extrêmement odieux à la haute société, qui avait fait nommer

Bonaparte en 96, était d’autant plus surprenant en 99, que le même

gouvernement venait, par le coup d’État de Prairial, de chasser l’intime

ami de Masséna, la Réveillère-Lepeaux, qui resta son ami jusqu’à la

mort[116].

[116] Noble amitié, pour le dire en passant, et qui lave suffisamment

le grand capitaine des imputations que les bonapartistes ont

artificieusement portées contre lui, employant à ces calomnies des

hommes estimés, censeurs aveugles qu’on trompait.

CHAPITRE IV

LE MONDE EN 99.--LE SALON DE LA RUE DU BAC.--MADAME DE STAËL.--JOSÉPHINE

DANS SA PETITE MAISON DE LA RUE CHANTEREINE.

Il eût été à désirer que madame de Staël, dans ses _Considérations_, au

lieu de parler de la Suisse, qu’elle connaît peu, eût essayé de fixer

par quelques coups de crayons le brillant pêle-mêle qui s’agitait chez

elle dans son hôtel, fréquenté de tous les partis. On en sait les traits

généraux et les figures marquantes. Je ne dirai pas les meneurs. L’homme

brillant, en 90, avait été l’aimable M. de Narbonne, grand seigneur

patriote. En 99, madame de Staël, plus mûre, avait un ami plus jeune, le

caustique Benjamin Constant, républicain sincère, dont elle aimait la

fine langue, les principes, et les cheveux blonds.

Mais la porte n’était pas fermée. On recevait des hommes de toute autre

couleur. De jeunes émigrés alors peu connus, Chateaubriand entre autres,

y étaient accueillis avec bonté.--Même des personnages suspects, le

grand propriétaire Vendéen que nous avons vu à Paris en Fructidor.

Comment fermer sa porte à un homme tellement titré?

Ce qui m’étonne davantage, c’est d’y voir à côté de celui qui comprima

Fructidor, le héros jacobin Augereau. De cet enfant du faubourg

Saint-Marceau on cite une jolie réponse, si fine, que personne ne la

comprit, mais qui est remarquable comme condescendance flatteuse du

jacobin à la société aristocratique. Madame de Staël demandait:

«Bonaparte se fera-t-il roi?» Augereau dit: «Madame, c’est un jeune

homme trop bien élevé pour cela.» (C’est-à-dire: pour prendre la place

du roi son maître et ancien bienfaiteur?)

Dans cette foule, il n’y avait pas combat d’opinions. La brillante et

candide maîtresse de maison, quoique sincèrement patriote, justement à

ce titre, exaltait Bonaparte.

Dans l’incertitude où l’on était encore des succès de Masséna, tout le

public attendait, appelait l’heureux retour du héros de Syrie. Le

gouvernement publiait, et tout le monde croyait ses bulletins quels

qu’ils fussent. Quoiqu’on pût s’informer par les petites barques

grecques qui, en tout temps, traversent la mer, on aimait bien mieux

croire aux flatteuses nouvelles: on célébrait _la destruction de

Saint-Jean d’Acre_, on changeait la petite bataille d’Aboukir, la

dernière qu’il livra avant de rentrer en France (25 juillet 99) en une

grande défaite des armées anglo-turques.

Qui n’y croyait était suspect, et sans doute mauvais citoyen.

On faisait mille romans, mille vaines conjectures sur l’avenir possible

du héros. La grande majorité croyait, d’après les vraisemblances, et les

idées si bien indiquées par M. de Maistre, qu’il restaurerait le Roi, et

que comme connétable ou autrement, il tâcherait de régner, comme un

arbitre armé nécessaire entre les partis.

Et pour lequel pencherait-il dans la question essentielle? dans la

question souveraine dont les intéressés parlaient d’autant moins qu’ils

y pensaient le plus: _la question des biens nationaux_. Là, le pêle-mêle

apparent du monde était tranché, et chacun au dedans jugeait des projets

de Bonaparte, selon des intérêts divers. On regardait ses frères, et on

en tirait quelque augure. A juger par Lucien et d’après la jeunesse

jacobine de Bonaparte lui-même, on augurait qu’il favoriserait le parti

révolutionnaire, les acquéreurs de biens nationaux. Mais sa sage

conduite en Italie, où il avait si fermement empêché le partage des

propriétés de l’Église, faisait croire qu’il aurait plutôt l’esprit de

Joseph, et qu’il pourrait ménager un traité, peut-être une restitution

partielle aux émigrés, anciens propriétaires.

Bref, tout le monde espérait en lui.

* * * * *

A l’autre bout de Paris, chez Joséphine, dans un petit salon de la rue

Chantereine, aux dernières heures de la soirée, on laissait partir les

dissidents, surtout les frères de Bonaparte bavards, peu bienveillants

pour la maîtresse de la maison qu’ils jalousaient. Vers minuit, il ne

restait guère que les gens les plus sûrs, surtout des royalistes émigrés

de Londres, à qui on pouvait tout dire. Je crois entendre parler la

créole expansive à cette heure. Ses sentiments étaient ceux de la

réaction depuis l’échec de Fructidor. L’espoir des royalistes commençait

à se porter sur Bonaparte qui ne manquait aucune occasion de leur donner

des assurances secrètes. En son absence, Joséphine et ses plus intimes

faisaient mesurer la distance où l’on était de l’année précédente, du

moment où Bonaparte avait quitté la France, et l’énorme pas que, par la

guerre, avait fait le parti jacobin. Un million d’hommes allait se

lever, ne sentait-on pas la terre trembler? Par sa nouvelle loi de

conscription, la France devenait un terrible foyer de guerre.

Il fallait, non pas le roi seulement, mais sous lui une main ferme qui

assistée des amis, des Anglais, permît au roi de contenir tous ces

éléments dangereux.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 18 / 20 段