ADMINISTRATION CONQUÉRANTE, DÉVORANTE DES WELLESLEY.--DÉSESPOIR.--CULTE

DE LA MORT.

Une chose étonne dans ce qui précède: comment l’armée anglaise, peu

nombreuse en 92 sous Cornwallis, en 99 sous Wellesley, arrive-t-elle

tout d’abord au bout de ses vivres. Cornwallis eût péri sans

l’assistance des Mahrattes, et Wellesley fut obligé de brusquer

l’attaque, n’ayant de vivres que pour huit jours.

C’est que nulle prévoyance ne suffisait pour nourrir des armées si

mangeuses, où dix mille soldats traînaient avec eux cent mille bouches

inutiles (on le voit parfaitement dans la campagne de Lake, en

1803)[106].

[106] Voy. Mill, Barchou de Penhoën, etc. Cette armée de dix mille

hommes, sous Lake et Wellington, avait une suite de cent mille

hommes; plus, force éléphants et chameaux. Nombre de serviteurs pour

dresser les tentes.--Chaque cheval, outre son cavalier, avait deux

domestiques, l’un pour l’étriller, l’autre pour les fourrages.

Ajoutez un bétail immense, et des bœufs de transport, de nombreux

serviteurs pour porter les palanquins, les malades, etc. Les soldats

recevaient, avec les rations de viande que donnaient des troupeaux,

des rations d’arack. Les officiers avaient en outre des moutons, des

chèvres pour leur usage particulier.--Un simple lieutenant avait dix

domestiques, un capitaine vingt, un major trente, etc. Même les

soldats avaient leurs suivants. Il fallait un porteur d’eau pour

chaque tente, un cuisinier par tente de dix ou douze soldats.

Plus des femmes, marchands et inutiles (aventuriers qui cherchent et

trouvent les grains cachés). Le camp était comme une ville. On y

voyait de longues rues de boutiques dans tous les sens, avec

marchands européens, indous, mongols. De riches restaurants qui

étalent viandes, légumes, fruits rares;--des boutiques de changeur;

de l’or en abondance, des draps fins, mousselines transparentes,

étoffes brochées d’or, d’argent; diamants, pierres précieuses. Des

femmes vendant essences, guérissant par enchantement.--Groupes de

danseuses; d’autres disent la bonne aventure, chantent des chansons,

pendant qu’un musicien joue d’un instrument d’airain.--Des jongleurs

déploient leur dextérité. Les tentes militaires étaient établies sur

un modèle uniforme; les autres variées. A travers ces rues

irrégulières, des troupes d’éléphants et de chameaux circulaient

gravement avec leurs clochettes. On trouvait là une foule de

costumes et de langues diverses: anglais, persan, indoustan, arabe

et dialectes provinciaux.

Aux grandes pluies, cette foule ne trouvait pas d’abri, sauf parfois

de vastes mausolées indiens. L’immense sépulture d’Acbar, avec ses

cinq voûtes de marbre blanc et noir, ses terrasses et ses minarets,

ses précieuses mosaïques reçut trois régiments de dragons. Les

officiers logèrent dans les vingt chambres sépulcrales où les

fondateurs des grandes familles reposaient autour de leur maître.

Les tombes, si longtemps silencieuses, retentirent des banquets

bruyants prolongés dans la nuit. Ces outrages des chrétiens, communs

aux deux populations, indienne et musulmane, durent les rapprocher

plus qu’au temps de Tippoo, et sans doute amener la coalition que

nous avons vue en 1857.

Toute l’administration, civile et militaire, s’était depuis vingt ans

montée de plus en plus sur un pied monstrueux. Et, de leur côté,

plusieurs puissances indiennes, les Mahrattes, le Nizam, etc., payaient

fort largement des troupes européennes. Les Indiens de l’armée anglaise,

même les Irlandais, auraient pu chercher une discipline moins sévère, un

commandement plus doux, s’ils n’eussent été retenus par une nourriture

supérieure, une grande facilité d’amener beaucoup de serviteurs.

Une telle armée était un centre d’attraction, si séduisant, que souvent

elle pouvait rendre la guerre inutile. Tippoo lutta jusqu’à la mort avec

quelques serviteurs dévoués, mais fut abandonné du reste de ses troupes.

Perron, général des Mahrattes, avait aussi cela à craindre. Ceux-ci, en

effet, dès leurs défaites, passèrent joyeusement aux Anglais. Lorsqu’une

armée, si bien nourrie, vêtue, servie; lorsque cette image de bien-être

et de luxe, de dissolution même, apparaissait; certes l’armée opposée

avait besoin d’une grande vertu pour résister et demeurer fidèle. C’est

ce que comprirent Boignes, Perron. Voilà pourquoi ils quittèrent la

partie.

On n’avait pas besoin d’exciter la désertion. Elle se faisait

d’elle-même, et fut trop forte à la fin. En 1805, on ne savait plus que

faire de tant de volontaires. L’armée anglaise était devenue un piège,

un filet trop tentant, où tous eussent voulu être pris.

* * * * *

La grande difficulté était que, sans diminuer ce luxe séducteur, cet

attrait de corruption, il fallait y mettre de l’ordre, établir dans

cette vie de jouissances, une forte discipline militaire, tenir très

ferme ce soldat corrompu. Notez que la plupart étaient des Irlandais,

une race avec laquelle on est plus tenté de mollir.

L’inflexibilité nécessaire et plus qu’anglaise se trouva dans le jeune

Wellington, né en Irlande, mais, dit-on, d’origine espagnole, sec comme

ces hommes du Midi, vrais cailloux plus durs que le fer.

Il débuta par une défaite, ce qui l’encouragea; telle était sa nature.

Et avec cette résistance, chose contradictoire, il avait un instinct

prompt pour la guerre, la chasse à l’homme. Dans ses premières lettres,

on voit que, sans savoir encore les langues de l’Inde[107], il jugeait à

merveille les choses du pays. Il fut de bonne heure le grand oiseau de

proie, la funèbre et redoutable caricature que nous avons vue en 1815.

[107] Grant Duff, l’historien des Mahrattes, qui vit ses lettres de

cette époque, en fait la remarque.

Si sévère de nature, il dut lui coûter fort de respecter ce système

honteux qui était une séduction, un embauchage tacite par l’attrait de

la corruption même. Mais aux moindres infractions à la discipline, son

caractère se trouvait inflexible et inexorable. Si cette armée était

comme une fête, une bacchanale, elle avait des intermèdes atroces, la

potence et le fouet sanglant[108].

[108] Wellington a toujours maintenu les châtiments corporels. A ceux

qui, d’après l’exemple de la France, voulaient les supprimer, il a

dit à la chambre des lords: «On ne peut comparer. En France, l’armée

est la fleur de la population, et en Angleterre le rebut.»

Cette corruption sévère, cette rigueur avec une telle connivence aux

vices du soldat, exigeaient d’énormes dépenses. Et l’administration

n’était guère moins dévorante que l’armée. La Compagnie mangeait, mais,

pour se conserver son privilège, il fallait qu’elle fît manger aussi ses

actionnaires de Londres de qui elle dépendait.

Ces trois bouches (compagnie, administration, armée), qui séchaient

l’Inde à mort, avaient des faims terribles qui ne souffraient point le

retard. Wellesley fut obligé de sortir des ménagements, des lenteurs de

Cornwallis, il abrégea les formes, autorisa les zémindars, qui levaient

l’impôt sur le paysan, à l’exproprier au moindre retard.

Pouvoir cruel. Ce paysan, ou ryot, que beaucoup d’Anglais raisonnables

jugeaient le vrai propriétaire, Cornwallis l’avait fait simple

fermier[109], et Wellesley le mettait à la porte.

[109] Sur la vanité et l’impuissance des tentatives de Cornwallis,

voy. le judicieux Mill, livre V.

Jusque-là, tout avait pu changer, les empires et les dynasties, tout

excepté ce ryot, plus mêlé à la terre que l’antique bananier qui

ombrageait sa cabane, mêlé par la vie, l’âme, les habitudes. Si même

dans notre mobile Occident, l’expropriation est un fait terrible,

souvent mortel, qu’était-ce dans l’Inde où l’existence est tissue de

tant de pratiques locales!

Le zémindar, si favorisé des Anglais, pouvait donc chasser le paysan

natif, appeler un étranger qui aurait tout à apprendre. La terre

produirait-elle autant, et selon l’impatience de ce gouvernement

terrible? Le zémindar qui était jusque-là une sorte de seigneur féodal

(j’en vois un, parent de Tippoo), ne tardait pas à s’ennuyer de cette

terre chagrine qui devenait avare. Il eût voulu la vendre et s’en aller

jouir à Calcutta, Delhi. Un spéculateur se présente, lui offre de le

débarrasser de ce fief qui n’est plus qu’une place d’exacteur, toujours

insuffisant pour le fisc affamé.

Comment le nouveau zémindar, hier commerçant, banquier de Calcutta, de

Londres, pouvait-il, mieux que l’ancien, vrai fils de la contrée, savoir

ce que le paysan peut supporter sans succomber. Dans la province de

Madras, Thomas Munroë, un Anglais honnête et judicieux, dit qu’il

fallait revenir à l’ancien système du pays, faire avec le paysan une

estime de la moisson sur pied, estime que l’on jugerait par les

registres antérieurs du village. Mais, pour faire tout cela, il fallait,

que le collecteur sût davantage et les langues et les circonstances

locales.

On n’y parvint pas; l’on revint au malheureux système de la taxation par

village, par zémindarie. Avec cette différence que le zémindar actuel,

étranger au pays, souvent vivant à Calcutta, n’exploitait sa zémindarie

que par des intermédiaires et sous-intermédiaires, une foule de vampires

subalternes, et dans une complication difficile à surveiller.

* * * * *

Le paysan fuyait. Mais où? Dans l’Inde antique, même sous le Mogol, le

malheureux, sans terre, dépossédé, ce qui n’arrivait guère, avait une

ressource, celle de se mêler aux foules que chaque prince ou rajah

traînait avec lui. Un homme de plus dans ces foules ne comptait pas;

personne ne songeait à le repousser du banquet. Voir au _Ramayana_ les

foules innombrables qui suivent le roi, le bon père de Rama.

La ruine de chaque prince indien, c’est une table commune de moins pour

le pays. Jusque-là on n’a pas compté. Mais avec les conditions ruineuses

que l’alliance et la tutelle anglaise imposent aux princes, il leur faut

bien compter. Et pour la première fois ils se voient nécessiteux,

misérables.

Déjà la Compagnie, sous Hastings et Cornwallis faisait avec les princes

ces traités qu’on peut dire d’épuisement, où leur imposant telle charge

énorme (qui les ruinait), on les obligeait d’emprunter à des taux

usuraires; enfin, pour s’acquitter, ils cédaient leurs plus riches

provinces à la Compagnie. Le prince indien livrait la moitié, les trois

quarts de son domaine. Mais demeurait-il au moins maître du reste?

Nullement.

Ce long martyr commencé en 1801 par Wellesley sur le roi d’Aoude, dura

un demi-siècle, jusqu’en janvier 1856, où le dernier souverain qui

venait toujours réclamer à Londres, céda au désespoir, mourut. Il mourut

à Paris. Je vois encore au lieu le plus gai, au boulevard Italien,

défiler sous la pluie, dans la boue, son convoi, ses serviteurs en

larmes. Rien de plus lamentable. Ce luxe indien, ces couleurs rose et

jaune, mêlées d’or et d’argent, indignement souillées par notre hiver

impitoyable, avaient l’effet d’une cruelle mascarade qui crevait le

cœur.

Et combien plus funèbre encore de voir dans toute l’Inde ces tombeaux

aériens où chaque pic élevé des montagnes garde un mort tout vivant, un

rajah prisonnier dont l’héritage a été usurpé. Spectacle douloureux pour

ce peuple qui, dans chacune de ces victimes royales, sent sa mort et la

mort de l’Inde.

De bonne heure, au commencement du siècle, des masses de désespérés, des

paysans expropriés, des serviteurs innombrables, que les rajahs

dépossédés licenciaient malgré eux, ne savaient que faire. Plusieurs se

mirent à la suite des armées, pillant le pays pour elles, et plus

souvent à leur profit, et, formant à la longue des bandes, des armées de

pillards.

A mesure que ceux-ci furent poursuivis, le pillage, la dernière

ressource manquant, dans ces foules sans moyen de vivre, une contagion

se déclara, un choléra moral, _l’amour de la mort_, et la charitable

idée de faciliter la mort à tous. N’était-ce pas leur rendre service que

de les aider à franchir ce passage, d’en supprimer l’angoisse des

préparatifs et de le rendre aisé.

«Quel mort préférez-vous?» disait-on à un ancien. «La plus prompte.»

C’est justement le bienfait que les apôtres de la mort se proposaient de

répandre. D’ailleurs avec la métempsycose toute mort est provisoire.

Ce fut en 1810, peu après la vice-royauté des Wellesley et leur retour

en Angleterre que l’on s’aperçut de l’existence des Thugs ou Phansigar,

de ces étrangleurs aimables qui se chargeaient d’abréger le grand

passage.

A la rencontre de plusieurs routes où se trouvait une fontaine, dans un

beau bosquet comme ceux de Mundsoor (où se fit la première découverte

des thugs), un doux compagnon de route, et souvent un pieux fakir

accueillait le voyageur, s’intéressait à son voyage, à ses affaires,

parlait des misères qui rendent sa vie insupportable, et puis, peu à peu

s’approchant, lui lançait au cou un _lazzo_ comme ceux qui, en d’autres

contrées, aident à prendre un cheval sauvage. Puis, avec une

contraction, ramenait le _lazzo_ à lui, serrait bien... Et c’était fini.

Chez cette race faible, peu nourrie, la vie n’a pas grande résistance.

Et plus d’un, s’il avait ressuscité, eût remercié peut-être l’adroit

médecin, qui, avec si peu de façon, l’avait guéri de tant de maux.

Comme le médecin a droit à un honoraire du malade qu’il a guéri, le thug

croyait avoir le droit de se porter héritier du mort. Mais souvent il

lui laissait tout ce qu’il portait, se contentant du mérite d’avoir fait

une bonne action.

Action hautement agréable aux divinités de la mort, Khali, Bowanie, etc.

«Dieux antiques,» disent les Anglais. Je le veux bien, mais jusque-là

ils avaient marqué si peu qu’on n’en entendait point parler.

Wellesley quitta l’Inde en 1805, et Wellington, qui se maria, en 1806.

Cornwallis revint dans l’Inde, mais malade, et il mourut. Les thugs

tuèrent à leur aise jusqu’en 1830[110], où les réformes de Bentinck

donnèrent quelque espérance. Plusieurs thugs avouèrent, épouvantèrent le

pays de leurs révélations.

[110] Le grand événement de 1857 a jeté quelque jour sur l’Inde.

Cependant un brouillard très épais subsiste encore sur elle, et est

soigneusement entretenu. Cela tient à plusieurs causes, d’abord à ce

que nos rares voyageurs, les Jacquemont, Lejean, etc., se laissent

facilement _enguirlander_. La bonne hospitalité des Anglais leur

cache tout; ils ne voient pas l’Inde. Quand je lis les lettres de ce

spirituel et mondain Jacquemont, je pense au voyage pauvre, mâle,

héroïque de notre Anquetil-Duperron. (Voy. en tête du _Zend

Avesta_.) Les frères Schlagintweit, allemands, n’ont voulu voir que

l’histoire naturelle, et là même, la décadence des forêts, la

sénilité de l’Inde, pouvait en dire beaucoup. Pour les Anglais

eux-mêmes, ils sont d’une admirable discrétion. Depuis que les

grandes discussions du Parlement ont fini là-dessus, on ne sait

rien, sinon qu’un meilleur gouvernement a succédé à celui de la

Compagnie. On s’occupe enfin des forêts, etc. Au reste, les Anglais

sont d’autant plus discrets sur l’Inde, que c’est pour tant de

familles une affaire d’intérêt personnel. Pour se dispenser de

mentir, ils ne disent absolument rien.

Parfois, il faut le dire, l’honneur et la véracité, la dignité

morale de ce grand peuple, se fait jour et éclate, même en dépit de

l’intérêt. C’est ce que j’ai remarqué avec plaisir dans les

_Rapports sur la grande Exposition_, Rapports si favorables à

l’Inde, si contraires à ceux qui en parlent comme d’un pays barbare.

(Voy. ma _Bible de l’Humanité_.)

En 1857 aussi, la lumière s’est faite. A cette époque M. le comte de

Warren, a réimprimé, continué et doublé un excellent petit livre

qu’il avait fait depuis longtemps. Anglais de père, Français de

mère, capitaine interprète dans les troupes de la Compagnie, il

n’est nullement défavorable aux Anglais, il dit même que, pour lui,

l’Anglais, surtout celui qui a voyagé, est l’idéal de l’homme. Mais

en même temps il est très véridique et terriblement instructif,

navrant sur la misère, l’épuisement de l’Inde, sur la captivité

cruelle des princes indiens qu’il a momentanément partagée. Il

raconte naïvement comment les _saints_, les méthodistes ont provoqué

l’horrible mouvement de 1857. Révolution atroce, mais naturellement

amenée par tout un siècle d’injustices. Réimprimera-t-on Warren à

Londres? J’en doute. Cela ferait peine au grand parti des _saints_

et à l’auguste personne, qui est de ce parti.--Parti puissant, même

à Paris, si bien qu’en 1857, la presse française fut toute entière

contre l’Inde. Une seule voix s’éleva pour les Indiens, celle d’un

homme, mort jeune et regretté, M. le marquis Jonquières Antonelle,

de Nîmes, petit-fils du célèbre révolutionnaire.

LIVRE V

SUISSE.--PIÉMONT.--FRANCE.--FIN DU DIRECTOIRE (1799-1800)

CHAPITRE PREMIER

GRANDEUR EXTÉRIEURE DE LA FRANCE SOUS LE DIRECTOIRE.--RÉVOLUTIONS

DIVERSES, SUISSE, HOLLANDE, ETC., 1797-1798.

«Comment la France, au lieu de courir où ses intérêts l’appelaient,

d’aller aux Indes, comme le conseillait Villaret-Joyeuse, et comme on le

pouvait très bien en juin 98, s’amusa-t-elle à tant de guerres pour ces

républiques nouvelles qui s’élevèrent partout, le lendemain de

Fructidor?»

Pourquoi? C’est qu’elles nous appelaient, criaient à nous, imploraient

nos secours! Vous qui me demandez ceci, gens de courte mémoire,

avez-vous donc tellement oublié le rôle immense que vous aviez alors? La

France, depuis 89, et surtout depuis l’innocente, la non sanglante

révolution de Fructidor, était partout l’oracle et le législateur

commun, le pontife de la liberté. Partout les opprimés la sommaient de

faire des miracles pour eux, de leur donner ses lois, et l’abri de sa

grande épée.

J’en trouve un exemple touchant, lorsque, dans la guerre d’Italie, les

Grecs s’adressèrent à Bonaparte. Les descendants de Sparte, les

Maïnotes, voisins, souvent victimes du tigre Ali pacha, viennent un jour

trouver le général français. Ils ne savaient pas notre langue, ni lui la

leur. N’importe! Par une inspiration touchante, ils tirèrent de leur

sein un livre, l’Odyssée, et le mirent sur la table entre eux et lui.

Nul besoin de discours. La Bible de l’Europe, Homère, suffit à rappeler

ce que la Grèce fut pour nous, la nourrice, la mère de notre

civilisation, et le juste retour que nous devons à ses bienfaits.

* * * * *

Le tout petit palais du Luxembourg, et ceux qui gouvernaient avec si peu

de faste, eurent à ce moment une vraie grandeur. Le monde entier venait

au Directoire, priait la France et lui tendait les bras.

La république de Mulhouse se présenta la première, apportant son drapeau

sur les gigantesques épaules de Z... le plus bel homme du Rhin, voulant

être française à notre frontière même, acceptant les dangers d’être

notre avant-garde.

Genève vint ensuite, la vraie Genève, quitte de ses aristocrates et de

ses faux Anglais, l’hospitalière Genève à qui nous devons tant, et qui,

tout dernièrement sans les torts de Versailles, eût été pour nous, ce

que la nature l’avait faite, une valvule du cœur de la France, où

parfois a battu sa plus chaude pensée.

Genève avec son lac et le pays de Vaud, l’abri de la France protestante

contre Louis XIV, de la philosophie, de Voltaire et Rousseau contre

Louis XV, est pour nous autant que la patrie. Qui n’y a, en tout temps,

fortement respiré, et repris là son cœur des agitations de la France?

Que je les ai gagnés, ces courts repos, ces rajeunissements que nous

puisons aux Alpes, moi qui ai si souvent répété, célébré ce qu’on doit à

la Suisse! L’époque de la Réformation, celle de la Révocation, m’en

fournissaient l’occasion, mais non moins le changement si grave qui

s’est fait en Europe par Rousseau et Pestalozzi. La Suisse, bien avant

l’Allemagne, a ouvert la carrière au plus fécond des arts, l’art de

former, d’élever l’homme.

Et pour combien la Suisse fut-elle dans la Révolution française, qui le

dira? Moins encore par les livres, que par les hommes et par leurs

dévouements. Dans ma Révolution, j’ai montré au 14 juillet la ferme

assiette de nos régiments suisses (de la Suisse française) qui, malgré

Besenval, nous assistèrent de leur abstention, ne bougèrent des

Champs-Élysées, nous laissèrent prendre la Bastille.

Mais le point où j’ai le plus insisté, celui dont je parlerais encore

volontiers, si cet abrégé me le permettait, c’est l’affaire du régiment

de Châteauvieux[111]. J’y ai mis bien des pages, un temps considérable,

sans me lasser, et j’ai, à la longue, éclairci ce fait terrible,

enténébré par tous les historiens.

[111] Voir Histoire de la _Révolution_, t. II, livre IV, chap. IV.

Un dernier mot de souvenir.

C’était le moment où M. de la Fayette, dupe alors, comme toujours,

entouré de femmes sensibles, et voulant relever le roi Louis XVI (qui

déjà pactisait avec l’ennemi), c’est l’époque, dis-je, où la Fayette,

par une entente aveugle avec Bouillé le traître, permit qu’on _frappât

un grand coup_ pour relever le trône. Ce coup tomba sur Nancy. Les

soldats de ce régiment (Vaudois, Neufchâtelois), reprochaient à leurs

officiers, seigneurs peu scrupuleux, fort légers, et fort durs, de ne

pas bien compter, de faire toujours des erreurs sur leur solde, puis de

lancer des maîtres d’armes qui les défiaient, les blessaient à coup sûr.

Là-dessus, on les arrête; les officiers sont juges; les soldats la

plupart pendus, écartelés, fournissent encore quarante galériens qui

rameront au bagne de Brest. Cette sentence atroce, appuyée par le Roi,

ne l’est nullement de la France.

Sur le passage de ces pauvres gens, la France se lève; il n’y a pas de

plus grande scène, ni plus touchante.

Oh! quel cœur nous avions alors!... ici les larmes viennent. Dieu! que

nous sommes froids maintenant! Une période glaciaire semble avoir

commencé. Qui aujourd’hui montrerait ces sentiments si jeunes? Hélas

France, qu’es-tu devenue?

On ne peut les garder à Brest. La ville, le port, ont senti une

commotion électrique. On les ramène, on leur ôte la casaque rouge. Et

sur toute la route, spectacle surprenant, chacun quitte sa veste, son

habit pour les revêtir. Les voici qui arrivent en triomphe à Paris; la

Liberté précède sur un char en proue de galère. Les chaînes brisées sont

portées par nos femmes et nos filles, en blanche robe, qui sans

hésitation, touchent le fer rouillé des galères, purifié par leurs

mains.

Grands souvenirs que tant de menteurs ont tâché de défigurer. Moi seul,

par un examen sérieux, je les ai renouvelés, éclaircis. Et c’est comme

une pierre d’alliance qui restera toujours entre les deux pays.

* * * * *

Je suis lié avec beaucoup de Suisses, fort distingués, qui, par

attachement au passé, un passé qui a eu sa gloire, ont une religion

invincible de leur histoire antique. Certes, je l’ai aussi. Si j’avais

été riche, j’aurais relevé le monument que Raynal (à la croix du lac de

Lucerne) éleva à Guillaume Tell.

D’autant plus je sais bon gré à MM. Monnard et Vulliemin, d’avoir, dans

leur savante histoire, avoué sans détour la corruption politique qui

régnait dans tant de cantons. Ces charges de magistratures, de juges,

vendues et revendues comme des biens patrimoniaux, ce trafic offrait un

spectacle hideux. Il est étrange que ce soient justement ces cantons où

madame de Staël et autres déclamateurs ont placé leurs tableaux d’une

idylle héroïque, toujours pure depuis Guillaume Tell.

La petitesse du pays, qui permettait de tout voir de près dans un délai

précis et personnel, ce trafic rendait plus choquant encore. Beaucoup de

Suisses, à toute époque, non sans péril, avaient réclamé là-dessus.

La tyrannie des villes sur les campagnes, par exemple de Zurich sur le

pays environnant, n’était guère moins odieuse. J’ai dit ailleurs[112] le

courage impuissant avec lequel Pestalozzi osa, dans sa jeunesse,

embrasser et défendre la cause des paysans de Zurich.

[112] Voy. _Nos Fils_, 1869.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 17 / 20 段