on connaît son génie astucieux que, pour ces batailles livrées au
Mont-Thabor, près Nazareth, en des lieux si célèbres, il craignait fort
qu’on ne vainquît sans lui, et tenait à signer lui-même un bulletin de
Nazareth. Il vint donc, à la course, avec Bon, Rampon, la 32e et huit
pièces d’artillerie. Ceux de Kléber, rassurés par l’approche du secours,
avaient déjà rétabli la bataille et repris l’offensive. Ceux de
Bonaparte sabrèrent un camp de Mamelucks qui se tenait à part. Et
l’armée de Damas, voyant partout les nôtres, toute nombreuse qu’elle
était, prit peur, et se crut entourée. Il y eut un vertige immense, une
débandade générale. Les uns se précipitèrent derrière le Mont-Thabor,
d’autres se jetèrent dans les eaux du Jourdain (26 germinal, 15 avril).
Le lendemain matin, Murat entra dans Tibériade, déserte, sans garnison,
et y trouva des magasins immenses. On vit là ce qu’on eût gagné à
profiter de l’avantage et à poursuivre vers la riche Damas. Ce qui
souvent a garanti cette ville, c’est que dans les plaines on craignait
la cavalerie. Mais les batailles des Pyramides, de Nazareth, montraient
combien ces craintes étaient exagérées. La prise de Damas eût été un
coup de tonnerre qui eût effrayé nos ennemis, rassuré nos amis, et leur
eût fait prendre les armes. Bonaparte se fût trouvé à la tête d’un grand
peuple, et les Anglais, si redoutables dans Saint-Jean d’Acre, se
seraient-ils hasardés jusqu’à quitter la mer et venir nous offrir une
bataille rangée?
On ne pouvait pas prendre une ville, mais bien la Syrie tout entière, et
faire de notre petite armée le noyau de tout un peuple belliqueux.
Je me figure que c’étaient les vues du vrai bon sens, celles de Kléber
et de son ami Caffarelli.
Bonaparte avait d’autres vues. Il regardait la France. Pour elle, il lui
fallait d’abord ne pas se retirer de Saint-Jean d’Acre, et de plus dater
son bulletin de Nazareth.
De même qu’il avait fait le pèlerinage des sources de Moïse, écrit son
nom au registre du couvent, il s’arrêta au couvent de Nazareth, y
coucha, et vit dans l’église le miracle du lieu. Près de l’autel une
chapelle est, dit-on, la chambre de la Vierge même. Une colonne de
marbre noir engagée au plafond y paraît suspendue, parce que l’ange, au
moment de l’Annonciation, frappa du talon la base de la colonne, la
brisa. Cette légende, telle quelle, toucha quelques-uns de nos blessés
qui, se mourant, faiblirent, demandèrent l’extrême-onction.
Voilà comment un intrigant, peu digne d’une telle armée et de si grandes
circonstances, faisait platement sa cour à la réaction de Paris.
Dans cette armée pleine de gens d’esprit et d’expérience, il n’y avait
personne qui ne jugeât que Bonaparte s’obstinait dans une vaine
entreprise où son orgueil eût immolé le monde. C’était une chose
touchante de voir ces hommes aussi dociles que vaillants qui, tous les
jours envoyés à la mort, affrontaient sans murmurer des entreprises
impossibles. Ainsi, pendant près d’un mois, il leur fit attaquer cette
tour qui était devant une ville, mais n’y donnait nul accès. Avec cela,
peu de murmures, sauf à la perte des amis, où tel pleurait, poussait des
cris; un d’eux qui de douleur, de regret devint fou, dit alors des
choses très sages, et reprocha en face à Bonaparte sa sauvage
obstination.
De tant de pertes, aucune ne fut plus sensible à l’armée que celle de
Caffarelli. C’était, comme j’ai dit, cet homme unique qui, plus que
personne, avait lancé l’expédition, réglé l’Égypte avec sagesse. Son
solide héroïsme était un soutien pour tout le monde. Il avait perdu une
jambe au Rhin; il perdit un bras à Saint-Jean d’Acre, et pour ne pas
ralentir son activité, voulut que sur-le-champ on lui fît l’opération;
habitué à se dominer, il la subit sans laisser échapper la douleur par
aucun signe. Larrey dit que ce stoïcisme aggrava le mal et fut en partie
cause de sa mort[93]. Il se reprochait d’avoir entraîné dans
l’expédition tous ses jeunes amis, qui mouraient chaque jour, entre
autres Horace Say, jeune homme de grande espérance et frère de
l’économiste.
[93] Larrey, p. 111.
Bonaparte venait voir Caffarelli deux fois par jour, voulant le calmer
peut-être, adoucir son jugement (qui certainement était celui de Kléber,
c’est-à-dire très contraire au siège). Peu de jours avant sa mort, une
vive dispute s’éleva entre eux, et sans doute Caffarelli lui dit son
opinion sans ménagement.
Après cela il s’enveloppa de son héroïsme, d’impassibilité stoïcienne.
Il voulut mourir en philosophant: «Lisez-moi, dit-il, la critique de
Voltaire sur l’_Esprit des lois_.» Choix singulier de lecture qui étonna
Bonaparte, mais qui se conçoit pourtant; le mourant se consolait par
cette vive protestation pour la liberté de l’homme contre Montesquieu,
et son système sur la fatalité du climat[94].
[94] Dans l’ouvrage de MM. Reybaud, Marcel, etc., qui contient outre
leur beau récit, mille choses utiles qu’on chercherait en vain
ailleurs, on a fait l’entreprise méritoire, difficile, de nous
donner des portraits de tant d’hommes héroïques. Ces portraits ne
sont pas toujours bons, mais (je crois) souvent vrais! On n’invente
pas des physionomies qui concordent si bien avec la vie connue du
personnage. Rampon doit ressembler. Desgenettes fait crier: «C’est
vrai!» Ce portrait, du reste médiocre, n’a pu être inventé. Dans son
apparente candeur, il exprime à merveille le hâbleur bienveillant et
bon, avec un petit air de niaiserie qui dut faire croire ses utiles
mensonges.--Entre tous l’homme supérieur est évidemment Caffarelli,
de vive intelligence et de finesse aiguë, mais, chose rare, d’une
finesse qui tourne toute au profit de la bonté. Il était l’aîné de
ses frères, ne voulut pas hériter et leur partagea tout. Ce qu’on
remarque encore dans cette tête du Midi, c’est que ses qualités
natives ont persisté à travers mille épreuves, mille souffrances. Un
voltairien, et pourtant stoïcien!--Bonaparte, pour plaire aux
soldats, voulut emporter le cœur de Caffarelli dans une boîte. Son
corps est à Saint-Jean d’Acre, et sa pierre sépulcrale est respectée
des Arabes, comme celles de Hoche et de Marceau sur le Rhin. Ainsi,
la France mit partout ses enfants.
Caffarelli avait été pour beaucoup dans les grandes vues qui ont fait la
gloire de l’expédition. Vraiment, elle finit par lui. Après lui, le
siège ne fut plus possible. Bonaparte lui-même vit une grande flotte de
trente voiles qui venait aux assiégés, une flotte de trente vaisseaux
turcs. Non seulement nos nouveaux assauts ne réussirent pas, mais c’est
nous qui peu à peu allions nous trouver assiégés. Ceux du dedans,
habilement conduits par Phélippeaux, s’étaient introduits entre nos
lignes d’approche, et, de droite et de gauche, prenaient à revers nos
tranchées.
Phélippeaux mourut frappé d’un coup de soleil, inutilement pour nous,
nous déclinions chaque jour, et Bonaparte devenait la dérision des
Anglais. Sidney Smith répandit, signa, garantit une proclamation turque,
où, pour débaucher nos soldats, on leur répétait les bruits de Paris:
«Que le Directoire n’avait rien voulu dans l’expédition qu’éloigner
l’armée, dont il se défiait.» Cela ne produisit rien que de furieuses
injures de Bonaparte à Smith, et un très vain cartel de Smith à
Bonaparte.
Pendant ces sottes paroles de gens qui ne se connaissaient plus,
quelqu’un, d’un langage muet, se faisait mieux entendre, finissait tout,
la peste. La malignité du climat se liguait encore avec elle d’une autre
manière. En quelques jours, des vers naissaient dans les blessures et
les compliquaient.
Les nouvelles étaient effroyables. Indépendamment des fanatiques du
monde barbaresque dont j’ai parlé, les Anglais, maîtres dans la
Méditerranée, se montraient dans la mer Rouge, et nous ne voyions plus
autour de nous qu’un cercle noir d’ennemis.
Donc il fallut revenir, et, pour comble de misère, partir nuitamment, et
si subitement que, quelque soin que l’on prît d’emporter nos blessés,
plusieurs, un peu écartés, se croyant abandonnés, et cherchant leur
chemin, se lancèrent dans les précipices.
On aurait pu prévoir ce qu’on avait à attendre d’un tel homme, de sa
surdité aux conseils. On pouvait dire déjà ce que quelqu’un dit plus
tard, quand il répéta en Russie, sur six cent mille hommes, ce qu’il
avait fait sur dix mille en Syrie: «Où pourra-t-on trouver les
gardes-fous de son génie[95]?».
[95] Mot de M. de Narbonne, cité par M. Villemain, _Mélanges_.
Bonaparte avait levé le siège de Saint-Jean d’Acre le 1er prairial (20
mai 99), à neuf heures du soir.
Notre allié, dans les Indes, Tippoo, qui depuis si longtemps regardait
vers la France, délaissé, sans secours, était mort en héros (avril
1799)[96].
[96] Ce qui fit un tort immense à Bonaparte, c’est que lui-même
renseigna ses ennemis sur sa détresse, le besoin qu’il avait de
secours, etc. Sa correspondance interceptée fut publiée en un petit
volume par Francis d’Yvernois, le Genevois anglais, sous ce titre:
_Crimes des Français racontés par eux-mêmes_, réimprimé à Paris par
René Pincebourde.
CHAPITRE VIII
FIN DE L’INDE MUSULMANE.--MORT DE TIPPOO, 1799.
La chute de Tippoo, la ruine de l’empire de Mysore étaient un malheur
pour la France, bien plus qu’on n’aurait cru dans ce grand éloignement.
Mysore et Seringapatam restaient, depuis la perte de Pondichéry, le
centre unique de notre commerce dans l’Inde. Tippoo et son père
Hyder-Ali avaient été, malgré tous nos malheurs, nos immuables alliés.
C’était un grand état qui avait des possessions sur les deux mers. De
plus, Tippoo, était, par ses qualités héroïques, le centre de l’Inde
musulmane, peu nombreuse, si on la compare à l’Inde Brahmanique, ne
comptant guère que quinze, vingt millions d’hommes, mais tout autrement
belliqueux, et, l’on peut dire le nerf de l’Inde même. Moins fins, moins
délicats que les Indiens proprement dits, ces musulmans leur étaient
supérieurs en qualités viriles, en dignité morale, en probité, fidélité.
Je suis ici dans ce triste chapitre, comme le voyageur qui, dans l’Inde
d’aujourd’hui, se trouve en face des grands tombeaux, fiers et
majestueux comme l’immense monument d’Acbar, ou tout au moins la
gracieuse tombe de la fille d’Aureng Zeb[97]. Je ne passerai pas sans
les avoir salués, sans avoir dit le caractère viril de l’Inde musulmane.
Plusieurs écrivains, même Anglais, ont raconté combien la sévérité
simple de leur culte imposait. Moi, je voudrais ici insister de
préférence sur le sentiment de l’honneur et l’exaltation de la probité.
[97] Voy. les planches de Daniell, etc.
Je ne puiserai pas dans les livres, mais dans les récits graves et sûrs
que me faisait parfois mon ami, le très fin, le très savant Eugène
Burnouf.
Il était en rapport avec beaucoup d’Anglais, non seulement pour sa
science, mais pour la confiance que son caractère inspirait. L’un d’eux,
un colonel, homme de grand mérite, qu’il voyait souvent triste et
sombre, lui fit l’aveu suivant.
Il avait eu pour économe un musulman. Cet homme passait pour fort
honnête, et il avait une gravité qui imposait. L’Anglais, insoucieux,
faisait rarement ses comptes. Un jour, après dîner, il se met à les
faire. A cette heure un peu trouble, il a beau calculer, il trouve
toujours un déficit, quelque chose de moins que ne comptait son
musulman. Il se fâche, et recompte encore; toujours même différence.
L’autre, imperturbablement, soutient qu’il n’y a pas erreur, qu’il a
très bien compté, que le maître se trompe. Alors l’Anglais exaspéré,
l’appelle fourbe, menteur, voleur, etc. Enfin, n’en tirant aucune
parole, il le frappe au visage. L’autre recule, et tire le poignard
qu’ils portent tous, et dit: «Je ne vous tuerai pas; car, j’ai mangé
votre pain.» Il se frappe lui-même, et d’une main si sûre qu’il en meurt
à l’instant. D’après les croyances indiennes, celui qui a causé un
pareil accident, et qui se trouve ainsi maudit par un mourant, n’a plus
de repos en ce monde. Le pis, c’est que le mort avait raison, il était
innocent. Le malheureux Anglais, redevenu à froid tout à coup, se met à
refaire le calcul, et voit que c’est lui qui a tort. Dès lors, plus de
repos: la chose le poursuit et ne le lâche plus; il la traîne jusqu’à la
mort.
* * * * *
Cette race si fière et plus guerrière que propre aux arts, ne leur est
pourtant pas hostile comme les Turcs. Bornés par le Coran qui défend
toute représentation figurée, leur génie s’est tourné vers
l’ornementation et le décor en plusieurs genres. Tippoo dessinait ses
jardins et en faisait le plan; il a fait celui de Bangalore. La plupart
de ces monuments musulmans, grandioses, charmants, sont de magnifiques
mosquées avec de sublimes minarets à plusieurs étages, des galeries où
l’on crie la prière, de belles et charitables fontaines, si précieuses
dans ce climat, enfin d’admirables tombeaux[98], dont plusieurs
tellement spacieux que leurs compartiments innombrables peuvent servir
de logement.
[98] Ces monuments de famille et de piété sont souvent fort touchants.
A Agra, Shah Ichan, quittant cette ville pour Delhi, a fondé un
délicieux monument pour sa sultane morte en couches en 1631. Dans
l’ancienne Delhi, on voit une sépulture sainte, et quoique
musulmane, révérée des Hindous. C’est celle de Jehannazah qui ne
quitta pas son vieux père pendant dix ans, enfermée avec lui dans le
château d’Agra, et qui mourut empoisonnée.--(Tandis que sa sœur
Roxanore fut l’instrument des desseins parricides de leur frère
Aureng Zeb.)--Sa tombe simple, porte cette inscription: Que la terre
et la verdure soient les seuls ornements de ma tombe: C’est ce qui
convient à celle qui vécut humble d’esprit et de cœur.» Et sur un
côté on lit: «Ci-gît la périssable fachir Jehannazah Begum, fille du
Shah Ichan, disciple de, etc.»
La supériorité de l’Inde musulmane pour la gravité des mœurs et pour la
guerre la rendait dédaigneuse pour l’Inde brahmanique, ce fut la faute
de Tippoo dont le fier caractère, les tendances sévères, héroïques,
exagérèrent la discorde des deux Indes qu’une meilleure politique aurait
tâché de rapprocher.
Chose curieuse, à l’autre bout du monde, le dix-huitième siècle est le
même, singulièrement actif et agité. Tippoo pour la curiosité,
l’inquiétude d’esprit, l’amour des nouveautés, nous fait penser à Joseph
II. Mais, d’autre part, sa fixité dans le travail, et le nerf
indomptable qu’il montra dans un climat si dissolvant, sont d’un
véritable héros, d’un Frédéric barbare. Il était cruel, mais très juste,
d’une justice impartiale. Nul privilège de naissance. Nulle place ne
s’accordait qu’après des épreuves et une sorte d’apprentissage. Les
commerçants français de Seringapatam avaient formé sous lui un club, et
dans l’égalité d’une société musulmane, réalisaient à leur manière
quelque chose de l’égalité jacobine[99].
[99] Ce fait tout simple de cinquante-neuf marchands français réunis
en club, selon la mode du temps, a été étrangement défiguré, sans
doute par le gouverneur Wellesley qui, pour pousser la Compagnie à
la guerre, lui fit cet épouvantail ridicule d’une grande explosion
jacobine en pleine Asie. Les cockneys de Londres et les dames
actionnaires ont dû pâlir. (Voy. Salmon, mai 97, p. 39. Londres,
1800.)
Il n’y avait pas dans l’Inde, un ryot (laboureur), qui se mît au travail
avant Tippoo. La journée ne suffisait pas à son activité. Il voulait
savoir tout[100].
[100] Sur la personne et la vie intérieure de Tippoo, voyez Mill,
Wilson, Barchou de Penhoën, etc.
Les arts, les découvertes, l’agriculture, l’intéressaient aussi bien que
la guerre.
De grand matin, il recevait d’abord les rapports, donnait les premiers
ordres.
A neuf heures, il se rendait près des secrétaires d’État, dictait un
grand nombre de lettres[101].
[101] Plusieurs fort confidentielles, indiquent ses brouilleries avec
son père Hyder-Ali. Ces lettres fort courtes, et bien différentes
sans doute de celles d’un Européen, n’en sont que plus curieuses.
_Select Letters of Tippoo_, tr. by Kirkpatrick, 1811, in-4º (avec
des autographes).
Puis, il se mettait au balcon pour voir ses éléphants, ses tigres
dressés pour la chasse, que l’on promenait avec leurs manteaux
d’or[102].
[102] Il avait pris le tigre pour emblème, comme l’animal le plus fort
dans l’Inde. Ces tigres étaient promenés par la ville avec de petits
capuchons; aux moindres choses qui les eussent effrayés, on les leur
rabattait sur les yeux.
Après déjeuner, assis sur un sopha, il recevait ceux qui désiraient
audience. Un officier lisait des requêtes, auxquelles il répondait
sur-le-champ. Pendant cette audience, trente ou quarante secrétaires
écrivaient assis le long du mur. Des courriers arrivaient, déposaient
les dépêches aux mains d’un secrétaire qui les lisait, et Tippoo dictait
les réponses, les signait, les scellait. Les grands vassaux avaient
leurs ministres près de lui.
De trois à cinq heures, il se retirait, restait dans ses appartements.
A cinq heures, au balcon, il voyait défiler ses troupes, et des
secrétaires écrivaient (des notes relatives à la guerre?).
A six heures et demie, c’était le repos, l’apparition de la cour, les
bayadères, même certaines comédies.
Dans cette vie si active, une seule chose manque, celle qui tient tant
de place et de temps chez les Anglais, je parle du repas, avec ses
continuations de boisson et d’ivresse, prolongée dans la nuit.
Tippoo n’eut qu’un défaut, l’orgueil, la haine et le mépris des
idolâtres, chrétiens et indiens brahmaniques. Il renversait les temples
de ceux-ci. Et quant aux musulmans, il les mécontenta, les alarma
eux-mêmes. A l’époque où le Mogol était prisonnier d’un rebelle, Tippoo
prit le titre de padishaw (empereur). Aussi lorsqu’en 97 il s’adressa au
sultan musulman de Caboul, celui-ci ne se joignit pas à lui et resta à
part.
* * * * *
Il est intéressant de voir comme, au contraire, dans l’Inde brahmanique,
le principal chef des Mahrattes, Sindiah, s’éleva par l’humilité. Chez
ces tribus où tous les guerriers étaient en concurrence pour le pouvoir,
on choisissait souvent un chef étranger à leur classe. C’est ce qui,
pendant trente années, les avait fait obéir à une femme, une sainte de
leur religion. Sindiah de même réussit, comme personne pacifique qui ne
pouvait porter ombre aux guerriers. Il était de la caste des Vaisya
(marchands), dont l’industrie a, dans les contrées voisines de Cachemire
une grande influence. Il se faisait gloire de descendre d’un serviteur
bien humble de la cour, dont la charge était de garder les pantoufles du
Peishwaw (chef de religion des Mahrattes). Aux grandes audiences de ce
chef, Sindiah se présentait toujours avec la paire de pantouffles, et
insistait pour s’asseoir au-dessous de tous les chefs militaires. Cela
lui réussit. Peu à peu tout l’ascendant fut à cet homme si humble qu’on
jugeait le plus pacifique[103]. Les guerriers se groupant autour de
celui qui semblait n’avoir nulle vue ambitieuse, il devint fort, et se
trouva en face des Anglais, de Tippoo.
[103] Sur ce personnage et en général sur les Mahrattes, voy.
l’histoire si curieuse et si instructive de M. Grant Duff.
La Compagnie anglaise, aux premiers temps s’était présentée (comme
Sindiah d’abord), toute pacifique et mercantile. Et même dans sa
grandeur, ses patentes ne portaient pas un autre titre que celui de
_marchands anglais_. Beaucoup de dames étaient parmi ses actionnaires,
et comme la puissance et la valeur des votes étaient proportionnées à la
mise, ces dames pouvaient avoir très grande part au gouvernement. Aussi
la Compagnie, _la bonne dame_, comme l’appelaient les Indiens, faisait
la guerre, mais toujours malgré elle (disait-on).
Entre _la bonne dame_ de Calcutta, et _le fils de marchands_ Sindiah,
entre ces deux hypocrisies s’agitait la puissance franchement militaire,
Tippoo, qu’on appelait le tigre.
Tigre mutilé, qui regardait de tous côtés où trouver un jour pour
s’élancer.
Les choses en étaient là lorsque Cornwallis fut appelé en Irlande, et
qu’à la place de cet esprit modéré, pacifique, le parti de la guerre
obtint pour vice-roi le violent Wellesley, avec son jeune frère, le
morne et sévère Wellington.
Ces deux frères, de race irlandaise (et primitivement espagnole?)
avaient été élevés, comme Pitt, par un évêque, haut dignitaire de
l’église anglicane, l’archevêque Cornwallis, frère du vice-roi des
Indes. Un des frères Wellesley fut évêque aussi, et chapelain du roi.
Les Anglais-Irlandais, comme ceux-ci, sont plus aigres que les Anglais
réels, avec quelque chose souvent de la violence du Midi. Wellesley
charma Pitt, dit-on, par un discours acerbe contre la France et la
Révolution. Donc, Pitt accorda Wellesley comme vice-roi, au parti qui
voulait la guerre et la conquête de l’Inde.
C’était une nouvelle Angleterre qui venait tard et d’autant plus avide.
Alléchés par les gros traitements qu’avait institués Cornwallis, elle
avait hâte d’étendre ce système à de nouveaux pays, d’exploiter ce
Pactole immense qu’allaient offrir des emplois de toute sorte,
militaire, judiciaire, ecclésiastique. L’église indienne qui relève de
Cantorbéry est la plus riche du monde.
Wellesley, porté au pouvoir par le parti de la guerre, n’était pas
cependant impatient de la faire. La Compagnie ne la voulait pas,
prévoyant qu’avec le système actuel de luxe et de dépense, l’armée
serait terrible à nourrir. Mais le 18 juin 98[104], le comité secret des
directeurs est averti (par Suez, Bombay) du passage de Bonaparte en
Égypte.
[104] J. Salmon, _A Review of the war with Tippoo_, 1800, in-8º. C’est
un recueil de pièces. Mais, comment le 18 juin put-on savoir cela?
Je ne le comprends pas.
Et quoique, peu après, la destruction de la flotte française à Aboukir
pût le tranquilliser, les démarches inquiètes de Tippoo font persister
Wellesley pour la guerre. Non seulement Tippoo tramait une ligue avec la
France, la Perse, Constantinople, mais ce qui était bien plus grave et
plus immédiat, il avait établi une correspondance avec Raymond[105], un
Français qui avait formé un corps discipliné de seize mille Européens,
chez le Nizam, prince indien, allié des Anglais. Raymond avait planté un
_arbre de liberté_ devant le palais de Nizam. Peut-être il aurait joint
Tippoo et lui eût donné cette armée française. Tout à coup, Raymond
meurt. Cette mort fut sans doute un miracle accordé aux prières du parti
anglais. De plus le vieux Nizam qui refusait encore de licencier son
corps européen, devient malade, et voit son fils impatient de succéder
qui se fait Anglais. Le père, de désespoir en fait autant, licencie ses
Français que les Anglais accueillent gracieusement et reportent en
Europe.
[105] Voy. Salmon, _Appendice B_. Ce fait si curieux ne se trouve que
là.
C’était un coup terrible pour Tippoo qui l’écrivit à M. Magalon, notre
consul d’Égypte.
En même temps, d’après le conseil d’un horloger français, son favori,
Tippoo envoyait demander secours aux Français de l’île Bourbon; il n’eut
que deux cents hommes.
Là on place la scène du club jacobin dont les Anglais ont tant parlé.
Elle avait eu lieu plus tôt, le 5 mai 97. Un Rigaud, un corsaire
français avait assemblé le club, planté l’arbre de liberté et le drapeau
français que Tippoo salua en bon hôte, ami de la France.
Tippoo, non secouru par nous, n’en eut pas moins d’abord un avantage sur
le jeune colonel Wellington. Mais la diplomatie vint encore au secours
de la guerre. Les Anglais avaient une autre armée de huit mille hommes
sur la côte de Malabar; il fallait l’appeler, lui faire passer la chaîne
des Gattes. Le passage était gardé par un petit sultan que Tippoo
croyait sûr. Les Anglais lui persuadèrent de ne pas se perdre avec
Tippoo; il livra le passage, les deux armées anglaises réunies eurent
dès lors la victoire assurée.
Ce fut le signal de la ruine. Tippoo, presque abandonné, se tourna vers
les serviteurs qui lui restaient: «Nous voici à nos derniers
retranchements... Que voulez-vous faire?» Tous répondirent: «Mourir avec
vous.»
On dit qu’à ce dernier moment, voyant déjà une trouée dans les murs de
sa ville, il but, selon l’usage indien, dans une coupe de marbre noir,
et invoqua les dieux de l’Inde, en même temps que Mahomet. En
combattant, ses anciennes blessures se rouvrirent, et son cheval frappé
tomba sur lui. Tous les siens lui firent un rempart de leur corps, le
placèrent sur un palanquin. Il avait quatre grandes blessures et une à
la tempe, mortelle. Il n’en blessa pas moins encore ceux qui furent
assez hardis pour vouloir le prendre.
Il était temps pour les Anglais. Car ils n’avaient plus de vivres.
Wellesley, habilement magnanime, donna aux officiers de Tippoo plus
qu’ils ne recevaient de lui. Il rendit Mysore, devenu un petit État, à
un enfant issu de l’ancienne dynastie indoue. L’enfant avait trois ans.
Par une bizarre hypocrisie, on lui donna un sérail, pour faire croire
qu’on voulait que cette dynastie se perpétuât.
CHAPITRE IX