Cependant, vers le soir, les rebelles ne bougèrent plus, attendant

probablement les secours qu’on leur avait promis, et que leurs

émissaires allaient chercher. De son côté, Bonaparte, ne pouvant enfiler

par le boulet les rues tortueuses, étroites, avait à minuit monté une

batterie sur une hauteur qui dominait tout et qui n’était qu’à cinquante

toises de la grande mosquée.

A l’aube, les quinze mille qui s’y étaient concentrés et voyaient entrer

en ville une foule de pillards arabes, se croyaient forts, sans

apercevoir qu’ils avaient la mort sur leur tête. Ils ne s’en doutèrent

que quand ils virent un obus tomber dans la mosquée, et d’autre part les

grenadiers en fermer toutes les issues, de sorte qu’il n’échappât

personne. Sous les obus, la mosquée fut bientôt percée à jour, et tout

le quartier environnant ne fut plus que ruines.

Bonaparte avait reçu avec une bonté sévère le divan des cheiks, qui

demandaient grâce pour la ville. Quoique fort irrité par la mort d’un de

ses aides de camp, un Polonais plein de mérite, il donna ordre aux

batteries d’en haut de cesser le feu, et même consentit que les cheiks

allassent demander aux désespérés de la mosquée s’ils voulaient se

rendre. Ils ne répondirent qu’à coups de fusil.

L’arrivée de Kléber, venu d’Alexandrie au Caire pendant l’action, prouva

aux habitants que les côtes étaient toujours au pouvoir des Français.

D’autre part, les Mamelucks de Mourad, contenus par Desaix, n’avaient

pas pu descendre du midi, ce qui avertissait la ville que, ni d’en haut,

ni d’en bas, elle n’avait à attendre de secours. Cela n’empêcha pas

qu’au faubourg des bouchers, ces gens qui sont souvent sous l’ivresse du

sang, s’acharnèrent à combattre à l’aveugle. De plus, à la grande

mosquée, plusieurs, étant montés sur les balustrades intérieures qui

tournent autour de l’édifice, continuaient de tirer, de tuer.

Jamais en pays musulman, on n’avait vu, après un traitement si doux et

si humain, une révolte si acharnée, sans cause. Aussi, d’une part, nos

soldats qui avaient perdu beaucoup des leurs; d’autre part, les cophtes

et les juifs, dont les musulmans avaient pillé les maisons, outragé les

familles, demandaient une forte répression. En vain. Le général fut

inflexible. Il accorda très peu aux vengeances les plus légitimes. On ne

vit point les grandes mitraillades de Lyon en 93, ni celles des villes

indiennes en 1857.

Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais

eux-mêmes reprochent d’avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche

du canon, ce parti fanatique, que l’orgueil exaspérait d’ailleurs, ne

pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au contraire, Bonaparte,

qui, dans la guerre ménageait si peu l’homme, fut ici modéré autant

qu’on pouvait l’être en ce pays. Dans les lettres qu’il écrivait au

loin, au général Reynier, par exemple, qui était sur la côte, il croit

utile d’exagérer sa sévérité. Il lui dit que l’on coupe trente têtes par

jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze

seulement.

Le consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu’au second

jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y

faire leurs prières, _furent étonnés_[84] de la voir occupée, profanée

par nos soldats qui y campaient. Et qui donc l’avait profanée plus que

ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la

révolte, et qui l’avaient si abondamment trempé de sang humain?

[84] Paton, t. I, p. 189.

Je ne crois pas qu’il n’ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas

ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l’ordre et la

discipline sont une protection. Ici, dans cette guerre de rues et dans

les embuscades de ruelles, passages, etc., l’avantage est aux foules.

Nakoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes[85],--et

quels hommes! tous précieux, si loin de la patrie,--et plusieurs

éminents par le courage, la science, irréparables!

[85] Nakoula, traduit par Desgranges, 1839.

Nos savants s’exposèrent beaucoup. Dans la grande mosquée, un lieu si

dangereux, où les feux d’en haut et d’en bas se croisaient, on vit

l’orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder,

risquer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux

manuscrit.

Ceux qui pourraient douter de la modération de la répression n’ont qu’à

lire dans notre ennemi Gabarti l’étonnement que le pardon causa. «Les

habitants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pût

se terminer ainsi[86].»

[86] Gabarti, p. 48, 60.

L’étonnement fut plus grand encore, lorsque, peu de jours après, par une

noble hospitalité, «les Français ouvrirent la bibliothèque publique,

qu’ils venaient de fonder dans une belle maison qu’un des tyrans (sans

doute un Mameluck) avait construite de ses vols. Les Français (_qui tous

savent lire_), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient

poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des

cartes, des figures d’animaux, de plantes, des livres d’histoire, de

médecine, des instruments de mathématiques et d’astronomie. Près de là

était la maison du chimiste, avec la machine électrique; puis la maison

du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de

fatigue.»

Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un

grand aspect d’activité[87]. Les forteresses qu’on avait projetées

s’élevèrent autour de la ville sous la direction active de Caffarelli.

Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction

complète d’un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et

firent l’effroi de ces pillards si dangereux dans la banlieue d’une

telle ville.

[87] Si l’on veut savoir ce que fut l’occupation française, il faut

consulter Gabarti. Quelle que soit sa malveillance, il avoue (p. 71)

que les Français fusillèrent un des leurs qui avait outragé une

femme et trois autres Français pour s’être introduits dans des

maisons.--On se défiait non sans cause des Barbaresques qui

passaient par le Caire pour aller à la Mecque; on en retint

quelques-uns comme otages, mais au départ, on leur fit des présents.

Lisez, encore dans Gabarti, les égards des Français, pour les

musulmans aux fêtes du renouvellement de l’année pendant le ramazan

et le baïram, où les boutiques sont ouvertes la nuit. Les musulmans,

comme à l’ordinaire, allèrent, le jour, à leurs cimetières et

visitèrent leurs morts. Les Français défendirent à la population

chrétienne d’indisposer les musulmans en mangeant et buvant dans les

rues et de blesser leur orgueil en portant comme eux des turbans

blancs. Ils firent suivre la tournée du chef de police par un corps

de cavalerie française. Ce n’est pas tout: nos officiers supérieurs

complimentèrent les grands de la ville au sujet de la fête. Ils les

invitèrent, et, pour les mieux recevoir, prirent des cuisiniers du

pays. (Gabarti, p. 77-87.)

En même temps, Bonaparte rendit au Caire, et à l’Égypte le grand et le

petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation

nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls

bien guider l’administration des Français. Ce fut, dit-on, chez les gens

du pays, une joie universelle et très vive; plusieurs se félicitaient,

s’embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans exagérer

la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter

de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.

Ceux qui n’estiment les choses que par l’argent, riront (non sans mépris

de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique

de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu’en

douze mois l’Égypte entière, en y comprenant même l’exaction sur les

Mamelucks, nous rapporta seulement douze millions et cent mille

francs[88]!

[88] Quelle pitié! un seul juge de Calcutta, le président du tribunal

suprême, nommé pour douze années, recevait, on l’a vu, par année

quinze cent mille francs. (Mill et Wilson.)

CHAPITRE VI

SUEZ ET LE VIEUX CANAL DES PHARAONS.--LES ROMANS DE BONAPARTE.--INVASION

DE LA SYRIE.--1798-1799.

Le Nil, dans l’ancienne langue de l’Égypte, est un nom féminin. Il est

la véritable Isis, et la mère de l’Égypte qui a produit et nourrit la

contrée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s’y sont succédé se sont

tous montrés étrangers, illégitimes, usurpateurs, en négligeant ce vrai

dieu du pays. Le signe auquel les natifs durent reconnaître le caractère

légitime de notre conquête ce fut le soin, les travaux que les nôtres

accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc., s’occupèrent

activement des digues, des canaux qui pouvaient assurer et régulariser

son cours. Ils songèrent à l’étendre, à renouveler le beau monument du

pharaon Néchao, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge,

canal si utile au commerce, et qui semblait le trait d’union entre

l’Égypte et l’Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.

Le monde musulman, qui n’avait pas tout cela écrit au cœur comme les

vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait

pourtant être frappé d’un tel gouvernement. Il l’était moins de

l’entourage des sciences, des savants de l’Europe qui créait ces

miracles que du jeune sultan qui les ordonnait, de ce jeune homme si

réservé qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours

souriante[89]. On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui

succéda.

[89] Gabarti, p. 132.

Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l’Égypte par ses admirables

lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi, au centre avec Caffarelli

et l’institut d’Égypte, étonnant tous par sa sagesse, paraissait aux

Égyptiens un pharaon, aux musulmans un autre Salomon, ou un descendant

du Prophète. Tous s’inclinaient, et n’étaient pas loin de le croire

quand il disait: «Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes

pensées?»

Qui eût cru que ce sublime acteur fût le même Bonaparte, si intrigant en

France, si double en Italie? N’importe, nous l’admirons dans cette année

d’Égypte. Les très grands comédiens sont tels parce que tout n’est pas

feint dans leur jeu[90]. Je crois en outre que sa vive nature,

électrique par moments, put s’assimiler, s’harmoniser à la société où il

vivait, société de tant d’hommes éminents, bienveillants, pleins d’une

sympathie admirable pour le pays qu’ils espéraient régénérer.

[90] Bonaparte juge de même ce moment de sa vie: «Ce temps que j’ai

passé en Égypte a été le plus beau de ma vie; car il en a été le

plus idéal.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 274.)

Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu’au bout. Pour que

ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s’y

mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une suite, une

conséquence qui n’étaient pas dans sa nature. Même lorsque son intérêt,

sa politique lui conseillaient le plus d’être harmonique, il discordait,

il détonnait.

Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour

certaines nuances, le sentirent parfaitement. Et plusieurs (ce qui nous

semble sévère,) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et menteur en

toute chose. Cela n’était pas. Il avait un penchant réel pour les mœurs,

les idées d’Orient.

Il eut même un instant l’idée de s’habiller à la turque. Mais il était

petit; cela lui allait mal, il y renonça.

Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Égypte. Le général

Menou alla plus loin, et, pour faire un mariage d’amour, abjura, se fit

musulman. A ce sujet, Bonaparte dans ses lettres, parlant de Mahomet,

écrivait à Menou: «Notre Prophète.» Il avait promis de bâtir une grande

mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion

des Français.

On crut qu’il aurait un sérail. Il n’avait pas de bonnes nouvelles de

Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu’on lui présenta plusieurs

femmes musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt

craignit les plaisanteries. Il les renvoya, mais pour donner un pire

scandale. Il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française,

femme d’un de ses officiers, dont il éloigna le mari de l’Égypte. On la

voyait avec lui cavalcader, caracoler sur les promenades du Caire.

Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane, et

montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.

Vers la fin de 98, la fatigue, l’ennui l’avait pris, dit Bourrienne. Il

alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, échangea une

correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l’ancien

commerce. Il reconnut le canal de Néchao qui unissait le Nil à la mer

Rouge; il méditait de le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlaient

beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer

basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu’on appelait les

sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui

ne parvint pas), pour qu’il pût s’entendre avec lui. Et en même temps,

comme s’il eût voulu se rendre aux Indes par terre, il demandait au shah

de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d’armes et

d’habits.

C’était aller bien loin pour chercher les Anglais qui arrivaient

d’eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument,

avait envoyé sur les confins de l’Égypte et de la Syrie, à El-Harik, le

célèbre pacha d’Acre, le cruel Djezzar.

En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci. Il tua notre envoyé, nous

défia, se voyant d’une part aidé par la flotte anglaise, et de l’autre

par les pachas d’Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens,

ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non seulement les

chrétiens, mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population.

Il ne pouvait tirer de l’armée d’Égypte que douze mille soldats (il est

vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut

d’aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les

flottes parurent bientôt dans l’Archipel.

Son imagination semblait excitée par le péril même: il comptait, s’il

pouvait réunir les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il

comptait, disait-il, _prendre l’Europe à revers_ (c’était son

expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire

dans l’Orient.

Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firent bien des

vœux pour nous, mais ne nous aidèrent que fort peu. Au contraire, les

musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour

eux la mer, et les secours inépuisables des Anglais.

La petite armée prit d’abord sur la frontière El-Harik, sans trop de

peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit

Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par

Poussielgue, l’intendant. Cette garnison, composée d’Arnautes ou

Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s’en

aller à Bagdad. Mais ils s’arrêtèrent en route et aidèrent ceux de

Djezzar à défendre contre nous Jaffa[91].

[91] Nakoula, p. 99.

Cette ville nous fut disputée avec une sorte de fureur. Un parlementaire

que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort.

Puis, quelques soldats des nôtres s’étant introduits par un passage

souterrain, en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais

égorgés. Ce qui n’irrita pas moins les Français, c’est que les Barbares,

se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent

les têtes coupées, et où ils croyaient bientôt rapporter celles des

nôtres[92].

[92] Miot, p. 138, 162, 267.

Nos généraux Lannes et Bon, donnèrent l’assaut des deux côtés, et,

pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua

de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se

réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler,

lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres Eugène Beauharnais,

son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne

ratifia nullement.

La situation était très mauvaise. On venait de s’apercevoir qu’on avait

rapporté la peste d’Égypte. Et ces braves, qui ne s’attendaient

nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très effrayés.

Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l’expédition, l’un,

déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse; l’autre,

Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste,

et de dire que l’épidémie n’était qu’une espèce de fièvre, de soutenir

ainsi le moral de l’armée. Mensonge dangereux, dit Larrey; mais devant

l’ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut sage d’être de

l’avis de Desgenettes, il fit une longue visite à l’hôpital, et même

souleva le corps mort d’un pestiféré. On fit courir le bruit que

Desgenettes lui-même s’était inoculé la peste sans danger.

Qu’eût-ce été si, dans cette situation, déjà si triste, l’armée avait eu

connaissance des nouvelles qui venaient d’Égypte, de Syrie, de la mer?

Trois dangers à la fois l’environnaient. Non seulement les Anglais, les

Russes étaient en mer, mais par devant, nos amis de Syrie ne se

déclaraient pas. Derrière, l’Égypte croyait que Bonaparte était mort, et

elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, en Égypte et

en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui

s’élèvent parfois pour des causes inexplicables, comme les trombes du

désert. Déjà, avec l’aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la

haute Égypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de

Français, et d’autres massacres avaient lieu dans plusieurs villes

musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c’est que les

Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre

invulnérables; beaucoup de peuples le suivaient.

Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la

grâce donnée par Beauharnais aux trois mille brigands albanais. Aussi

Bonaparte ne le fit-il pas. Seulement il avait eu le tort de ne pas

prendre un parti sur le champ et de leur laisser croire qu’on les

graciait. L’armée, irritée par la résistance meurtrière qu’on lui avait

faite de maison en maison, et sentant justement qu’à peine délivrés, ils

n’iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à

Djezzar, était loin de l’indulgence. Cependant Bonaparte ne voulut pas

se contenter d’un jugement tumultuaire. Il assembla les généraux. Les

noms si respectés de Kléber, de Caffarelli, étaient à eux seuls une

garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée

mûrement. Ils prononcèrent comme l’armée, ne reconnurent pas la folle

grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais

serait la mort pour bien des nôtres.

CHAPITRE VII

BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN D’ACRE.--MAI 99.

Donc on se dirigea vers Saint-Jean d’Acre, par les grandes pluies

d’hiver et les chemins gâtés qui ne permettaient pas d’amener

l’artillerie de siège. L’armée venait d’un côté, l’artillerie de l’autre

(par mer). Il était bien probable qu’on ne se rejoindrait pas et que les

Anglais, maîtres de la Méditerranée, prendraient notre artillerie et

s’en serviraient contre nous. Que pouvait-on opposer à la probabilité

d’une chance si simple? La fortune de Bonaparte, qui l’avait favorisé et

avait pris soin jusque-là de justifier ses plus téméraires imprudences.

Notez que, de Constantinople, on avait envoyé à Saint-Jean-d’Acre un

corps d’artillerie turc, formé par nous quand le sultan était notre

allié. Ainsi c’étaient les élèves des Français qui allaient tirer sur

nous avec des pièces françaises. Si cela ne suffisait pas, les Anglais,

pour défendre une place que la mer entoure presque, étaient maîtres d’y

introduire à volonté des troupes et d’en renouveler la garnison par des

Européens, Anglais, et bientôt Russes.

L’amiral Sidney Smith, notre prisonnier naguère, et échappé du Temple,

avait ramené avec lui à Acre un de nos traîtres, l’émigré Phélippeaux,

qui, par les lois d’alors, aurait dû être fusillé à Paris. C’était un

ancien camarade de Bonaparte, son envieux, son ennemi dès le collège. Il

n’avait pas craint de prendre l’uniforme et le gros traitement de

colonel du génie anglais. En défendant habilement et fortifiant

Saint-Jean d’Acre, il n’avait d’autre vue que de nuire à Bonaparte et à

la France. Qui se doutait alors qu’entraver Bonaparte, et notre colonie

d’Égypte et de Syrie, c’était murer l’Asie, enterrer tant de peuples

dont le système anglais a confirmé la mort?

Le retard de notre artillerie donna à Phélippeaux le temps de faire de

grands travaux autour d’une place si petite. Il ne se borna pas aux

ouvrages extérieurs. Connaissant bien l’impétuosité des nôtres,

craignant que, malgré tout, ils ne trouvassent quelque jour, il avait

pris la précaution insolite de lier entre elles par des murs, les

maisons de la ville, de sorte que, forcée dans ses retranchements, elle

pût résister tout de même.

Qu’on en vînt là, c’était bien peu probable, avec cette facilité infinie

que donnait la mer et la flotte d’introduire dans la ville des forces

nouvelles. Bonaparte s’obstina comme un furieux dans cette entreprise

impossible. Il ne voulut pas voir que ses munitions tarissaient, si bien

qu’il était obligé de recueillir les boulets de l’ennemi pour les lui

renvoyer; on les payait aux soldats qui les ramassaient. En soixante

jours, on s’obstina à faire quatorze assauts, inutiles et sanglants,

ruineux pour notre petit nombre. L’ennemi fit vingt sorties,

s’inquiétant peu de ses pertes, qu’il réparait aussitôt.

L’obstination de Bonaparte était inexprimable: c’était comme une dispute

entre lui et la Fortune, infidèle pour la première fois. C’était plutôt

une inepte gageure avec l’impossibilité même.

Représentez-vous l’image ridicule d’un buveur opiniâtre qui s’efforce de

boire, de vider par en bas un tonneau qui sans cesse se remplit par en

haut.

Le peu qu’il tuait d’hommes à la tranchée du côté de la terre était à

l’instant suppléé, du côté de la mer; la flotte pouvait en fournir en

quantité illimitée.

Sa rage aveugle était si grande, qu’il mina d’abord, puis voulut

emporter à tout prix une tour avancée qui semblait tenir à la ville,

mais qui en était réellement séparée et n’y donnait nulle ouverture.

Nos soldats, devant la folie du héros, n’objectaient rien; on se faisait

tuer. Kléber seul disait avec une sévérité ironique: «Nous attaquons à

la turque une ville défendue par des moyens européens.»

Beaucoup de Syriens, qui haïssaient Djezzar, venaient au camp, faisaient

des vœux pour nous. Mais nous voyant limités là sur un étroit espace,

ils se gardaient de se déclarer. L’ennemi était trop heureux de nous

voir aheurtés à des murs, nous cassant le nez sur des pierres, tandis

qu’un beau et riche pays, la Galilée, était là tout près de nous. Il

était trop évident qu’il devait craindre les batailles, et nous, les

désirer. A lui la mer, à nous la terre. Kléber sut un gré infini au

pacha de Damas qui, voyant Bonaparte obstiné sur la côte, prit la route

du Mont-Thabor, et vint sur nous avec vingt-cinq mille hommes.

Bonaparte, s’il l’eût attendu, se serait trouvé assiégé lui-même, ayant

Acre devant lui, et ceux de Damas derrière. Il ne put s’empêcher

d’envoyer Kléber à la rencontre, mais avec si peu de munitions qu’après

un seul combat, Kléber en manqua tout à fait et fut dans le plus grand

danger.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 15 / 20 段