probablement les secours qu’on leur avait promis, et que leurs
émissaires allaient chercher. De son côté, Bonaparte, ne pouvant enfiler
par le boulet les rues tortueuses, étroites, avait à minuit monté une
batterie sur une hauteur qui dominait tout et qui n’était qu’à cinquante
toises de la grande mosquée.
A l’aube, les quinze mille qui s’y étaient concentrés et voyaient entrer
en ville une foule de pillards arabes, se croyaient forts, sans
apercevoir qu’ils avaient la mort sur leur tête. Ils ne s’en doutèrent
que quand ils virent un obus tomber dans la mosquée, et d’autre part les
grenadiers en fermer toutes les issues, de sorte qu’il n’échappât
personne. Sous les obus, la mosquée fut bientôt percée à jour, et tout
le quartier environnant ne fut plus que ruines.
Bonaparte avait reçu avec une bonté sévère le divan des cheiks, qui
demandaient grâce pour la ville. Quoique fort irrité par la mort d’un de
ses aides de camp, un Polonais plein de mérite, il donna ordre aux
batteries d’en haut de cesser le feu, et même consentit que les cheiks
allassent demander aux désespérés de la mosquée s’ils voulaient se
rendre. Ils ne répondirent qu’à coups de fusil.
L’arrivée de Kléber, venu d’Alexandrie au Caire pendant l’action, prouva
aux habitants que les côtes étaient toujours au pouvoir des Français.
D’autre part, les Mamelucks de Mourad, contenus par Desaix, n’avaient
pas pu descendre du midi, ce qui avertissait la ville que, ni d’en haut,
ni d’en bas, elle n’avait à attendre de secours. Cela n’empêcha pas
qu’au faubourg des bouchers, ces gens qui sont souvent sous l’ivresse du
sang, s’acharnèrent à combattre à l’aveugle. De plus, à la grande
mosquée, plusieurs, étant montés sur les balustrades intérieures qui
tournent autour de l’édifice, continuaient de tirer, de tuer.
Jamais en pays musulman, on n’avait vu, après un traitement si doux et
si humain, une révolte si acharnée, sans cause. Aussi, d’une part, nos
soldats qui avaient perdu beaucoup des leurs; d’autre part, les cophtes
et les juifs, dont les musulmans avaient pillé les maisons, outragé les
familles, demandaient une forte répression. En vain. Le général fut
inflexible. Il accorda très peu aux vengeances les plus légitimes. On ne
vit point les grandes mitraillades de Lyon en 93, ni celles des villes
indiennes en 1857.
Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais
eux-mêmes reprochent d’avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche
du canon, ce parti fanatique, que l’orgueil exaspérait d’ailleurs, ne
pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au contraire, Bonaparte,
qui, dans la guerre ménageait si peu l’homme, fut ici modéré autant
qu’on pouvait l’être en ce pays. Dans les lettres qu’il écrivait au
loin, au général Reynier, par exemple, qui était sur la côte, il croit
utile d’exagérer sa sévérité. Il lui dit que l’on coupe trente têtes par
jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze
seulement.
Le consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu’au second
jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y
faire leurs prières, _furent étonnés_[84] de la voir occupée, profanée
par nos soldats qui y campaient. Et qui donc l’avait profanée plus que
ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la
révolte, et qui l’avaient si abondamment trempé de sang humain?
[84] Paton, t. I, p. 189.
Je ne crois pas qu’il n’ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas
ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l’ordre et la
discipline sont une protection. Ici, dans cette guerre de rues et dans
les embuscades de ruelles, passages, etc., l’avantage est aux foules.
Nakoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes[85],--et
quels hommes! tous précieux, si loin de la patrie,--et plusieurs
éminents par le courage, la science, irréparables!
[85] Nakoula, traduit par Desgranges, 1839.
Nos savants s’exposèrent beaucoup. Dans la grande mosquée, un lieu si
dangereux, où les feux d’en haut et d’en bas se croisaient, on vit
l’orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder,
risquer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux
manuscrit.
Ceux qui pourraient douter de la modération de la répression n’ont qu’à
lire dans notre ennemi Gabarti l’étonnement que le pardon causa. «Les
habitants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pût
se terminer ainsi[86].»
[86] Gabarti, p. 48, 60.
L’étonnement fut plus grand encore, lorsque, peu de jours après, par une
noble hospitalité, «les Français ouvrirent la bibliothèque publique,
qu’ils venaient de fonder dans une belle maison qu’un des tyrans (sans
doute un Mameluck) avait construite de ses vols. Les Français (_qui tous
savent lire_), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient
poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des
cartes, des figures d’animaux, de plantes, des livres d’histoire, de
médecine, des instruments de mathématiques et d’astronomie. Près de là
était la maison du chimiste, avec la machine électrique; puis la maison
du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de
fatigue.»
Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un
grand aspect d’activité[87]. Les forteresses qu’on avait projetées
s’élevèrent autour de la ville sous la direction active de Caffarelli.
Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction
complète d’un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et
firent l’effroi de ces pillards si dangereux dans la banlieue d’une
telle ville.
[87] Si l’on veut savoir ce que fut l’occupation française, il faut
consulter Gabarti. Quelle que soit sa malveillance, il avoue (p. 71)
que les Français fusillèrent un des leurs qui avait outragé une
femme et trois autres Français pour s’être introduits dans des
maisons.--On se défiait non sans cause des Barbaresques qui
passaient par le Caire pour aller à la Mecque; on en retint
quelques-uns comme otages, mais au départ, on leur fit des présents.
Lisez, encore dans Gabarti, les égards des Français, pour les
musulmans aux fêtes du renouvellement de l’année pendant le ramazan
et le baïram, où les boutiques sont ouvertes la nuit. Les musulmans,
comme à l’ordinaire, allèrent, le jour, à leurs cimetières et
visitèrent leurs morts. Les Français défendirent à la population
chrétienne d’indisposer les musulmans en mangeant et buvant dans les
rues et de blesser leur orgueil en portant comme eux des turbans
blancs. Ils firent suivre la tournée du chef de police par un corps
de cavalerie française. Ce n’est pas tout: nos officiers supérieurs
complimentèrent les grands de la ville au sujet de la fête. Ils les
invitèrent, et, pour les mieux recevoir, prirent des cuisiniers du
pays. (Gabarti, p. 77-87.)
En même temps, Bonaparte rendit au Caire, et à l’Égypte le grand et le
petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation
nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls
bien guider l’administration des Français. Ce fut, dit-on, chez les gens
du pays, une joie universelle et très vive; plusieurs se félicitaient,
s’embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans exagérer
la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter
de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.
Ceux qui n’estiment les choses que par l’argent, riront (non sans mépris
de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique
de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu’en
douze mois l’Égypte entière, en y comprenant même l’exaction sur les
Mamelucks, nous rapporta seulement douze millions et cent mille
francs[88]!
[88] Quelle pitié! un seul juge de Calcutta, le président du tribunal
suprême, nommé pour douze années, recevait, on l’a vu, par année
quinze cent mille francs. (Mill et Wilson.)
CHAPITRE VI
SUEZ ET LE VIEUX CANAL DES PHARAONS.--LES ROMANS DE BONAPARTE.--INVASION
DE LA SYRIE.--1798-1799.
Le Nil, dans l’ancienne langue de l’Égypte, est un nom féminin. Il est
la véritable Isis, et la mère de l’Égypte qui a produit et nourrit la
contrée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s’y sont succédé se sont
tous montrés étrangers, illégitimes, usurpateurs, en négligeant ce vrai
dieu du pays. Le signe auquel les natifs durent reconnaître le caractère
légitime de notre conquête ce fut le soin, les travaux que les nôtres
accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc., s’occupèrent
activement des digues, des canaux qui pouvaient assurer et régulariser
son cours. Ils songèrent à l’étendre, à renouveler le beau monument du
pharaon Néchao, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge,
canal si utile au commerce, et qui semblait le trait d’union entre
l’Égypte et l’Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.
Le monde musulman, qui n’avait pas tout cela écrit au cœur comme les
vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait
pourtant être frappé d’un tel gouvernement. Il l’était moins de
l’entourage des sciences, des savants de l’Europe qui créait ces
miracles que du jeune sultan qui les ordonnait, de ce jeune homme si
réservé qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours
souriante[89]. On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui
succéda.
[89] Gabarti, p. 132.
Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l’Égypte par ses admirables
lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi, au centre avec Caffarelli
et l’institut d’Égypte, étonnant tous par sa sagesse, paraissait aux
Égyptiens un pharaon, aux musulmans un autre Salomon, ou un descendant
du Prophète. Tous s’inclinaient, et n’étaient pas loin de le croire
quand il disait: «Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes
pensées?»
Qui eût cru que ce sublime acteur fût le même Bonaparte, si intrigant en
France, si double en Italie? N’importe, nous l’admirons dans cette année
d’Égypte. Les très grands comédiens sont tels parce que tout n’est pas
feint dans leur jeu[90]. Je crois en outre que sa vive nature,
électrique par moments, put s’assimiler, s’harmoniser à la société où il
vivait, société de tant d’hommes éminents, bienveillants, pleins d’une
sympathie admirable pour le pays qu’ils espéraient régénérer.
[90] Bonaparte juge de même ce moment de sa vie: «Ce temps que j’ai
passé en Égypte a été le plus beau de ma vie; car il en a été le
plus idéal.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 274.)
Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu’au bout. Pour que
ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s’y
mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une suite, une
conséquence qui n’étaient pas dans sa nature. Même lorsque son intérêt,
sa politique lui conseillaient le plus d’être harmonique, il discordait,
il détonnait.
Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour
certaines nuances, le sentirent parfaitement. Et plusieurs (ce qui nous
semble sévère,) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et menteur en
toute chose. Cela n’était pas. Il avait un penchant réel pour les mœurs,
les idées d’Orient.
Il eut même un instant l’idée de s’habiller à la turque. Mais il était
petit; cela lui allait mal, il y renonça.
Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Égypte. Le général
Menou alla plus loin, et, pour faire un mariage d’amour, abjura, se fit
musulman. A ce sujet, Bonaparte dans ses lettres, parlant de Mahomet,
écrivait à Menou: «Notre Prophète.» Il avait promis de bâtir une grande
mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion
des Français.
On crut qu’il aurait un sérail. Il n’avait pas de bonnes nouvelles de
Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu’on lui présenta plusieurs
femmes musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt
craignit les plaisanteries. Il les renvoya, mais pour donner un pire
scandale. Il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française,
femme d’un de ses officiers, dont il éloigna le mari de l’Égypte. On la
voyait avec lui cavalcader, caracoler sur les promenades du Caire.
Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane, et
montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.
Vers la fin de 98, la fatigue, l’ennui l’avait pris, dit Bourrienne. Il
alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, échangea une
correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l’ancien
commerce. Il reconnut le canal de Néchao qui unissait le Nil à la mer
Rouge; il méditait de le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlaient
beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer
basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu’on appelait les
sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui
ne parvint pas), pour qu’il pût s’entendre avec lui. Et en même temps,
comme s’il eût voulu se rendre aux Indes par terre, il demandait au shah
de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d’armes et
d’habits.
C’était aller bien loin pour chercher les Anglais qui arrivaient
d’eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument,
avait envoyé sur les confins de l’Égypte et de la Syrie, à El-Harik, le
célèbre pacha d’Acre, le cruel Djezzar.
En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci. Il tua notre envoyé, nous
défia, se voyant d’une part aidé par la flotte anglaise, et de l’autre
par les pachas d’Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens,
ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non seulement les
chrétiens, mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population.
Il ne pouvait tirer de l’armée d’Égypte que douze mille soldats (il est
vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut
d’aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les
flottes parurent bientôt dans l’Archipel.
Son imagination semblait excitée par le péril même: il comptait, s’il
pouvait réunir les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il
comptait, disait-il, _prendre l’Europe à revers_ (c’était son
expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire
dans l’Orient.
Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firent bien des
vœux pour nous, mais ne nous aidèrent que fort peu. Au contraire, les
musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour
eux la mer, et les secours inépuisables des Anglais.
La petite armée prit d’abord sur la frontière El-Harik, sans trop de
peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit
Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par
Poussielgue, l’intendant. Cette garnison, composée d’Arnautes ou
Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s’en
aller à Bagdad. Mais ils s’arrêtèrent en route et aidèrent ceux de
Djezzar à défendre contre nous Jaffa[91].
[91] Nakoula, p. 99.
Cette ville nous fut disputée avec une sorte de fureur. Un parlementaire
que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort.
Puis, quelques soldats des nôtres s’étant introduits par un passage
souterrain, en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais
égorgés. Ce qui n’irrita pas moins les Français, c’est que les Barbares,
se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent
les têtes coupées, et où ils croyaient bientôt rapporter celles des
nôtres[92].
[92] Miot, p. 138, 162, 267.
Nos généraux Lannes et Bon, donnèrent l’assaut des deux côtés, et,
pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua
de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se
réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler,
lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres Eugène Beauharnais,
son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne
ratifia nullement.
La situation était très mauvaise. On venait de s’apercevoir qu’on avait
rapporté la peste d’Égypte. Et ces braves, qui ne s’attendaient
nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très effrayés.
Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l’expédition, l’un,
déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse; l’autre,
Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste,
et de dire que l’épidémie n’était qu’une espèce de fièvre, de soutenir
ainsi le moral de l’armée. Mensonge dangereux, dit Larrey; mais devant
l’ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut sage d’être de
l’avis de Desgenettes, il fit une longue visite à l’hôpital, et même
souleva le corps mort d’un pestiféré. On fit courir le bruit que
Desgenettes lui-même s’était inoculé la peste sans danger.
Qu’eût-ce été si, dans cette situation, déjà si triste, l’armée avait eu
connaissance des nouvelles qui venaient d’Égypte, de Syrie, de la mer?
Trois dangers à la fois l’environnaient. Non seulement les Anglais, les
Russes étaient en mer, mais par devant, nos amis de Syrie ne se
déclaraient pas. Derrière, l’Égypte croyait que Bonaparte était mort, et
elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, en Égypte et
en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui
s’élèvent parfois pour des causes inexplicables, comme les trombes du
désert. Déjà, avec l’aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la
haute Égypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de
Français, et d’autres massacres avaient lieu dans plusieurs villes
musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c’est que les
Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre
invulnérables; beaucoup de peuples le suivaient.
Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la
grâce donnée par Beauharnais aux trois mille brigands albanais. Aussi
Bonaparte ne le fit-il pas. Seulement il avait eu le tort de ne pas
prendre un parti sur le champ et de leur laisser croire qu’on les
graciait. L’armée, irritée par la résistance meurtrière qu’on lui avait
faite de maison en maison, et sentant justement qu’à peine délivrés, ils
n’iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à
Djezzar, était loin de l’indulgence. Cependant Bonaparte ne voulut pas
se contenter d’un jugement tumultuaire. Il assembla les généraux. Les
noms si respectés de Kléber, de Caffarelli, étaient à eux seuls une
garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée
mûrement. Ils prononcèrent comme l’armée, ne reconnurent pas la folle
grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais
serait la mort pour bien des nôtres.
CHAPITRE VII
BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN D’ACRE.--MAI 99.
Donc on se dirigea vers Saint-Jean d’Acre, par les grandes pluies
d’hiver et les chemins gâtés qui ne permettaient pas d’amener
l’artillerie de siège. L’armée venait d’un côté, l’artillerie de l’autre
(par mer). Il était bien probable qu’on ne se rejoindrait pas et que les
Anglais, maîtres de la Méditerranée, prendraient notre artillerie et
s’en serviraient contre nous. Que pouvait-on opposer à la probabilité
d’une chance si simple? La fortune de Bonaparte, qui l’avait favorisé et
avait pris soin jusque-là de justifier ses plus téméraires imprudences.
Notez que, de Constantinople, on avait envoyé à Saint-Jean-d’Acre un
corps d’artillerie turc, formé par nous quand le sultan était notre
allié. Ainsi c’étaient les élèves des Français qui allaient tirer sur
nous avec des pièces françaises. Si cela ne suffisait pas, les Anglais,
pour défendre une place que la mer entoure presque, étaient maîtres d’y
introduire à volonté des troupes et d’en renouveler la garnison par des
Européens, Anglais, et bientôt Russes.
L’amiral Sidney Smith, notre prisonnier naguère, et échappé du Temple,
avait ramené avec lui à Acre un de nos traîtres, l’émigré Phélippeaux,
qui, par les lois d’alors, aurait dû être fusillé à Paris. C’était un
ancien camarade de Bonaparte, son envieux, son ennemi dès le collège. Il
n’avait pas craint de prendre l’uniforme et le gros traitement de
colonel du génie anglais. En défendant habilement et fortifiant
Saint-Jean d’Acre, il n’avait d’autre vue que de nuire à Bonaparte et à
la France. Qui se doutait alors qu’entraver Bonaparte, et notre colonie
d’Égypte et de Syrie, c’était murer l’Asie, enterrer tant de peuples
dont le système anglais a confirmé la mort?
Le retard de notre artillerie donna à Phélippeaux le temps de faire de
grands travaux autour d’une place si petite. Il ne se borna pas aux
ouvrages extérieurs. Connaissant bien l’impétuosité des nôtres,
craignant que, malgré tout, ils ne trouvassent quelque jour, il avait
pris la précaution insolite de lier entre elles par des murs, les
maisons de la ville, de sorte que, forcée dans ses retranchements, elle
pût résister tout de même.
Qu’on en vînt là, c’était bien peu probable, avec cette facilité infinie
que donnait la mer et la flotte d’introduire dans la ville des forces
nouvelles. Bonaparte s’obstina comme un furieux dans cette entreprise
impossible. Il ne voulut pas voir que ses munitions tarissaient, si bien
qu’il était obligé de recueillir les boulets de l’ennemi pour les lui
renvoyer; on les payait aux soldats qui les ramassaient. En soixante
jours, on s’obstina à faire quatorze assauts, inutiles et sanglants,
ruineux pour notre petit nombre. L’ennemi fit vingt sorties,
s’inquiétant peu de ses pertes, qu’il réparait aussitôt.
L’obstination de Bonaparte était inexprimable: c’était comme une dispute
entre lui et la Fortune, infidèle pour la première fois. C’était plutôt
une inepte gageure avec l’impossibilité même.
Représentez-vous l’image ridicule d’un buveur opiniâtre qui s’efforce de
boire, de vider par en bas un tonneau qui sans cesse se remplit par en
haut.
Le peu qu’il tuait d’hommes à la tranchée du côté de la terre était à
l’instant suppléé, du côté de la mer; la flotte pouvait en fournir en
quantité illimitée.
Sa rage aveugle était si grande, qu’il mina d’abord, puis voulut
emporter à tout prix une tour avancée qui semblait tenir à la ville,
mais qui en était réellement séparée et n’y donnait nulle ouverture.
Nos soldats, devant la folie du héros, n’objectaient rien; on se faisait
tuer. Kléber seul disait avec une sévérité ironique: «Nous attaquons à
la turque une ville défendue par des moyens européens.»
Beaucoup de Syriens, qui haïssaient Djezzar, venaient au camp, faisaient
des vœux pour nous. Mais nous voyant limités là sur un étroit espace,
ils se gardaient de se déclarer. L’ennemi était trop heureux de nous
voir aheurtés à des murs, nous cassant le nez sur des pierres, tandis
qu’un beau et riche pays, la Galilée, était là tout près de nous. Il
était trop évident qu’il devait craindre les batailles, et nous, les
désirer. A lui la mer, à nous la terre. Kléber sut un gré infini au
pacha de Damas qui, voyant Bonaparte obstiné sur la côte, prit la route
du Mont-Thabor, et vint sur nous avec vingt-cinq mille hommes.
Bonaparte, s’il l’eût attendu, se serait trouvé assiégé lui-même, ayant
Acre devant lui, et ceux de Damas derrière. Il ne put s’empêcher
d’envoyer Kléber à la rencontre, mais avec si peu de munitions qu’après
un seul combat, Kléber en manqua tout à fait et fut dans le plus grand
danger.