Lui-même avait créé une telle puissance qu’elle l’entraînait. Après

avoir reculé pour l’Angleterre, aurait-il pu reculer pour l’Égypte?

CHAPITRE IV

CONQUÊTE DE L’ÉGYPTE.--DÉSASTRE DE LA FLOTTE.--EFFORTS DES FRANÇAIS POUR

RÉVEILLER L’ÉGYPTE PRIMITIVE.

Bonaparte, en 96, avait dit de l’Italie: «Il faut y faire la guerre de

bonne heure, non point en été.»

Et, en 97, il allait engager l’armée par la chaude saison dans ce

terrible four, l’Égypte!

Quelle armée! non pas seulement l’armée d’Italie, un peu faite sans

doute à la chaleur, mais une armée composée en partie des divisions du

Rhin, comme celles de Kléber et de Desaix, divisions nullement

acclimatées et qui venaient du Nord.

Ni les Anglais, ni les Français sensés ne pouvaient croire qu’en cette

saison, il pensât à l’Égypte, d’autant plus que l’inondation qui allait

venir rend impossibles pendant quelque temps les mouvements militaires.

Kléber était convaincu que l’armée allait en Angleterre. Et c’est pour

cela qu’il consentait à suivre Bonaparte; il lui dit: «Si vous voulez

jeter un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber. Vous verrez ce qu’il

sait faire.»

De même, les Anglais songeaient si peu à l’Égypte que, sauf le blocus de

Cadix qu’ils faisaient, ils laissèrent toutes leurs grandes forces dans

la Manche. Pour observer, pourtant, Nelson et trois vaisseaux furent mis

entre la Provence et l’Espagne, où la tempête les avaria fort. De sorte

que la mer, absolument déserte, donna libre carrière au départ de

l’expédition.

Trente-six mille soldats, six mille matelots étaient sous les armes sans

rien savoir de leur destination, sinon qu’ils étaient «l’aile gauche de

l’armée d’Angleterre.»

L’expédition avait été décidée le 5 mars. Six semaines suffirent pour

réunir les éléments de cette grande entreprise. Chose qui semblerait

incroyable si les hommes qui devaient en faire partie n’eussent été pour

la plupart organisés d’avance.

On partit le 20 mai 98 (1er prairial).

On suivit lentement la Sardaigne pour attendre Desaix, que les affaires

de Rome avaient mis un peu en retard. Il avait fallu prendre, réaliser

tout ce qu’on put dans Rome. C’était là, comme je l’ai dit, la faiblesse

de cette armée. Elle était toujours dans la fièvre des espérances

exagérées que donnait Bonaparte. Comme au début de la guerre d’Italie,

il s’adressait cyniquement à la cupidité. Dans sa proclamation, il leur

rappelle la misère où il les reçut, il y a deux ans, et tout ce qu’avec

lui, ils ont trouvé en Italie. Dans la guerre actuelle, ils trouveront

mieux, et «chaque soldat, au retour, _aura de quoi acheter six arpents

de terre_.»

Ces rêves, ces promesses ne répondaient que trop à la fermentation que

les désordres d’Italie avaient laissée en eux. Beaucoup trompaient par

le jeu l’ennui, l’oisiveté de la mer. Plusieurs jouaient la comédie, des

proverbes qu’ils faisaient eux-mêmes sur leurs prochaines aventures,

conquêtes, enlèvements de femmes, délivrances de captives, etc.

Le Directoire croyait que l’armée allait droit en Égypte, ce qu’elle

aurait dû faire pour prévenir un peu l’été, l’inondation. En passant

devant Malte, Poussielgue et des agents français qui y avaient été

firent valoir les avantages très grands, et évidents d’une telle

conquête, si près de l’Italie et sur la route d’Égypte. Bonaparte y

employa un mois, cet unique mois de faveur que la fortune lui laissait.

Il eût pu y trouver sa perte. Dans l’encombrement prodigieux de tant de

bâtiments de transport, d’embarcations telles quelles qu’on avait

ramassées, ce qu’on avait de navires de guerre n’eût pas suffi à

protéger l’expédition d’une attaque. Elle eût péri en pleine mer[78].

[78] L’escadre était de 14 vaisseaux de ligne. Elle portait 36 000

hommes.

Quelque admirable qu’ait été cette prise de Malte, ce fut une faute.

Nelson, nous côtoyant et même une fois se trouvant à six lieues de nous,

aurait pu nous atteindre. Heureusement il alla à Naples, à Alexandrie,

en Chypre, partout, sans avoir l’adresse de nous joindre. S’il l’avait

fait pendant notre débarquement à Alexandrie, qui fut long et pénible,

troublé par un vent fort, il nous mettait au fond de l’eau.

Bonaparte, ce joueur si heureux et si hasardeux, eut alors,

dit-il lui-même, un moment d’angoisse, et dit à la Fortune:

«M’abandonneras-tu?»

Elle ne le fit pas. Mais sa fatale imprévoyance n’en fut pas moins punie

d’autre manière. Arrivant si tard dans la saison, et retardé, en outre,

par l’occupation d’Alexandrie, il partit de cette ville et s’engagea

dans le pays avant d’avoir fait le sondage du port. On crut qu’on ne

pouvait y abriter la flotte, et on la conduisit au mouillage d’Aboukir,

où elle fut brûlée par Nelson. Ce mois, que Malte avait employé, lui eût

été bien utile en Égypte, où il lui eût donné le temps de prendre ce

renseignement indispensable pour la préservation de la flotte, et

assurer le retour. Jomard avoue lui-même que ce fut après le désastre

qu’on eut les plans, les cartes des sondages qui l’eussent évité[79].

[79] Encycl. Schnitzler, art. _Institut d’Égypte_, t. XIV, p. 751.

* * * * *

Nos brillants exploits sont connus. On voit, par le chiffre des morts,

le petit nombre des nôtres en comparaison de ceux que perdirent ces

fameux cavaliers, les Mamelucks, combien ces batailles effrayantes par

leur _fantasia_ étaient différentes des batailles d’Italie. Mais,

d’autre part, comment les comparer aux faciles campagnes où les Anglais

de Clive, etc., ont défait des troupeaux indiens? Au total, le coup

d’œil de Bonaparte, la fermeté et le sang-froid des nôtres dans ces

grandes scènes méritent l’admiration qu’on leur a prodiguée.

Cela est raconté partout. Je ne m’y arrête pas. Seulement, je demande

comment les malheureux Égyptiens, tellement maltraités par leurs

maîtres, ne s’attachèrent pas mieux aux nôtres plus doux. Bonaparte leur

fit des avances uniques pour un vainqueur. Il leur rappela la tyrannie

des Mamelucks, qu’ils connaissaient trop bien. Il leur ramena enfin,

rendit à la liberté les esclaves que retenaient les chevaliers de Malte.

Il leur apprit que les Français avaient chassé le pape de Rome. Cela ne

les toucha point.

* * * * *

Une chose, à mon sens, plus curieuse que tous les combats pittoresques

qu’on a tant racontés, c’est notre entrée au Caire, le premier regard où

les vainqueurs et les habitants de cette ville immense s’observèrent, se

jugèrent.

Après ce grand effroi, et cette entrée si douce, l’étonnement aurait dû

être grand, et la reconnaissance. Les vainqueurs traversèrent en

souriant cette foule, et ne se montrèrent ennemis qu’aux Mamelucks, dont

ils pillèrent les palais. En quoi le petit peuple de la ville les aida

de grand cœur.

Nos Français, peu nombreux, étaient comme perdus au milieu d’une ville

de deux à trois cent mille âmes. Les rues étroites et sombres,

tortueuses, se fermaient la nuit par de solides portes de bois;

plusieurs même, coupées de bazars ténébreux, pouvaient, dans une

échauffourée, être de véritables pièges. La plus simple prudence

avertissait de s’en garder. Voilà donc que le général Dupuy, nommé

gouverneur de la ville, procède sévèrement à l’enlèvement de ces portes

séculaires, au grand chagrin de ceux qui y étaient habitués. De plus,

chaque propriétaire doit allumer à sa porte une lanterne la nuit. Grand

changement, peu agréable à une ville d’Orient. Plus de ténèbres. Les

rues, dès lors ouvertes aux chars retentissants, aux lourds canons de

bronze, ont perdu leur silence, ainsi que leurs mystères.

Les mesures sanitaires, si sages, semblaient une persécution.

L’éloignement d’un cimetière, chose si nécessaire après les ravages

terribles que la peste, en ce siècle, venait de faire, produisit une

émeute de femmes qui, avec le grand bruit, les tragédies de la douleur

orientale, vinrent, sous les fenêtres du général, étaler leur grand

nombre et leur deuil menaçant.

Les costumes équivoques de femmes toujours voilées étaient un vrai

danger, dans une ville si peu amie. On interdit les voiles. De là

grandes clameurs. Cependant ce qui montre l’utilité des précautions,

c’est que chez une dame, dénoncée par son intendant, on trouva des

armes, de la poudre, et force habits de Mamelucks. Cette dame en fut

quitte pour trois jours de prison et une amende.

Après un traitement si humain, et tant de marques de bonté, la joie des

musulmans pour notre désastre naval d’Aboukir semble une chose

monstrueuse, à faire douter de la nature humaine. Ils n’y virent qu’une

sentence de Dieu qui manifestement condamnait leurs vainqueurs.

Si pourtant, comme Bourrienne et autres l’ont dit, la principale cause

du malheur fut le dénûment de la flotte, qui n’avait point de vivres et

n’en recevait pas dans l’interruption des communications, on doit en

accuser l’indulgence de l’administration française, qui d’abord

n’organisa pas de moyens rigoureux assurer les routes et faciliter les

approvisionnements. Bonaparte a essayé en vain de rejeter le désastre

sur l’amiral. Tous deux furent indécis. Mais l’amiral le fut en partie à

cause de la répugnance honorable qu’il avait de quitter l’Égypte,

d’abandonner l’armée et d’éloigner la flotte.

Le salut de l’armée, autant que la bonne police du pays, demandaient un

ordre sévère et régulier. On voulut exiger que les propriétaires de

biens-fonds, de maisons, montrassent leurs titres, expliquassent s’ils

possédaient par achat ou par héritage. Chose fort difficile en pays

musulman, et fort embarrassante pour les grands, les héritiers des

maîtres du pays, qui ne possédaient que par violence, usurpation. On

créa, pour cet examen, un divan de six musulmans et six cophtes, auquel

pour chaque titre on payerait deux pour cent de la valeur.

Depuis les temps les plus antiques, les maisons des villes, et même les

boutiques, ne payaient rien. Jusque-là tout retombait sur les campagnes,

sur les pauvres fellahs, sur les laboureurs seuls, sur le travail et sur

la terre. L’impôt des campagnes, des paysans égyptiens, se levait par

des cophtes, Égyptiens eux-mêmes, à qui les Mamelucks en donnaient la

commission. Mais nos Français, chose nouvelle, ordonnèrent que les

maisons des musulmans et autres habitants des villes payassent tribut

comme les champs des fellahs. La perception se fit de même par les

percepteurs cophtes ou égyptiens. Ceux-ci, méprisés jusque-là comme une

race inférieure, vinrent, dans chaque maison, s’informer et enregistrer,

ce qui semblait une mortelle injure aux races jusque-là souveraines.

Les cophtes, et même les juifs, se sentant protégés, se relevèrent un

peu, ne montèrent plus des ânes, comme auparavant, mais des chevaux, et

portèrent des armes. Chose bien naturelle (contre les maraudeurs), mais

qui blessa fort les Arabes, les musulmans en général; ils ne

supportèrent pas cette odieuse égalité. Encore moins, se résignèrent-ils

quand ils virent ces cophtes, comme agents de l’autorité, exercer sur

eux-mêmes, sur tous, la contrainte, les sévérités qu’ils n’osaient

jusque-là appliquer qu’aux fellahs seuls, emprisonnant ceux qui ne

payaient pas.

L’orgueil musulman se cabra, s’autorisant de prétextes religieux; par

exemple, de la vente du vin, contraire à l’islamisme, mais qu’on ne

pouvait défendre à nos soldats. Quoi qu’on ait pu dire là-dessus, quand

je vois les musulmans plus tolérants ailleurs, je ne puis m’empêcher de

croire que l’impôt et la faveur accordés aux cophtes qui levaient

l’impôt n’aient été la principale cause du mécontentement public.

Tout cela n’allait pas à moins qu’à la restauration du vieil élément

égyptien contre les étrangers (Arabes, Turcs, Mamelucks, etc.), élément

malheureusement déprimé depuis bien longtemps, mais qui se serait relevé

avec l’aide de la France.

On reprochait, du reste, à nos Français de servir la cause des opprimés

en général, de vouloir, par exemple (contre le Coran), que les filles

eussent une pari dans l’héritage paternel.

Si la renaissance orientale devait arriver, ce serait moins sans doute

par l’association des Européens avec les races guerrières, que par leurs

encouragements aux natifs du pays, bien autrement dociles que les Turcs

et les Arabes.

Un ingénieur, chargé par le pacha de restaurer beaucoup de vieilles

machines abandonnées, n’avait point d’ouvriers. Il prit, dit-il lui-même

à un de mes amis, il prit de ces fellahs, qui, en moins d’un mois, se

trouvèrent capables de l’aider et de travailler sous ses ordres.

Cette race rouge a été jadis l’élément civilisateur de la contrée,

élément alors fort énergique, puisqu’elle domina les races qui

l’entouraient, les jaunes, blanches et noires[80].

[80] Voy. _les monuments de Ramsès II_, dans Champollion, Lepsius,

etc.

Les efforts des Français pour établir une justice égale[81] semblaient

le commencement d’une rénovation, non de l’Égypte seulement, mais des

races laborieuses d’Asie. En général, les maîtres, Anglais et autres,

nous ont trop habitués à douter de la renaissance possible de l’Orient.

[81] Pour tout ceci, j’ai suivi (outre nos sources françaises, si

connues) deux narrateurs orientaux, intéressants et instructifs.

L’un est le syrien _Nakoula_, au service de l’émir des Druses. Il

passa trois années en Égypte pendant l’expédition (traduit par M.

Desgranges, 1839). Il observa beaucoup. Il prétend que Bonaparte

avait le bras droit plus long que le gauche (le gauche apparemment

était rétréci sur la poignée de l’épée?).--L’autre est un ennemi de

la France, un musulman du Caire (_Abdurrahman Gabarti_, trad. par

Cardin, 1838). C’est un lettré qui, à douze ans, savait tout le

Coran par cœur. Son ouvrage se répandit, et fut estimé, puisque le

sultan Sélim III le fit traduire en turc. Il est assez curieux,

surtout comme représentant des préjugés natifs, même chez un homme

cultivé. Il est partout malveillant, mais généralement d’une

malveillance contenue, timide. Avec tant de moyens de s’informer, il

étonne parfois par ses méprises et ses ignorances. Il croit par

exemple que si, chez nous, les filles héritent, c’est que la loi ne

donne rien aux mâles et les exclut de la succession. Son livre est

curieux comme le témoignage forcé d’un ennemi sur la douceur

singulière de la conquête française et les égards, même imprudents,

des nôtres pour les musulmans. Il dit entre autres choses que les

Français, entrant au Caire, avaient d’abord demandé que tous

livrassent leurs armes; mais le peuple disant que c’était un

prétexte pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs y

renoncèrent et leur laissèrent leurs armes, qu’ils employèrent peu

après contre nous. (Gabarti, page 28.)

Le consul anglais, M. Paton (1863) est bien plus Turc que les Turcs.

Il ne cite de Gabarti que ce qui est contre nous, ne donne point les

nombreux passages où le musulman avoue l’extrême douceur de la

conquête. Il feint de croire que l’Égypte était vraiment encore au

sultan, qui alors, dépossédé par les Mamelucks, n’osait y envoyer

qu’un pacha annuel, lequel ne s’y montrait pas, et n’y était l’objet

d’aucun hommage. M. Paton est parfois un peu étrange, il croit que

la musique française est d’origine arabe (p. 210). Il affirme que la

mer Rouge n’offrira jamais aucun avantage pour la navigation.

(Paton, I, 229.)

CHAPITRE V

RÉVOLTE DU CAIRE, 21 OCTOBRE 98.--LA RÉNOVATION DE L’ÉGYPTE.

Si le Bonaparte d’Égypte eût été celui d’Italie, c’est-à-dire d’une

prévoyance, inquiète et sévère, il eût senti que le désastre d’Aboukir

ferait perdre la tête aux Musulmans, leur rendrait un orgueil insensé,

et qu’ils méconnaîtraient la vraie situation. Elle n’était pas mauvaise

en elle-même, malgré la perte de notre flotte. Bonaparte ne pensait pas

à retourner de sitôt, il avait dit qu’il voulait se fixer en Égypte.

C’est un fort bon pays, et qui, par les travaux que l’on faisait,

pouvait nourrir le double, le triple d’habitants. Qui le pressait

d’ailleurs, et qu’avait-il à craindre? Ni les Anglais ni les Turcs, à

coup sûr, avec une telle armée. Il devait souhaiter plutôt que les

Anglais eussent la témérité de débarquer.

Quant aux Égyptiens, on les craignait si peu, que, même au Caire, où

leur nombre les rendait dangereux, on leur avait laissé leurs armes. Ce

qu’on avait à craindre, c’était leur ignorance et l’orgueil musulman qui

pouvait leur faire faire à leurs dépens une inepte équipée.

Comment Bonaparte, défiant toujours, même cruel en Italie, ne vit-il pas

cela?

Il voulait à tout prix gagner les Égyptiens, et de l’Égypte se faire un

point d’appui pour ses entreprises ultérieures. Cette politique

intéressée était d’accord avec les dispositions de nos Français pour ces

peuples enfants à qui ils croyaient plaire en se montrant hôtes aimables

et bons camarades. Dans le narrateur musulman, Gabarti, quoique si peu

ami, on voit parfaitement la facilité des nôtres, leur empressement

bienveillant. Certain capitaine, dit-il, voulait que ses soldats

marchassent par la ville sans armes. Il avait pris pour femme une

Égyptienne du Caire. Son drogman avait été esclave à Malte et délivré

par nous. Ce drogman tenait un café où l’on chantait à la française. Le

capitaine y venait lui-même avec sa femme, et ce fut lui qui engagea les

musulmans à faire les illuminations et les réjouissances accoutumées

pour leur fête populaire d’Hussein[82].

[82] Gabarti, p. 72.

Les chefs de l’expédition donnaient l’exemple de la confiance. Le génie

militaire ne se pressait nullement d’élever autour du Caire les

citadelles qu’on avait projetées. Et le génie civil, occupé des travaux

du Nil et de tant d’autres d’utilité publique qui auraient donné au pays

une face nouvelle, avait besoin que, sur cela surtout, on consultât les

hommes du pays. Cette nécessité dût conduire Bonaparte à appeler autour

de lui une sorte de représentation de l’Égypte entière. Au 1er octobre

98, on réunit les envoyés des quatorze provinces, et pour la première

fois, l’Égypte fut, si l’on peut dire, évoquée, consultée sur ses

intérêts. Dans cette détermination, on reconnaît la supériorité de ceux

qui entouraient, conseillaient Bonaparte, cette admirable élite où

figuraient les Berthollet, les Monge, et celui que Bonaparte, plus tard,

a nommé au premier rang parmi les fondateurs et législateurs de l’Égypte

nouvelle, Caffarelli.

Ce grand homme, déjà illustre dans la guerre et dans la science, général

du génie, et membre de l’Institut de France, quoique mutilé, continuait

sa carrière militaire. C’était un officier de Kléber, dont il avait

l’esprit héroïque, pacifique à la fois. Par son amour du bien, et ses

vues de réforme universelle, Caffarelli ressemblait à Vauban. Rien ne

lui était étranger. Larrey et Desgenettes nous disent qu’à sa mort il

était occupé des améliorations de la chirurgie militaire.

Cependant, en dessous un mauvais esprit circulait. La confiance

uniquement accordée aux anciens Égyptiens, nous valait la haine des

autres races. Ce fut cette ancienne Égypte qui, par un cophte, président

du tribunal civil, eut l’honneur de parler, et d’ouvrir l’assemblée.

Bonaparte croyait se concilier les musulmans, les turcs, les arabes, en

les invitant à nos fêtes. A celle de la république, on vit exposés aux

regards le Coran et les droits de l’homme. Mais les musulmans ne se

laissaient point séduire. Ils virent avec déplaisir les Français

assister à leurs fêtes. Ils en ajournaient certaines, sans doute les

plus solennelles, ne voulant les célébrer _qu’après notre départ_. Mais,

dit l’historien oriental, Bonaparte en fut averti _par un traître_, et

il fit lui-même avec pompe les fêtes nationales du Nil et du Prophète;

il s’y rendit, y assista jusqu’à la fin[83].

[83] Gabarti, p. 39.

Cette marque de respect pour les croyances musulmanes, fit dire aux

Anglais et aux Mamelucks que les Français sentaient leur faiblesse et

bientôt quitteraient l’Égypte. L’Angleterre avait réussi à former contre

nous une coalition nouvelle, elle y entraîna la Russie, puis la Porte.

On fit bientôt circuler un prétendu manifeste du sultan. Lui à qui les

Mamelucks ne payaient rien qu’un hommage stérile, lui qui n’osait

envoyer en Égypte qu’un pacha nominal, qu’il changeait chaque année, on

le faisait parler en maître de l’Égypte. La proclamation, du reste

habile, désignait la France comme ennemie de toute religion. Elle

faisait parler le Directoire, prêtait à nos Directeurs des conseils

perfides, astucieux, et, par une insigne calomnie, elle leur imputait le

projet de détruire les villes saintes, la Mecque, Médine, Jérusalem.

Elle finissait par la promesse d’une armée turque, et par l’appel aux

armes.

L’ignorance où la plupart des nôtres étaient des langues orientales

permit à la proclamation de circuler. Même sans dissimuler rien, du haut

des minarets, les appels à la prière devenaient des appels à la révolte.

Mais rien ne fut plus décisif que l’enquête faite par le gouvernement

pour établir un cadastre régulier de toutes les propriétés (seul moyen

pourtant de mettre quelque justice dans la répartition de l’impôt). On

voit dans la Bible combien ces opérations, même les plus simples, les

dénombrements, sont maudits du peuple, et réprouvés de Dieu.

Les grands propriétaires, quoique les plus atteints, ne se mirent pas en

avant, mais réussirent à animer, soulever les petits, c’est-à-dire

justement ceux à qui l’égalité, l’équité de la répartition auraient

profité.

Dans la nuit du 29-80 vendémiaire, an VII (20-21 oct. 98), les dévoués

se concertèrent. Il y avait les chefs naturels du peuple, trente cheiks,

mais de plus les émissaires des Mamelucks; enfin nombre de fanatiques,

de cette populace qui partout vit des églises. Il fut convenu qu’au

matin on empêcherait l’ouverture des boutiques pour qu’une foule allât

protester contre l’enregistrement.

On se porta chez le cadi, homme fort respectable, pour lui faire appuyer

la réclamation. Sur son refus, on assomma ses gens, on pilla sa maison.

On essaya aussi de piller le couvent grec, qui heureusement se défendit.

On poignarda sans pitié une malheureuse caravane de vingt malades ou

blessés dont l’escorte avait été en route attaquée par des Arabes. Même

avant, on avait massacré tout ce qui était dans la maison du général du

génie Caffarelli. Il n’y était pas. Mais on trouva là tous les précieux

instruments des sciences, appareils de chimie et de physique, télescope,

etc., mille choses précieuses, impossibles à remplacer (la mer se

trouvant fermée), impossibles à suppléer, sinon par des efforts

incroyables d’invention. Le fanatisme avait trouvé là son véritable

ennemi, la science, et il ne l’épargna pas, sentant d’instinct tout ce

qu’il a à craindre d’elle et de la vérité.

Le général Dupuy, commandant de la place, haï pour sa sévérité, s’étant

dès le commencement engagé dans la foule, avait été tué par une lance

improvisée (faite d’un couteau) qui lui coupa une artère.

Le Trésor, qu’on attaqua ensuite, était heureusement gardé par un corps

invincible, les grenadiers de la fameuse 32e demi-brigade.

L’Institut d’Égypte, sans garde militaire, et dans un lieu fort exposé,

se défendit vaillamment lui-même; ces savants, jeunes la plupart, se

préparaient à une lutte désespérée, lorsque la foule, d’elle-même, prit

une autre direction.

Bonaparte était absent, mais à peu de distance. Quand il rentra, il

trouva déjà trois portes fermées et inaccessibles. Que serait-il arrivé,

si les Arabes du voisinage, dont plusieurs étaient, dit-on, envoyés par

les Mamelucks, par Mourad-Bey, s’étaient mis de la partie? Le pillage

eût commencé d’être l’affaire principale. Le quartier des juifs, des

grecs, des cophtes pendant une heure fut dévasté. L’argent, les bijoux,

les femmes, tout était de bonne prise pour ces prétendus fanatiques. Le

vaillant général Bon, heureusement, prit le commandement, balaya à coups

de fusil les rues principales, refoula la masse dans un seul quartier.

Quinze mille, et les plus exaltés, se jetèrent dans la grande mosquée,

jurèrent de s’y défendre. Bonaparte, qui arrivait, mit du canon à

l’entrée des rues principales, de manière que le centre fût environné,

assiégé.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 14 / 20 段