L’art oriental est tout à la fois le plus brillant, le moins

coûteux. Le bon marché de la main-d’œuvre est excessif, j’allais

dire déplorable. L’ouvrier y vit de rien; pour chaque jour, une

poignée de riz lui suffit. Plus, la grande douceur du climat, l’air

et la lumière admirables, nourriture éthérée qui se prend par les

yeux. Une sobriété singulière, un milieu harmonique y rendent

délicats tous les êtres. Les sens se développent, s’affinent.

Le ciel fait tout pour eux. Chaque jour, un quart d’heure avant le

lever du soleil, un quart d’heure après son coucher, ils ont sa

grâce souveraine, la très-parfaite vision de la lumière. Elle est

divine alors, avec des transfigurations singulières et d’intimes

révélations, des gloires et des tendresses où s’abîme l’âme, perdue

à l’océan sans bornes de la mystérieuse Amitié.

C’est dans cette infinie douceur que l’humble créature, faible, si

peu nourrie et d’aspect misérable, voit d’avance et conçoit la

merveille du châle indien. De même que le profond poète Valmiki, au

creux de sa main, vit ramassé tout son poème, le Ramayana,--ce poète

du tissage, prévoit, commence pieusement le grand labeur, qui

parfois dure un siècle. Lui-même n’achèvera pas, mais son fils, son

petit-fils continueront de la même âme, âme héréditaire, identique,

aussi bien que la main, si fine, qui en suit toutes les pensées.

Cette main est unique dans les bijoux, étranges et délicieux, dans

l’ornementation fantastique des meubles et des armes. Les derniers

princes indiens, à cette Exposition, avaient noblement envoyé leurs

propres armes, choses si personnelles, chéries, qu’ont portées les

aïeux, et dont on ne se sépare guère. Sont-ce des choses? Presque

des personnes. Car l’âme antique y est, celle de l’artiste qui les

fit, celle des princes (jadis si grands) qui les portèrent. Un de

ces rajahs envoya bien plus encore, un lit, signé de lui (et son

propre travail?), un lit d’ivoire, sculpté et ciselé, de délicatesse

infinie, meuble charmant d’un aspect virginal, plein d’amour, ce

semble, et de songes.

Et ces choses de luxe, œuvres de rares artistes, révèlent moins

encore le génie d’une race que la pratique générale des arts que

l’on dit inférieurs et de simples métiers. Il se marque

particulièrement dans la manière simple dont ils exécutent sans

frais, sans bruit, des choses qui nous semblent fort difficiles. Un

homme seul, dans la forêt, avec un peu d’argile pour creuset, pour

soufflet deux feuilles comme ils en ont, fortes, élastiques, vous

fait, avec le minerai, du fer en quelques heures. Puis, si

l’_asclepias gigantea_ abonde, de ce fer, il fait de l’acier, qui,

porté par les caravanes à l’ouest et jusqu’à l’Euphrate, s’appellera

l’acier de Damas.

Quelqu’un dit: «Au lieu d’envoyer, de commander à Cachemire

d’affreux dessins de châles baroques qui gâteront le goût indien,

envoyons nos dessinateurs. Qu’ils contemplent cette éclatante

nature, qu’ils s’imbibent de la lumière de l’Inde,» etc. Mais il

faudrait aussi en prendre l’âme, la profonde harmonie. Entre la

grande douceur de cette âme patiente et la douceur de la nature,

l’harmonie se fait si bien, que _lui_ et _elle_ ont peine à se

distinguer l’un de l’autre. (Michelet, _Bible de l’humanité_, livre

I, ch. I.)

CHAPITRE II

PROMESSES DES BONAPARTES.--COMMENT ILS MACHINENT L’EXPÉDITION

D’ÉGYPTE.--1797-98.

Le Directoire, au milieu de sa victoire de Fructidor et de l’explosion

républicaine qu’elle avait partout provoquée (en Hollande, à Rome,

Naples, Piémont, et même en Suisse, contre la Suisse aristocrate), le

Directoire, dis-je, préparait à grand bruit une expédition d’Angleterre.

Tous s’y faisaient inscrire. On est saisi en voyant dans la

correspondance de Bonaparte et ailleurs de quels hommes, de quelles

forces héroïques la France disposait alors. Une telle liste donne l’idée

de tout un monde soulevé.

Nos vieux officiers de marine, en présence des débris espagnols, qui

récemment avaient jonché la mer, espéraient moins la victoire qu’une

belle mort. C’étaient les Indes plutôt, disaient-ils, qu’il fallait

attaquer, les Indes alors désarmées. Un officier du bailli de Suffren,

Villaret-Joyeuse, qui avait fait tant de fois le trajet des Indes,

disait que sur ces mers immenses, rien n’était plus facile que de passer

incognito. Tippoo nous attendait, et avec lui tout un empire, les

musulmans des Indes, une population belliqueuse.

Le troisième projet était de s’établir entre l’Asie, l’Europe, dans la

position moyenne, l’Égypte, pour profiter de la ruine de l’empire

ottoman, ou de l’empire indien. Vieux projet de Leibnitz, fort

raisonnable alors, lorsque la France de Louis XIV était si puissante sur

mer. Fort chanceux depuis. Car sur cette mer étroite, la Méditerranée,

il y avait cent à parier contre un qu’on trouverait l’ennemi et qu’on

serait noyé ou pris. C’est ce qui arriva.

Ce projet n’en était pas moins celui de Bonaparte. Dès le 9 thermidor an

V, il écrit au Directoire ces lignes singulières: «Il faut garder les

îles Ioniennes, et restituer plutôt l’Italie à l’Empereur. Pour détruire

l’Angleterre, il nous faudra bientôt nous emparer de l’Égypte. L’empire

turc s’écroule. Faut-il le soutenir ou en prendre sa part[72]?»

[72] _Correspondance_, t. III, p. 311.

Tout cela vague encore, confus et étourdi. Était-il raisonnable, si l’on

avait ces vues, d’établir solidement l’Autriche au delà de l’Adriatique,

en lui donnant l’Istrie, la Dalmatie, comme il fit au traité de

Campo-Formio?

Ceux qui, à cette époque, de France ou d’Italie, regardaient

tourbillonner cette étoile indécise qui ravagea le monde, auraient été

embarrassés de dire comment elle prendrait sa course. Cependant, à vrai

dire, ses variations sont moindres qu’il ne semble. Dans les petites

choses il tourne à gauche, mais dans les grandes à droite. Ainsi il

approuve modérément le coup d’État et se montre durement ingrat envers

son protecteur Carnot. Petites choses où il veut amuser le parti

jacobin. Mais, en même temps, que de choses importantes, solides, il

donne au parti rétrograde? Non seulement son traité de Campo-Formio,

favorable à l’Empereur; mais, même avant, au 20 Fructidor, il éreinte,

tant qu’il peut, la révolution d’Italie, dans les États vénitiens, où il

était alors maître absolu. Et ce coup adressé à la jeune Venise, que

nous venions de fonder, frappa de même ailleurs, à Bologne, à Milan,

partout, comme empêchement à la vente des biens ecclésiastiques. Voici

cet ordre inique que le gouvernement vainqueur en Fructidor eût dû

punir: «Que tous les couvents et églises, jouissent de leurs biens et

revenus, quand même les gouvernements provisoires les auraient supprimés

ou en auraient disposé autrement[73].»

[73] _Correspondance_, t. III, p. 359.

Deux mois après, quand le Directoire lui écrit: «Révolutionnez

l’Italie!» il fait le niais, et ne veut pas comprendre: «Comment faut-il

entendre cela?» dit-il. On ne lui répond pas. Il était évident que le

général n’était pas celui de la République mais son ennemi. Barras était

trop incertain, Rewbell, la Réveillère, trop humains, pour lui donner la

vraie réponse: celle que l’ancienne Venise trouva si à propos, pour en

finir avec Carmagnola.

Le Directoire, par sa loi financière, où il offrait deux tiers en terre

aux créanciers de l’État, et se faisait (très faussement) accuser de

banqueroute, s’était tué dans l’opinion, et, au milieu, de sa victoire,

semblait avoir la faiblesse, l’impuissance d’un vaincu. C’est ce moment

que Bonaparte prit pour retourner avec son traité et la paix. Cependant

les contemporains disent qu’il fut reçu avec plus de curiosité que

d’enthousiasme[74]. Les Italiens étaient furieux contre lui; et beaucoup

de Français entrevoyaient le personnage. Les carrosses à huit chevaux

dont il s’était servi là-bas leur plaisaient peu. Le général qui après

Vendémiaire était parti dans son habit râpé, qu’il avait fidèlement

repris pour entrer à Paris, n’en avait pas été moins roi d’Italie, et

plus que roi, par la facilité du Directoire.

[74] Thibaudeau.

Tout le monde a redit l’accueil que le Directoire lui fit, malgré lui,

la scène qui se passa dans la cour du Luxembourg, son discours bref, où

il finissait par une chose agréable aux deux partis (royalistes et

jacobins): «Que d’autres institutions pourraient être nécessaires à la

France.» Mais ce fut une vraie parade, quand l’histrion boiteux,

Talleyrand, passant toutes les bornes, par ses hâbleries, montra le

général n’aimant que la paix et l’étude, n’aspirant qu’au repos. Il

faisait ses délices d’Ossian, etc.

En cette circonstance et en tout, le nouveau membre de l’Institut[75],

reçu en remplacement de Carnot! avait pour vraie tactique de se taire,

sauf quelques mots d’oracle qu’on comprenait diversement.

[75] Bonaparte s’était fait recevoir de l’Institut, section des

Sciences.

Bonaparte, dans cette première période de sa vie, apparaît plus qu’un

individu, c’est un groupe, un faisceau, et il faut dire _les

bonapartes_. Joséphine d’un côté, et les militaires bureaucrates de

Carnot, les Prieur, les Clarke, et les Mathieu Dumas, l’avaient fort

bien servi, tant que les royalistes et semi-royalistes n’étaient pas

trop démasqués. A gauche, il avait eu d’abord son prôneur Salicetti;

mais celui-ci redevient hostile et plaide contre lui la cause des

pauvres Italiens. Alors Bonaparte essaya de nouveau de ses frères comme

instruments d’intrigues. On n’aurait pu, pour ce but, trouver une

machine mieux composée que cette famille Bonaparte, où la nature avait

fort bien distribué les rôles. Un avantage réel qu’ils eurent, c’est

qu’ils se ressemblaient peu et pouvaient jouer parfaitement divers

personnages. Ils avaient des parleurs, ils avaient des muets; même des

gens paisibles, dont l’air tranquille et respectable éloignait toute

idée d’intrigues.

L’aîné, Joseph, élevé dans la somnolente Toscane, bien posé par un

mariage riche avec les Clary, de Marseille, avait cet air tranquille,

médiocre, qui donne confiance, qui dit qu’on ne hasarde rien, l’air d’un

presque honnête homme. Louis, le quatrième des frères, fort jeune, et de

figure mélancolique, pouvait aussi inspirer confiance. On a vu qu’à

Arcole il avait aidé à sauver Napoléon, qui le récompensa en tyrannie,

en honneur et en déshonneur de toute sorte. Louis, d’un esprit bizarre,

lent et rêveur, ce qu’expliquait sa mauvaise santé était né fort tard,

et quand Lætitia, ayant passé ses grands orages, déjà inclinait au

retour.

Mais à l’époque passionnée, au second, au troisième enfant, elle avait

eu deux rages en sens divers: l’une, Napoléon, son rêve d’ambition

titanique; l’autre, Lucien, créature discordante, où tout

tourbillonnait. Il naquit de l’envie et d’une situation fausse, de

l’idée saugrenue qu’il serait le vrai héros des Corses.

Napoléon, élevé en France, y était déjà avancé, général de brigade,

lorsque le vieux Paoli, revenu d’Angleterre à Ajaccio, vit Lucien, et

dans cet enfant précoce salua un jeune _philosophe poète_, lui fit

croire qu’il serait le vrai Bonaparte, remplirait le destin que l’autre,

devenu Français, avait manqué.

Ce rêve avorta. Lucien chassé bientôt de Corse avec sa mère, vécut à

Marseille d’une petite pension que la Convention accordait aux Corses

réfugiés. Simple commis d’abord et garde magasin, il avait épousé la

fille d’un aubergiste, puis s’était élevé à la place de commissaire des

guerres. Tel il se rappela à son illustre frère, au moment le plus mal

choisi, au moment où Napoléon, ayant levé le siège de Mantoue, se

trouvait sauvé par Castiglione et par Bassano. Napoléon, furieux de

cette parenté et de cette audace, écrit à son ami Carnot qu’on éloigne

au plus vite l’insolent de Marseille, qu’on le place à l’armée du Rhin.

C’était le perdre, ou à peu près. Mais Lucien para ce coup. Il n’alla

pas au Rhin, il se rendit en Corse, et là, par le nom de son frère il se

fit nommer député. Il fallait vingt-cinq ans, et il n’en avait que

vingt-quatre. N’importe. On passa là-dessus.

Napoléon, élevé par les prêtres, avait d’après lui-même conçu une

singulière idée, trop juste, de la nature humaine: Que plus on houspille

un homme, plus on l’outrage, plus il devient ami, s’il y voit intérêt.

Il avait agi ainsi avec Salicetti et d’autres, et ne s’était jamais

trompé. Il comprit que Lucien, ayant senti le talon de sa botte, serait

rentré dans son bon sens, et trouverait plus sûr, ne pouvant être son

rival, d’être son docile instrument. Il ne se trompa pas. Il rencontra

dans Lucien, un grand bavard, improvisateur solennel, qui semblait un

peu fou, une machine commode qu’on croyait une girouette sincère, et qui

(comme tel) pouvait soutenir tour à tour mille choses contradictoires.

D’ailleurs, pour antidote à Lucien, n’avait-il pas Joseph, doux et

calme, bien assis comme riche, et qu’on n’accusait pas d’appuyer

d’imprudents avis? Ces deux frères permettaient un jeu très variable.

Quand Bonaparte voulut, malgré le Directoire, que l’on autorisât la

messe et qu’on laissât tomber le décadi, cette proposition rétrograde,

il la fit faire, non par son frère Joseph, aristocrate, mais par Lucien,

son jacobin.

Généralement c’était Lucien qui avait l’honneur des propositions

patriotiques. C’est lui qui réclama pour la liberté illimitée de la

presse, c’est-à-dire pour les pamphlets contre le Directoire. Après

Fructidor, Lucien, plein de zèle pour la constitution de l’an III, veut

que l’on jure de lui être fidèle. Puis, arrivent des propositions

philanthropiques contre les impôts du sel et denrées de première

nécessité que la nouvelle guerre allait faire établir; et enfin, des

propositions difficiles à réaliser pour doter, pensionner les familles

des soldats.

Ce qui favorisa singulièrement les intrigues diverses des frères de

Bonaparte, ce furent les fluctuations qui agitèrent la France dans

l’hiver qui suivit Fructidor. Ce coup de Fructidor, qui stupéfia au loin

l’Europe, eut, de près, peu d’action; les douze déportés auxquels le

coup d’État s’était borné parurent si peu de chose, que les royalistes

étourdis frétillèrent toujours, comme ces mouches hardies, importunes,

qui vont autour de vous bourdonnant et piquant jusqu’à ce qu’on

s’éveille et les écrase. A Paris, dans certains cafés, les

_incroyables_, avec leurs costumes excentriques, avec leurs gros bâtons,

paradaient, prétendaient dicter les arrêts de la mode. Cela peu sérieux,

mais quand on songe que quelques jours plus tôt la Vendée était avec

eux, on comprend bien l’émotion du Directoire. Les soldats d’Augereau

étaient là, voulaient qu’on leur permît d’agir sur ces vaincus si

insolents. Certain soir, ils fondent sur eux et sur leur café principal,

se prétendent insultés, en blessent plusieurs. Chose odieuse, mais

d’utile retentissement, et qui n’aida pas peu à arrêter les

rassemblements royalistes dans les départements.

Par bonheur, la paix récente permettait de nombreux congés; beaucoup de

soldats qui rentraient dans leurs familles changèrent les choses de

face. Ils auraient pris sur les royalistes de vastes représailles, si le

Directoire, en maints départements, n’eût organisé des commissions

militaires dont les arrêts sévères ramenèrent les vaincus à la modestie.

En réalité, l’imprudente douceur de Fructidor n’ayant en rien brisé

l’insolence des royalistes, ceux-ci ne furent réellement réprimés que

par l’intervention de ces revenants redoutables, par la terreur des

soldats jacobins.

Mais on devait s’attendre à ce que ceux-ci, ayant rendu un tel service,

deviendraient exigeants, et, à l’époque prochaine des élections, s’en

rendraient hardiment les maîtres.

Ici, nous sommes obligé de caractériser au vrai les masses militaires

qui rentraient, et qui, ayant vaincu l’Autrichien au dehors et les

royalistes au dedans, rapportaient certes un vrai patriotisme et l’amour

de la république. Mais, parmi ces bons éléments s’en présentaient

d’autres aussi que la guerre et ses habitudes, ses désordres n’y avaient

que trop mêlés.

Lorsque Augereau, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, vint à Paris, et

fut reçu du Directoire, il ne se montra pas couvert uniquement de

l’auréole d’Arcole et de Castiglione, mais grotesquement surchargé de

montres et de bijoux, si bien que le sévère Rewbell dit tout bas à la

Réveillère: «Quelle figure de brigand!» Augereau avait cru que ce

bizarre accoutrement, qui ne plut pas au Directoire, paraîtrait en

revanche à la foule, aux soldats, le vrai costume des héros d’Italie,

que beaucoup se représentaient chargés et surchargés de ces futilités

brillantes.

On ne songeait pas encore à se nantir de trésors plus solides. Il fallut

quelque temps, et l’adresse surtout des meneurs, pour rappeler qu’en 93,

la république avait promis des terres à tous ses défenseurs. Ces idées

d’avoir de la terre durent les prendre surtout lorsque tout le monde

parla de Babeuf et de son utopie. Très-peu acceptaient l’idée d’un

partage universel, mais beaucoup l’idée de favoriser les soldats en

récompense des services rendus dans la guerre. Cet espoir de lois

agraires et de distributions de terre du moins aux élus, à l’élite

guerrière, se répandit au moment même où le Directoire prétendait leur

assigner un autre emploi, _les donner comme gage de la rente_, des deux

tiers qu’on ne payait pas, mais qu’on voulait consolider sur la terre

non vendue. _D’autre part_, ce qui resterait de biens nationaux semblait

bien nécessaire comme _réserve de la guerre_ prochaine que l’Angleterre,

l’Autriche, allaient nous faire en appelant les Russes.

Mais qui pourrait donner cette fortune? quel, si ce n’est _le grand

Bonaparté_? (on prononçait ainsi pour que le nom fût plus retentissant).

Et, dans les poèmes insipides que Lucien faisait ou faisait faire

là-dessus, ce nourrisseur du peuple qui lui distribuera des terres, _le

grand Bonaparté_, rime toujours avec _Liberté_, dont il doit être en

même temps le sauveur.

Si quelqu’un, curieux, demandait plus d’explications au soldat revenu,

voulait savoir où Bonaparte prendrait tant de trésors, on lui riait au

nez, on disait: «Quelles sottes demandes!» On les faisait aussi quand il

partit pour l’Italie. Eh bien, il a trouvé de quoi nourrir le

Directoire, l’armée du Rhin, etc.--Et l’Italie, qu’est-ce? Peu de chose;

il a dit: «Qu’on ne m’en parle plus, qu’on la donne à l’Autriche! Je ne

m’occupe que de l’Orient!»

Mais l’Orient, qu’est-ce?--«_Les îles._ Et de là vient tout l’or du

monde, des Indes et de l’Égypte, de Saint-Domingue, etc. Est-il possible

d’ignorer cela, à votre âge?[76]»

[76] Mon père a entendu cent fois ces redites au courant de la

conversation.

CHAPITRE III

COMMENT BONAPARTE ÉLUDE L’EXPÉDITION D’ANGLETERRE, ET PRÉPARE CELLE

D’ÉGYPTE.--97-98.

Ainsi Bonaparte renonça à la grande succession de Hoche à la périlleuse

aventure d’Angleterre, où tout le monde le croyait engagé. Le passage

était incertain, dangereux, mais non pas impossible, puisque Humbert le

franchit peu après.

La difficulté était grande de tromper l’attente universelle. Il visita

les ports, la côte; ce fut tout.

Ce qui permit en partie ce singulier revirement, et porta les regards

ailleurs, ce fut la crise de Prairial. Les jacobins, auxiliaires du

Directoire contre les royalistes, et l’aidant à les réprimer, deviennent

exigeants; ils réclament pour eux-mêmes les terres promises aux soldats.

Le Directoire n’était nullement ennemi des partis avancés. Il élargit

ceux des accusés de Grenelle qui étaient encore en prison; mais il ferma

les clubs où l’on professait ces partages, qui auraient empêché la vente

des biens nationaux, c’est-à-dire coupé les vivres à l’État.

Le Directoire, persistant à défendre tous les peuples qui

s’affranchissaient, devait s’attendre au renouvellement de la grande

guerre européenne. Ceux qui, dans ce moment, décréditaient les biens

nationaux et les mettaient à rien brisaient l’épée de la révolution.

L’Assemblée profita du droit qu’elle avait d’examiner les nouvelles

élections et de s’_épurer_ elle-même, comme le dirent Chénier et les

vrais patriotes. Elle cassa soixante élections de ces prétendus jacobins

dont le babouvisme réel eût désarmé la France et bien servi l’Autriche.

* * * * *

Il faut le dire aussi, un grand vent semblait pousser l’humanité, les

deux grandes nations, vers l’Orient.

La lassitude de l’Europe était extrême. L’Angleterre depuis 1760 avait

conquis le monde, ajourné toute idée, était appesantie sur l’Inde. La

France, à travers ses tragédies intérieures et son épopée militaire,

s’usait à l’œuvre illimitée de l’affranchissement universel. C’est à ce

moment de fatigue que le grand enchanteur lui montra l’inconnu, l’Asie,

l’Égypte, et le réveil d’un monde.

Ce n’était pas une conquête ordinaire, ouverte à la cupidité, mais

l’espoir fantastique, sublime, d’une résurrection.

Ce ne fut pas à la chaussée d’Antin, dans la petite maison de Joséphine,

rue Chantereine, aujourd’hui rue de la Victoire, que cette grande

entreprise se prépara, mais dans le Paris de la rive gauche, bien moins

distrait, plus imaginatif.

Ce Paris de la rive gauche offrait en descendant vers l’ouest tous nos

établissements militaires: Invalides, ministère de la guerre, et son

école, l’École polytechnique, ardent foyer d’enthousiasme alors, comme

était (en remontant vers l’est) l’École de médecine, et celle du Muséum

d’histoire naturelle. Ces écoles allaient fournir aux grandes guerres un

peuple de médecins, d’ingénieurs, de savants en tous genres.

Au centre siégeait l’Institut, jeune alors; il se glorifiait de compter

parmi ses membres l’habile prestidigitateur qui faisait mouvoir ces

ressorts.

A mi-côte de la montagne, dans la belle rue Taranne, étaient établis les

bureaux où toute l’expédition se préparait. Là venaient les militaires

et les savants. La rue Taranne, limitée d’un côté par la rue des

Saint-Pères, offre à l’autre bout, au coin de la rue Saint-Benoît, la

glorieuse maison où l’Europe tout entière écouta Diderot, son oracle

encyclopédique[77].

[77] La maison de Diderot n’existe plus. Elle vient d’être démolie

pour élargir la rue, en faire un boulevard (boulevard

Saint-Germain).

En tête de cette réunion, pour inspirer confiance, il y avait (chose

rare!) _un homme de cœur_ et qui en donnait à tout le monde, Caffarelli.

Il avait perdu une jambe dans les campagnes du Rhin, et il semblait le

plus actif de tous, le plus infatigable. L’armée, dans les batailles et

les déserts brûlants, voyait toujours marcher en tête l’héroïque jambe

de bois.

Les autres, au nombre de plus de cent, étaient pour la plupart de fort

jeunes gens. Fourier, l’illustre auteur du livre de _la Chaleur_,

l’élève favori de Lagrange, était l’homme complet, dont les aptitudes

diverses répondaient à tous les besoins. Savant et érudit,

administrateur, écrivain à la fois sévère et éloquent, à lui, comme au

plus digne, revint la première place, celle de _secrétaire perpétuel de

l’Institut d’Égypte_. C’est à lui que Kléber donna l’idée du grand

ouvrage qui résume l’expédition.

Il y avait, en outre, une foule d’hommes laborieux, comme Jomard, qui

épousa l’Égypte, et qui, non seulement sous Bonaparte, mais tout autant

sous Méhémet-Ali, couva l’Afrique avec une ardeur persévérante, prêta

son appui aux enfants qu’elle envoyait et ses soins aux travaux dont

elle était l’objet. Il fut pour beaucoup dans les voyages si instructifs

des Caillaud, des Caillé...

A ces savants ajoutez la foule des médecins, chirurgiens, ingénieurs,

administrateurs attachés à l’armée. Bref, la colonie était une ville, la

fleur de Paris, de la France. Et cette France avait deux pôles qu’on

trouve ensemble rarement. L’imagination inventive (Geoffroy

Saint-Hilaire), et le jugement fécond autant que ferme dans Fourier.

Bref, le dix-huitième siècle au complet, et l’Europe elle-même

merveilleusement représentée.

Une telle création, c’est un être qui a en soi toute condition de

s’achever, d’agir, et qui fatalement agit de manière ou d’autre.

Aussi, malgré le grand obstacle d’une guerre européenne qui approchait,

l’expédition fut lancée.

La Réveillère s’y opposait, il offrit à Bonaparte sa démission. En vain.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 13 / 20 段