A la suite de la dépréciation des assignats et des mandats, une part

énorme de la rente était aux mains de ceux qui l’avaient acquise à vil

prix. On prit une mesure hardie: c’était de ne payer _en argent_ que le

tiers, et d’acquitter les deux autres tiers _en terres_, en biens

nationaux. Quoi de plus juste qu’une telle opération? Mais les bureaux,

qui à ce moment faisaient manquer l’expédition d’Irlande par des retards

habilement calculés, firent de même manquer cette grande opération

financière. Elle devint en apparence une banqueroute. Les commis de la

Trésorerie, excellents royalistes, agirent en cela mieux que n’aurait

jamais fait Pichegru. L’avortement d’une si vaste combinaison mit dans

mille autres choses un décousu, une vacillation, une paralysie

extraordinaires. Partout la gêne. Des renvois infinis, de bureau en

bureau. Partout des commis ventrus, luisants, hautains, pour dire:

«Voilà la république! voilà le Directoire! Il mange tout... Allez donc

demander des restes aux grands festins du Luxembourg!...»

Le rentier revenait à sec et furieux. «Robespierre valait mieux, se

disait-il. Car alors il n’y avait pas d’octroi. Ceux qui ne mouraient

pas mangeaient. Le pain venait ici à prix réduit.»

A ces éléments troubles un autre élément plus trouble encore s’ajouta.

La grande armée du Rhin, avec son général douteux et ses communications

allemandes de foie gras et de montres suisses, etc., inspirait des

craintes, trop fondées: on le voit maintenant par Fauche-Borel et les

aveux de l’ennemi.

Augereau, à qui on donna cette armée, était, dit-on, conduit par un

officier intrigant, ex-moine, grand brouillon, et peu sûr. On ôta à

Augereau l’armée du Rhin, et l’on se décida bientôt à la dissoudre.

Qu’allait devenir cette foule d’excellents militaires, de moralité

vacillante? Même le héros Desaix, sensible et d’un trop faible cœur,

n’avait, dit-on, point censuré Moreau pour sa fidélité à un ami

coupable. Lui-même, ayant besoin d’aimer et d’admirer, il court en

Italie, se livre à Bonaparte. Kléber, sans l’imiter, reste à Paris,

frondeur et ennuyé, tout prêt à la folie d’Égypte, où Bonaparte

l’entraînera... La voilà dispersée, la grande armée du Rhin.

Ainsi partout le Directoire, vainqueur des royalistes, rayonnant de

gloire sur l’Europe, avait pendant ce temps des pièges sous lui, je ne

sais combien d’insectes, de fourmis (les bonapartistes, les

semibabouvistes) qui creusaient des souterrains tortueux sous ses pieds,

lui effondraient de tous côtés le sol.

Mais le plus efficace à nuire fut le glorieux traître de Campo-Formio.

Bonaparte, ici, fut bien plus que Cobentzel, le ministre dévoué de

l’Autriche. Celle-ci terrifiée par Fructidor et le désastre de ses amis

les royalistes, reprit courage quand elle vit en Bonaparte un homme

double et conquis d’avance au parti rétrograde.

La France venait de renvoyer fièrement l’ambassadeur anglais Malmesbury

et sa proposition perfide de faire la paix aux dépens de nos alliés.

Mais l’Autriche n’avait pas à craindre une telle rebuffade, ayant

Bonaparte pour elle. Il arrangeait toutes choses par deux crimes; il

voulait que la France prît pour elle la république de Gênes, et livrât à

l’Autriche la république de Venise, récemment élevée par nous,

encouragée par nous, et qui venait de nous donner ses îles en retour de

notre protection[66]. Proposition infâme qui ne pouvait même être

défendue par une apparence d’utilité. Barras, la Réveillère, Rewbell en

furent révoltés. Par ce beau traité de Campo Formio nous laissions à

l’Autriche tous les points de défense et d’attaque, la grande ligne

militaire, la vraie porte de l’Italie pour y rentrer quand elle

voudrait!

[66] Suivons cela dans la _Correspondance officielle_:

Ce ne fut que le 12 juillet qu’il songea enfin à organiser

militairement les villes d’Italie (qu’il avait dit souvent avoir

organisées). Mais, un mois après, _le 16 août_, il déclare au

ministre Talleyrand qu’il n’est déjà _plus temps_ de commencer la

guerre, que l’Empereur a refait son armée,--en d’autres termes que

ces lourds Autrichiens ont été plus fins, l’ont joué.

Que signifie alors sa lettre du 3 septembre où il dit avoir menacé

les Autrichiens de la guerre _au 1er octobre_, si la paix n’est pas

signée? Il savait bien qu’alors tout serait impossible, et il

n’écrit cette lettre ridicule que pour les badauds de Paris.

Dans sa _Correspondance_, on le voit _varier pour Venise_ de minute

en minute. M. Lanfrey, ici, est admirable. Aujourd’hui toutefois,

avec le secours de la _Correspondance_, on peut mieux distinguer les

aspects divers de la question. 1º Le vieux gouvernement de Venise,

moins tyrannique qu’on ne l’a dit, sans doute était coupable envers

nous comme allié sûr de l’Autriche. 2º Mais de quoi était coupable

envers nous la nouvelle _Venise_, une république fondée par des

Vénitiens, Français de cœur, et nos propres agents, sincères et

loyaux, Lallement, Villetard, une république avec laquelle

Bonaparte, le 16 mai, avait fait un traité, à qui, le 26 mai

(pendant qu’il escamotait leur marine) il faisait des promesses

admirables pour assurer leur liberté, et relever par eux l’Italie?

Il trompe encore les Vénitiens le 13 juin. Il avoue (19 septembre)

que Venise est, de toute l’Italie, la ville la plus digne de la

liberté. On est effrayé de voir combien, en disant ces paroles, il

est détaché et de Venise et de l’Italie même. Sa mobile imagination

le porte en Orient, en Grèce et dans l’Égypte (16 août). Il est ami

d’Ali, l’affreux pacha de Janina.--Après Fructidor, quand le

Directoire voulait très-sincèrement les libertés de l’Italie,

Bonaparte ne tarit pas d’injures contre elle, contre ce peuple mou,

superstitieux, _pantalon_ et lâche, etc. Il gronde âprement nos

agents trop loyaux qui réclament pour les Vénitiens.

Cela était si fort que Cobentzel voyant le traître et cette âme pourrie,

crut en obtenir davantage, en tirer encore le centre de l’Italie. Si

l’Autriche ne l’eut, du moins, par les articles secrets de ce traité,

elle se faisait donner de grandes avantages tout près d’elle, par

exemple une partie de la Bavière entre Salzburg et le Tyrol; plus le

vaste archevêché de Salzburg (cet intéressant petit peuple, qui a

produit Mozart). L’Istrie, la Dalmatie, ces sujets de Venise, si

belliqueux, par le traité sont donnés à l’Autriche.

Bonaparte se sentait bien secondé par le monde, la société de Paris, les

belles dames, qui chaque soir affluaient au Directoire, les yeux moites,

et disaient avec attendrissement: «Ah! de grâce donnez-nous la paix!»

Le héros y aidait de son mieux, énumérant les ressources de tout genre

qu’il eût fallu pour faire la guerre. Puis l’hiver approchait. On ne

pouvait que prévoir des désastres.

Tout cela à grand bruit. De sorte que, non seulement le Directoire, mais

le Corps législatif, effrayé, reculait, et, si l’on eût persisté, eût

refusé l’argent et les ressources nécessaires. Ajoutez que Bonaparte eût

donné sa démission et préparé les défaites de son successeur.

La Réveillère dit la chose à merveille, et montre que si le Directoire

eût refusé de signer, il était perdu.

Voyant que par la coalition de tous les traîtres son traité allait

réussir, Bonaparte, ce grand acteur, employa une machine qui lui

réussissait toujours, une scène théâtrale. Il répandit la nouvelle que

c’était lui qui, par un accès de colère, où il cassa à Cobentzel de

précieuses porcelaines, l’aurait effrayé et forcé d’accepter enfin ce

traité si désirable pour l’Autriche!

Son courtisan Berthier et son ours Monge (rude et plat, muselé) furent

chargés de remettre le traité au Directoire. Et cette œuvre de nuit, ils

l’apportèrent la nuit, bien tard, au sévère la Réveillère, qui dépeint

sans pitié la grâce flatteuse de Berthier et la servilité grossière de

l’ours, maladroitement courbé de sa rude échine jusqu’à terre[67].

[67] La Réveillère, _Mémoires_, t. II, p. 275.

Dans la lettre d’excuses que Bonaparte adresse au Directoire, il y a une

parole qui jure horriblement. C’est l’hommage qu’il rend à Hoche, qui

venait de mourir. Cette mort est une des causes qui lui ont fait,

dit-il, signer la paix. Toute sa vie, ce favori du sort, par son

intrigue et son habileté, avait soufflé la chance au vrai héros[68].

Hoche ne fut pas heureux. Il eut, il est vrai, la sinistre palme de la

Vendée, mais manqua Vendémiaire et manqua Fructidor. On hésitait

toujours à employer un homme si fier. Les bureaux de la guerre, cet

ennemi immuable et terrible, furent toujours contre lui, ainsi que tous

les traîtres, la belle société depuis Quiberon.

[68] Dans une gravure curieuse de la collection Hennin (Bibl.),

Bonaparte est présenté comme successeur de Hoche. La famille de

celui-ci, en 1840, m’a dit qu’on croyait que les papiers de Hoche

avaient été portés par ses lieutenants (Lefebvre?) à Bonaparte.

Cet homme de vingt-huit ans dut regretter la vie. Il avait des projets

immenses, non de guerre, mais plutôt de paix, la résurrection de deux

peuples, les Irlandais et les Wallons. Pour ceux-ci, il eût fondé la

république de Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la

Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de

l’Allemagne[69].

[69] Génie puissant et fort original. C’est de la Meuse, de Maseyck,

près Liège, que sort en 1400 le grand révolutionnaire de la

peinture, celui qui brisa le symbole, échappa aux écoles allemandes,

Van Eyck. Je vois près de Cologne, sur les coteaux de Bonn, naître

(bien loin du panthéisme alors) un héros, Beethoven.--Rhin et

Moselle, associés dans le grand concert de leurs fédérations

républicaines, eurent en lui leur grande voix.

Les guerres de la Révolution n’excluaient nullement la vraie fraternité

humaine. Hoche, Marceau, furent aimés sur les deux rives. Leur tombe,

toujours en Allemagne, y reste pour rappeler que, même dans la guerre,

ils portèrent un esprit de paix.

LIVRE IV

ANGLETERRE.--INDE.--ÉGYPTE 97-98

CHAPITRE PREMIER

L’ORGANISATION DE L’INDE SOUS CORNWALLIS.

L’Angleterre, en 97, chassée de toute l’Europe, ayant perdu son unique

alliée l’Autriche, étant vaincue comme faction par son échec de

Fructidor, où elle avait jeté des torrents d’or, d’argent, etc.,

l’Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mer, paraissait au plus

bas.

L’Angleterre? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la

flotte, alarme d’un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta

bientôt, les événements de ce monde n’avaient aucune prise sur les

Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, n’en dévoraient

pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que

Bakewell venait de créer. Les enfants innombrables que le père ne

connaissait presque que par le millésime de leur naissance,

n’inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces

babies avaient pris figure d’hommes, dès quinze ans, sans autre

hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards

de la mer, mais pour des offices de terre, pour la bureaucratie de

l’Inde, où ils allaient s’essayer, griffonner.

Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait

fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi

Georges et à l’_ami du roi_, Cornwallis, qui venait de créer (dans sa

vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à

s’employer. Administration si nombreuse qu’on calculait alors que

l’empire de Russie, la septième partie de la terre habitable, avait

moins de places à donner.

Georges III, l’un des meilleurs de ces Hanovriens, n’était pas un grand

politique. Mais il avait compris, mieux qu’on n’eût attendu de sa tête

fêlée, par son petit sens prosaïque de basse Allemagne, ce que d’autres

plus fiers auraient moins deviné: «Que si cette proie de l’Inde

engraissait les Anglais, homme à homme, l’Angleterre tiendrait la

couronne quitte du reste, et qu’il ne verrait plus son carrosse mis en

pièces, et lui-même tout prêt de s’embarquer pour le Hanovre.»

Après Hastings (le scélérat homme d’esprit qui avait trouvé la grande

méthode de spoliation), il fallait pour l’appliquer un homme médiocre,

qui suivrait pas à pas la chose avec bon sens. Cornwallis fut cet homme.

Doux, honnête, plein de mérite, mais d’un mérite malheureux, aide de

camp du roi, il n’était connu que par un grand revers. Comme il avait

fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l’avait cru guerrier, et on

lui avait donné contre les Américains et la Fayette une armée de neuf

mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Cela ne refroidit point

le roi, et pour braver l’opposition, il récompensa Cornwallis, le fit

lord lieutenant de l’Inde, au moment où la nouvelle administration

faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia

parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait

plus que toute chose.

Il y manqua pourtant une fois: il lui advint un succès militaire. En

1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très

valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les

Anglais, refusait de traiter, et les eût pris peut-être par la faim

devant Seringapatam qu’ils assiégeaient, si Cornwallis n’eût appelé à

son secours les Mahrattes rivaux de Tippoo. Ils vinrent au nombre de

trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Mahrattes partant,

Cornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois

amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers

seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il dut livrer la

moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien

reçus, avec un accueil paternel, par lord Cornwallis. S’il eût ruiné

entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même

temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de

s’étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et

surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire

de Jemmapes, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à

faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères

et demi-coloriées, que l’on rencontre encore, montrèrent partout la

vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits

princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu’on fit à

leur malheur, et la mansuétude du parfait gentleman Cornwallis.

Cornwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le

succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l’Inde

à jamais aux ennemis de l’Angleterre.

Il avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour.

Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la

guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre; il

se proposait bien plutôt d’être un sage administrateur, de porter enfin

l’ordre dans ce monde indien, si troublé par l’intrusion d’éléments

étrangers.

L’ordre que concevait Cornwallis, comme instrument fidèle de la couronne

et du ministère, était un ordre tout anglais. L’attache prodigieuse de

l’Angleterre à ses institutions fait qu’elle veut les retrouver partout

et que, partout elle en rapproche mille choses qui n’y ressemblent

guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a

assimilé l’Écosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale

anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux

lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n’était que fonction

est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux

grandes familles anglaises. Ainsi s’est consommée la ruine des clans au

profit de la grande propriété féodale et de l’usurpation anglaise.

Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut

la tendance de l’Angleterre chez elle-même. Combien plus à la fin du

dix-huitième siècle où d’habiles gens montrèrent combien l’agriculture

conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu’elle n’en a

dans les petites propriétés! Pitt poussa d’autant plus en ce sens, qu’il

jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient

leur argent dans la rente, c’est-à-dire dans ses mains. Il alla

résolument dans ce système, non seulement par des impôts énormes sur les

consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des

lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres

communales aux plus riches de la commune.

Cornwallis fit de même, dans l’Inde, une réforme qui semblait tout

aristocratique. Il déclara que _toute terre appartenait aux gros

propriétaires_, ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la

cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le

gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient

l’impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps,

de sorte que, s’ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce

litige, étaient juges et parties. Cela était exorbitant. Ils pouvaient

condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre.

L’État n’y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait

l’impôt tout de même.

Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis,

l’accusateur d’Hastings) qui soutenaient que la terre était

primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la

cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme en maintenant que _la

propriété était vraiment à l’aristocratie_, aux zémindars, mais que

_ceux-ci ne seraient plus juges_, et que les différends entre eux et le

cultivateur seraient jugés par des tribunaux de l’État, des juges qui

viendraient d’Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.

Là éclata, sous forme bizarre, le génie opposé des deux races, des deux

sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes

et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les

indigènes, exigeaient l’intervention constante des interprètes. Même

avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des

retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans

un seul district, le nombre des procès arriérés ne s’élevait pas à moins

de trente mille.

N’espérant plus s’en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de

fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu’on

hésitait à s’en approcher. Le pauvre n’y venait pas, en étant empêché

par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné.

Jadis, il était juge, et, par simple sentence, il expropriait, pouvait

chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.

Sous le Mogol, il y avait de grands désordres. Pourtant le pays

prospérait[70]. C’est alors que l’on fit ces monuments d’utilité

publique, ces immenses bassins d’eau pluviale pour les irrigations.

L’Inde restait féconde; elle restait _Sita_ la charmante, si bien

chantée dans le Ramayana. Malgré l’exactitude, la probité de Cornwallis,

déjà sous lui tout dépérit, et l’Inde dès lors s’achemina vers cet état

de vétusté qu’elle présente aujourd’hui.

[70] Il y avait une grande diversité d’administration. Il paraîtrait

qu’alors, dans les petits gouvernements indiens, les agents du

prince s’arrangeaient directement avec les cultivateurs, soit homme

par homme, soit village par village. (Mill et Wilson, t. V, p. 475.)

Cette misère s’explique surtout par l’administration la plus coûteuse

qui fut jamais. Le système qu’on créa à Londres et que Cornwallis dut

appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en

dédommager par d’énormes traitements. On crut finir tous les abus, en

appliquant cette maxime bizarre et méthodiste: «Plus on gagne, moins on

désire. Donc les richesses moralisent.» D’après cela, pour faire une

administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements

monstrueux.

Ainsi le _chief-justice_, nommé pour douze années, eut par an quinze

cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans

l’administration, la justice, l’armée, l’Église. Par ce grossissement

prodigieux des traitements, l’Inde, devenue un champ magnifique pour la

corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande

force (autant que l’Église établie, l’autre colonne de la royauté). Son

administration se recruta dès lors dans des classes tout autres, moins

actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet empire. Classes

plus honorables et décentes, se respectant davantage, mais infiniment

moins actives, laborieuses, cédant plus au climat, amoureuses de longs

loisirs. Classes enfin méthodistes, partant plus éloignées de leurs

sujets indiens que n’avaient été jadis les compagnons de Clive. De là un

bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.

Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de

Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de

Cornwallis.

Même malgré tous les reproches que l’on peut faire à l’administration

anglaise, je doute qu’aucun peuple européen se fût mieux tiré d’une

tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par

mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l’Inde et se

serait posée médiatrice et interprète entre l’Orient et l’Europe.

Les Anglais recrutés sans cesse, se succédant très vite, y forment un

peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que

l’abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.

Je crois, comme M. le docteur Bertillon (_Dict. de médecine_, article

_Acclimatement_) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont

éphémères et vaines, de vrais cimetières pour l’Europe, et rien de plus.

Tous les peuples, l’un après l’autre, iront dans l’Hindostan, et y

mourront. L’Inde n’appartient qu’à l’Inde même.

J’avais soutenu toute ma vie, contre tous, que l’Italie aurait sa

résurrection, sa renaissance. Cela s’est vérifié, et se vérifiera de

même pour l’Inde. Elle existe en dessous, plus industrieuse[71] et moins

morte que ne fut l’Italie au dix-septième siècle. Entre les prétendants

qui se disputeront l’héritage des Anglais, les indigènes interviendront,

et grandiront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et

resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.

[71] Les Anglais ne font guère difficulté de dire eux-mêmes qu’ils ont

tué l’Inde. Le sage et humain Russell le crut, l’écrivit. Ils ont

frappé ses produits de droits ou de prohibitions, découragé l’art

indien. S’il subsiste, il le doit à l’estime singulière qu’en font

les Orientaux sur les marchés de Java, de Bassora.

Ce fut un grand étonnement pour les maîtres même de l’Inde,

lorsqu’en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles

inattendues, lorsqu’un Anglais consciencieux, M. Royle, exhiba et

expliqua toute cette féerie de l’Orient. Le jury, n’ayant rien à

juger que «le progrès de quinze années,» n’avait nul prix à donner à

un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau

que les nôtres (vieilles en naissant). En face des tissus anglais,

l’antique mousseline reparut, éclipsa tout. La Compagnie, pour en

avoir un spécimen d’Exposition, avait proposé un prix (bien modique)

de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hubioula, ouvrier de

Golconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et elle était si

légère qu’il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux

livres. Vrai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint-Pierre a

habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels Aureng Zeb inhuma sa

fille chérie au monument de marbre blanc qu’on admire à Aurengabad.

Malgré le méritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui

se plaignirent d’être mieux traités que les Orientaux, l’Angleterre

ne donna à ses pauvres sujets indiens de récompense qu’une parole:

«Pour le charme de l’invention, la beauté, la distinction, la

variété, le mélange, l’heureuse harmonie des couleurs, rien de

comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l’Europe!»

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 12 / 20 段