énorme de la rente était aux mains de ceux qui l’avaient acquise à vil
prix. On prit une mesure hardie: c’était de ne payer _en argent_ que le
tiers, et d’acquitter les deux autres tiers _en terres_, en biens
nationaux. Quoi de plus juste qu’une telle opération? Mais les bureaux,
qui à ce moment faisaient manquer l’expédition d’Irlande par des retards
habilement calculés, firent de même manquer cette grande opération
financière. Elle devint en apparence une banqueroute. Les commis de la
Trésorerie, excellents royalistes, agirent en cela mieux que n’aurait
jamais fait Pichegru. L’avortement d’une si vaste combinaison mit dans
mille autres choses un décousu, une vacillation, une paralysie
extraordinaires. Partout la gêne. Des renvois infinis, de bureau en
bureau. Partout des commis ventrus, luisants, hautains, pour dire:
«Voilà la république! voilà le Directoire! Il mange tout... Allez donc
demander des restes aux grands festins du Luxembourg!...»
Le rentier revenait à sec et furieux. «Robespierre valait mieux, se
disait-il. Car alors il n’y avait pas d’octroi. Ceux qui ne mouraient
pas mangeaient. Le pain venait ici à prix réduit.»
A ces éléments troubles un autre élément plus trouble encore s’ajouta.
La grande armée du Rhin, avec son général douteux et ses communications
allemandes de foie gras et de montres suisses, etc., inspirait des
craintes, trop fondées: on le voit maintenant par Fauche-Borel et les
aveux de l’ennemi.
Augereau, à qui on donna cette armée, était, dit-on, conduit par un
officier intrigant, ex-moine, grand brouillon, et peu sûr. On ôta à
Augereau l’armée du Rhin, et l’on se décida bientôt à la dissoudre.
Qu’allait devenir cette foule d’excellents militaires, de moralité
vacillante? Même le héros Desaix, sensible et d’un trop faible cœur,
n’avait, dit-on, point censuré Moreau pour sa fidélité à un ami
coupable. Lui-même, ayant besoin d’aimer et d’admirer, il court en
Italie, se livre à Bonaparte. Kléber, sans l’imiter, reste à Paris,
frondeur et ennuyé, tout prêt à la folie d’Égypte, où Bonaparte
l’entraînera... La voilà dispersée, la grande armée du Rhin.
Ainsi partout le Directoire, vainqueur des royalistes, rayonnant de
gloire sur l’Europe, avait pendant ce temps des pièges sous lui, je ne
sais combien d’insectes, de fourmis (les bonapartistes, les
semibabouvistes) qui creusaient des souterrains tortueux sous ses pieds,
lui effondraient de tous côtés le sol.
Mais le plus efficace à nuire fut le glorieux traître de Campo-Formio.
Bonaparte, ici, fut bien plus que Cobentzel, le ministre dévoué de
l’Autriche. Celle-ci terrifiée par Fructidor et le désastre de ses amis
les royalistes, reprit courage quand elle vit en Bonaparte un homme
double et conquis d’avance au parti rétrograde.
La France venait de renvoyer fièrement l’ambassadeur anglais Malmesbury
et sa proposition perfide de faire la paix aux dépens de nos alliés.
Mais l’Autriche n’avait pas à craindre une telle rebuffade, ayant
Bonaparte pour elle. Il arrangeait toutes choses par deux crimes; il
voulait que la France prît pour elle la république de Gênes, et livrât à
l’Autriche la république de Venise, récemment élevée par nous,
encouragée par nous, et qui venait de nous donner ses îles en retour de
notre protection[66]. Proposition infâme qui ne pouvait même être
défendue par une apparence d’utilité. Barras, la Réveillère, Rewbell en
furent révoltés. Par ce beau traité de Campo Formio nous laissions à
l’Autriche tous les points de défense et d’attaque, la grande ligne
militaire, la vraie porte de l’Italie pour y rentrer quand elle
voudrait!
[66] Suivons cela dans la _Correspondance officielle_:
Ce ne fut que le 12 juillet qu’il songea enfin à organiser
militairement les villes d’Italie (qu’il avait dit souvent avoir
organisées). Mais, un mois après, _le 16 août_, il déclare au
ministre Talleyrand qu’il n’est déjà _plus temps_ de commencer la
guerre, que l’Empereur a refait son armée,--en d’autres termes que
ces lourds Autrichiens ont été plus fins, l’ont joué.
Que signifie alors sa lettre du 3 septembre où il dit avoir menacé
les Autrichiens de la guerre _au 1er octobre_, si la paix n’est pas
signée? Il savait bien qu’alors tout serait impossible, et il
n’écrit cette lettre ridicule que pour les badauds de Paris.
Dans sa _Correspondance_, on le voit _varier pour Venise_ de minute
en minute. M. Lanfrey, ici, est admirable. Aujourd’hui toutefois,
avec le secours de la _Correspondance_, on peut mieux distinguer les
aspects divers de la question. 1º Le vieux gouvernement de Venise,
moins tyrannique qu’on ne l’a dit, sans doute était coupable envers
nous comme allié sûr de l’Autriche. 2º Mais de quoi était coupable
envers nous la nouvelle _Venise_, une république fondée par des
Vénitiens, Français de cœur, et nos propres agents, sincères et
loyaux, Lallement, Villetard, une république avec laquelle
Bonaparte, le 16 mai, avait fait un traité, à qui, le 26 mai
(pendant qu’il escamotait leur marine) il faisait des promesses
admirables pour assurer leur liberté, et relever par eux l’Italie?
Il trompe encore les Vénitiens le 13 juin. Il avoue (19 septembre)
que Venise est, de toute l’Italie, la ville la plus digne de la
liberté. On est effrayé de voir combien, en disant ces paroles, il
est détaché et de Venise et de l’Italie même. Sa mobile imagination
le porte en Orient, en Grèce et dans l’Égypte (16 août). Il est ami
d’Ali, l’affreux pacha de Janina.--Après Fructidor, quand le
Directoire voulait très-sincèrement les libertés de l’Italie,
Bonaparte ne tarit pas d’injures contre elle, contre ce peuple mou,
superstitieux, _pantalon_ et lâche, etc. Il gronde âprement nos
agents trop loyaux qui réclament pour les Vénitiens.
Cela était si fort que Cobentzel voyant le traître et cette âme pourrie,
crut en obtenir davantage, en tirer encore le centre de l’Italie. Si
l’Autriche ne l’eut, du moins, par les articles secrets de ce traité,
elle se faisait donner de grandes avantages tout près d’elle, par
exemple une partie de la Bavière entre Salzburg et le Tyrol; plus le
vaste archevêché de Salzburg (cet intéressant petit peuple, qui a
produit Mozart). L’Istrie, la Dalmatie, ces sujets de Venise, si
belliqueux, par le traité sont donnés à l’Autriche.
Bonaparte se sentait bien secondé par le monde, la société de Paris, les
belles dames, qui chaque soir affluaient au Directoire, les yeux moites,
et disaient avec attendrissement: «Ah! de grâce donnez-nous la paix!»
Le héros y aidait de son mieux, énumérant les ressources de tout genre
qu’il eût fallu pour faire la guerre. Puis l’hiver approchait. On ne
pouvait que prévoir des désastres.
Tout cela à grand bruit. De sorte que, non seulement le Directoire, mais
le Corps législatif, effrayé, reculait, et, si l’on eût persisté, eût
refusé l’argent et les ressources nécessaires. Ajoutez que Bonaparte eût
donné sa démission et préparé les défaites de son successeur.
La Réveillère dit la chose à merveille, et montre que si le Directoire
eût refusé de signer, il était perdu.
Voyant que par la coalition de tous les traîtres son traité allait
réussir, Bonaparte, ce grand acteur, employa une machine qui lui
réussissait toujours, une scène théâtrale. Il répandit la nouvelle que
c’était lui qui, par un accès de colère, où il cassa à Cobentzel de
précieuses porcelaines, l’aurait effrayé et forcé d’accepter enfin ce
traité si désirable pour l’Autriche!
Son courtisan Berthier et son ours Monge (rude et plat, muselé) furent
chargés de remettre le traité au Directoire. Et cette œuvre de nuit, ils
l’apportèrent la nuit, bien tard, au sévère la Réveillère, qui dépeint
sans pitié la grâce flatteuse de Berthier et la servilité grossière de
l’ours, maladroitement courbé de sa rude échine jusqu’à terre[67].
[67] La Réveillère, _Mémoires_, t. II, p. 275.
Dans la lettre d’excuses que Bonaparte adresse au Directoire, il y a une
parole qui jure horriblement. C’est l’hommage qu’il rend à Hoche, qui
venait de mourir. Cette mort est une des causes qui lui ont fait,
dit-il, signer la paix. Toute sa vie, ce favori du sort, par son
intrigue et son habileté, avait soufflé la chance au vrai héros[68].
Hoche ne fut pas heureux. Il eut, il est vrai, la sinistre palme de la
Vendée, mais manqua Vendémiaire et manqua Fructidor. On hésitait
toujours à employer un homme si fier. Les bureaux de la guerre, cet
ennemi immuable et terrible, furent toujours contre lui, ainsi que tous
les traîtres, la belle société depuis Quiberon.
[68] Dans une gravure curieuse de la collection Hennin (Bibl.),
Bonaparte est présenté comme successeur de Hoche. La famille de
celui-ci, en 1840, m’a dit qu’on croyait que les papiers de Hoche
avaient été portés par ses lieutenants (Lefebvre?) à Bonaparte.
Cet homme de vingt-huit ans dut regretter la vie. Il avait des projets
immenses, non de guerre, mais plutôt de paix, la résurrection de deux
peuples, les Irlandais et les Wallons. Pour ceux-ci, il eût fondé la
république de Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la
Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de
l’Allemagne[69].
[69] Génie puissant et fort original. C’est de la Meuse, de Maseyck,
près Liège, que sort en 1400 le grand révolutionnaire de la
peinture, celui qui brisa le symbole, échappa aux écoles allemandes,
Van Eyck. Je vois près de Cologne, sur les coteaux de Bonn, naître
(bien loin du panthéisme alors) un héros, Beethoven.--Rhin et
Moselle, associés dans le grand concert de leurs fédérations
républicaines, eurent en lui leur grande voix.
Les guerres de la Révolution n’excluaient nullement la vraie fraternité
humaine. Hoche, Marceau, furent aimés sur les deux rives. Leur tombe,
toujours en Allemagne, y reste pour rappeler que, même dans la guerre,
ils portèrent un esprit de paix.
LIVRE IV
ANGLETERRE.--INDE.--ÉGYPTE 97-98
CHAPITRE PREMIER
L’ORGANISATION DE L’INDE SOUS CORNWALLIS.
L’Angleterre, en 97, chassée de toute l’Europe, ayant perdu son unique
alliée l’Autriche, étant vaincue comme faction par son échec de
Fructidor, où elle avait jeté des torrents d’or, d’argent, etc.,
l’Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mer, paraissait au plus
bas.
L’Angleterre? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la
flotte, alarme d’un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta
bientôt, les événements de ce monde n’avaient aucune prise sur les
Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, n’en dévoraient
pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que
Bakewell venait de créer. Les enfants innombrables que le père ne
connaissait presque que par le millésime de leur naissance,
n’inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces
babies avaient pris figure d’hommes, dès quinze ans, sans autre
hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards
de la mer, mais pour des offices de terre, pour la bureaucratie de
l’Inde, où ils allaient s’essayer, griffonner.
Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait
fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi
Georges et à l’_ami du roi_, Cornwallis, qui venait de créer (dans sa
vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à
s’employer. Administration si nombreuse qu’on calculait alors que
l’empire de Russie, la septième partie de la terre habitable, avait
moins de places à donner.
Georges III, l’un des meilleurs de ces Hanovriens, n’était pas un grand
politique. Mais il avait compris, mieux qu’on n’eût attendu de sa tête
fêlée, par son petit sens prosaïque de basse Allemagne, ce que d’autres
plus fiers auraient moins deviné: «Que si cette proie de l’Inde
engraissait les Anglais, homme à homme, l’Angleterre tiendrait la
couronne quitte du reste, et qu’il ne verrait plus son carrosse mis en
pièces, et lui-même tout prêt de s’embarquer pour le Hanovre.»
Après Hastings (le scélérat homme d’esprit qui avait trouvé la grande
méthode de spoliation), il fallait pour l’appliquer un homme médiocre,
qui suivrait pas à pas la chose avec bon sens. Cornwallis fut cet homme.
Doux, honnête, plein de mérite, mais d’un mérite malheureux, aide de
camp du roi, il n’était connu que par un grand revers. Comme il avait
fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l’avait cru guerrier, et on
lui avait donné contre les Américains et la Fayette une armée de neuf
mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Cela ne refroidit point
le roi, et pour braver l’opposition, il récompensa Cornwallis, le fit
lord lieutenant de l’Inde, au moment où la nouvelle administration
faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia
parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait
plus que toute chose.
Il y manqua pourtant une fois: il lui advint un succès militaire. En
1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très
valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les
Anglais, refusait de traiter, et les eût pris peut-être par la faim
devant Seringapatam qu’ils assiégeaient, si Cornwallis n’eût appelé à
son secours les Mahrattes rivaux de Tippoo. Ils vinrent au nombre de
trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Mahrattes partant,
Cornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois
amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers
seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il dut livrer la
moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien
reçus, avec un accueil paternel, par lord Cornwallis. S’il eût ruiné
entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même
temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de
s’étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et
surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire
de Jemmapes, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à
faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères
et demi-coloriées, que l’on rencontre encore, montrèrent partout la
vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits
princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu’on fit à
leur malheur, et la mansuétude du parfait gentleman Cornwallis.
Cornwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le
succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l’Inde
à jamais aux ennemis de l’Angleterre.
Il avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour.
Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la
guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre; il
se proposait bien plutôt d’être un sage administrateur, de porter enfin
l’ordre dans ce monde indien, si troublé par l’intrusion d’éléments
étrangers.
L’ordre que concevait Cornwallis, comme instrument fidèle de la couronne
et du ministère, était un ordre tout anglais. L’attache prodigieuse de
l’Angleterre à ses institutions fait qu’elle veut les retrouver partout
et que, partout elle en rapproche mille choses qui n’y ressemblent
guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a
assimilé l’Écosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale
anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux
lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n’était que fonction
est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux
grandes familles anglaises. Ainsi s’est consommée la ruine des clans au
profit de la grande propriété féodale et de l’usurpation anglaise.
Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut
la tendance de l’Angleterre chez elle-même. Combien plus à la fin du
dix-huitième siècle où d’habiles gens montrèrent combien l’agriculture
conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu’elle n’en a
dans les petites propriétés! Pitt poussa d’autant plus en ce sens, qu’il
jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient
leur argent dans la rente, c’est-à-dire dans ses mains. Il alla
résolument dans ce système, non seulement par des impôts énormes sur les
consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des
lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres
communales aux plus riches de la commune.
Cornwallis fit de même, dans l’Inde, une réforme qui semblait tout
aristocratique. Il déclara que _toute terre appartenait aux gros
propriétaires_, ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la
cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le
gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient
l’impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps,
de sorte que, s’ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce
litige, étaient juges et parties. Cela était exorbitant. Ils pouvaient
condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre.
L’État n’y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait
l’impôt tout de même.
Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis,
l’accusateur d’Hastings) qui soutenaient que la terre était
primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la
cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme en maintenant que _la
propriété était vraiment à l’aristocratie_, aux zémindars, mais que
_ceux-ci ne seraient plus juges_, et que les différends entre eux et le
cultivateur seraient jugés par des tribunaux de l’État, des juges qui
viendraient d’Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.
Là éclata, sous forme bizarre, le génie opposé des deux races, des deux
sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes
et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les
indigènes, exigeaient l’intervention constante des interprètes. Même
avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des
retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans
un seul district, le nombre des procès arriérés ne s’élevait pas à moins
de trente mille.
N’espérant plus s’en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de
fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu’on
hésitait à s’en approcher. Le pauvre n’y venait pas, en étant empêché
par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné.
Jadis, il était juge, et, par simple sentence, il expropriait, pouvait
chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.
Sous le Mogol, il y avait de grands désordres. Pourtant le pays
prospérait[70]. C’est alors que l’on fit ces monuments d’utilité
publique, ces immenses bassins d’eau pluviale pour les irrigations.
L’Inde restait féconde; elle restait _Sita_ la charmante, si bien
chantée dans le Ramayana. Malgré l’exactitude, la probité de Cornwallis,
déjà sous lui tout dépérit, et l’Inde dès lors s’achemina vers cet état
de vétusté qu’elle présente aujourd’hui.
[70] Il y avait une grande diversité d’administration. Il paraîtrait
qu’alors, dans les petits gouvernements indiens, les agents du
prince s’arrangeaient directement avec les cultivateurs, soit homme
par homme, soit village par village. (Mill et Wilson, t. V, p. 475.)
Cette misère s’explique surtout par l’administration la plus coûteuse
qui fut jamais. Le système qu’on créa à Londres et que Cornwallis dut
appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en
dédommager par d’énormes traitements. On crut finir tous les abus, en
appliquant cette maxime bizarre et méthodiste: «Plus on gagne, moins on
désire. Donc les richesses moralisent.» D’après cela, pour faire une
administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements
monstrueux.
Ainsi le _chief-justice_, nommé pour douze années, eut par an quinze
cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans
l’administration, la justice, l’armée, l’Église. Par ce grossissement
prodigieux des traitements, l’Inde, devenue un champ magnifique pour la
corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande
force (autant que l’Église établie, l’autre colonne de la royauté). Son
administration se recruta dès lors dans des classes tout autres, moins
actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet empire. Classes
plus honorables et décentes, se respectant davantage, mais infiniment
moins actives, laborieuses, cédant plus au climat, amoureuses de longs
loisirs. Classes enfin méthodistes, partant plus éloignées de leurs
sujets indiens que n’avaient été jadis les compagnons de Clive. De là un
bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.
Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de
Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de
Cornwallis.
Même malgré tous les reproches que l’on peut faire à l’administration
anglaise, je doute qu’aucun peuple européen se fût mieux tiré d’une
tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par
mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l’Inde et se
serait posée médiatrice et interprète entre l’Orient et l’Europe.
Les Anglais recrutés sans cesse, se succédant très vite, y forment un
peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que
l’abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.
Je crois, comme M. le docteur Bertillon (_Dict. de médecine_, article
_Acclimatement_) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont
éphémères et vaines, de vrais cimetières pour l’Europe, et rien de plus.
Tous les peuples, l’un après l’autre, iront dans l’Hindostan, et y
mourront. L’Inde n’appartient qu’à l’Inde même.
J’avais soutenu toute ma vie, contre tous, que l’Italie aurait sa
résurrection, sa renaissance. Cela s’est vérifié, et se vérifiera de
même pour l’Inde. Elle existe en dessous, plus industrieuse[71] et moins
morte que ne fut l’Italie au dix-septième siècle. Entre les prétendants
qui se disputeront l’héritage des Anglais, les indigènes interviendront,
et grandiront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et
resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.
[71] Les Anglais ne font guère difficulté de dire eux-mêmes qu’ils ont
tué l’Inde. Le sage et humain Russell le crut, l’écrivit. Ils ont
frappé ses produits de droits ou de prohibitions, découragé l’art
indien. S’il subsiste, il le doit à l’estime singulière qu’en font
les Orientaux sur les marchés de Java, de Bassora.
Ce fut un grand étonnement pour les maîtres même de l’Inde,
lorsqu’en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles
inattendues, lorsqu’un Anglais consciencieux, M. Royle, exhiba et
expliqua toute cette féerie de l’Orient. Le jury, n’ayant rien à
juger que «le progrès de quinze années,» n’avait nul prix à donner à
un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau
que les nôtres (vieilles en naissant). En face des tissus anglais,
l’antique mousseline reparut, éclipsa tout. La Compagnie, pour en
avoir un spécimen d’Exposition, avait proposé un prix (bien modique)
de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hubioula, ouvrier de
Golconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et elle était si
légère qu’il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux
livres. Vrai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint-Pierre a
habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels Aureng Zeb inhuma sa
fille chérie au monument de marbre blanc qu’on admire à Aurengabad.
Malgré le méritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui
se plaignirent d’être mieux traités que les Orientaux, l’Angleterre
ne donna à ses pauvres sujets indiens de récompense qu’une parole:
«Pour le charme de l’invention, la beauté, la distinction, la
variété, le mélange, l’heureuse harmonie des couleurs, rien de
comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l’Europe!»