de cette opinion dans son jardin du petit Luxembourg, sous les fenêtres
de ces collègues et de la Réveillère-Lepeaux, qui logeait au dessus:
«Lui et les siens, dit celui-ci, nous étourdissaient de chants
catholiques, chantaient la messe et vêpres[59].» Mais malgré toutes ces
avances aux royalistes, Carnot avait refusé de se lier à eux. Comme
régicide, il ne croyait pouvoir rien espérer de bon d’un parti où il
voyait tant de fanatiques et de fous. Il avait même hâte que les modérés
(royalistes ou non) fussent armés le plus tôt possible et formassent une
garde nationale contre ces hommes peu sûrs. C’est ce qui produisit cette
scène curieuse que Thiers a reproduite d’après la Réveillère-Lepeaux,
qui lui-même parla à Carnot. Celui-ci, grand de taille et de son
ascendant ordinaire, fut étonné de voir le petit homme contrefait
l’interroger de bas en haut, et lui dire avec fermeté:
[59] La Réveillère, _Mémoires_, t. II, p. 65.
«Carnot, as-tu jamais entendu faire une proposition qui tendît à
diminuer les attributions des conseils, à augmenter les nôtres, à
compromettre la constitution?--Non,» répondit-il avec embarras.
«Nous as-tu jamais entendus, en matière de finances ou autres faire une
proposition qui ne fût pas conforme à l’intérêt public?--Non.
«Quant à ce qui t’est personnel, nous as-tu jamais entendus ou bien
diminuer ton mérite, ou nier tes services?
«Depuis que tu t’es séparé de nous, as-tu pu nous accuser de manquer
d’égards pour ta personne?
«Ton avis a-t-il été moins écouté quand il nous a paru utile et
sincèrement proposé?...
«Pour moi, dit la Réveillère, quoique tu aies appartenu à une faction
qui m’a persécuté, moi et ma famille, t’ai-je jamais montré la moindre
haine?--Non, non,» répondit Carnot.
«Eh bien, comment peux-tu te détacher de nous, et te rattacher à une
faction qui t’abuse, qui veut se servir de toi pour perdre la république
et qui te déshonorera en te perdant?»
Rewbell, Barras firent même violence à leur haine pour se rapprocher de
lui.
Il resta froid et renouvela sèchement sa proposition de mettre en
délibération la garde nationale.
Les directeurs levèrent la séance et restèrent convaincus qu’il les
trahissait.
Le Directoire n’avait de force, à Paris, qu’une garde de deux cent
cinquante cavaliers. Et l’Assemblée, outre sa garde de mille hommes,
avait, ici, deux armées à son choix: la garde nationale, qu’elle
organisait pour Pichegru, puis l’armée inconnue, ces bandes de Vendée,
des verdets du Midi et des gens de l’émigration.
Barras prit un parti, et sans prévenir ses collègues, il écrivit à Hoche
la situation du Directoire, qui se trouvait avoir en tête une Assemblée,
et par-dessous, une armée de brigands. Ni force, ni argent, Bonaparte en
a promis, n’envoie rien. Il favorise les adresses jacobines de l’armée,
et, d’autre part, écrit à l’antijacobin Carnot qu’il est toujours avec
lui. L’armée du Rhin, Moreau, se tait et garde un silence suspect. Le
grand cœur de Hoche s’émeut. Et il envoie sa petite fortune. Puis, ce
qu’il peut tirer de la caisse de l’armée. Puis, il monte à cheval et
arrive à Paris, désirant montrer à ces braves leur vainqueur, l’homme de
Quiberon.
La cavalerie de Sambre-et-Meuse, les escadrons invincibles de Richepanse
le suivaient, ils franchirent même le cercle constitutionnel des douze
lieues qu’on ne pouvait passer autour de la ville où était la
représentation nationale.
Ce fut la tête de Méduse. L’assemblée d’abord épouvantée, s’irrite, se
plaint au Directoire, qui dit que la chose n’a eu lieu que par erreur.
Hoche, interrogé par Carnot avec sévérité, ne dit pas qui l’a appelé. Il
ménage Barras et ne révèle rien, de peur de trop donner l’éveil aux
royalistes.
Ceux-ci, insatiablement, revenaient là-dessus, voulaient mettre Hoche en
jugement. Ce jeune homme, si fier et fort blessé du tour qu’on eût voulu
donner à une affaire qui touchait l’honneur, la caisse de l’armée,
tenait, disait-il, à être jugé.
Situation étrange, et singulièrement fausse. Les royalistes, avec leur
armée de brigands, criaient: «La loi! la loi!» et pendant six semaines,
poursuivaient Hoche avec une terrible fureur. On le croyait tellement
menacé, qu’on eut l’indigne idée qu’il se sauverait. Un Américain (vrai?
ou faux?) lui offrit chez lui un asile. Il répondait à tout: «Je veux
être jugé.»
CHAPITRE XI
FRUCTIDOR.
Les royalistes vainqueurs, ayant eu tant de temps pour faire leur
apologie, ont eux-mêmes pris soin de prouver qu’ils étaient
injustifiables.
1º Ils ont très bien montré que les phrases révolutionnaires qu’on
taxait de fictions jacobines: l’_or de Pitt_, _les agents de Pitt_,
etc., n’avaient rien d’inexact ni d’exagéré. La corruption fut pratiquée
sur la plus grande échelle où on l’ait employée jamais. On n’avait
jamais vu, par exemple, ces tentatives monstrueuses d’acheter des armées
entières par des cadeaux de valeur, des montres, etc., distribuées aux
officiers et presque à chaque soldat[60]. Système de prodigalité folle
où Pitt se précipita et où il ne fut sauvé à la fin que par trois
miracles improbables, le miracle des faux assignats, la foi surhumaine
des créanciers de l’État, enfin une surprise merveilleuse qui surgit à
point pour faire une sagesse de cette furieuse folie: l’éruption des
_Indes noires_ qui sont dessous l’Angleterre et le torrent de richesses
industrielles qu’elles donnèrent, dès qu’elles furent touchées par la
baguette de Watt.
[60] Voir Fauche-Borel.
2º Les royalistes ont montré que, dans le guet-apens qu’ils organisaient
contre le Directoire, ils employaient, non seulement l’émigration et les
bandes du Midi, les verdets de Job Aimé, mais les chouans, ce qui
restait des brigands de Charette, gens ulcérés, envenimés par leurs
récentes défaites. Que serait-il arrivé s’ils eussent désorganisé le
corps de la gendarmerie, livré la France aux assassins? Mais c’est ce
qui n’eut pas lieu. Carnot, quoique mou pour eux, s’effraya de cette
proposition et la fit, heureusement, rejeter par les Anciens.
3º Ces gens, si peu scrupuleux, se montrèrent peu habiles, de vrais
étourdis. Les forces ne leur manquaient pas. Ils avaient la première de
toutes, la loi, les apparences de la loi. Ils avaient, par leur parlage
hautain, assujetti l’Assemblée qui, quoique hostile (il y parut) leur
obéissait. Ils avaient la force dans Paris, beaucoup de commis, et du
commerce et des administrations, toutes pleines de royalistes. Ils
avaient de vaillants hommes, des hommes d’exécution, endurcis à tout
faire, et qui depuis plusieurs années vivaient, sur les routes, de
pillage et de dépouilles, du poignard et du pistolet.
4º Leur but était simple, dit franchement de la Rue[61]: c’était de
surprendre le Directoire et de lui faire son procès.
[61] De la Rue est ici l’auteur principal. Il ne dit pas
hypocritement, comme Barbé-Marbois, que l’Assemblée attendait, fut
surprise. Il dit que les meneurs Willot, Pichegru, avaient, dans la
jeunesse et les chouans, douze ou quinze cents hommes tout prêts, et
dix mille qui devaient les joindre au premier appel. (De la Rue, p.
284.)
Eh bien, ces gens peu scrupuleux, ayant tant d’argent, de force, de
brigands à commandement, furent dupes de leurs manœuvres.
Certainement, au coin d’un bois, les Jean Chouan, les Cadoudal, avec
leur très fine oreille, auraient entendu et compris. Mais ce qui les fit
traîner, manquer le moment, c’est qu’ils ne marchaient pas seuls. Il
leur fallait respecter des émigrés qui arrivaient d’auprès du roi, qui
parlaient en son nom,--et, d’autre part, ménager la grosse masse
bourgeoise, où ils étaient comme perdus, le peuple des battus de
Vendémiaire que menait un personnage hésitant et indécis, le long et
flasque Pichegru.
On se piqua d’être fin. On rusa. On attendit.
Et pendant qu’on acceptait le secours de tant de brigands, de gens
condamnés par la loi, on disait cauteleusement: «Laissons le Directoire
se compromettre. Gardons la loi pour nous!»
A force d’hésitation et d’hypocrisies maladroites, ils furent surpris.
Et le pis, surpris par l’homme du monde qu’on aurait pu en juger le
moins capable, un philosophe, homme d’étude, qu’on aurait cru peu agile
et peu agissant d’esprit et de corps. Ce fut un vrai phénomène, un
miracle, comme si la lente, l’inoffensive tortue, prenait un tigre au
piège.
Ce philosophe, la Réveillère, petit, lent et contrefait, allait chaque
soir invariablement du Luxembourg au Jardin des Plantes, chez Thouin, le
célèbre jardinier, s’informer des plantes nouvelles. On pouvait, sur le
chemin, l’assassiner, l’insulter; c’est ce que fit notre Malo, le
sabreur ridicule; il alla avec son sabre chez la Réveillère qui,
froidement, s’en moqua, le mit à la porte.
Ce fut cet homme d’une apparence tellement pacifique, qui, dans le trio,
se montra le plus solide, même le plus audacieux. Rewbell fût parti
volontiers, et Barras, selon la vieille pratique, ne voulait agir
qu’avec le faubourg Saint-Antoine, ce qui aurait laissé beaucoup de
choses au hasard, et des chances à une grande effusion du sang.
Ce moyen fut rejeté. Seulement, pour avertir au moins les patriotes, on
inséra au _Moniteur_ que le prétendant faisait ses malles, préparait ses
équipages, allait revenir[62]. Le vieux maréchal de Broglie, l’Achille
de l’émigration, l’avait annoncé sans détour à notre ministre à la Haye.
Cette nouvelle échauffa les faubourgs, et même dans l’assemblée,
plusieurs, dit de la Rue lui-même, se mirent avec le Directoire, furent
_dans son secret_ (p. 292), c’est-à-dire impatients de voir sauter le
dernier tiers.
[62] Mathieu Dumas dit ici, contre toute vraisemblance, que Kléber,
alors à Passy, en présence d’une telle nouvelle, fut près de venir à
Paris pour combattre le Directoire et défendre une assemblée où
triomphait le royalisme.
Hoche sans revernir à Paris agissait. Dans la sombre fête tragique qu’on
faisait chaque année pour les morts du 10 août, il reçut de ses généraux
beaucoup d’adresses menaçantes, et, lui-même, il souffla l’orage,
disant: «Ne les quittez pas encore, ces armes terribles!» Beaucoup
d’officiers eurent des permissions pour aller à Paris, entre autres
Chérin, l’ami de Hoche, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine,
l’un des vainqueurs de Quiberon.
Que faisait, pendant ce temps, le patriote Bonaparte? Il envoyait aussi
les adresses jacobines de son armée. Mais il écrivait à Carnot, le
modéré des modérés: «Je suis avec vous.» De plus, il dépêcha son aide de
camp, Lavalette, pour tenir le même langage.
Il laissait à Paris Augereau, dont il désirait peu le retour et
craignait la langue indiscrète. Cet homme du pont d’Arcole faisait ici
légende, et, de plus, né aux faubourgs, dont il avait le ton, il devait
les charmer. Le Directoire donna à Augereau le commandement de la
division militaire et celui de sa garde personnelle à Chérin, l’homme de
Hoche. Dès lors les royalistes, jugeant qu’il n’y avait plus de temps à
perdre, chargèrent le fougueux Vaublanc (contumace de Vendémiaire) de
faire enfin le rapport sur la garde nationale.
Œuvre bien difficile. Il s’agissait de concilier les trois nuances
royalistes, les furieux, émigrés, Vendéens, avec les hypocrites de
Pichegru. Ajoutez les disputes sur les rangs et les places. En huit
jours, on n’y parvint pas.
Sans doute, on tenait en arrière les Vendéens, qui eussent trop effrayé
Paris[63]. On ne montrait que des gens plus habiles, Pichegru et Willot.
Ces habiles furent des niais. Indécis, ne résolvant rien, ils firent de
plus la faute de se tenir comme à la disposition de la police. Elle les
trouva dans la même chambre, de sorte qu’on put les arrêter ensemble et,
en même temps, les empêcher de donner aucun ordre.
[63] M. de Barante, si peu exact, ne sait pas ou ne veut pas dire ce
qu’a dit franchement de la Rue trente ans plus tôt: «Que les
Vendéens étaient à Paris.»
Pendant ce temps, Augereau, avec deux mille hommes, saisissait le
Carrousel, et deux ou trois autres mille prenaient le jardin. La garde
de l’Assemblée fraternisa avec eux. Tous les murs de Paris étaient
tapissés de la trahison de Pichegru, de ses rapports avec Entraigues et
les gens du prétendant. Les députés qui avaient nommé Pichegru
président, et qui allaient lui donner la garde nationale, n’avaient,
certes, pas à attendre que le peuple se mît pour eux.
Ils essayèrent de rentrer dans leur salle. En vain. La grande majorité
des deux conseils alla à l’Odéon et à l’École de médecine, où l’appelait
le Directoire, et le remercia d’avoir sauvé la chose publique.
La minorité qui, généralement, était ce nouveau tiers si mal élu, et qui
(on pouvait le dire) avait criminellement usurpé la représentation
nationale, fut d’abord enfermée au Temple dans la tour de Louis XVI, en
attendant son jugement.
Nulle enquête sur ces émigrés, ces Vendéens, qui, rompant leur ban, les
traités auxquels ils devaient la vie, étaient venus ici pour recommencer
la guerre civile.
On offrit à Barthélemy un passe-port. Il n’en voulut pas, préféra
Cayenne. Carnot se sauva avec peu de peine, resta plusieurs jours à
Paris. Il crut qu’on voulait le tuer. «Pourquoi faire? dit la
Réveillère. Qu’est-ce que le Directoire y eût gagné? Rien que
l’exécration.»
Le Directoire avait une crainte singulière, celle de vaincre trop, ce
qui aurait pu créer un dictateur.
Il suspectait Barras, l’attention avec laquelle il avait toujours
cultivé les faubourgs. On ne permit à ceux-ci d’approcher que deux jours
après le succès, où quelques hommes en vinrent, conduits par
l’ex-général Rossignol et furent sur-le-champ renvoyés.
D’autre part, si la brillante cavalerie de Sambre-et-Meuse, qui était à
deux pas, fût arrivée, elle aurait fort bien pu proclamer dictateur le
général Hoche.
La Réveillère, par excès de prudence voulut n’opérer qu’avec peu de
forces, n’avoir qu’une petite victoire, dont les ambitieux ne sauraient
profiter. De la Rue montre très-bien qu’Augereau eut en tout cinq mille
hommes, nombre minime pour s’emparer de Paris. Aussi, quand les
royalistes virent le petit nombre des vainqueurs, ils allèrent s’offrir
à Carnot réfugié chez un ami, lui dirent qu’avec lui, ils étaient prêts
à tomber sur Augereau et le Directoire[64]. La témérité vendéenne paraît
assez dans cette offre d’attaquer l’homme d’Arcole. Carnot fut sage. Ces
furieux qui, certes, n’avaient rien oublié, lui parurent plus dangereux
pour lui que le Directoire même, et il aima mieux échapper.
[64] Voy. _Mémoires de Carnot_.
Mais cette hésitation du Directoire, cette crainte de frapper trop,
cette gaucherie d’allure qui, tout à la fois avançait, retirait la main,
fut très fatale à l’acte même et lui ôta son grand effet à Paris.
Les deux conseils, ravis d’être débarrassés de leur tyran, le nouveau
tiers, et d’autant plus irrités qu’ils avaient par faiblesse subi
honteusement son ascendant, se montrèrent aussi sévères et plus que le
Directoire. Ils ordonnèrent une mesure inouïe: Que quarante-sept
départements referaient leurs élections, et que de nouveaux tribunaux
arrêtant, punissant la Terreur royaliste, garantiraient pour tous la
liberté.
La confiance de l’Assemblée pour les Directeurs était telle qu’on eût
voulu les maintenir à leur poste dix ans. Ils répondirent par un Non
magnanime, jurant qu’ils ne resteraient pas une heure en place au delà
du terme fixé par la constitution.
Que ferait-on de ce coupable tiers qui avait usurpé la souveraineté
nationale? Sur les deux cent cinquante, on décida que cinquante seraient
déportés, peine d’autant plus naturelle que les royalistes eux-mêmes
venaient de l’infliger aux membres du Comité de salut public, qui (quels
que fussent leurs actes) ont sauvé la France après tout. Quinze députés
furent réellement déportés, et un seul journaliste. (Voy.
Barbé-Marbois.)
La déportation était fort usitée depuis Choiseul, qui d’abord n’envoya
que des colons, de très honnêtes gens. Peine fort inégale selon qu’on
est pauvre ou riche (exemple, Barbé-Marbois, qui la subit assez
doucement). Enfin, peine trompeuse. Pichegru, en deux ans revenu,
continua ses trahisons, guida les Russes contre nous, comme il avait
naguère guidé les Autrichiens.
Les jacobins, dont naguère on avait fusillé cinquante dans la plaine de
Grenelle, avaient bien droit de s’étonner, de s’indigner que cette
abolition philanthropique de la peine de mort commençât par les
royalistes.
Barras disait fort lestement: «Il faut au moins la tête de Pichegru.»
Les députés connus qui avaient pris la charge infâme de distribuer l’or
anglais (en remplissant d’abord leur poche) n’avaient guère moins de
droit que le grand traître à une mort honteuse, à une exécution en
Grève[65].
[65] Ce qui excuse un peu la Réveillère d’avoir, malgré Barras,
Augereau, etc., épargné les royalistes, c’est qu’il était fort
irrité contre eux, et les traita comme ses ennemis personnels. Leurs
plaisanteries sur la théophilanthropie l’avaient exaspéré. Lui-même
en fait l’aveu.
Cette philanthropie déplorable, qui crevait tellement les yeux à la
justice et mettait de niveau avec des fautes légères les plus
épouvantables crimes, eut son fruit naturel, la multiplication des
traîtres. C’est surtout de ce jour que les frères Bonaparte, voyant la
France indifférente, dégoûtée du bien et du mal, travaillèrent sans
pudeur ni crainte à nous creuser l’abîme de Brumaire, la fosse qui
contenait pour l’Europe et pour nous quinze ans de guerre atroce et la
mort de trois millions d’hommes.
CHAPITRE XII
CONSÉQUENCE DE FRUCTIDOR.--LA RÉPUBLIQUE ÉCLATE PARTOUT.--(FIN DE 97).
La plus belle surprise, je crois, que la France offre en son histoire,
c’est celle qui eut lieu le lendemain de Fructidor.
Les plus grandes victoires du monde n’eurent jamais un tel effet.
L’attente de nos ennemis était immense en présence de l’élection de mai
97, où l’on put croire que la France avait voté contre elle-même,
s’était reniée.
La mollesse du Directoire pour les conspirateurs royalistes qui
avouaient, déclaraient leur entente avec les Anglais, semblait l’excès
même de l’indifférence, et comme un évanouissement de la république.
Le brillant héros de la guerre, d’accord avec la partie dominante du
Directoire, avait accordé la paix aux rois (Piémont, pape, Autriche), et
réellement fait la guerre aux peuples, en empêchant la vente des biens
d’Église, qui seule pouvait assurer la révolution d’Italie.
Les habiles, le traître Pichegru, et l’indifférent Moreau, tournaient
leurs regards ailleurs, abandonnaient la république, qui s’abandonnait
elle-même, ou bien la trahissaient.
Wickam à Bâle, Dandré à Paris, distribuaient les guinées à bureau
ouvert. Sous ce honteux allèchement, les Vendéens étaient venus, croyant
tenir la tête de la France moribonde, pendant qu’on la saignerait.
Tout cela au 17 fructidor. Au 18, tout est changé.
Les royalistes en une nuit ont été vaincus en France, en Europe et
partout.
C’est là véritablement le beau de l’événement. Si peu d’efforts, si peu
de force, et des résultats immenses. La grandeur morale a tout fait.
La Réveillère a dit et écrit (avec l’autorité de son caractère): «Comme
président du Directoire, _j’ai signé seul tous les actes de cette nuit_.
Et, sans moi, le 18 Fructidor n’eût pas été fait.» Ce qui ne le prouve
pas moins, c’est la grande colère de Carnot qui s’en prend surtout à lui
(colère effarée qui ne se connaît plus, le charge de mille injures,
l’appelle puant, vipère, etc.). Les royalistes avouent que la Réveillère
n’eut d’hésitation que pour son collègue Barthélemy, dont la trahison ne
fut connue qu’en 1818 par l’aveu de Barbé-Marbois.
Donc ce fut ce philosophe valétudinaire, qu’on croyait tout occupé de
botanique et de théophilanthropie, qui prit la responsabilité, mena
tout, sans verser le sang, et, fortement appuyé sur sa foi dans la
république, signa, fit tout, découvrant pour ainsi dire sa poitrine aux
poignards, lorsque vingt mille assassins peut-être, de l’ouest et du
Midi, étaient à Paris.
Ce fut comme dans une forêt où des malfaiteurs voient un homme endormi à
terre. Profond sommeil. Ils approchent. Mais voilà que cet homme,
éveillé, armé tout à coup, met flamberge au vent, fait luire et reluire
comme un cercle de lueurs d’acier. Il n’a pas besoin de frapper. Avec
respect on recule, et il est fort à l’aise dans ce cercle d’éclairs.
Quel cercle? Oh! c’est le plus sublime. Le moment sanglant de 93 avait
étonné, fixé tous les regards à la terre. Ici, spectacle bizarre, c’est
un philosophe, un philanthrope obstiné (obstiné jusqu’à la sottise
d’épargner Pichegru lui-même) qui, contre Barras, Augereau et tous,
exige impérieusement que le sang soit épargné. Et malgré cette clémence,
admirablement imprudente, toute la terre se réveille et salue la
république, autrement dit le Droit et la Raison.
Ce que nous prenions tout à l’heure pour les éclairs d’une épée, ce sont
des âmes de peuples ressuscités au soleil de Fructidor, qui s’éveillent,
scintillent de l’Etna au Zuiderzée. Tout le Rhin vinicole, contraire en
tant de choses à l’Allemagne, est pour nous, se met avec nous. La
Hollande, si longtemps trahie par les Orange qui l’étouffent sous
l’Angleterre, se lance vaillamment à la mer, son natif élément. Enfin
l’Italie, retardée par l’astuce de Bonaparte, prend l’essor. La vieille
Rome (ayant vomi sa vieillesse, la papauté) entraîne dans la farandole
des républiques italiennes la grande Naples, le vaillant Piémont. Qui
dira quelle fut la jeunesse, l’élan naïf de l’Italie, quand sous les
loyales mains de Championnet, de Joubert, elle se retrouva elle-même si
unie de cœur à la France!
Ce qu’on peut croire accidentel, mais sur cette étroite planète il y a
peu de choses accidentelles. Tout va d’ensemble par de secrètes
harmonies. Les aurores boréales de notre pôle, au même temps, sont
reproduites au pôle austral. Les cataclysmes volcaniques des Antilles se
reproduisent à Java, au Japon. Eh bien, les Français répandus dans
l’Inde, électrisant les musulmans de Tippoo et autres, essayèrent sous
cet héroïque sultan de faire une république. On en a ri, ignorant
combien de fois les musulmans ont adopté les formes républicaines.
L’_égalité_, sous un chef, c’est le vrai génie de l’Asie.
* * * * *
Qui fut consternée? L’Angleterre. Après tant de dépenses inutiles, elle
se crut ruinée, désespéra.
Pitt commença la descente mélancolique qui le conduisit à sa chute de
1801. Fox, croyant voir, dit-on, la fin de sa patrie, lisait l’essai de
Hume _sur l’Art de bien mourir_.
CHAPITRE XIII
EMBARRAS DU DIRECTOIRE, QUI SIGNE CAMPO-FORMIO.--OCTOBRE 97.
Cette gloire du Directoire qui éblouit l’Europe, qui força la voix même
de nos plus furieux ennemis, n’empêchait pas les difficultés de la
situation.
Jusque-là, la grande affaire qui absorbait tout était la guerre, et le
reste ne venait qu’après. Il fallut regarder enfin la république, hors
des bulletins des armées. La rentrée de nos ennemis, prêtres et nobles,
facilitée par la mollesse de toutes les administrations, remplissait la
France malade comme d’insectes mortels qui, en toutes choses, la
troublaient. Même après Fructidor, ils firent, sur plusieurs points,
divers essais de guerre civile. Et, ce qui était peut-être pis, c’est
que souvent, paisibles en apparence, s’infiltrant d’autant mieux à
l’action générale pour la rendre fiévreuse, on les trouvait partout sans
les reconnaître. Sieyès fit la proposition hardie et chimérique de
chasser tout noble de France. Boulay (de la Meurthe) et Chénier firent
décider qu’au moins on leur ôterait les droits civiques.
D’autre part, Sotin, le ministre zélé de Fructidor, entreprit de
poursuivre et de déposer les prêtres qui refusaient le serment d’obéir
aux lois. De là grande clameur! «Pauvres prêtres! dit-on; cruelle
proscription!» A vrai dire, ce n’était que déporter la guerre civile.
Mille autres plaies restaient. On regarda en face un grand fléau du
temps. Dans beaucoup de contrées, de vastes terres restaient désertes,
stériles, sans que l’autorité locale s’informât si elles étaient (ou
non) terres d’émigrés. La Réveillère-Lepeaux voulait que cette enquête,
cette détermination précise fût remise à des députés, commissaires moins
craintifs que les autorités locales. On ne fit rien. Et cette proie
immense fut réservée à la corruption arbitraire du consulat et de
l’empire.