Dans cette joie publique, il y avait bien encore un certain

trouble-fête, du côté de Vendôme. Babeuf, Darthé vivaient. Partout aux

familles timides, aux femmes, on rappelait que Darthé, c’était Lebon

même, une terreur plus sauvage que celle de Robespierre. Et, aux

inquiétudes de la propriété, on présentait Babeuf, l’abîme immense du

grand partage qui ruinerait tout, anciens, nouveaux propriétaires, et

les mettrait tous en chemise.

Vaines alarmes qui, au premier moment, avaient pu avoir leur

vraisemblance, comme tentation de pillage, comme une dangereuse

étincelle, un incendie peut-être dans les classes nécessiteuses; mais en

97, après l’horreur générale qui avait accueilli Babeuf, elles

apparaissaient dans leur réalité: rien qu’un fort bon secours pour

l’élection royaliste.

Enfin ils ont vaincu, ces royalistes, les voilà installés. Pourquoi un

sacrifice humain? On n’avait rien trouvé contre Babeuf que ses rêves, de

vaines paperasses, qu’il avait, il est vrai, rendues plus sérieuses par

son orgueil, des menaces insensées.

N’importe, on fit pour ces faux députés, ce tiers si mal élu qui

arrivait et venait à peine de s’asseoir, une chose agréable, et agréable

aussi à beaucoup de propriétaires, agioteurs et autres dont les titres

ne valaient guère, de leur ôter ce poids de la poitrine, de leur dire:

«Respirez... L’avenir est maintenant paisible et sans nuage. Ne craignez

rien. Babeuf est tué.»

Il avait été condamné à mort avec Darthé. Ils firent comme ceux de

Prairial. Ils se poignardèrent, mais ne purent que se blesser

horriblement, et furent guillotinés le lendemain (26 mai 97).

CHAPITRE VIII

INSOLENCE DES ROYALISTES.--PERSÉCUTION DE LOUVET QUI DÉNONCE LEURS

COMPLOTS, ET MEURT.

Ce tiers, si mal élu par la fraude et le crime, se caractérisa

suffisamment en ramenant un homme couvert de sang, que l’Assemblée

jusque-là avait repoussé comme chef des royalistes assassins du Midi.

Puis le long Pichegru apparaît, triste énigme sans trait, sans

caractère, être douteux, à qui le Directoire venait de retirer le

commandement. Ancien enfant de chœur, puis sergent et gradé par le

prince de Condé. Crapuleux d’habitudes avec des mœurs étranges fort

rares aujourd’hui, il n’était pas moins très ostensiblement dévot. Dès

qu’il entre, on se lève; le nouveau tiers le salue président; les deux

autres tiers suivent, approuvent sans difficulté.

Dès lors la trahison préside l’Assemblée. Et on l’introduit même dans le

gouvernement. Un directeur sortant, on le remplace par Barthélemy,

l’agent du roi (comme Barbé-Marbois l’avoue en 1818). Carnot

l’accueille, rend visite à Pichegru. Dès lors le prétendant siège, avec

Barthélemy, dans le Directoire même.

On ne se gêne plus. Imbert-Colomès se plaint qu’on ose lui reprocher de

correspondre avec Louis XVIII. Au Rhin, au Rhône, en Bretagne, des

racoleurs de l’ancien régiment Royal-Allemand recrutent publiquement

pour le roi.

On a vu que pour ôter toute force au Directoire, tout moyen d’action,

les Cinq Cents complotaient de lui enlever tout maniement des fonds

publics. Moyen sûr de paralyser l’action gouvernementale, de suspendre

l’administration.

Cependant les dévots, l’ardent Camille Jordan, voulaient armer les

prêtres du grand moyen d’insurrection, en leur rendant leurs cloches et

les laissant sonner à volonté la guerre civile.

A la fin de juillet (30 messidor), les Cinq Cents préparaient un projet

encore plus dangereux. Sous le prétexte d’un mouvement terroriste qui

n’existait pas, ils voulaient réorganiser la _garde nationale_, mais

bien plus dangereuse qu’en Vendémiaire. C’eût été une garde nationale

triée, nommée dans l’aristocratie par les assemblées électorales. Ce fut

Pichegru qui, au 2 thermidor (20 juillet), en présenta le plan. S’il

passait, Pichegru, les Clichyens, avaient une armée.

Tout était couvert d’ombre. Bonaparte, tout en menaçant les royalistes

et en faisant passer une partie des papiers d’Entraigues qui

concernaient Pichegru, gardait lui-même Entraigues, au lieu de l’envoyer

au Directoire, qui l’eût interrogé. Moreau, avec sa grande armée du

Rhin, tout opposée à celles d’Italie et de Sambre-et-Meuse, restait

muet, obscur. C’était comme un gros nuage sombre que l’on voyait à

l’est. Cette armée, si pure en ses grands chefs, Desaix, Championnet,

n’en était pas moins fortement travaillée, surtout en ses officiers

inférieurs. On avait près d’elle à Strasbourg un homme très agréable, un

ange, Fauche-Borel, aimable et de figure charmante, qui, l’autre année,

avait séduit Pichegru. Il était à Strasbourg, tout cousu d’_or anglais_

qui lui venait de Bâle. Sa correspondance avec les Allemands se faisait

par des pâtés de foie gras qu’envoyait le curé de Strasbourg. Fauche

avait apporté de Suisse nombre de montres d’or qu’il vendait à crédit ou

gratis à nos officiers. Arrêté, par l’argent, l’eau-de-vie, il se fit en

réalité le roi de la prison et des soldats qui le gardaient.

Moreau s’en doutait-il? Peut-être. Régulier dans ses mœurs, il dépendait

de madame Moreau, qui le menait à sa ruine. J’ai dit qu’ayant trouvé

dans un fourgon allemand les lettres de Pichegru à l’ennemi, il n’en dit

mot, et voulut d’abord les faire déchiffrer. Cela prit plusieurs mois.

Les partis monarchistes, des Bonaparte et des Bourbons, et puis des

bonapartistes encore, ayant eu le dessus pendant quatre-vingts ans,

ayant eu l’argent et les places, le temps pour corrompre l’opinion,

l’oubli est venu à la longue, et l’on n’a plus l’idée de l’état

d’insolence où arrivèrent les royalistes, les émigrés, chouans, dans cet

été de 97. On peut dire que la république victorieuse fit amende

honorable, et que la chouannerie vaincue, changeant les rôles, semblait

lui imposer de demander pardon.

Comment cela?

Non seulement par ces fausses élections du tiers de l’Assemblée, par la

prédominance du nouveau tiers, vainqueur, sur les deux anciens tiers

humiliés. Mais surtout par le pied que les royalistes avaient dans le

gouvernement, par la mollesse de Carnot, la trahison de Barthélemy et de

Cochon, de la police même du Directoire.

Un ami de Carnot le loue d’avoir accordé deux mille congés à des jeunes

gens dont leurs familles disaient avoir besoin. Eh bien, sans la forme

expresse de congés, les administrations par toute la France donnaient

des congés provisoires, en déclarant tel ou tel _mis en réquisition_

pour un service public. Même les parents d’émigrés furent déclarés par

l’Assemblée capables d’être _requis_ pour les emplois. Ces jeunes gens,

souvent un peu mieux éduqués, cravatés, à mains blanches, furent

préférés, de sorte que toute l’administration se trouva peu à peu

changée et recrutée parmi les ennemis de la Révolution.

L’armée même, plus à l’abri de ce mélange, n’en eut pas moins, dans les

armes savantes, dans les places d’état-major, des militaires suspects,

des Clarke et des Mathieu Dumas, des Lavalette, etc. Nous avons vu la

trahison de Clarke et son adresse pour arriver trop tard, de sorte que

Bonaparte à lui seul conclût Léoben.

Nous avons vu à la marine les Villaret-Joyeuse et ceux qui, par des

lenteurs et des manœuvres calculées, firent échouer Hoche en Irlande.

(Voyez la Réveillère, en 96.)

La trésorerie fit avorter de même l’expédition d’Humbert en 98. Cette

administration était une des forteresses du royalisme, et telle elle

resta. Barbé-Marbois, sous Napoléon, la retrouva la même. Telle, je l’ai

vue sous la restauration. Personnel identique, admirable de majestueuse

insolence, de mépris du public, et, sous prétexte de vigilance, de bonne

économie, trouvant moyen d’empêcher tout. Vraies torpilles qui, aux

moments critiques, savaient bien désarmer l’État.

Ces superbes commis, sortis pour la plupart du monde de l’émigration, en

étaient la copie fidèle, et se faisaient honneur de la représenter sur

le pavé de Paris au boulevard, au Palais-Royal, où ils faisaient la

guerre aux journaux patriotes. La presse était-elle libre? Oui, en

droit, légalement. Mais en fait? Beaucoup moins. Les journalistes

républicains n’ayant pas les subventions anglaises qui, de Pitt à

Wickam, et enfin ici à Dandré et autres arrivaient tous les jours,

étaient dans une grande infériorité financière. De plus, le Directoire,

toujours sous son épouvantail du parti de Babeuf, rognait les ailes aux

patriotes. On le vit par Fréron. Quand il eut publié son premier mémoire

sur les crimes des royalistes et les massacres du Midi, il ne put pas

imprimer le second. Comment cela, je ne sais. Mais je crois que même son

ami Barras l’en détourna, obtint cela de lui, disant: «N’ajoutons pas le

feu au feu!... Laissons périr ces déplorables souvenirs!... Paris est

gai, s’amuse. A quoi bon l’attrister?»

Ainsi l’indifférence de Barras, occupé de plaisir, l’indulgence de

Carnot, la trahison muette de Barthélemy, tout imposait silence aux

patriotes, encourageait les royalistes.

«Paris s’amuse!» disait-on. Et, en effet, le soir, que de bruit au

Palais-Royal!

Chaque soir, une scène infâme s’y passait, sous les yeux de la police

indifférente.

Quelle scène? Une scène de chasse, un cruel hallali! Même dans la rue

Saint-Honoré, et dans les deux rues sales qui entourent le Palais-Royal,

on entendait des cris sauvages. «Qu’est-ce?--Rien du tout.» Et les cris,

les risées redoublaient. «Ce n’est rien. C’est Louvet, sa Lodoïska,

qu’on siffle.»

Louvet était haï, et non sans cause. Son journal, _la Sentinelle_, est

le seul vrai tableau du temps, le seul témoin fidèle de la terreur

qu’exerçait alors l’insolence royaliste.

On a trop oublié cet homme, si hardi et si généreux, et si sincère

républicain, qui défendit en Prairial les Montagnards, ses

proscripteurs. On ne sait pas bien même tout ce qu’il a produit. Outre

_Faublas_, trop fidèle peinture des mœurs d’avant 89, il a fait un roman

très-beau, quoique oublié, sur _le Divorce_ et sa nécessité. Les

aventures de sa proscription, ce récit si touchant, eussent dû lui

ramener les partis. Ce fut tout le contraire. Il avait découvert la

place vulnérable où l’on pouvait lui lanciner le cœur. Sans fortune, il

vivait, avec sa femme, d’une librairie qu’il tenait aux Galeries de

bois. On s’acharna sur elle (hélas! alors une ruine après tant de

malheurs!) tous les soirs, on l’accablait de huées; on lui jetait à la

face les scabreux épisodes des romans de Louvet. On disputait, on

ouvrait des gageures: «Elle a rougi! elle a pâli!» Et si l’infortunée

fuyait, on triomphait: «Je vous dis qu’elle se trouve mal... Va donc,

Louvet, elle se meurt!»--Alors Louvet, un petit blondin pâle, et, pour

comble, myope, sortait parmi la foule, montrait le poing, défiait... De

là un colossal éclat de rire.

Dans ces Galeries (de bois alors, et de cuivre aujourd’hui), nul moyen

d’échapper aux regards. Chaque boutique a deux façades, et, par

derrière, on voyait tout, la femme demi-morte, et le désespoir du mari;

ses pleurs surtout! ses pleurs! quel régal pour la meute des

_incroyables_, qui se roulaient de rire: «Pleure! pleure! Louvet!... Et

tu as bien raison. Comme elle est pâle! elle en mourra!»

Son journal nous a donné ces scènes abominables d’une femme honnie et

déchirée à mort: le tourniquet du pilori antique et l’outrage de

l’exposition s’y retrouvaient avec les sifflets, et, pour ainsi parler,

les crachats au visage, enfin l’aveu, friand aux insulteurs, que

l’outrage a mordu, et la honte de la défaillance sous ces regards

féroces et impudiques. Louvet en fut poignardé à la lettre. Il prédit

dans sa _Sentinelle_ le coup que le parti montait contre le Directoire.

Il prédit, et mourut huit jours avant l’événement.

Prenez à la Bibliothèque, la collection Hennin et autres, vous verrez

là, dans les gravures du temps des types tels que ni Dante, ni

Michel-Ange, dans leur Enfer, leurs Jugements derniers, n’ont jamais pu

atteindre. Le chat furieux, désespéré, les a donnés peut-être dans ces

réjouissances atroces où, dans un sac de fer, à la Saint-Jean, on

suspendait une douzaine de chats hurlants, miaulant sur un brasier.

Grimaces épouvantables que purent représenter les chouans, duellistes

enragés, ou chauffeurs de 97, dans leurs épouvantables rires.

CHAPITRE IX

LE DIRECTOIRE S’AFFRANCHIT DE CARNOT.

Les royalistes trépignaient sur la France. Vaincus en Vendée, et

partout, dans les armées de l’ennemi, ils n’en étaient pas moins

agressifs, insultants à Lyon et à Marseille. A Paris, provoquant sous

les Galeries de bois, et au nouveau Coblentz. Les amis de Charette,

amnistiés par Hoche, les soldats gentilshommes de Lusignan, graciés par

les nôtres en Italie, ayant quitté à peine l’uniforme autrichien, ici,

étaient comblés des dames, et, sur les chaises du boulevard des

Italiens, étalaient leurs grâces en vainqueurs[55].

[55] Voy. Boily et C. Vernet; Bibl. nationale.

Les historiens qui nous rapportent les adresses menaçantes, venues des

armées, ont l’air de croire que toute cette tempête fut suscitée par

Bonaparte (courroucé de l’ingratitude des royalistes). Mais des adresses

non moins fortes, encore plus menaçantes, venaient du Nord, et des

soldats de Hoche, de l’armée de Sambre-et-Meuse. Des adresses si

révolutionnaires n’étaient nullement dans la politique de Bonaparte,

qui, un moment fâché avec les rétrogrades, leur revint, les servit si

bien à Campo-Formio.

D’ailleurs, ce mouvement de l’armée contre les royalistes avait commencé

bien avant. Barbé-Marbois[56], exact pour les dates, nous donne ici un

fait que je crois vrai: c’est que cette armée d’Italie, furieuse après

Léoben contre la réaction qui lui arrachait sa proie des dents,

prévoyait que la réaction, après cet avantage, serait d’autant plus

forte pour la prochaine élection; elle aurait voulu que l’élection fût

remise.

[56] Barbé-Marbois, t. I. _Introduction_, p. XVIII.

L’armée, ce grand muet du dix-neuvième siècle, n’était pas telle encore

à cette époque. L’autorité elle-même souvent l’excitait à parler, en

correspondant avec elle paternellement. Le Directoire écrivait

quelquefois à un simple officier après un beau fait d’armes (par exemple

à Rampon, avril 96).

Ignorait-elle, cette armée d’Italie, ce qui se passait à la maison?

Fille du Rhône et des Pyrénées, pouvait-elle ne pas savoir que, tout le

long du Rhône, on assassinait ses parents, qu’on allait à la chasse des

acquéreurs de biens nationaux? Et qui faisait ces meurtres? De jeunes

réfractaires, qui, par protection, trouvaient moyen d’éluder la

réquisition, aimant mieux cette guerre commode de tuer sur les grandes

routes.

La mère écrivait au soldat: «Reviens! la guerre n’est plus en Italie;

elle est ici... Reviens, et défends-nous. Ici, on ne dort plus. Chaque

nuit, on entend le chauffeur qui ricane et frappe au volet.»

Le jour, ces brigands gentilshommes étaient facétieux, excellents

escrimeurs, adroits à jouer de la pointe. Très poliment, ils

demandaient: «Vous créverai-je l’œil droit ou l’œil gauche[57]?»

[57] C’est ce qui arriva à un de mes amis.

A Paris, tout cela était nié. «Des assassinats! disait le bon Camille

Jordan, il y a eu très peu, fort peu d’assassinats.»--Carnot dit quelque

part qu’il y a eu en tout deux assassinats. «Et je le sais, dit-il,

parfaitement; car l’un a eu lieu dans mon département la Côte-d’Or, et

l’autre dans le Nord, où est née ma femme.»--Assertion contre laquelle

cent mille familles sont prêtes à protester.

Ce qui prouve combien les meurtres furent nombreux, c’est que cette

assemblée, telle quelle, en fut effrayée elle-même et crut les arrêter

en fixant une amende pour toute commune où l’on aurait assassiné.

Ces guet-apens, ces meurtres frappaient surtout les populations

dispersées, solitaires, de nos paysans du midi qui avaient acheté des

biens nationaux. On le sentait peu à Paris, mais beaucoup à l’armée

d’Italie, où le soldat était fils ou frère, parent des victimes, ou du

moins connaissait celles de sa commune. De là une irritation extrême

contre le Directoire qui remédiait peu à ces maux, et spécialement

contre Carnot, déjà haï pour le traité de Léoben, et suspecté surtout

pour sa faiblesse envers les royalistes.

Cette disposition des armées n’éclata en plein que dans l’été de 97. Et,

au printemps, nul n’eût su voir encore comment s’ébranlerait la

toute-puissance de Carnot. Outre son mérite réel, son travail, son

activité, son maniement déjà ancien des affaires, des bureaux, il avait

une chose qui l’ancrait dans le public, et que lui-même explique

longuement: le fort lien qui l’unissait à Bonaparte[58]. Non seulement,

il dit qu’il fut l’artisan de sa fortune, plus que Barras, et réclame en

partie comme siens les traités de Bonaparte avec le Piémont et

l’Autriche. Mais il accuse la majorité du Directoire (la Réveillère,

Barras, Rewbell), le fameux trio, «tremblant pour son autorité», d’avoir

toujours voulu se débarrasser du général. «Bonaparte leur fut toujours

odieux, dit-il, et ils ne perdirent jamais de vue le projet de le faire

périr.»

[58] Carnot, _Réponse à Bailleul_, p. 37, etc.

Ces paroles étranges (tant répétées plus tard) expliquent bien la

situation, la puissance incroyable que ces deux hommes se prêtaient l’un

à l’autre. Carnot, par lequel Bonaparte se croyait sûr d’être approuvé

de tout, tirait lui-même une force énorme des grands succès de l’heureux

général d’Italie. Quand Masséna apporta, à Paris, le traité de Léoben

sans attaquer Bonaparte comme eût fait sans doute Augereau, Masséna ne

put déguiser à la majorité du Directoire combien ce traité, si agréable

aux Parisiens et à la grande société, l’avait été peu à l’armée, qu’il

arrêtait au fort de ses victoires. Là commença entre la Réveillère et

Masséna, cette estime, cette amitié fidèle qui continua jusqu’à la mort.

La Réveillère vit là de près ce qu’on ne voyait pas de loin, que l’armée

était mécontente, que l’empressement de Carnot à accepter le traité et à

le faire subir à ses collègues par la force et la tyrannie du haut

public, était le sujet de graves accusations.

Sa sagacité s’éveilla. Il comprit que c’était le moment faible de

Bonaparte et de Carnot, et il dit à Rewbell: «Unissons-nous!... sinon,

nous périssons. Si nous avons Barras aussi, nous serons la majorité.»

Le moment était court. Il fallait le saisir. Le grand enchanteur

Bonaparte, affaibli devant l’armée par Léoben, mais relevé par les

folles attaques des royalistes, ne pouvait pas tarder à reprendre sa

fascination. La Réveillère, grandi, fortifié d’un élan de civisme, osa

proposer aux deux autres la chose qui devait le plus déplaire à

Bonaparte et à Carnot: _de nommer Hoche ministre de la guerre_.

Carnot a toujours dit avec raison que, le premier, il avait protégé

Hoche. Mais Hoche l’a toujours cru son ennemi, pensant que sa prison lui

était venue non de la haine seule de Saint-Just, mais de la liberté

qu’il avait prise de vaincre malgré le fameux Comité, et contre les

plans de Carnot. Leur antipathie mutuelle n’était un mystère pour

personne. Aussi, ce choix (impossible d’après la trop grande jeunesse de

Hoche), n’en était pas moins significatif. Il disait aux armées, à tous,

que la majorité du Directoire s’était affranchie de la royauté de

Carnot.

C’est ce qui donna un si terrible effet aux adresses anti-royalistes de

l’armée d’Italie et de l’armée de Sambre-et-Meuse.

Ayant fait cette chose de grand courage, les Directeurs se hasardèrent à

faire un pas de plus.

La police était dans les mains de Cochon, l’homme de Carnot.

C’est-à-dire que le Directoire ne savait que par lui sa vraie situation,

l’état de sûreté ou de péril où il était, et, en réalité, vivait dans

les ténèbres.

A ce Cochon qui pour les royalistes avait peu de secrets, ils

substituèrent Sotin, un homme à eux, sûr et fidèle, et dès lors, comme

éveillés en sursaut, ils virent avec terreur que déjà ils étaient

enveloppés dans un filet, avec un abîme dessous.

CHAPITRE X

LES ROYALISTES APPELLENT LA VENDÉE A PARIS. LE DIRECTOIRE APPELLE HOCHE,

LES ESCADRONS DE SAMBRE-ET-MEUSE.

Le Directoire, ouvrant les yeux, et regardant par le milieu fidèle de sa

nouvelle police, avait vu ce que le précédent ministre Cochon se serait

bien gardé de lui montrer.

Il avait cru n’avoir à craindre qu’une seconde édition de Vendémiaire,

une révolte bourgeoise où les fils d’agioteurs, les commis de la

Trésorerie, etc., viendraient escarmoucher aux marches de Saint-Roch,

applaudis de leurs belles, des gracieux balcons de la rue Honoré.

Le nouveau ministre Sotin, mieux informé, enlevant les toits des maisons

(comme dans le roman de le Sage), montra aux Directeurs surpris, un

tableau d’intérieur qu’ils ne devinaient point, et leur dit tout d’un

mot: «La Vendée est ici.»

Ce secret a été fort bien gardé des royalistes, si bien que, longtemps

même après la victoire du parti, le sage Barbé-Marbois ne le dit pas. Et

nous n’en saurions rien si de la Rue, qui avait plus de cœur,

d’emportement que de cervelle, n’eût tenu à rendre justice aux zélés

dont la tentative malheureuse fut déjouée en Fructidor. Ainsi, tandis

qu’à lire le récit si bien calculé de Barbé-Marbois, on doit croire que

le Directoire fut l’agresseur, on voit à plein par une simple note, que

donne franchement de la Rue, on voit, dis-je, que le Directoire avait en

face une armée inconnue, et d’autant plus insaisissable.

D’abord des jeunes gens de bonne mine étaient venus de l’Est, des

centres de l’émigration, et ne se cachaient guère: le duc de Rivière et

le très charmant Polignac, fils adoré de la tant adorée! qui, douze

années, régna sur la reine et la France.

Puis, venaient de l’Ouest, de grands propriétaires, les la Trémouille et

autres retournés dans leurs fiefs. Gens bien venus partout, et qui, chez

madame de Staël, écoutaient, se mêlaient à la société.

La Vendée, comme je l’ai dit ailleurs, s’était fort décrassée de ses

héros barbares. La noble Vendée, par M. de Châtillon, avait accusé

l’autre, celle des paysans et des prêtres, d’avoir fort indigné par ses

excès. Stofflet, le garde-chasse, ne put avoir la croix de Saint-Louis.

Frotté, au Bocage normand, avait fait une autre Vendée, semi-féodale,

flattant l’orgueil des bas Normands par son ordre, approuvé du roi. Les

biographes disent que Frotté était alors à Édimbourg. Je n’en crois

rien. Je pense avec de la Rue qu’il était à Paris au moins pour le

moment, ne voulant pas manquer une telle occasion, d’un succès si

certain, où tout le monde croyait aux récompenses.

Mais à part ces groupes et ces bandes, il y avait, si l’on peut dire,

une Vendée égrenée, et fort libre, de toute arme, tout rang, des

cavaliers démontés de Charette, des sangliers de Cadoudal qui, quittant

la Chesnaye, marchant surtout la nuit, étaient arrivés ici sans fusil,

mais avec de très bons pistolets de fabrique anglaise.

On ne peut pas douter non plus que des assassins du Midi, attirés par

les grosses distributions d’argent que Dandré et autres agents de

l’Angleterre faisaient aux Vendéens, ne soient venus toucher leur part.

Parmi ces gentilshommes de grande route, qui avaient l’habitude des

choses atroces, il y en avait qui agissaient pour leur compte, par

fureur personnelle et d’un cœur très envenimé. Dans les hommes et femmes

de feu Charette, et parmi les agents, les espions de Puisaye, il y avait

des âmes diaboliques. On peut en juger par la fureur qu’ils eurent de

crever les yeux des chevaux du général Hoche, sur lequel ils tirèrent

plusieurs fois, ayant tenté aussi trois fois de l’empoisonner.

Cette diversité du parti royaliste rendait l’unité impossible et la

direction difficile. Il n’y avait pas à espérer que ces beaux Polignac,

quoique venant tout droit de chez le roi, fussent obéis ni des clans de

Frotté, de cette sauvagerie domestique, encore bien moins de ces

honnêtes gens du coin des bois, qui, depuis tant d’années, vivaient de

proie, souvent de vol, parfois de meurtres.

Pichegru devait être épouvanté de ces étranges auxiliaires qui venaient,

disaient-ils, se joindre à sa future garde nationale. C’était une armée

de voleurs qui arrivait au secours de l’armée des banquiers. Cela

donnait lieu à penser.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 10 / 20 段