indécis, les neutres, souvent de très bonne foi. Garat conte qu’en
Fructidor, Suard passant par la Suisse[51], M. Necker lui montra le
projet de son dernier ouvrage où, dans un même volume, il exposait deux
plans, le premier d’une république, le second d’une monarchie, _toutes
deux également bonnes_, également libres, disait-il, et soumises aux
lois éternelles du véritable ordre social. Necker lui-même était ravi de
cette idée et s’écriait: _Le bel âge pour écrire que soixante-dix ans!_
[51] Garat, _Mémoires de Suard_, t. II, _sub fine_.
Plusieurs, même des jeunes alors avaient soixante-dix ans. Après 93, et
surtout, après l’horrible émotion de Prairial, beaucoup restèrent
nerveux et indécis. Même des natures honnêtes et élevées gardèrent des
impressions qui les faussaient et les faisaient varier. Boissy d’Anglas
garda toujours la vision du jour épouvantable où le monstre hurlant à
mille têtes, le pâle spectre de la faim, approcha de ses yeux la tête
sanglante de Féraud. Ces souvenirs, sans le rendre traître à la
république, lui faisaient malgré lui descendre certaine pente vers la
monarchie.
Cet homme honnête et justement considéré pour sa loyauté, était fort
prudent, hésitant comme on l’était dans les familles protestantes.
Membre de la Convention, il se montra fort variable lors du procès de
Louis XVI, se cacha, et revint siéger en 94 dans le centre. Il loua
Robespierre, qui alors rassurait le centre contre la Montagne. Sous le
Directoire, président des Cinq-Cents, et au premier rang dans la
considération publique, ses souvenirs de Prairial le faisaient
quelquefois faiblir. Ainsi, en 96, lorsque les républicains de la Drôme
essayaient de résister aux royalistes, d’arrêter leurs progrès sur le
Rhône, une malheureuse idée d’équilibre égara Boissy, et il obtint que
le général Willot fût appelé de Marseille en Ardèche. Ce Willot était
depuis longtemps accusé par l’armée d’Italie comme un traître et un
royaliste, ami et protecteur des assassins du Midi.
Cette bévue de Boissy d’Anglas, si funeste, et ses tendances
instinctives pour le royalisme modéré, tel que, jeune, il l’avait exposé
dans son Éloge de Malesherbes, ne peuvent le faire confondre avec les
traîtres que contenait l’Assemblée, un Dandré, par exemple, distributeur
connu de l’or anglais, que Wickam envoyait de Bâle. Mais il est très
probable que Boissy, comme une infinité de députés, et, en général, les
Français fatigués par la Révolution, comme MM. Necker, Garat, etc.,
croyait que la république et la monarchie tempérée se valaient et
pouvaient être des gouvernements également libres. On revenait à
Montesquieu, et aux idées si fausses qu’il a données sur la constitution
anglaise.
Dans cet état flottant, on pouvait présumer que beaucoup d’hommes,
jusque-là partisans assez sincères de la constitution républicaine de
l’an III (qui faisait électeur tout propriétaire, _et même tout
locataire_ d’un fort petit loyer), n’étaient pas loin de penser à la
monarchie constitutionnelle ou à une république monarchique. Le modéré
Thibaudeau, qu’on appelait _la barre de fer_ pour sa fixité à défendre
la constitution de l’an III, n’en fut pas moins des premiers à mollir
pour le consulat, ainsi que Doulcet de Pontécoulant, l’ancien protecteur
de Bonaparte, et avec lui une infinité d’autres.
Même des royalistes zélés et invétérés, comme les avocats Siméon,
Portalis, comme Barbé-Marbois, intendant de Saint-Domingue,
consciencieux et sévère travailleur, mêlaient à leur royalisme des
aspirations libérales qu’ils ne laissèrent échapper qu’à la fin de leur
vie, quand triompha le royalisme.
L’indécision existait au Directoire même. Barras, occupé de plaisirs,
avait des relations de parti avec les jacobins des faubourgs, des
relations de plaisir avec les royalistes, les agioteurs, toutes sortes
de gens. Rewbell, excellent directeur, entrait dans beaucoup de détails,
faisait beaucoup d’affaires et bien. La Réveillère, longtemps caché sous
la Terreur, avait pris des habitudes de solitude et d’étude scientifique
qui allaient peu avec le gouvernement.
Carnot et Letourneur, les deux ingénieurs, s’occupaient seuls de la
guerre, et par occasion de la diplomatie. Honnêtes gens, mais trop liés
à l’esprit de l’ancien régime par le corps du génie auquel ils
appartenaient, et encore plus par leur éducation aristocratique et
monarchique, qui se réveillait en eux avec une force d’autant plus
grande qu’elle avait été durement comprimée, cachée sous la Terreur.
Les Carnot, comme les Bonaparte, étaient d’une famille de notaires
établis depuis plusieurs générations à Nolay, près Autun, dans cette
partie sévère de la Bourgogne qui ressemble si peu à l’autre. Là,
beaucoup de dévotion, de pèlerinages, d’ermitages. La sœur aînée de
Carnot, supérieure d’un hôpital, semble avoir été une sainte.
Carnot reçut son éducation des prêtres à Autun, où passa aussi Bonaparte
avant Brienne. Carnot resta plus longtemps que Bonaparte sous la
discipline ecclésiastique, ne la quitta qu’à dix-sept ans, pour être
envoyé à Paris.
Une chose assez curieuse, c’est que de même que les Bonaparte mettaient
leur orgueil à être petits-neveux d’un saint du moyen âge, d’un capucin
célèbre, les Carnot étaient parents (si le mot ne trompe pas) du père
Hilarion Carnot, historien de l’ordre de Saint-François et de plusieurs
livres mystiques.
Le père de Carnot[52] eut dix-huit enfants. Fort estimé, il était juge
de la plupart des seigneuries des environs. Cela devait lui donner une
grande autorité dans le pays, mais aussi devait le tenir fort dépendant
de tous ces personnages. Il faut une grande force de caractère pour se
garder soi-même dans cette position.
[52] _Mémoires_, t. I., p. 64.
Telle était la situation d’une bonne partie des députés de nos
assemblées. Beaucoup étaient clients et gens d’affaires des seigneurs,
du clergé. Cela créait des habitudes invariablement liées aux souvenirs
de l’ancien régime, dont ces légistes exerçaient seuls en toute chose le
pouvoir réel, l’action.
Carnot, envoyé à Paris pour étudier, ne tomba pas dans le dévergondage
d’esprit et de lectures où nous avons vu Bonaparte.
Il n’avait pas un Marbeuf pour le protéger. Son protecteur naturel
aurait été le duc d’Aumont, seigneur de son village et qui, sous Louis
XV, était premier gentilhomme de la chambre du roi. Cette grande maison,
riche de tant de seigneuries, avait à Paris, pour administrateur et
principal agent, une dame fort entendue et sage (madame Delorme). Tout
naturellement elle s’intéressa au jeune Carnot, laissé seul sur le pavé
d’une telle ville, dans une pension qui préparait aux examens de jeunes
officiers. Rien ne fut plus heureux que ce patronage pour le jeune
Bourguignon, fort sensible, qui eût pu tomber dans mille écarts. Ce
jeune mathématicien était poète, même auteur érotique; on lui attribue,
non sans vraisemblance, neuf volumes imprimés de correspondance
amoureuse.
Carnot avait bon cœur. Loin de cacher ou d’oublier le rapport de
clientèle où sa famille était à l’égard du duc d’Aumont, il saisit plus
tard l’occasion de rendre à cette famille un service signalé.
Mais sa vive reconnaissance était pour sa Minerve, cette dame prudente
qui, à Paris, l’avait si bien gardé. Il l’invitait souvent à sa table au
Luxembourg[53]. Et peut-être était-ce pour elle et quelques autres amis
de même opinion, qu’il avait, dans ces dîners, l’attention d’avoir,
certains jours, des plats maigres pour ne pas les contrarier[54].
[53] Nous dit M. Carnot, le fils, t. I, p. 84.
[54] _Mémoires_, t. II.
La maternité adoptive, ce lien délicat qu’on n’a jamais encore
suffisamment décrit, analysé, n’en a pas moins une grande force. Et
madame Delorme, alors âgée, prudente et expérimentée, put agir
indirectement pour son parti plus qu’on ne supposait. Elle avait pour
auxiliaire le sentiment de Carnot même, qui croyait que les royalistes
seraient patients, éviteraient toute violence, comptant sur les
élections.
C’était bien leur vrai jeu. Et ils l’auraient joué, si l’Angleterre
pressée, ne les avait peut-être forcés d’agir trop tôt, sans attendre.
Ils s’adressèrent à ce pantin Malo qui, en chemise, avait sabré les
Babouvistes. Malo saisit aussi cette chance d’avancement, fit bonne mine
aux royalistes, les attira, et les fit arrêter chez lui. La chose était
publique, et le ministre Cochon ne put faire autrement que de lui
laisser son cours (janvier 97).
Mais Cochon trouva là bien plus qu’il ne voulait trouver. Indépendamment
des dépositions de l’abbé Brottier et autres, qui présentaient les
choses comme des projets sans conséquence, un certain épicier Dunan, qui
réellement s’appelait Duverne de Presle, eut peur, avoua tout, donna au
Directoire l’idée complète de l’affaire, expliqua sans détour le plan
concerté avec les Anglais. On avait décidé depuis deux ans qu’on ne
ferait plus d’entreprises partielles, plus de tentative de détails
toujours avortées, mais un complot d’ensemble, suivi sur le même plan.
La déroute des chefs vendéens y servait plutôt que d’y nuire. Ces
forces, indisciplinables jusque-là, devaient désormais se plier à
l’unité de vues, d’efforts.
Ce plan répondait parfaitement à la parole de Burke, longtemps
incomprise de Pitt: «On ne viendra jamais à bout de la France que par la
France.»
Dunan disait: «C’est par la constitution même que nous trouverons les
moyens de ruiner la constitution. Pour cela il faut s’emparer des
élections, forcer les royalistes d’aller aux assemblées primaires en se
concertant dans leur choix, faire voter dans le même sens les
indifférents qui veulent moins tel gouvernement que l’ordre et le
respect de la propriété.
«Les compagnies royalistes que l’on armera sous les couleurs
républicaines n’auront pour but ostensible que de s’opposer à tout ce
qui peut gêner _la liberté_ d’élections. Avec ce mot, on se rendra
maître des assemblées primaires. L’agent anglais en Suisse, M. Wickam,
fournira les fonds nécessaires.
«Nous avons eu le plan de descente en Irlande, et le rapport de Carnot
sur ce plan. Dès le mois de juin 96, des membres du Corps législatif se
sont offerts au roi, mais ils voulaient ne lui donner que le pouvoir
exécutif sans changer la constitution même.
«Si l’on publie mon rapport, ajoute Dunan, les royalistes vont rentrer
en terre, mais d’autres proposeront, à Londres, d’appuyer les jacobins
qui, ramenant la Terreur, feront d’autant plus désirer le roi.»
Cette dernière menace, un peu vaine, mais habile, semble avoir pétrifié
le Directoire; Babeuf et Darthé vivaient encore à Vendôme, à la date des
élections, pour paralyser le gouvernement. Les conspirateurs royalistes,
condamnés à mort, furent graciés pour ainsi dire, n’eurent que des
peines d’une douceur étrange; au même moment l’on innocentait les
contumaces de Vendémiaire qui, depuis plus de dix-huit mois, se
promenaient, se montraient, piaffaient dans Paris.
Cochon restait à la police. Il avait prouvé sa sûreté, sa fidélité, en
saisissant en une année les deux complots en sens inverse des Jacobins
et des royalistes. Cela semble avoir tranquillisé le Directoire, qui
parut dès lors endormi.
Au 30 décembre, dans sa situation flottante, il ne se montra pas moins à
l’Europe dans une scène vraiment triomphale, pour recevoir les drapeaux
d’Arcole qu’envoyait Bonaparte. Les ambassadeurs d’Espagne et des
États-Unis, ceux de Sardaigne et de Tunis assistaient à cette scène. Le
président était Barras. Mais le vrai roi, en quelque sorte, était
Carnot, ce protecteur constant, zélé de Bonaparte, qui en tout l’avait
assisté, qui, à ce moment même, détachait de l’armée du Rhin vingt mille
hommes d’élite pour l’aider dans l’expédition du Tyrol. Carnot et
Bonaparte étaient en ce moment l’unique objet de l’attention. Le
premier, dirigeant une guerre heureuse, et si doux au dedans, indulgent
pour les royalistes, était au comble de la faveur publique.
On regardait les Alpes neigeuses, on calculait les chances de cette
expédition romanesque, improbable.
Les royalistes en quatre mois, jusqu’en mai, avaient bien le temps de
machiner l’élection, de préparer, monter leur coup.
CHAPITRE VI
CRISE SUPRÊME DE L’ANGLETERRE.--RÉVOLTE DE LA FLOTTE, MAI 97.
Il est constant que, depuis Léoben et la nouvelle élection de tiers (250
députés), le Directoire se trouva effroyablement pauvre, dépourvu de
tout moyen d’action. Les contes qu’on faisait de Barras et de sa folle
cour en étaient le prétexte. Mais, en réalité, il y avait un projet
fixe, formé, avoué, d’_affamer_ le gouvernement, en lui ôtant tout
maniement de fonds. La loi passa aux Cinq cents, et elle aurait passé
aux Anciens, sans Dupont de Nemours, un royaliste, mais enfin un
Français, qui trouva monstrueux de désarmer l’État dans un moment si
grave. Eh bien, malgré le refus des Anciens, les commis de la
Trésorerie, rois absolus et traîtres royalistes, s’assirent solidement
sur la caisse, même après Fructidor, et firent manquer l’expédition
d’Irlande, la séparant habilement, donnant de l’argent pour Humbert et
pour douze cents hommes, mais refusant l’argent des douze mille hommes,
qui, avec Saladin, allaient rejoindre Humbert.
Cette royauté des bureaux, qui, déjà sous Carnot avait longuement
retardé le passage du Rhin en mai, tint la France désarmée au moment où
un événement unique ouvrait l’Angleterre à ses ennemis.
Je ne suis pas l’ennemi de ce grand peuple, et j’ai souvent remercié le
ciel de ce que cette ruche immense de travail, d’industrie, n’avait pas
été bouleversée par la barbare expédition que préparait notre tyran en
1805. Cependant, en voyant la guerre d’argent que Pitt, croisant les
bras et sans bouger, nous faisait par nos traîtres en 97, on ne peut
s’empêcher de regretter que cette honte alors n’ait pas fini.
Un événement terrible eut lieu en mai 97 qui semblait la fin de la fin,
et comme le jugement dernier pour la nouvelle Carthage. On eut, une
nuit, sur la côte et jusque dans la Tamise, un spectacle terrible, et
bien plus effrayant que toutes les visions apocalyptiques d’Ézéchiel.
Les trois immenses flottes qui gardaient l’Angleterre, celle de
Portsmouth, Plymouth, et une autre encore dans le Nord, ces citadelles
flottantes de la Grande Bretagne, obscures la nuit, muettes comme des
corps de naufragés, tout à coup prennent voix, s’illuminent bizarrement
par des torches mouvantes... Qu’est-ce ceci? C’est une éruption, et bien
autre que celles de l’Etna... La Flotte est révoltée. Ce qui faisait
jusqu’ici la défense, la sécurité, c’est maintenant le péril. Quel
péril? un enfer déchaîné. Et un enfer bizarre et tout artificiel.
La nature n’aurait jamais fait cette tourbe, cette écume épouvantable,
un peuple de maudits. L’homme seul pouvait faire un tel monstre.
L’Angleterre, en déclamant fort contre la Terreur française, avait fait
sur la mer un 93 permanent. Malgré toutes les phrases qu’on a dites sur
la _presse_ des matelots, il est sûr que les habitudes effroyables de la
traite des nègres (surtout depuis cent ans, depuis le traité de
l’Assiento), avaient créé, même pour les blancs, une férocité indicible.
A peine les côtes de Guinée purent-elles jamais offrir de scènes plus
barbares et plus démoniaques que ce qu’on voyait chaque nuit dans les
ruelles qui mènent à la Tamise. Des hommes, à moitié ivres, qu’on
prenait n’importe comment, au filet, au _lazzo_, et qu’on traînait
presque étranglés jusqu’à la barque fatale, où meurtris et sanglants
sous les gourdins, on les précipitait, ne bougeant plus et comme morts.
De là, avec d’autres sévices, traînés au vaisseau noir, où on les
précipitait à fond de cale, sans air et sans lumière, dans un tartare
immonde. Quelques vieux romans de ce temps ont peint cela, mais non
jusqu’au bout, grâce à Dieu. Au reste, les figures de damnés qu’on a
encore, même de grands marins anglais, font un parfait contraste avec
les figures grossières, mais calmes, empreintes de bonhomie, de ceux de
la Hollande. Comparez Nelson et Ruyter.
Ce n’était pas une petite affaire que de tenir ces enfers bien fermés,
et ces foules furieuses qui, si elles n’étaient enchaînées, restaient
toujours sous l’effroi de terribles supplices, ne travaillant, ne
manœuvrant que sous la gueule des pistolets. Horrible effort d’entasser
dans ces cales tant de désespoirs, de blasphèmes, la fureur de tant de
damnés.
Ce chaos de victimes, d’hommes inexpérimentés, était certainement moins
utile que n’auraient pu l’être des équipages formés et résolus. Mais
dans l’éblouissement où était Pitt, et sans doute aussi dans son
indifférence hautaine pour la nature humaine, tout cela lui resta fermé.
Il empila avec fureur des hommes, de la matière vivante, dans ces
cachots flottants. Cachots, parfois sépulcres. Vivants ou morts, on ne
distinguait guère. De cette chambre, élue on sait comment, il obtint
tout d’abord soixante, quatre-vingt mille matelots! On s’effraya. Alors,
il exigea cent mille. Puis, sans précautions, d’une main froide et au
hasard, sans s’inquiéter si son enfer pourrait contenir tout cela, il en
engouffra cent dix mille.
Alors, les ténèbres flambèrent. La mer s’illumina. Un formidable cri
s’éleva, et tout d’abord s’inscrivit sur les pavillons: _La république
flottante_. Hélas! ce mot de république, tant oublié depuis Cromwell, et
dans tous les temps plats de la maison de Hanovre, qui peut alors bien
savoir ce que c’est? Chose rare et singulière, fort peu anglaise: _Ils
perdirent le respect_, ils mirent leurs officiers aux fers. Maintenant
qu’allaient-ils faire? Remonter la Tamise? On le croyait, on
construisait des batteries pour les arrêter au passage. Et s’ils
passaient, qu’auraient-ils fait, ces diables égarés, demi-fous? Ils
auraient fort bien pu brûler Londres, comme au temps du Complot papiste.
La Banque défaillit de frayeur, et la Bourse tomba à cinquante pour
cent. C’est justement l’excès d’effroi qui soutint Pitt. Ses adversaires
votèrent pour lui et lui accordèrent tout. La Banque fut dispensée de
payer, sinon en billets. Les créanciers de l’État furent très braves à
force de peur, firent tout ce qu’on voulait, agirent comme un seul
homme. On attrapa, on désarma la foule, lui accordant toutes ses
demandes, comme paye et comme nourriture. Force pardons surtout. Puis on
pendit les chefs et tout rentra dans le devoir (juin 97).
Dans cette terrible aventure qui, il est vrai, dura peu, Pitt eut ce
grand bonheur que le gouvernement français n’existait pas, pour ainsi
dire, était paralytique. Cette leçon ne fut pas perdue. Par des moyens
désespérés, et surtout par un déluge immense, épouvantable, d’or,
d’argent, on prépara, on hâta, à Paris, en France, la grande trahison
royaliste. Pendant que, de l’Est, du Midi, Pichegru venait avec les
Francs-Comtois et les Lyonnais, de la Vendée, de la Bretagne, qui
paraissaient dormir, vinrent les brigands, les amis de Charette, avec
leurs ceintures pleines d’or.
Les Autrichiens eussent aimé mieux peut-être que le mouvement n’eût lieu
que quand la mauvaise saison allait rendre la guerre impossible. Mais
les Anglais étaient pressés, après cette grande panique; ils voulaient
se remettre le cœur par le naufrage de la France.
CHAPITRE VII
LA FAUSSE ÉLECTION DE 97.--MORT DE BABEUF (26 MAI).
L’indulgence excessive des procès royalistes, les fusillades atroces des
procès jacobins, montrèrent suffisamment au parti monarchique qu’il
pouvait tout oser, et que, quoi qu’il osât, on ne punirait que ses
adversaires.
Cela commença par des farces, des amusements de jeunes gens, qui, la
nuit, abattaient les arbres de liberté. Puis ils trouvèrent plus gai
d’en prévenir l’autorité insolemment. Alors, on osa davantage; on
s’amusa, la nuit, à arrêter les diligences. Histoire de rire. Mais quand
elles étaient chargées de l’argent des impositions, on le prenait.
Histoire de rire. D’ailleurs, n’était-ce pas l’argent du roi? Des
fonctionnaires mal appris qui réprouvaient ces choses furent poignardés.
On s’amusait aussi à tirer des coups de fusil aux acquéreurs de biens
nationaux. Ceux qui tirent sont pris, jugés, absous. Les tribunaux ont
peur, et les acquéreurs patriotes sont traités comme des bêtes fauves.
Un courageux juge de paix osait commencer des poursuites contre les
royalistes. Mais c’est lui que l’on met en jugement.
Partout les prêtres réfractaires prêchent le meurtre, les vengeances.
Ils organisent deux petites Vendées, au Vivarais et aux Alpes-Maritimes,
et guident les bandes sauvages des barbets.
La guerre civile est imminente. C’est alors que Boissy d’Anglas,
toujours sous son impression de Prairial, et craignant une jacquerie
jacobine, obtint pour son département, l’Ardèche, qu’on y fît venir de
Marseille le général Willot accusé justement comme traître par l’armée
d’Italie; il arrive, pour porter secours aux royalistes triomphants. Le
long du Rhône, grâce à lui, ils eussent massacré à leur aise les
républicains. Heureusement, la Drôme, un département vigoureux, coupa
l’horrible chaîne qui, de Marseille, allait s’étendre à Lyon.
Que faisait donc le Directoire? A toute tentative pour remettre un peu
d’ordre, on lui criait: «Laissez agir la liberté! c’est la lance
d’Achille. Elle guérit les maux qu’elle fait.» De sorte que la
Réveillère et la majorité républicaine du Directoire étant paralysés par
les journaux, le grand public, muets comme de simples comparses,
pouvaient tout au plus dire des choses purement théoriques: «Les
principes _permettent_..., ou: _ne permettent pas_.»
_Vive la liberté!_ disaient les royalistes, et ils poussaient à
l’élection les masses de leurs paysans d’hier, bêtes brutes, qui avaient
hâte de retomber à quatre pattes. Ailleurs, si les patriotes quelque
part étaient forts, les royalistes prenaient les poignards et les
pistolets. A Mortagne, deux républicains sont tués, et beaucoup sont
blessés. Dans vingt-six départements, les assassinats furent si
nombreux, qu’un agent des royalistes et des Autrichiens, qui faisait
leur correspondance à Strasbourg, la baronne de Reich, s’en alarma,
trouvant qu’il était absurde de jeter le masque si tôt.
Quoi! dira-t-on, la masse ne s’opposait à rien. Elle était donc bien
refroidie! La France est donc bien versatile?--Non, la grande majorité
était toujours pour la Révolution, mais peu à peu s’était mise à
l’écart, reculée sur le second plan. Tel avait été jacobin et craignait
des vengeances. Tel avait acheté des biens nationaux; dans l’inquiet
souci de sa propriété nouvelle, ne voulait rien autre que (s’il pouvait)
être oublié. Tout au contraire, les royalistes apportaient aux élections
des passions furieuses, la haine et la vengeance, l’âpreté du chasseur
et sa férocité. Les compagnons de Jésus avaient partout reparu, à Lyon,
dans le Midi. Les tribunaux n’osaient rien; les gendarmes avaient peur
et ne voulaient rien voir. Aussi, les royalistes, agents électoraux le
jour, la nuit changeaient de rôle, et souvent forçaient les maisons,
étendaient la terreur par d’horribles sévices de chauffeurs qu’on
racontait partout et qui, longtemps après, dans mon enfance,
terrifiaient encore les campagnes. Voilà sous quelle pression se fit
l’élection du nouveau tiers.
Pendant l’élection, que disaient, à Paris, les sages et gens d’affaires,
les gens paisibles, etc.? «On a signé à Léoben; voici enfin la paix.
Mais les préliminaires ne sont pas encore complétés tout à fait. Ne
troublons rien, et laissons aller doucement l’élection. Nous pourrions
gâter la grande affaire. Carnot et Bonaparte ne sont pas maladroits. Qui
le croirait. Ce Bonaparte est l’ange de la paix; il est si passionné
pour elle, qu’il a rendu cinq provinces des Alpes à l’Empereur.--Et
Venise?--Qu’importe? Ne soufflons mot, nous empêcherions tout.»