Ce qui dominait réellement dans l’immense majorité, c’étaient les

indécis, les neutres, souvent de très bonne foi. Garat conte qu’en

Fructidor, Suard passant par la Suisse[51], M. Necker lui montra le

projet de son dernier ouvrage où, dans un même volume, il exposait deux

plans, le premier d’une république, le second d’une monarchie, _toutes

deux également bonnes_, également libres, disait-il, et soumises aux

lois éternelles du véritable ordre social. Necker lui-même était ravi de

cette idée et s’écriait: _Le bel âge pour écrire que soixante-dix ans!_

[51] Garat, _Mémoires de Suard_, t. II, _sub fine_.

Plusieurs, même des jeunes alors avaient soixante-dix ans. Après 93, et

surtout, après l’horrible émotion de Prairial, beaucoup restèrent

nerveux et indécis. Même des natures honnêtes et élevées gardèrent des

impressions qui les faussaient et les faisaient varier. Boissy d’Anglas

garda toujours la vision du jour épouvantable où le monstre hurlant à

mille têtes, le pâle spectre de la faim, approcha de ses yeux la tête

sanglante de Féraud. Ces souvenirs, sans le rendre traître à la

république, lui faisaient malgré lui descendre certaine pente vers la

monarchie.

Cet homme honnête et justement considéré pour sa loyauté, était fort

prudent, hésitant comme on l’était dans les familles protestantes.

Membre de la Convention, il se montra fort variable lors du procès de

Louis XVI, se cacha, et revint siéger en 94 dans le centre. Il loua

Robespierre, qui alors rassurait le centre contre la Montagne. Sous le

Directoire, président des Cinq-Cents, et au premier rang dans la

considération publique, ses souvenirs de Prairial le faisaient

quelquefois faiblir. Ainsi, en 96, lorsque les républicains de la Drôme

essayaient de résister aux royalistes, d’arrêter leurs progrès sur le

Rhône, une malheureuse idée d’équilibre égara Boissy, et il obtint que

le général Willot fût appelé de Marseille en Ardèche. Ce Willot était

depuis longtemps accusé par l’armée d’Italie comme un traître et un

royaliste, ami et protecteur des assassins du Midi.

Cette bévue de Boissy d’Anglas, si funeste, et ses tendances

instinctives pour le royalisme modéré, tel que, jeune, il l’avait exposé

dans son Éloge de Malesherbes, ne peuvent le faire confondre avec les

traîtres que contenait l’Assemblée, un Dandré, par exemple, distributeur

connu de l’or anglais, que Wickam envoyait de Bâle. Mais il est très

probable que Boissy, comme une infinité de députés, et, en général, les

Français fatigués par la Révolution, comme MM. Necker, Garat, etc.,

croyait que la république et la monarchie tempérée se valaient et

pouvaient être des gouvernements également libres. On revenait à

Montesquieu, et aux idées si fausses qu’il a données sur la constitution

anglaise.

Dans cet état flottant, on pouvait présumer que beaucoup d’hommes,

jusque-là partisans assez sincères de la constitution républicaine de

l’an III (qui faisait électeur tout propriétaire, _et même tout

locataire_ d’un fort petit loyer), n’étaient pas loin de penser à la

monarchie constitutionnelle ou à une république monarchique. Le modéré

Thibaudeau, qu’on appelait _la barre de fer_ pour sa fixité à défendre

la constitution de l’an III, n’en fut pas moins des premiers à mollir

pour le consulat, ainsi que Doulcet de Pontécoulant, l’ancien protecteur

de Bonaparte, et avec lui une infinité d’autres.

Même des royalistes zélés et invétérés, comme les avocats Siméon,

Portalis, comme Barbé-Marbois, intendant de Saint-Domingue,

consciencieux et sévère travailleur, mêlaient à leur royalisme des

aspirations libérales qu’ils ne laissèrent échapper qu’à la fin de leur

vie, quand triompha le royalisme.

L’indécision existait au Directoire même. Barras, occupé de plaisirs,

avait des relations de parti avec les jacobins des faubourgs, des

relations de plaisir avec les royalistes, les agioteurs, toutes sortes

de gens. Rewbell, excellent directeur, entrait dans beaucoup de détails,

faisait beaucoup d’affaires et bien. La Réveillère, longtemps caché sous

la Terreur, avait pris des habitudes de solitude et d’étude scientifique

qui allaient peu avec le gouvernement.

Carnot et Letourneur, les deux ingénieurs, s’occupaient seuls de la

guerre, et par occasion de la diplomatie. Honnêtes gens, mais trop liés

à l’esprit de l’ancien régime par le corps du génie auquel ils

appartenaient, et encore plus par leur éducation aristocratique et

monarchique, qui se réveillait en eux avec une force d’autant plus

grande qu’elle avait été durement comprimée, cachée sous la Terreur.

Les Carnot, comme les Bonaparte, étaient d’une famille de notaires

établis depuis plusieurs générations à Nolay, près Autun, dans cette

partie sévère de la Bourgogne qui ressemble si peu à l’autre. Là,

beaucoup de dévotion, de pèlerinages, d’ermitages. La sœur aînée de

Carnot, supérieure d’un hôpital, semble avoir été une sainte.

Carnot reçut son éducation des prêtres à Autun, où passa aussi Bonaparte

avant Brienne. Carnot resta plus longtemps que Bonaparte sous la

discipline ecclésiastique, ne la quitta qu’à dix-sept ans, pour être

envoyé à Paris.

Une chose assez curieuse, c’est que de même que les Bonaparte mettaient

leur orgueil à être petits-neveux d’un saint du moyen âge, d’un capucin

célèbre, les Carnot étaient parents (si le mot ne trompe pas) du père

Hilarion Carnot, historien de l’ordre de Saint-François et de plusieurs

livres mystiques.

Le père de Carnot[52] eut dix-huit enfants. Fort estimé, il était juge

de la plupart des seigneuries des environs. Cela devait lui donner une

grande autorité dans le pays, mais aussi devait le tenir fort dépendant

de tous ces personnages. Il faut une grande force de caractère pour se

garder soi-même dans cette position.

[52] _Mémoires_, t. I., p. 64.

Telle était la situation d’une bonne partie des députés de nos

assemblées. Beaucoup étaient clients et gens d’affaires des seigneurs,

du clergé. Cela créait des habitudes invariablement liées aux souvenirs

de l’ancien régime, dont ces légistes exerçaient seuls en toute chose le

pouvoir réel, l’action.

Carnot, envoyé à Paris pour étudier, ne tomba pas dans le dévergondage

d’esprit et de lectures où nous avons vu Bonaparte.

Il n’avait pas un Marbeuf pour le protéger. Son protecteur naturel

aurait été le duc d’Aumont, seigneur de son village et qui, sous Louis

XV, était premier gentilhomme de la chambre du roi. Cette grande maison,

riche de tant de seigneuries, avait à Paris, pour administrateur et

principal agent, une dame fort entendue et sage (madame Delorme). Tout

naturellement elle s’intéressa au jeune Carnot, laissé seul sur le pavé

d’une telle ville, dans une pension qui préparait aux examens de jeunes

officiers. Rien ne fut plus heureux que ce patronage pour le jeune

Bourguignon, fort sensible, qui eût pu tomber dans mille écarts. Ce

jeune mathématicien était poète, même auteur érotique; on lui attribue,

non sans vraisemblance, neuf volumes imprimés de correspondance

amoureuse.

Carnot avait bon cœur. Loin de cacher ou d’oublier le rapport de

clientèle où sa famille était à l’égard du duc d’Aumont, il saisit plus

tard l’occasion de rendre à cette famille un service signalé.

Mais sa vive reconnaissance était pour sa Minerve, cette dame prudente

qui, à Paris, l’avait si bien gardé. Il l’invitait souvent à sa table au

Luxembourg[53]. Et peut-être était-ce pour elle et quelques autres amis

de même opinion, qu’il avait, dans ces dîners, l’attention d’avoir,

certains jours, des plats maigres pour ne pas les contrarier[54].

[53] Nous dit M. Carnot, le fils, t. I, p. 84.

[54] _Mémoires_, t. II.

La maternité adoptive, ce lien délicat qu’on n’a jamais encore

suffisamment décrit, analysé, n’en a pas moins une grande force. Et

madame Delorme, alors âgée, prudente et expérimentée, put agir

indirectement pour son parti plus qu’on ne supposait. Elle avait pour

auxiliaire le sentiment de Carnot même, qui croyait que les royalistes

seraient patients, éviteraient toute violence, comptant sur les

élections.

C’était bien leur vrai jeu. Et ils l’auraient joué, si l’Angleterre

pressée, ne les avait peut-être forcés d’agir trop tôt, sans attendre.

Ils s’adressèrent à ce pantin Malo qui, en chemise, avait sabré les

Babouvistes. Malo saisit aussi cette chance d’avancement, fit bonne mine

aux royalistes, les attira, et les fit arrêter chez lui. La chose était

publique, et le ministre Cochon ne put faire autrement que de lui

laisser son cours (janvier 97).

Mais Cochon trouva là bien plus qu’il ne voulait trouver. Indépendamment

des dépositions de l’abbé Brottier et autres, qui présentaient les

choses comme des projets sans conséquence, un certain épicier Dunan, qui

réellement s’appelait Duverne de Presle, eut peur, avoua tout, donna au

Directoire l’idée complète de l’affaire, expliqua sans détour le plan

concerté avec les Anglais. On avait décidé depuis deux ans qu’on ne

ferait plus d’entreprises partielles, plus de tentative de détails

toujours avortées, mais un complot d’ensemble, suivi sur le même plan.

La déroute des chefs vendéens y servait plutôt que d’y nuire. Ces

forces, indisciplinables jusque-là, devaient désormais se plier à

l’unité de vues, d’efforts.

Ce plan répondait parfaitement à la parole de Burke, longtemps

incomprise de Pitt: «On ne viendra jamais à bout de la France que par la

France.»

Dunan disait: «C’est par la constitution même que nous trouverons les

moyens de ruiner la constitution. Pour cela il faut s’emparer des

élections, forcer les royalistes d’aller aux assemblées primaires en se

concertant dans leur choix, faire voter dans le même sens les

indifférents qui veulent moins tel gouvernement que l’ordre et le

respect de la propriété.

«Les compagnies royalistes que l’on armera sous les couleurs

républicaines n’auront pour but ostensible que de s’opposer à tout ce

qui peut gêner _la liberté_ d’élections. Avec ce mot, on se rendra

maître des assemblées primaires. L’agent anglais en Suisse, M. Wickam,

fournira les fonds nécessaires.

«Nous avons eu le plan de descente en Irlande, et le rapport de Carnot

sur ce plan. Dès le mois de juin 96, des membres du Corps législatif se

sont offerts au roi, mais ils voulaient ne lui donner que le pouvoir

exécutif sans changer la constitution même.

«Si l’on publie mon rapport, ajoute Dunan, les royalistes vont rentrer

en terre, mais d’autres proposeront, à Londres, d’appuyer les jacobins

qui, ramenant la Terreur, feront d’autant plus désirer le roi.»

Cette dernière menace, un peu vaine, mais habile, semble avoir pétrifié

le Directoire; Babeuf et Darthé vivaient encore à Vendôme, à la date des

élections, pour paralyser le gouvernement. Les conspirateurs royalistes,

condamnés à mort, furent graciés pour ainsi dire, n’eurent que des

peines d’une douceur étrange; au même moment l’on innocentait les

contumaces de Vendémiaire qui, depuis plus de dix-huit mois, se

promenaient, se montraient, piaffaient dans Paris.

Cochon restait à la police. Il avait prouvé sa sûreté, sa fidélité, en

saisissant en une année les deux complots en sens inverse des Jacobins

et des royalistes. Cela semble avoir tranquillisé le Directoire, qui

parut dès lors endormi.

Au 30 décembre, dans sa situation flottante, il ne se montra pas moins à

l’Europe dans une scène vraiment triomphale, pour recevoir les drapeaux

d’Arcole qu’envoyait Bonaparte. Les ambassadeurs d’Espagne et des

États-Unis, ceux de Sardaigne et de Tunis assistaient à cette scène. Le

président était Barras. Mais le vrai roi, en quelque sorte, était

Carnot, ce protecteur constant, zélé de Bonaparte, qui en tout l’avait

assisté, qui, à ce moment même, détachait de l’armée du Rhin vingt mille

hommes d’élite pour l’aider dans l’expédition du Tyrol. Carnot et

Bonaparte étaient en ce moment l’unique objet de l’attention. Le

premier, dirigeant une guerre heureuse, et si doux au dedans, indulgent

pour les royalistes, était au comble de la faveur publique.

On regardait les Alpes neigeuses, on calculait les chances de cette

expédition romanesque, improbable.

Les royalistes en quatre mois, jusqu’en mai, avaient bien le temps de

machiner l’élection, de préparer, monter leur coup.

CHAPITRE VI

CRISE SUPRÊME DE L’ANGLETERRE.--RÉVOLTE DE LA FLOTTE, MAI 97.

Il est constant que, depuis Léoben et la nouvelle élection de tiers (250

députés), le Directoire se trouva effroyablement pauvre, dépourvu de

tout moyen d’action. Les contes qu’on faisait de Barras et de sa folle

cour en étaient le prétexte. Mais, en réalité, il y avait un projet

fixe, formé, avoué, d’_affamer_ le gouvernement, en lui ôtant tout

maniement de fonds. La loi passa aux Cinq cents, et elle aurait passé

aux Anciens, sans Dupont de Nemours, un royaliste, mais enfin un

Français, qui trouva monstrueux de désarmer l’État dans un moment si

grave. Eh bien, malgré le refus des Anciens, les commis de la

Trésorerie, rois absolus et traîtres royalistes, s’assirent solidement

sur la caisse, même après Fructidor, et firent manquer l’expédition

d’Irlande, la séparant habilement, donnant de l’argent pour Humbert et

pour douze cents hommes, mais refusant l’argent des douze mille hommes,

qui, avec Saladin, allaient rejoindre Humbert.

Cette royauté des bureaux, qui, déjà sous Carnot avait longuement

retardé le passage du Rhin en mai, tint la France désarmée au moment où

un événement unique ouvrait l’Angleterre à ses ennemis.

Je ne suis pas l’ennemi de ce grand peuple, et j’ai souvent remercié le

ciel de ce que cette ruche immense de travail, d’industrie, n’avait pas

été bouleversée par la barbare expédition que préparait notre tyran en

1805. Cependant, en voyant la guerre d’argent que Pitt, croisant les

bras et sans bouger, nous faisait par nos traîtres en 97, on ne peut

s’empêcher de regretter que cette honte alors n’ait pas fini.

Un événement terrible eut lieu en mai 97 qui semblait la fin de la fin,

et comme le jugement dernier pour la nouvelle Carthage. On eut, une

nuit, sur la côte et jusque dans la Tamise, un spectacle terrible, et

bien plus effrayant que toutes les visions apocalyptiques d’Ézéchiel.

Les trois immenses flottes qui gardaient l’Angleterre, celle de

Portsmouth, Plymouth, et une autre encore dans le Nord, ces citadelles

flottantes de la Grande Bretagne, obscures la nuit, muettes comme des

corps de naufragés, tout à coup prennent voix, s’illuminent bizarrement

par des torches mouvantes... Qu’est-ce ceci? C’est une éruption, et bien

autre que celles de l’Etna... La Flotte est révoltée. Ce qui faisait

jusqu’ici la défense, la sécurité, c’est maintenant le péril. Quel

péril? un enfer déchaîné. Et un enfer bizarre et tout artificiel.

La nature n’aurait jamais fait cette tourbe, cette écume épouvantable,

un peuple de maudits. L’homme seul pouvait faire un tel monstre.

L’Angleterre, en déclamant fort contre la Terreur française, avait fait

sur la mer un 93 permanent. Malgré toutes les phrases qu’on a dites sur

la _presse_ des matelots, il est sûr que les habitudes effroyables de la

traite des nègres (surtout depuis cent ans, depuis le traité de

l’Assiento), avaient créé, même pour les blancs, une férocité indicible.

A peine les côtes de Guinée purent-elles jamais offrir de scènes plus

barbares et plus démoniaques que ce qu’on voyait chaque nuit dans les

ruelles qui mènent à la Tamise. Des hommes, à moitié ivres, qu’on

prenait n’importe comment, au filet, au _lazzo_, et qu’on traînait

presque étranglés jusqu’à la barque fatale, où meurtris et sanglants

sous les gourdins, on les précipitait, ne bougeant plus et comme morts.

De là, avec d’autres sévices, traînés au vaisseau noir, où on les

précipitait à fond de cale, sans air et sans lumière, dans un tartare

immonde. Quelques vieux romans de ce temps ont peint cela, mais non

jusqu’au bout, grâce à Dieu. Au reste, les figures de damnés qu’on a

encore, même de grands marins anglais, font un parfait contraste avec

les figures grossières, mais calmes, empreintes de bonhomie, de ceux de

la Hollande. Comparez Nelson et Ruyter.

Ce n’était pas une petite affaire que de tenir ces enfers bien fermés,

et ces foules furieuses qui, si elles n’étaient enchaînées, restaient

toujours sous l’effroi de terribles supplices, ne travaillant, ne

manœuvrant que sous la gueule des pistolets. Horrible effort d’entasser

dans ces cales tant de désespoirs, de blasphèmes, la fureur de tant de

damnés.

Ce chaos de victimes, d’hommes inexpérimentés, était certainement moins

utile que n’auraient pu l’être des équipages formés et résolus. Mais

dans l’éblouissement où était Pitt, et sans doute aussi dans son

indifférence hautaine pour la nature humaine, tout cela lui resta fermé.

Il empila avec fureur des hommes, de la matière vivante, dans ces

cachots flottants. Cachots, parfois sépulcres. Vivants ou morts, on ne

distinguait guère. De cette chambre, élue on sait comment, il obtint

tout d’abord soixante, quatre-vingt mille matelots! On s’effraya. Alors,

il exigea cent mille. Puis, sans précautions, d’une main froide et au

hasard, sans s’inquiéter si son enfer pourrait contenir tout cela, il en

engouffra cent dix mille.

Alors, les ténèbres flambèrent. La mer s’illumina. Un formidable cri

s’éleva, et tout d’abord s’inscrivit sur les pavillons: _La république

flottante_. Hélas! ce mot de république, tant oublié depuis Cromwell, et

dans tous les temps plats de la maison de Hanovre, qui peut alors bien

savoir ce que c’est? Chose rare et singulière, fort peu anglaise: _Ils

perdirent le respect_, ils mirent leurs officiers aux fers. Maintenant

qu’allaient-ils faire? Remonter la Tamise? On le croyait, on

construisait des batteries pour les arrêter au passage. Et s’ils

passaient, qu’auraient-ils fait, ces diables égarés, demi-fous? Ils

auraient fort bien pu brûler Londres, comme au temps du Complot papiste.

La Banque défaillit de frayeur, et la Bourse tomba à cinquante pour

cent. C’est justement l’excès d’effroi qui soutint Pitt. Ses adversaires

votèrent pour lui et lui accordèrent tout. La Banque fut dispensée de

payer, sinon en billets. Les créanciers de l’État furent très braves à

force de peur, firent tout ce qu’on voulait, agirent comme un seul

homme. On attrapa, on désarma la foule, lui accordant toutes ses

demandes, comme paye et comme nourriture. Force pardons surtout. Puis on

pendit les chefs et tout rentra dans le devoir (juin 97).

Dans cette terrible aventure qui, il est vrai, dura peu, Pitt eut ce

grand bonheur que le gouvernement français n’existait pas, pour ainsi

dire, était paralytique. Cette leçon ne fut pas perdue. Par des moyens

désespérés, et surtout par un déluge immense, épouvantable, d’or,

d’argent, on prépara, on hâta, à Paris, en France, la grande trahison

royaliste. Pendant que, de l’Est, du Midi, Pichegru venait avec les

Francs-Comtois et les Lyonnais, de la Vendée, de la Bretagne, qui

paraissaient dormir, vinrent les brigands, les amis de Charette, avec

leurs ceintures pleines d’or.

Les Autrichiens eussent aimé mieux peut-être que le mouvement n’eût lieu

que quand la mauvaise saison allait rendre la guerre impossible. Mais

les Anglais étaient pressés, après cette grande panique; ils voulaient

se remettre le cœur par le naufrage de la France.

CHAPITRE VII

LA FAUSSE ÉLECTION DE 97.--MORT DE BABEUF (26 MAI).

L’indulgence excessive des procès royalistes, les fusillades atroces des

procès jacobins, montrèrent suffisamment au parti monarchique qu’il

pouvait tout oser, et que, quoi qu’il osât, on ne punirait que ses

adversaires.

Cela commença par des farces, des amusements de jeunes gens, qui, la

nuit, abattaient les arbres de liberté. Puis ils trouvèrent plus gai

d’en prévenir l’autorité insolemment. Alors, on osa davantage; on

s’amusa, la nuit, à arrêter les diligences. Histoire de rire. Mais quand

elles étaient chargées de l’argent des impositions, on le prenait.

Histoire de rire. D’ailleurs, n’était-ce pas l’argent du roi? Des

fonctionnaires mal appris qui réprouvaient ces choses furent poignardés.

On s’amusait aussi à tirer des coups de fusil aux acquéreurs de biens

nationaux. Ceux qui tirent sont pris, jugés, absous. Les tribunaux ont

peur, et les acquéreurs patriotes sont traités comme des bêtes fauves.

Un courageux juge de paix osait commencer des poursuites contre les

royalistes. Mais c’est lui que l’on met en jugement.

Partout les prêtres réfractaires prêchent le meurtre, les vengeances.

Ils organisent deux petites Vendées, au Vivarais et aux Alpes-Maritimes,

et guident les bandes sauvages des barbets.

La guerre civile est imminente. C’est alors que Boissy d’Anglas,

toujours sous son impression de Prairial, et craignant une jacquerie

jacobine, obtint pour son département, l’Ardèche, qu’on y fît venir de

Marseille le général Willot accusé justement comme traître par l’armée

d’Italie; il arrive, pour porter secours aux royalistes triomphants. Le

long du Rhône, grâce à lui, ils eussent massacré à leur aise les

républicains. Heureusement, la Drôme, un département vigoureux, coupa

l’horrible chaîne qui, de Marseille, allait s’étendre à Lyon.

Que faisait donc le Directoire? A toute tentative pour remettre un peu

d’ordre, on lui criait: «Laissez agir la liberté! c’est la lance

d’Achille. Elle guérit les maux qu’elle fait.» De sorte que la

Réveillère et la majorité républicaine du Directoire étant paralysés par

les journaux, le grand public, muets comme de simples comparses,

pouvaient tout au plus dire des choses purement théoriques: «Les

principes _permettent_..., ou: _ne permettent pas_.»

_Vive la liberté!_ disaient les royalistes, et ils poussaient à

l’élection les masses de leurs paysans d’hier, bêtes brutes, qui avaient

hâte de retomber à quatre pattes. Ailleurs, si les patriotes quelque

part étaient forts, les royalistes prenaient les poignards et les

pistolets. A Mortagne, deux républicains sont tués, et beaucoup sont

blessés. Dans vingt-six départements, les assassinats furent si

nombreux, qu’un agent des royalistes et des Autrichiens, qui faisait

leur correspondance à Strasbourg, la baronne de Reich, s’en alarma,

trouvant qu’il était absurde de jeter le masque si tôt.

Quoi! dira-t-on, la masse ne s’opposait à rien. Elle était donc bien

refroidie! La France est donc bien versatile?--Non, la grande majorité

était toujours pour la Révolution, mais peu à peu s’était mise à

l’écart, reculée sur le second plan. Tel avait été jacobin et craignait

des vengeances. Tel avait acheté des biens nationaux; dans l’inquiet

souci de sa propriété nouvelle, ne voulait rien autre que (s’il pouvait)

être oublié. Tout au contraire, les royalistes apportaient aux élections

des passions furieuses, la haine et la vengeance, l’âpreté du chasseur

et sa férocité. Les compagnons de Jésus avaient partout reparu, à Lyon,

dans le Midi. Les tribunaux n’osaient rien; les gendarmes avaient peur

et ne voulaient rien voir. Aussi, les royalistes, agents électoraux le

jour, la nuit changeaient de rôle, et souvent forçaient les maisons,

étendaient la terreur par d’horribles sévices de chauffeurs qu’on

racontait partout et qui, longtemps après, dans mon enfance,

terrifiaient encore les campagnes. Voilà sous quelle pression se fit

l’élection du nouveau tiers.

Pendant l’élection, que disaient, à Paris, les sages et gens d’affaires,

les gens paisibles, etc.? «On a signé à Léoben; voici enfin la paix.

Mais les préliminaires ne sont pas encore complétés tout à fait. Ne

troublons rien, et laissons aller doucement l’élection. Nous pourrions

gâter la grande affaire. Carnot et Bonaparte ne sont pas maladroits. Qui

le croirait. Ce Bonaparte est l’ange de la paix; il est si passionné

pour elle, qu’il a rendu cinq provinces des Alpes à l’Empereur.--Et

Venise?--Qu’importe? Ne soufflons mot, nous empêcherions tout.»

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 9 / 20 段