Greuze était si évidemment une victime de l’ancien régime, qu’il

traversa respecté les temps de la Terreur. Il était octogénaire, mais

vécut assez pour voir le charmant génie qui inaugura l’âge nouveau.

Prudhon, du même pays que Greuze, fils de la gracieuse Saône et élève de

Lyon, toujours misérable comme Greuze, refusa d’être italien et de faire

fortune à Rome sous l’abri de Canova. Il s’y fût amolli, fondu. A tout

prix, il fut Français, et trouva son génie, la beauté dans le mouvement.

Revenu, et mourant de faim, il eut, par Bernardin de Saint-Pierre et les

Didot, à faire les délicieuses gravures de _l’Art d’aimer_, et celle de

_Daphnis et Chloé_. Enfin une gravure populaire de haute importance[46].

[46] _Le calendrier de l’an III_. Biblioth. nationale: Héning, 95-96.

Minerve, la raison éternelle, occupe le fond dans une grande majesté, et

sous son puissant regard s’unissent trois personnes ou trois principes:

_Liberté, Égalité, Fraternité._

La Liberté, forte et sombre, cuirassée, occupe le centre. A sa gauche,

une jeune femme, charmante, mère visiblement, aux belles mamelles émues,

c’est la Fraternité, féconde d’amour et de tout bien.

A droite (c’est le coup de génie), l’Égalité se présente timidement,

pauvre petite fille du peuple, pas bien nourrie, un peu maigre. Si fine

est-elle, et si touchante, qu’à la voir, tout s’attendrit. Elle

approche. Que veut-elle si naïvement? Visiblement c’est d’être

accueillie, adoptée. Grand Dieu, qui ne le fera pas? qui n’ouvrira ses

bras, son cœur à l’orpheline? L’égoïsme est impossible devant elle. Il

n’y a plus ni riche, ni pauvre. Tous sont prêts à partager.

Elle voudrait monter aussi. Mais tous désirent qu’elle monte. Divin

rayon d’amour, de bonté à la fois! on sent l’étroit rapport de l’amour

et de la pitié.

Prudhon a reproduit cent fois ce motif charmant sous différents noms,

avec la même expression, le même sens. Sans l’expliquer, ni même sans

s’en rendre bien compte à lui-même, il indique le nom, qu’on peut donner

au siècle, en sa plus générale tendance: _Le désir, la recherche de

l’Égalité._

* * * * *

Partout durent naître ces désirs. Mais peut-être d’abord à Lyon, l’école

de Prudhon et de Greuze; Lyon centre d’industries délicates qui

chômèrent, comme je l’ai dit, bien avant 89, quand la mode (et la reine)

préférèrent aux arts de Lyon les dentelles et les blancs tissus de

Malines et des Flandres, Lyon agonisa tout à coup. Son industrie, non de

manufactures, mais de familles, excita dans sa détresse une pitié

violente, qui se tourna aisément en fureur révolutionnaire. De là,

Chalier, l’Italien, le Piémontais, furieux de sensibilité.

Il était négociant. D’autres, plus riches que lui, Bertrand entre

autres, maire de Lyon, commencèrent alors ces rêves de l’égalité

absolue, qui peut-être avaient été en germe mystique chez les Vaudois,

les Pauvres de Lyon. Cette théorie c’était: _partager tout_.

Chassé par les royalistes, Bertrand alla à Paris, où il trouva

Chaumette, procureur de la Commune, et son employé Babeuf. J’ai dit dans

mon précédent volume que leurs idées assez modérées, s’arrêtaient

d’abord au partage des communaux (voy. le premier livre de Babeuf,

publié en 89), puis le partage de biens nationaux, qu’on donnerait aux

ouvriers. Babeuf, même après la mort de Chaumette, ne va pas plus loin,

et se déclare défenseur de la propriété. En janvier 95, il ne réclame

rien de la Convention que ce qu’elle a voté elle-même, et ce que les

biens nationaux permettaient d’accorder: des terres aux soldats revenus

de la guerre, des secours aux infirmes, des travaux aux nécessiteux[47].

[47] _Journal de Babeuf_, nivôse (21 décembre au 19 janvier 95).

C’est vraisemblablement dans la prison du Plessis, rue Saint-Jacques, où

il était renfermé avec le Lyonnais Bertrand et beaucoup de patriotes,

qu’il étendit son horizon, et adopta le grand rêve du _partage

universel_.

Nulle part plus qu’en prison, n’existe, ne fermente la Liberté idéale.

Au petit jardin de la Force, les prisonniers avaient érigé un autel à la

Liberté[48].

[48] Mémoires de Villatte, p. 211.

En prison dominent les rêves. Ceux des prisonniers se réduisaient à

deux:

1º La mort du grand tyran, c’est-à-dire de l’ancienne religion.

Saint-Simon, Thomas Payne la rêvaient (_l’Age de Raison_);

2º La naissance d’un nouveau monde, plus libre (Thomas Payne, _Justice

agraire_). Plusieurs ne restaient pas dans les limites modérées de

Payne. En raison de leurs misères et des murs qui les entouraient, ils

se donnaient libre carrière, un espace illimité, tout ce que peut

embrasser l’halètement du soupir: _le paradis des égaux_ sur la terre.

Ce violent soupir pour le peuple, pour que le peuple travailleur puisse

enfin boire et manger, n’est pas une chose nouvelle; il semble, au

quatorzième siècle, bien exprimé chez les hussites par ce mot: «La coupe

au peuple!» Il a inspiré les fantaisies humanitaires, bizarrement

exagérées, de Rabelais, de Fourier, leur gloutonnerie gigantesque pour

la multitude affamée. Les économistes, dans leur religion de la terre et

du travail de la terre, n’eurent pas autre chose en vue. Et M. Turgot

même, dans sa fameuse parole sur _le travail, première propriété et la

plus sacrée de toutes_, n’est pas bien loin de Thomas Payne.

Ce mysticisme égalitaire, rêvé vers 95, aux prisons, où les plus riches

se plaisaient à partager, fut comme un soleil dans la nuit. De jeunes

enthousiastes l’adoptèrent bien volontiers, comme le musicien

Buonarroti, petit-neveu de Michel-Ange. Des âmes religieuses s’en

éprirent, telles que les théophilanthropes, dont la secte commençait

alors. D’autres, des philosophes comme le bon Sylvain Maréchal qui se

croyait athée, et qui vit une lumière quasi divine dans le bonheur de

tous.

Cet élan d’humanité prit une nouvelle force quand les prisons

s’ouvrirent et que les patriotes de toutes nuances, dont on avait fermé

les clubs (entre autres celui du Panthéon), s’assemblèrent au printemps

de 96, dans un jardin abandonné et qui semblait mystérieux.

C’est celui de l’abbaye Sainte-Geneviève, sous les murs de Philippe

Auguste, bâtis en 1200, près de la tour Clovis, où se voit encore la

place de la chaire d’Abailard.

Dans ce lieu singulier, qui, je ne sais pourquoi, fut ainsi le berceau

des plus grandes révolutions, les disciples de Robespierre, ceux de

Chaumette et de la Commune,--disons mieux, Babeuf et Duplay,--jusque-là

divisés, se rapprochèrent et se donnèrent la main.

CHAPITRE IV

COALITION DES ÉGAUX ET DES TERRORISTES.--ARRESTATION. 19 MAI.--LES

EXÉCUTIONS DE GRENELLE.

J’ai dit combien les deux grandes écoles de la révolution, celle des

Jacobins, de Robespierre, celle de Chaumette et de la Commune avaient

été violemment hostiles (en 93), jusqu’à ce que Robespierre, en 94,

guillotinant Chaumette, établit à Paris une Commune purement jacobine.

J’ai parlé aussi, en 90, de l’origine des Jacobins (ou Amis de la

Constitution), origine toute bourgeoise, j’en ai montré le premier type

dans une réunion bourgeoise de Rouen. Ce parti, de forme sévère, affecta

toujours une décence, un décorum, dont ne se piquaient nullement les

réunions (ouvertes aux dernières classes du peuple) qui se faisaient

autour de la Commune et de son procureur Chaumette. Les Jacobins furent

souvent infidèles à leurs formes décentes, mais nullement leur chef

Robespierre qui, pour l’habit et pour la tenue, offrit toujours le type

de la propreté un peu sèche de la bourgeoisie de 89.

Il en fut de même au point de vue religieux. Robespierre dans son culte

de l’Être suprême s’en tint strictement à Rousseau, au Vicaire savoyard,

et par là tenta d’inoculer à la Révolution un mélange de christianisme.

Au contraire, le parti de Chaumette, de son employé Babeuf et de la

Commune, essaya en novembre 93, d’inaugurer le culte de la Raison. Au

club des Cordeliers, même éloignement du christianisme; seulement on

attestait contre lui moins la Raison que la Nature. La tradition de

Diderot y dominait, autant que celle de Rousseau aux Jacobins.

Ce que craignait le plus Robespierre, c’était que ces partis différents,

des _indulgents_ (Danton, Desmoulins, Phélippeaux), et de la _Commune_

(Chaumette et Babeuf) ne se réunissent. Il frappa les uns et les autres

au printemps de 94. Mais, après la mort même de leurs chefs, ils se

rapprochèrent. Babeuf, disciple de Chaumette, dans son livre de

_Carrier_, si violent contre Robespierre, invoque contre lui les

_indulgents_. Ainsi, en 94, et peut-être en 95, Babeuf, les

Chaumettistes, restaient les ennemis des Jacobins et du parti de

Robespierre.

Ce divorce aurait peut-être subsisté à jamais, si le Directoire ne les

eût maladroitement réunis dans les mêmes prisons. Leur tempérament était

autre. Les communistes étaient fort loin des tendances serrées,

strictement citoyennes, des Robespierristes ou Jacobins, dont l’évangile

politique était le _Contrat social_ et la constitution de 93, le

gouvernement de la Terreur.

Robespierre, plus sage que les siens, avait simplement présenté cette

constitution (idéal d’avenir), mais l’avait toujours ajournée, pensant

avec raison qu’une constitution qui amenait au vote tant de paysans (non

propriétaires et valets ruraux) pourrait fort bien donner l’avantage aux

royalistes et supprimer la république.

Aussi, après la Convention, la nouvelle assemblée, composée pour les

deux tiers de la Convention elle-même, jugeant de ce danger comme avait

jugé Robespierre, vota la mort pour qui proposerait _la royauté_,--ou

l’établissement de cette _constitution_ de 93, qui, par la démagogie

rurale, eût ramené la royauté.

On ne comprend pas bien pourquoi les Robespierristes, oubliant la

prudence de Robespierre, voulaient cette constitution (c’est-à-dire,

faire voter ces millions de paysans royalistes, catholiques, poussés par

le clergé), qui certainement eussent voté contre eux.

Dans leur fanatisme étourdi, ces jacobins, ivres de l’idéal, voulaient

tenter la grande expérience d’appeler leurs ennemis au vote,

c’est-à-dire de leur mettre aux mains un poignard contre la république,

en leur disant: «La France votre mère vous donne un instrument de mort;

pouvez-vous l’employer contre elle?»

Grande poésie! mais parfaitement folle. Elle alla au cœur de Babeuf. Il

ne douta pas que ces paysans à qui la république allait donner la terre,

ne fussent convertis tout à coup, et métamorphosés en hommes, en

excellents républicains.

Il croyait voir que la propriété, alors si volatile, vendue à si vil

prix, divisée, puis vendue de nouveau par les agioteurs, n’existait

presque pas et n’était plus qu’un jeu de hasard et de bourse[49]. Il

fallait, disait-il, que l’État intervînt et finît ce jeu, en distribuant

la terre de France aux paysans qui l’avaient défendue. Mais comment

l’État ferait-il cette révolution sans revenir aux moyens de terreur? Là

triomphaient les Robespierristes. Ils firent avouer à Babeuf, jusque-là

ennemi du sang, que Robespierre avait raison dans ses sévérités contre

les _indulgents_ et la vague philanthropie de Chaumette.

[49] Une image hideuse, mais qui peut faire bien comprendre! Quand

sous les tropiques tombe un grand animal, par exemple un éléphant,

on ne tarde pas à voir les noires légions de fourmis et autres

insectes qui s’en emparent, le dissèquent et rendent cette masse

énorme à la circulation générale. Tout en engraissant les insectes,

la masse ne passe pas moins à l’air, à la terre, aux éléments qui

vont la rendre utile.

Quoique la propriété dans cette opération de démembrement et de

transmigration laissât souvent une part forte aux insectes, je veux

dire aux spéculateurs, il faut pourtant reconnaître qu’en grande

majorité elle tomba aux mains utiles des familles rurales qui

avaient à la terre un double droit. D’abord en la défendant contre

l’étranger, elles l’avaient achetée de leur sang. Ensuite, par leur

travail immense, persévérant, elles la tiraient de l’état de

stérilité où l’avaient laissée les grands propriétaires (voy. A.

Young, sur les Turenne), ou la négligence des petits nobliaux (A.

Young, sur les Chateaubriand). C’est précisément ce qui arriva.

Ainsi, Babeuf, dans cet entraînement sauvage de logique, se laissa mener

loin, loua son ennemi Robespierre, renia son maître Chaumette, avoua que

la mort de Chaumette était juste!

A ce moment, qui fut comme sa chute, il fut frappé.

Arrêté, convaincu d’être avec les Terroristes, et dans les mêmes

complots.

Dans ses prisons, il avait été enfermé avec eux; il avait vu Duplay,

l’hôte de Robespierre, et d’autres. Il les avait trouvés d’excellents

citoyens. Il avait vu à Arras un certain Germain, officier de vingt-deux

ans, plein d’esprit, de talent, d’éloquence. Et, à Paris, dans une de

ses fuites, il avait été caché dans l’église déserte de l’Assomption par

le patriote Darthé, vaillant et impitoyable compagnon de Lebon dans sa

mission du Nord, qui fit couler à flots le sang, mais qui paralysa les

menées des royalistes et fit avorter leur entente avec les Autrichiens

et sauva la France peut-être.

L’assemblée du jardin Geneviève, ce pêle-mêle de communistes et de

terroristes, fut saisie le 10 mai 96, le jour même du combat de Lodi.

Bonne nouvelle pour Bonaparte, qui dès lors trama, dit-il lui-même,

contre le Directoire, et jugea que, dans les paniques qu’excitaient de

telles nouvelles, la France inquiète pouvait tôt ou tard se jeter dans

les bras du parti militaire.

Le ministère de la police venait d’être créé. Cette jeune police, selon

l’usage de toutes les polices, avait été ravie de faire son entrée par

une belle découverte, ce grand coup de surprise qui faisait dire: «Que

serait devenu Paris, la France, si la police n’eût veillé?»

On ne discuta rien. On crut. Et l’effet fut si assommant pour Paris que,

dix ans après, dans mon enfance, on s’en souvenait encore. C’était un

prairial gigantesque qu’on avait craint, une Babel immense. Chacun crut

avoir un gouffre sous ses pieds. Au moment où la loi créait des millions

de propriétaires, la propriété, ce semble, ne pouvait que se rassurer.

Ce fut tout le contraire. Ces nouveaux propriétaires, qui, en grand

nombre, étaient hier des jacobins, furent plus effrayés que les autres,

s’accrochèrent, du cœur et des mains, à leur propriété nouvelle. Et dans

leur terrible effroi des théories de partage que l’on prêtait à Babeuf,

se tinrent fermes à côté du gouvernement.

Babeuf fut tout à coup si délaissé, si solitaire, un tel objet de

terreur, qu’on n’avait guère à craindre.

Ainsi Paris, à cinquante lieues de la Vendée, ne s’était pas ému de ces

torrents de sang, de ces affreux combats. Le récit trop véridique de

Fréron, ces terribles procès-verbaux des crimes royalistes du Midi

avaient fait peu d’impression! Et cette panique de Babeuf, ce partage

impossible, avait saisi d’horreur, et fait frissonner tout le monde!

Quand la police fut créée, on la donna d’abord à Merlin, le célèbre

jurisconsulte de la Convention. Mais bientôt on représenta aux

Directeurs que la police, mise ainsi dans les mains odieuses qui avaient

écrit la _loi des suspects_, aurait trop l’air d’un instrument de

tyrannie. Et l’on présenta à Carnot un tout petit homme, fort doux et

fin (malgré son nom grotesque), Cochon de l’Apparent. Cet homme avait

une bonne réputation de modéré; mais cette modération inclinait

tellement à droite, du côté royaliste que ce parti, presque vainqueur en

Fructidor et qui croyait changer les ministres, eût gardé Cochon de

l’Apparent. Sa nomination à la police, un ministère de si haute

confiance, encouragea les royalistes.

Un jour, un militaire, nommé Grisel, annonce qu’il a à révéler un grand

secret. Cochon était trop fin pour accepter la commission suspecte de

transmettre la révélation. Il l’adressa au Directoire même, à Carnot et

à trois autres directeurs. Il s’agissait d’un complot jacobin. On le

cacha au seul Barras, qu’on suspectait parce qu’il avait gardé des

relations avec le faubourg Saint-Antoine. La révélation était celle-ci:

que le club du Panthéon, qu’on venait de fermer, s’assemblait maintenant

au jardin Geneviève, avec ses deux nuances: robespierriste et

chaumettiste. Duplay avec Babeuf, Bertrand, etc. Cette révélation aurait

paru peu importante, si Grisel ne l’avait ornée des noms de patriotes

qui, dans leurs journaux, faisaient la guerre au Directoire, les grands

noms d’Antonelle et de Robert Lindet.

Avec cette addition, cela prit fort. Les Directeurs y virent l’occasion

de se débarrasser une bonne fois de ces noms respectés de gens qui

auraient pu être leurs successeurs, ils crurent au grand complot,

monstrueux, qui mettait ensemble les nuances les plus diverses. C’était

tout un poème. Le 10 mai, on en prend plusieurs et leurs papiers. Mais

ces papiers n’apprennent rien. Rien que des rêves vagues des révolutions

en projet. Quel dommage! voilà le grand poème par terre.

* * * * *

Paris, dans ce moment, subissait une grande _crise financière_. Aux

assignats, décrédités au dernier point, on substitua les mandats.

Opération mal faite qui ne profita qu’aux agioteurs. Le gouvernement fut

ravi de voir l’attention violemment détournée vers Babeuf et par

l’épouvantail terrible de ce partage universel dont on parlait sans

cesse, et dont on frémissait. Le corps législatif s’était montré si

crédule à ces bruits terribles, que dès le premier jour et sans

information, il chassa de Paris une masse de gens, nullement compromis,

mais qui, par leur situation malheureuse, pouvaient être tentés de se

compromettre: les fonctionnaires destitués, les militaires hors de

service, et les ex-conventionnels.

Cette mesure était extrêmement favorable aux royalistes, dont on

chassait les ennemis. Si le procès durait, si l’ombre fantastique du

partage universel et de l’abolition de la propriété occupait quelques

mois la France, et l’obscurcissait de ténèbres en quelque sorte, on

pouvait croire que l’élection prochaine d’un tiers de l’Assemblée serait

toute pour les royalistes et pour les prétendus amis de l’ordre. Sous

prétexte qu’un député, Drouet, se trouvait dans les accusés, on chargea

du procès un tribunal exceptionnel, une haute cour, hors de Paris, à

Vendôme, et qui mit une année pour instruire le procès de Babeuf,

c’est-à-dire le fit traîner jusqu’aux élections.

On prétendait (à tort peut-être) que Carnot avait dit un mot fâcheux:

«Avec les royalistes, il suffit de montrer l’épée. Avec les jacobins, il

faut frapper et l’enfoncer.»

Ce mot était le meilleur certificat que les royalistes pussent avoir

pour les élections, comme amis de l’ordre auquel toute la France

aspirait. Comment croire que Carnot n’ait pas lu le terrible Mémoire de

Fréron, et toutes les preuves qu’il donne des massacres royalistes du

Midi? comment croire que ces drames atroces n’étaient pas parvenus à ses

oreilles? N’importe. On tenait à prouver à lui, au Directoire que les

jacobins massacrés étaient les massacreurs, et que c’étaient eux seuls

qu’il fallait frapper.

C’est ce que fit l’ingénieuse police du temps. Pendant que Babeuf

enfermé ne bougeait, restait là comme un épouvantail utile aux élections

royalistes de l’année suivante, beaucoup de jacobins, de Babouvistes

étaient libres, impatients d’agir, et prêts, par leurs étourderies, à se

perdre, à servir merveilleusement les projets de la police.

On sut que les impatients des faubourgs espéraient l’assistance des

quelques soldats mécontents du camp de Grenelle. Et la police y prépara

visiblement ce qu’on appelle _une souricière_.

La Réveillère, alors président du Directoire, n’en fut pas averti[50].

Cochon dit la chose à son patron Carnot. Car celui-ci, le matin même,

avertit paternellement un enfant qui l’intéressait, le jeune Lepelletier

Saint-Fargeau, de ne pas aller à cette échauffourée.

[50] Voy. ses Mémoires en août 96.

La Réveillère, était à Paris, quoi qu’en dise Carnot, et ne pouvait même

s’absenter; car, comme président, il devait à toute heure donner des

signatures. Mais Cochon garda le secret pour Carnot, voulant que seul il

eût la gloire d’avoir défendu l’ordre et sauvé la société.

Tout était préparé. La colonne insurgée, voyant le Luxembourg bien gardé

et en armes, passa devant, se dirigea vers Grenelle. Les soldats ne

bougèrent. Alors quelques insurgés des plus crédules, fort mal armés, se

laissèrent conduire à la tente d’un officier qui, disait-on, était des

leurs, le colonel Malo. Celui-ci, pour faire croire que tout cela

n’était pas préparé, attendait armé jusqu’aux dents, mais en chemise,

comme un homme surpris qui n’a pas le temps de s’habiller. Au moment, il

s’élance, tel quel, saute à cheval, et le sabre à la main, les poursuit,

fait tirer sur eux. On en couche par terre un grand nombre; plusieurs se

jettent dans la Seine et se noient. Le reste est fait prisonnier (28-29

août 96).

Dans ce coup de filet on prit ce qu’on trouvait. Ils étaient cent

trente-deux de toute nuance. Plusieurs, disait-on, étaient royalistes.

Et, pour augmenter la confusion, on prétendait qu’un directeur, Barras,

les avait lui-même encouragés.

Ce qu’on avait prévu arriva; c’est qu’en cette nuit de contradictions,

Paris reçut à la tête un violent coup électrique de peur et de fureur;

cette population, plus douce que celle de bien des grandes villes, est

sujette à ces accès nerveux. Les uns sont des ouvriers qui tremblent que

le travail n’arrête; les autres des marchands inquiets de leurs billets

et de la fin du mois; les autres des propriétaires craintifs, et moins

encore peut-être pour la vie que pour la chère propriété.

Le Directoire, généralement humain, fut poussé certainement par la

panique, par ce tourbillon de colère. La peur est impatiente, elle lui

enjoignait de sévir sur-le-champ. Et alors il fit une chose insensée et

inexplicable. Les gens pris à Grenelle furent jugés sur-le-champ par une

commission militaire, tandis que Babeuf et ceux qu’on disait être les

chefs du mouvement restèrent presque un an à Vendôme, devant la haute

cour, attendant leur jugement.

On était si pressé, qu’à ces cent trente-deux accusés on ne voulait

donner qu’un défenseur. Camus, au Corps législatif, empêcha cette

barbarie.

La commission qui siégeait au Temple, sur quarante-deux, en adjugea

d’abord treize à la mort, qui furent fusillés à Grenelle. Puis en

septembre, octobre, il y eut encore trois exécutions, de quatre, de

neuf, de six, dans les neuf il y avait trois anciens députés de la

Montagne, il y avait ce riche et généreux Bertrand, de Lyon, qui fut

peut-être le principal apôtre du grand partage universel.

Ainsi, de mai, en octobre, les exécutions continuèrent, sans que l’on

s’avisât que la confrontation de ces accusés de Paris avec ceux de

Vendôme était indispensable pour l’un et pour l’autre procès.

On les gardait comme un épouvantail, utile avant l’élection. Dans le

jeune Darthé, obstiné au silence, on avait la menace du terrorisme

sanguinaire. Babeuf parlait, prouvait qu’il n’avait fait qu’écrire, mais

orgueilleusement menaçait d’un peuple immense, qui, disait-il, le

suivait, était avec lui.

CHAPITRE V

LES MODÉRÉS ET INDÉCIS, CARNOT, ETC.--INDULGENCE POUR LE GRAND COMPLOT

ROYALISTE, 1797.

Il ne faudrait pas croire que ces sévérités excessives de la justice

militaire fussent un acte du gouvernement, le fait du Directoire. Les

Directeurs étaient fort modérés, la plupart philanthropes. Ce fut plutôt

le fait sauvage de l’étourdissement, de la panique générale.

L’air du temps n’était nullement à la cruauté. Plus d’opinion tranchée

et violemment fanatique. Il n’y avait réellement que deux grands partis

fort excités l’un contre l’autre, les acquéreurs de biens nationaux qui

étaient ou qui se croyaient patriotes, et les royalistes rentrés qui

réclamaient avec fureur pour des biens que beaucoup d’entre eux

n’avaient eus jamais. J’ai connu un de ces furieux aristocrates, hardi,

très capable de tout pour le triomphe de la noblesse: c’était un garçon

serrurier.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 8 / 20 段