Bonaparte avait presque les mêmes ménagements. Ainsi, il arrête (au 1er

juin) Entraigues, un agent confidentiel des émigrés, que, d’après les

lois d’alors, il pouvait fusiller. Il ne l’envoie point à Paris; il le

garde. Il le traite fort bien, tellement que cet agent, dont le parti

triomphait alors au Corps législatif, fait l’insolent. Bonaparte ne le

pressait guère pour en tirer quelque chose, et lui demanda d’abord le

moins important, certain mémoire qu’il a fait sur la Prusse[37]. Ce

n’est qu’au mois de juillet que, mécontent des royalistes, il presse un

peu plus Entraigues, l’accuse, livre une lettre qu’il a écrite à un des

chefs royalistes de Paris, Barbé-Marbois. Enfin, ce n’est qu’en octobre

qu’il remet au Directoire vainqueur tous les papiers d’Entraigues,

c’est-à-dire après la révolution de Fructidor, où le Directoire eût pu

si utilement employer ces papiers. Lenteur extraordinaire, si

étrangement calculée, qu’elle ressemble à la trahison.

[37] _Correspondance_, t. III, p. 235.

Il se croyait très fort, s’imaginant tromper les deux partis. Mais très

visiblement il inclinait à droite et pour le parti du passé[38].

[38] Causant avec madame de Rémusat sur sa campagne d’Italie, il dit:

A l’aide de mes ordres du jour, je soutenais le système

révolutionnaire; d’autre part, je ménageais en secret les émigrés,

je leur permettais de concevoir quelque espérance... Je devins

important et redoutable, et le Directoire, que j’inquiétais, ne

pouvait cependant motiver aucun acte d’accusation. (Mém., t. I, p.

272).

Il fut bien étonné, lorsqu’en gardant tant de ménagements pour tout le

parti rétrograde, en tenant à Milan près de lui le dangereux Entraigues

qui avait leur secret, il voit ce parti même l’attaquer aux Cinq Cents,

au sujet de Venise, par le député Dumolard. Il s’étonne, s’indigne,

s’aperçoit que les rétrogrades (royalistes, Autrichiens) se sont joués

de lui, ne lui savent aucun gré de sa modération pour le pape et

l’Empereur. Et sa fureur l’emporte jusqu’à cet aveu ridicule. Il dit

précisément ce que nous disons: «Qu’à Léoben, il a sauvé Vienne et

l’existence de la maison d’Autriche[39].»

[39] _Correspondance_, t. III, p. 205.

M. Lanfrey a fort bien résumé ces incroyables variations, de mars en

octobre 97, tous ces marchandages d’États, de peuples. Venise, offerte

par Carnot, et, d’autre part, Milan dans une autre combinaison, arrivent

tour à tour. Mais c’est dans la _Correspondance_ de Bonaparte, c’est de

lui-même qu’il faut apprendre les détails de sa perfidie. Non seulement

il laisse nos envoyés français s’engager, promettre en son nom, mais,

lui-même, il écrit aux Vénitiens comme à un peuple ami et allié, protégé

de la France, pour leur soutirer leurs vaisseaux par lesquels il saisit

dans l’Adriatique les îles vénitiennes. De proche en proche, il se rend

maître des ressources de tout genre qu’offrait leur port, même du bois

de construction. Pendant ce temps, dans ses lettres à Paris, il écrit

mille injures contre les Italiens, et, pour faire plus d’impression, il

met par deux fois dans ses lettres des petits stylets vénitiens, qui,

dit-il, ont servi aux assassinats de Vérone.

Pour retrouver un spectacle semblable dans l’histoire, il faut remonter

jusqu’aux légations de Machiavel, aux perfidies de César Borgia.

LIVRE III

FRANCE, 1796-1797, JUSQU’EN FRUCTIDOR

CHAPITRE PREMIER

DE LA SECONDE RÉACTION QUI MÈNE EN FRUCTIDOR.

C’est au traité de Léoben que les dissentiments du Directoire, jusque-là

assez bien cachés, apparaissent enfin et commencent la période de lutte

qui ne finit qu’en Fructidor.

A Léoben, nous voyons la minorité du Directoire, Carnot et Letourneur,

se ranger du côté de Bonaparte et de la paix avec l’Autriche; d’autre

part, la majorité, Barras, Rewbell, la Réveillère, lutter, puis céder à

regret, ayant contre eux les amis de la paix, c’est-à-dire tout le

monde. Le parti royaliste ayant déjà ce traité, prit son élan vainqueur

pour les élections qui suivirent.

Pendant quatre-vingts ans, les royalistes ont constamment plaidé contre

la république. Constamment les bonapartistes, même les indifférents et

gens d’affaires, ont jugé que les traités de Chérasco, de Léoben,

étaient deux très bonnes affaires, c’est-à-dire ont adopté l’avis de

Bonaparte et de Carnot contre la majorité du Directoire.

Celle-ci, si violemment attaquée, ne s’est point défendue.

Rewbell n’a rien écrit, que je sache.

Barras n’avait écrit que des pièces détachées, qu’il avait confiées à

son ami Rousselin de Saint-Albin, et dont celui-ci a fait les _Mémoires

de Barras_. Ces Mémoires, qui peut-être seraient sa justification pour

bien des faits, existent encore, et attendent leur publication.

Enfin, grâce à Dieu, au bout de près d’un siècle, nous pouvons lire

les Mémoires, excellents et visiblement véridiques, de la

Réveillère-Lepeaux, le meilleur et le plus ferme républicain de ces

temps-là.

Il a écrit ces Mémoires fort tard, vers la fin de sa vie, avec une

fermeté de justice admirable. Il ne conteste en rien les grandes

qualités de Carnot. Il dit qu’aux premiers temps, Carnot plaça de très

fermes républicains. Il ne lui fait d’autre reproche que l’entraînement

aveugle pour le parti qui faillit l’emporter en 97 et qui semblait alors

avoir pour lui la majorité de la France.

Pour moi, toujours nourri dans une haute et affectueuse estime de ces

deux illustres familles, Carnot, la Réveillère-Lepeaux; de plus, ayant

longuement étudié pour ma _Révolution_ les Mémoires successifs que les

Carnot ont publiés, je ne me doutais guère de ce qu’était au fond ce

grand procès. Des lueurs indirectes, mais très-vives, m’en vinrent dès

la publication officielle de la _Correspondance_ de Bonaparte. Dans ses

lettres, on voit très bien ce que Carnot ne cache pas[40], que Bonaparte

eut pour auteur de sa fortune et protecteur bien moins Barras que

Carnot. C’est-à-dire que dans ces traités célèbres où Bonaparte fit

grâce au Piémont, à l’Autriche (96-97), il eut pour appui au Directoire

Carnot, vrai dictateur aux affaires militaires et par suite dans celles

de la diplomatie. En cela, et en tout, (soit générosité, soit

entraînement d’amitié et de société) Carnot protégea le parti du passé,

ceux qu’il croyait les faibles, et que lui-même, au Comité de salut

public, il regrettait d’avoir persécutés.

[40] Réponse à Bailleul.

Par exemple, nos lois contre les émigrés étaient toujours sévères. Et

quoique toute la France fût déjà pleine d’émigrés rentrés, quelques-uns

furent encore l’objet de la rigueur des lois. Beaucoup d’entre eux,

jadis réfugiés à Coblentz, l’avaient quitté, et occupaient Turin, le

Piémont, ce royaume qui, par mariage, se trouvait uni aux Bourbons. Les

tantes de Louis XVI y étaient encore. Quand Bonaparte vainqueur approcha

de Turin, grande panique. L’héritier du royaume alla supplier Bonaparte.

Et nul doute aussi qu’à Paris, la société la plus distinguée ne suppliât

Carnot de ne pas enlever cruellement aux émigrés leur dernier asile.

Sans doute sa famille ne fut pas la dernière à désirer et à demander

cela. Les lettres de Bonaparte où il se recommande à madame Carnot

montrent assez qu’elle comptait beaucoup près de son mari dont l’âme

tendre, passionnée, était toujours douloureusement affectée du

déplorable souvenir de tant de signatures données de confiance à

Robespierre et au terrible Comité. Indépendamment de ceci, son frère,

Carnot-Feulin, son collègue Letourneur, tous deux officiers du génie,

devaient lui rappeler ce noble corps, dont une partie était restée en

France et l’autre partie avait émigré (exemple, Phélippeaux, plus tard

célèbre à Saint-Jean-d’Acre). Madame Carnot, certainement, par bon cœur

et sensibilité, devait le faire ressouvenir que des nobles, comme le duc

d’Aumont, seigneur de son village, avaient toujours protégé sa famille,

et lui-même aux écoles, qu’enfin ils avaient été les premiers promoteurs

de son avancement et de sa fortune.

Pourquoi enlever avec Turin le dernier asile aux émigrés? Le traité

d’ailleurs était excellent, il livrait tant de places et permettait de

lever l’argent dont on avait besoin. En bonne guerre aussi, il y avait

grand avantage à se débarrasser d’un de ses ennemis, le Piémont, avant

d’attaquer le grand ennemi, l’Autriche. Ainsi le traité fut approuvé de

la société et du grand public à Paris, du parti rétrograde, des femmes

pieuses, des femmes sensibles.

Ainsi d’avril 96, du traité avec le Piémont partit une seconde réaction

dont on ne parle guère. La réaction thermidorienne avait fini à

proprement parler en Vendémiaire, une autre succéda.

On gardait avec l’horreur, le souvenir des jacqueries de Prairial, et

fort peu celui de l’insurrection de Messieurs (royalistes et boursiers)

de Vendémiaire. Cette prise d’armes de jeunes bourgeois et de gens bien

vêtus n’avait pas produit grand effroi. Et les vaincus excitèrent plutôt

l’intérêt. L’affaire de Quiberon, et nos officiers de marine, amenés là

par les Anglais, fusillés par les nôtres, avaient laissé trop de

regrets. Les insurgés de Vendémiaire en profitèrent. On dit: «Assez de

morts!» On rechercha très peu. Les contumaces se promenaient partout

dans les rues, aux théâtres, aux églises.

On les vit tous, comme aux marches de Saint-Roch, sous l’aimable figure

de Lacretelle et autres jeunes gens de la bourse et du journalisme,

légers et un peu vains, au total assez doux. Et cette opinion indulgente

s’étendit, s’affermit au point qu’on ne crut jamais les récits

véridiques de Fréron qui, depuis Vendémiaire, envoyé par la Convention

en Provence, avait recueilli tant de preuves des massacres et

assassinats faits par les royalistes du Midi. Leur vainqueur à Paris,

Bonaparte, ne leur fit non plus aucun mal. Il intervint même pour Menou

qui les avait tant ménagés.

CHAPITRE II

L’AN MYSTIQUE DE LA RÉACTION.--SAINT-MARTIN.--LE SALUT PAR LES FEMMES.

Ainsi le parti royaliste, vaincu en Vendée et ailleurs, réussit,

s’étendit, surtout par les larmes et l’attendrissement.

C’était le secret de ce parti pleureur. Même en ses plus grandes

violences, il voulait être plaint et prétendait exciter la pitié.

En 93, il pleurait sur Louis XVI et Marie-Antoinette. De Londres, il

inondait l’Europe de gravures pathétiques qui retraçaient l’événement.

Puis ce fut Quiberon et tous ses émigrés. Après ce fut Charette, dont on

vendait partout le portrait, les reliques.

Une chose à remarquer dans ce grand déluge de pleurs qu’on versait sur

l’ancien régime, c’est que ces larmes étaient fort indistinctes. On ne

se souvenait plus que ce monde, qu’on pleurait d’ensemble, tant qu’il

avait vécu, était étrangement divisé, composé d’éléments hostiles entre

eux. On ne se souvenait plus des haines de la noblesse de cour, ni de

celle-ci pour les parlementaires. Ces mêmes officiers de marine,

aujourd’hui regrettés, c’étaient eux qui par leur arrogance de favoris

(à Versailles et près de la Reine), avaient plus que personne provoqué

la Révolution.

Chose curieuse! le présent révolutionnaire apparaissait hétérogène,

comme un monde de ruines. Et l’ancien régime, déjà un peu reculé dans le

passé, ne montrait plus au souvenir ses contrastes, ses incohérences;

tout cela avait pâli en six ans, et l’on n’y voyait qu’un monde

d’harmonies. Tel est l’effet du temps: il se plaît à parer ce qui

n’existe plus.

Ajoutez la pitié et ses émotions pour des misères réelles. Tant de gens

errant par l’Europe, même en France, et non sans danger, rapportant

leurs misères, mendiant, en guenilles, à la porte de leurs châteaux.

Cela touchait, bien naturellement. La France, victorieuse, avait presque

oublié que ces mêmes hommes avaient été chercher les armées étrangères,

les avaient amenées, aidées, et furieusement combattu contre nous.

N’importe! si eux-mêmes étaient coupables, leurs familles ne l’étaient

pas. Les femmes, les enfants d’émigrés intéressaient tout le monde. Les

belles du nouveau régime, les charmantes maîtresses des nouveaux

enrichis avaient bon cœur, se faisaient une fête de recevoir, de traiter

ces familles, modestes et douces alors, qui paraissaient avoir tout

oublié. Elles ne gardaient de l’ancien régime que leurs bonnes manières,

leur fine langue, toujours exempte des néologismes grossiers de

l’époque, leurs façons distinguées sans orgueil, et flatteuses sans

servilité. L’esprit de ce monde-là peu étendu, avait la grâce qui

manquait tout à fait à la société nouvelle et reposait du chaos qui

avait précédé. Le théâtre du temps, ses petits opéras, ses pièces

souvent larmoyantes, s’associaient parfaitement à cette disposition.

Un théâtre qui à peine se rouvrait à moitié n’en avait que plus

d’attrait mystérieux. A ceux qui se figurent que Bonaparte a rouvert les

églises, Grégoire a fort bien dit et montré par les chiffres qu’en 1800,

il y en avait quarante mille de rendues au culte. La Révolution, sauf le

grave moment de novembre 93, ne les ferma jamais entièrement. Et après

ce novembre et les fêtes de la Raison, Robespierre, qui venait de

guillotiner la Commune et les apôtres du nouveau culte, sans restaurer

l’ancien, lui donna en quelque sorte une protection tacite. Vers sa fête

de l’Être suprême, les églises catholiques se rouvrirent à petit bruit,

et même _non pas à petit bruit_: à Saint-André des Arts et à

Saint-Jacques, on chantait l’office tout haut, si haut, que M. Daunou,

alors prisonnier, entendait et pouvait suivre la messe de sa prison,

assez lointaine (Port-Libre ou Port-Royal, aujourd’hui la Maternité).

Ces chants gothiques, qui réveillaient tant de souvenirs d’enfance et de

famille, d’un temps d’autant plus cher qu’il semblait disparu à jamais,

auront-ils quelque écho dans la littérature? Rien, certes, alors, ne

l’indiquait. M. de Maistre n’avait pas publié ses théories barbares,

heureusement pour son parti; il aurait gâté tout. Chateaubriand, tout

plein de dissonances hasardées et grotesques, alors aurait fait rire. Il

fallait au monde dévot, pour lui donner l’élan, quelque chose

d’original, d’aimable pour la Révolution puissante, qu’on devait ménager

encore, de doux comme un chant à voix basse, dont on pût dire également:

«J’entends, je n’entends pas.»

Cette sourdine était habilement gardée dans un livre anonyme imprimé à

Lyon, écrit à Strasbourg (_l’Homme du désir_). Ce livre paru en 1790,

fut pendant six ans englouti par la tempête du temps.

L’auteur, Saint-Martin, petit gentilhomme, ancien officier d’environ

cinquante ans, se présenta, comme élève, à la grande École normale

ouverte à la fin de 94. Dans cette école, douze cents élèves, la plupart

hommes faits, venaient étudier pour devenir maîtres à leur tour. Ils

pouvaient demander des éclaircissements au professeur, même lui faire

des objections.

On avait commis l’imprudence de confier l’_enseignement de la

philosophie_ au faible et indécis Garat, c’est-à-dire la défense de la

libre raison et des principes de la liberté, disons mieux, l’épée même

de la Révolution, à la faible main d’une femme, moins qu’une femme, un

eunuque.

Saint-Martin, dans une douceur extrême et bien calculée, s’appuie contre

Garat, du XVIIIe siècle, du _sens moral_, reconnu par Rousseau contre

Helvétius.

Puis, tout à coup, il ouvre une thèse mystique, biblique, qui sera celle

de Bonald: «Pour faire la première langue, il fallut déjà une langue...»

Il n’ajoute pas une langue dictée par Dieu, ou _inspirée_ de Dieu. Mais

plus tard, dans la brochure où il parle de cette dispute, il rappelle à

Garat que son maître Bacon reconnaît, comme source de la science, non

seulement la liberté, _mais aussi l’illumination_.

Le mot est dit, le fossé est franchi. Ce prétendu élève, introduit dans

l’école de la libre raison, se démasque et avoue sa maîtresse,

_l’illumination_.

L’_Homme du désir_ fut écrit, pour une dame fort pieuse, chez qui

Saint-Martin s’établit un seul mois. Apprenant que son père était malade

(à Amboise), il se sépara et partit. Même, après la mort de son père, il

ne revit plus jamais la dame. Ainsi, il emporta son inspiration tout

entière, et ne s’engouffra pas dans le mysticisme allemand. Il fut, à sa

manière, français et révolutionnaire.

Il écarte vigoureusement les anges et visions de Swedenborg, ses trois

sens, allégoriques, symboliques. Il dit: «Ne disons pas à l’homme:

_Croyez en nous_, mais: _Croyez en vous_[41].»

[41] _L’Homme du désir_, ch. CLXXXVII, p. 267.

Il est chrétien, puisqu’il croit à la chute de l’homme et à la nécessité

de remonter. Mais pour remonter, il n’indique ni la Bible, ni les

miracles, _mais l’âme_ uniquement[42].

[42] _Considérations_, p. 11.

Il ajoute audacieusement: «Vous ferez les mêmes œuvres que le

Réparateur, et même _de plus grandes_.» Car il n’agissait que par sa

puissance, et depuis qu’il est remonté vers son Père, vous pouvez agir

par sa puissance, et par celle de l’Esprit (du Saint-Esprit).--Il

reconnaît trois âges, trois lois, dont la troisième sera la plus grande

(c’est la doctrine de Joachim de Flore, vers 1200[43]).

[43] _L’Homme du désir_, ch. CXLVII, p. 219.

Dans ses _Considérations sur la Révolution_, 1796, il prend parti pour

la Révolution, et surtout contre le clergé. La Providence se mêle

visiblement de la Révolution, qui ira à son terme. N’avons-nous pas vu

les opprimés reprendre leurs droits, usurpés sur eux par l’injustice?

L’époque actuelle est la crise de toutes les puissances humaines, qui

expirent et se débattent contre une puissance neuve, naturelle et vive.

C’est une guerre sacrée, quoique le mot _religion_ soit effacé.

«L’homme a été fait pour être la prière de la Terre. Il doit secourir

Dieu en s’unissant à son action. Son plus beau droit (p. 79), c’est

d’exposer la douleur de la terre à l’éternelle Sagesse, dont l’œil trop

pur ne les apercevrait pas; c’est d’émouvoir le cœur de cette Providence

et d’en faire descendre le baume régénérateur.»

Ce qui revient à dire: «Dieu est trop pur pour voir nos honteuses

misères, et les secourir. Il faut que l’homme lui aide.»

Dieu souffre de ne pas être aidé[44].

[44] _L’Homme du désir_, ch. LXXXIX.

«Nous pouvons faire, pour le Sauveur, que le séjour du tombeau lui soit

moins amer!...»

L’âme tendre de Saint-Martin le mène loin dans cette voie étrange. C’est

Dieu qui prie la créature humaine et veut entrer en elle. Il adresse à

Dieu ces paroles: «Tu sollicites l’entrée dans le cœur humain comme si

c’était toi qui eusses besoin de lui.»

* * * * *

Ces livres originaux, si doux et si hardis, dévots et révolutionnaires,

où l’auteur met si haut l’action et le pouvoir de l’homme, où il montre

Dieu même, pour l’œuvre du salut, ayant besoin de l’homme, et celui ci

comme collaborateur de Dieu, cette doctrine, dis-je, qui portait au sein

du mysticisme l’esprit hardi du XVIIIe siècle, avaient certes une vive

originalité, qui ne fut dans aucun des esprits analogues du moyen âge.

Cette mendicité sublime où le Ciel prie la Terre de se laisser sauver,

tout cela était trop haut, trop fin aussi, pour devenir populaire.

Une seule chose pouvait avoir ce caractère, c’est que Saint-Martin, par

lui-même, en un point très profond, sympathise et s’accorde avec les

tendances du temps.

Ce cœur humain à la porte duquel Dieu lui-même supplie pour entrer,

c’est surtout celui de la femme. C’est elle qui, enfantant l’homme, le

met dans la voie de régénération. Voilà pourquoi ses cuisantes douleurs

sont alors suivies de la joie la plus pure[45].

[45] «Homme, lorsque tu formes l’enveloppe de ta postérité, tu

attaches l’homme à l’homme de péché. Aussi, quel retour amer pour

toi, quel vide!--Femme, lorsque tu donnes le jour à ton fils, tu

attaches l’homme à la voie de régénération. Voilà pourquoi tes

douleurs les plus cuisantes sont suivies de la joie la plus pure.

Homme, tu pleures en arrivant au monde, parce que ta régénération ne

peut se faire sans expiation.» (_L’Homme du désir_, ch. CLXV, p.

249.)

Ainsi, en toute femme, s’ouvre le grand mystère chrétien. L’homme,

dit-il crûment, ne fait qu’attacher l’homme à la voie du péché, dont la

femme le retire. Ainsi elle est le vrai sauveur.

C’est la voie logique où devait arriver le christianisme, où Marie

remplace Jésus, où l’homme disparaît, où le dernier mystère, c’est le

céleste hymen de la femme et de Dieu.

Cette spiritualité mettait trop en lumière son côté féminin, scabreux.

Les beaux livres de Saint-Martin furent peu réimprimés. Ce n’étaient pas

des livres de lecture, mais bien plutôt des textes pour les

conversations dévotes, des textes que deux cœurs attendris pouvaient

plutôt ensemble méditer, savourer.

Cette action occulte et pénétrante, si peu remarquée (tandis que les

livres barbares et criards de de Maistre qui vinrent après, étaient

prônés partout) n’en fut que plus profonde. Ce fut comme un liquide qui,

s’infiltrant par endosmose, va percer des couches épaisses; elles en

reçoivent l’influence, mais ne le connaissent même pas. Et cela, en

grande douceur, et même en grand silence. Des hommes envenimés, furieux,

dont la fureur avait peu d’action, sentirent le mot de l’Évangile:

«Heureux les doux! car ils _posséderont la terre_!» Ainsi se renoua

l’habile et cauteleuse tradition. Ce ne fut pas grand’chose, et l’on n’y

sentit rien. Sans faire bruit, ni se manifester hors d’un monde discret,

la dévotion nouvelle, comme une tache d’huile, descendit.

Les côtés révolutionnaires par lesquels Saint-Martin semble accepter

beaucoup d’idées nouvelles étaient le passe-port par lequel des femmes

tendres, adroites et passionnées, obtenaient grâce pour les idées

chrétiennes et trouvaient moyen d’en parler. Dès que les hommes un peu

rudes du temps semblaient étonnés et scandalisés, elles demandaient

grâce, passaient, alléguaient leurs vieilles habitudes d’enfance, de

famille, d’éducation. Et alors on se taisait, on craignait de les

contrister.

Pour un but si noble et si saint, elles ne craignaient rien,

s’aventuraient, apprenaient les chemins des ministères et du Luxembourg

même. Telles, sous la protection de leurs amis (fournisseurs ou

banquiers), pour des affaires de charité, d’humanité, risquaient même

d’aller chez Barras, où la Tallien, et Joséphine, les écoutaient avec

bonté. Rewbell était bourru, et la Réveillère inflexible dans son

philosophisme. Le plus facile était Carnot, homme de cœur dont le

tempérament sanguin, était sensible aux femmes. Pour mille objets

d’humanité, congés, réforme, retour de leurs enfants, les mères

s’adressaient à lui. Il en fut bien plus entouré lorsque l’on fit la

faute de confier aux Directeurs une charge bien délicate, la radiation

de la liste des émigrés. Ainsi des hommes politiques qu’on aurait dû

réserver tout entiers aux intérêts généraux furent sans cesse assourdis,

énervés d’affaires individuelles, des plus touchantes plaintes des

mères, sœurs, épouses et filles, en rapport continuel avec ces

intéressantes personnes. Elles venaient là, suppliantes, pour jurer le

civisme et les bonnes dispositions des émigrés. Une atmosphère d’ancien

régime enveloppa le Directoire. Les classes distinguées d’autrefois,

avec leurs sentiments, leurs idées religieuses, s’y montraient sous un

jour aimable de nature et d’humanité.

CHAPITRE III

LE JARDIN GENEVIÈVE ET LA THÉORIE DES ÉGAUX (1796).

J’ai vu beaucoup de gens regretter Le Directoire, moins encore pour ses

plaisirs, qui sont de bien d’autres époques, que pour une chose qui fut

tout à fait propre à celle-ci: une vive sensibilité en bien, en mal, un

singulier charme de vie, vibrant de mille émotions, toutes excitées du

fond du fonds, et d’étranges abîmes que nul âge n’avait sondés.

Cela n’arrivait pas toujours à la forme littéraire, mais d’autant plus

stimulait l’agitation passionnée et l’électricité du temps.

De grands artistes, des peintres ont du moins, par des traits touchants,

marqué le passage d’un siècle à l’autre; Greuze et Prudhon ont noté en

traits admirables et la défaillance nerveuse du siècle qui finit, et le

sourire délicat du nouveau, mais si vite éteint dans les larmes.

Greuze, martyr toute sa vie de la pauvreté et d’une société fausse, a

peint, non en grands tableaux, mais surtout en ébauches, en portraits

fort attendrissants, des enfants, des filles du peuple. Il nous donne

l’état trop souvent faible, maladif, où les victimes de la faim ou des

fatalités du vice arrivaient de bonne heure, avec je ne sais quel charme

de ces bouquets, trop tôt fanés qui offrent souvent une étrange féerie

de mort prochaine que la vie n’eût jamais atteinte.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 7 / 20 段