qu’il avait faites tant de fois à l’armée de la mener à Rome. Il bâcle
son traité avec celle-ci en vingt-quatre heures, sans consulter le
Directoire, qui avait dit, il est vrai vaguement, qu’il s’en rapportait
à lui. Il se garde d’attendre l’intercession des puissances catholiques,
voulant que le pape ne sût gré du traité qu’à lui. Le pape en fut quitte
pour promettre encore quelques millions, quelques tableaux; et ces
millions devaient être acquittés partie en pierreries, en vieux bijoux,
sorte de bric-à-brac de valeur incertaine. Nulle mention des belles
conditions auxquelles tenait le Directoire: 1º que le pape permît au
clergé de faire le _serment civique_, c’est-à-dire de jurer qu’il sera
bon citoyen; 2º suppression de l’_inquisition romaine_ et fermeture des
fours ou caves où les condamnés étaient brûlés vifs. C’est ainsi
qu’autrefois Gélon imposa aux Carthaginois vaincus de ne plus brûler de
victimes humaines[27].
[27] Ces caves ont existé jusqu’à Léon XII. M. de Sanctis, consulteur
du saint-office, réfugié à Turin, a assuré devant des témoins très
graves et très croyables que ce pape, sans réprouver ces exécutions,
déclara, vers 1830, qu’il entendait que désormais elles ne se
fissent plus à huis clos, mais devant tout le monde, sur les places
publiques, au champ de Flore, où furent brûlés jadis Jordano Bruno
et tant d’autres. Dès lors on recula devant l’horreur qu’aurait
excitée ce spectacle, et l’on dut recourir à des moyens plus doux ou
du moins plus mystérieux.
Bonaparte ne fit nulle mention de la grande condition à laquelle tenait
le salut de l’Italie: _la vente des biens ecclésiastiques_. Dans sa
correspondance, ses lettres aux fonctionnaires Haller, Collot, montrent
combien timidement il touchait cette question. Tout cela a été caché ou
mutilé par les historiens, qui passent vite ici, ne voulant pas se
mettre mal avec les prêtres. Mais une belle lettre de Bologne[28]
indique très bien que des quatre provinces qu’on avait prises au pape,
Bonaparte ne garda que la Romagne et le port d’Ancône, _rendant au pape
trois provinces_, celles d’Urbin, de la Marche et de Pérouse.
[28] Insérée dans _le Moniteur_ du 21 mars 97.
Les Bolonais, craignant sans doute Bonaparte, le ménagent dans cette
lettre et disent qu’on doute qu’un tel traité soit son ouvrage.
Au reste, l’opinion de l’Italie lui importait bien moins que celle de
l’armée française. Dans une lettre qu’il écrit à Joubert pour la faire
circuler sans doute, il appelle Rome _cette prêtraille_. Tout ce qu’il
voulait c’était de tirer de cette prêtraille ce qu’il eut en effet, un
beau certificat du pape, la lettre où Pie VI l’appelle _son cher fils_.
Titre important en France, dans la violente réaction où les royalistes
travaillaient puissamment leurs élections anti-républicaines.
Dans ce moment tumultueux, la guerre civile était à craindre avant qu’on
eût terminé la guerre étrangère. C’est ce qu’objectaient les deux
directeurs militaires, passionnés pour la paix, Carnot et Letourneur.
Ils suivaient dans ce sens le mouvement général et faisaient bon marché
de la question de Rome. Au contraire, les deux avocats Rewbell, la
Réveillère-Lepeaux, voulaient la victoire du principe et celle de la
Révolution.
Barras flottait dans cette tempête, et penchait dans ce dernier sens,
comme on le vit quand Bonaparte acheta la paix en sacrifiant la
république de Venise. Mais tout son entourage, sa cour, ses femmes,
l’adorée Madame Tallien, l’adroite Joséphine ne le laissaient pas libre.
Elles pesèrent du côté de la réaction, du côté de Rome et de Bonaparte.
Barras céda l’ascendant aux amis de la paix et à Carnot; mais il ne lui
pardonna jamais sa propre faiblesse. Il le haït à mort et une fois
s’emporta contre lui en termes si extravagants, qu’on put croire qu’il
perdait l’esprit.
Ce qui prouve pourtant pour Barras, c’est que les plus sages amis de
Carnot même étaient d’opinion contraire à la sienne. Le plus ancien de
tous, Prieur (de la Côte-d’Or) lui reprochait d’être trop scrupuleux
contre les rétrogrades. Et l’Américain Monroë lui disait: «La France,
loin de céder aucune de ses conquêtes, doit partout planter son drapeau.
C’est celui de la liberté[29].»
[29] _Mémoires de Carnot_, II, 133.
CHAPITRE IV
CAMPAGNE DU TYROL (MARS-AVRIL 97).--BONAPARTE SAUVE L’AUTRICHE A LÉOBEN.
Le traité de Tolentino finissait assez tristement la campagne d’Italie.
Pour un argent (promis), on avait oublié la question de principe; tant
de promesses faites d’abolir sinon la papauté, au moins l’inquisition.
Pour compenser l’effet de ce triste traité, on envoya et l’on fit
circuler en France vingt mille prisonniers; on chargea Augereau de
porter les drapeaux à Paris. La figure populaire du héros de
Castiglione, cette figure d’un enfant loustic du faubourg Saint-Marceau,
devait rassurer les patriotes sur les intentions réelles de Bonaparte,
et répondre de sa sincérité républicaine. Mais pourrait-il tenir ce
qu’il avait promis depuis un an, de passer les Alpes et d’aller à
Vienne? Il en avait une excuse bien légitime dans la saison. Comment se
risquer, lorsque l’hiver durait encore, un hiver assez rigoureux?
Ses partisans, et les journaux, stylés par ses frères et par Joséphine,
n’en parlaient qu’avec terreur. Les journalistes sans nouvelles, pour
réveiller, exciter l’intérêt (je dis ceci d’après mon père, qui alors
imprimait les journaux) avaient un sûr moyen: c’était un accident, une
blessure supposée de Bonaparte, ou une chute de cheval, etc. Il devenait
l’unique, l’irréparable Bonaparte. Tant d’hommes héroïques, et déjà
célèbres, disparaissaient. Lui seul restait en scène.
Cependant, on avait bien vu, dans la seule armée d’Italie, que s’il lui
arrivait un malheur, il ne manquerait pas d’hommes qui pussent au besoin
succéder. Lui-même, dans ce long entr’acte de plusieurs mois qu’il passa
en été au centre de l’Italie, quel lieutenant s’était-il donné?
Masséna.--Augereau, s’il avait le même courage, n’avait ni la tête, ni
la solidité de Masséna. Mais il avait eu ce grand moment, cette belle
fortune, de relever Bonaparte (défaillant?) avant Castiglione.
Enfin il y avait un jeune homme qui lui inspirait la plus grande
confiance. C’était Joubert, esprit cultivé, tête sereine dans les plus
grands périls, général et soldat. C’était un homme grand, délicat, qui
n’avait pas la base carrée de Masséna. Mais il s’était lui-même
fortifié. Vrai héros de la volonté. Plus tard, on le considéra comme le
successeur éventuel de Bonaparte. Lui-même l’estimait tellement, qu’en
lui confiant, pour le passage des Alpes, sa droite, qui devait traverser
le Tyrol insurgé, il lui écrit[30]: «Si notre division du Tyrol est
battue, refoulée sur le Mincio, même jusqu’à Mantoue, Joubert commandera
Mantoue, la Lombardie, et tout ce qui est entre l’Oglio et l’Adige.»
C’était se remettre à lui pour la retraite possible, la ressource
dernière, en cas de malheur.
[30] _Correspondance_, 13 mars 97.
Il croyait à ce jeune héros plus encore qu’au froid et ferme Kilmaine,
qu’il avait laissé au poste de Vérone, pour lui surveiller l’Italie.
Bonaparte suivait, par la nécessité des lieux, la méthode tant reprochée
par lui aux Autrichiens, de marcher divisé sur trois routes à la fois.
Il avait à sa droite Joubert (et dix-neuf mille hommes), à sa gauche
Masséna et sa division (dix ou douze mille hommes). Lui au centre (ayant
quarante mille hommes), il marchait avec Bernadotte et les renforts qui
lui venaient du Rhin.
Joubert n’eut pas de bonheur. Avançant rapidement par Botzen et Brixen,
il battit plusieurs fois les généraux autrichiens, mais il n’en fut pas
moins entouré par l’océan tumultuaire et fanatique de l’insurrection du
Tyrol. Difficile épreuve de se trouver dans la tempête étourdissante
d’un grand peuple, véritable élément qu’on peut repousser, mais qu’on ne
voit par moment céder sur un point que pour le retrouver à côté comme
une vague partout présente, partout furieuse, aboyante. Par bonheur,
Joubert avait d’admirables généraux de cavalerie, Dumas, l’hercule
nègre, qui répéta sur un pont le trait d’Horatius Coclès, et l’intrépide
Delmas, grand soldat et grand caractère, le seul qui fut ferme au sacre,
et qui osa tenir tête en face à Bonaparte et, par un mot terrible,
flétrir sa lâcheté pour Rome.
Il était naturel que le nouveau général autrichien, l’archiduc Charles,
vînt se jeter dans l’insurrection tyrolienne, qui eût ajouté à son armée
une grande force populaire. Mais on ne le lui permit pas. Il eut l’ordre
de disputer le centre, le passage du fleuve, puis de défendre à l’est la
route de Carinthie, celle de Trieste et de Vienne. Même avant d’avoir
reçu ses renforts, il se présenta devant la grande armée de Bonaparte
pour l’empêcher de passer le Tagliamento. Il y fut indécis, il fit trop
ou trop peu. Il opposa une faible résistance, combattit juste assez pour
éprouver une petite défaite, et perdre cinq cents hommes. Il n’empêcha
point le passage.
Masséna, pour son compte, avait passé à un autre endroit. Il avait pris
alors la droite de Bonaparte qui marchait par les vallées centrales
intermédiaires (entre Joubert et Masséna). Ce dernier courait dans les
neiges par la route la plus élevée vers Tarwis, point stratégique,
important, décisif, recommandé à l’archiduc. Masséna y courait si vite,
qu’il y était depuis deux jours quand Bonaparte lui donna l’ordre d’y
aller. Bonaparte lui-même, étant au centre, avec ses quarante mille
hommes, était hors du péril, ayant sur les hauteurs un tel homme à sa
droite.
Pour employer une image grossière, mais expressive, qu’on se figure un
chasseur d’ours qui d’abord avait eu un compagnon à gauche, mais il a
perdu en chemin ce compagnon (Joubert). Heureusement il a à droite, aux
crêtes des montagnes, un autre compagnon, un chien colossal et terrible
des Alpes, qui cherche l’ours et qui va l’étrangler.
Ce chien des Alpes est Masséna qui, après sa course foudroyante, était
déjà assis à Tarwis, attendait. L’archiduc arriva, montra un grand
courage, et s’exposa en vain. Ses soldats de recrues, mêlés (contre
l’usage autrichien) de toute nation et de toute langue, n’avaient pas la
cohésion ordinaire de leurs armées qui marchent par tribus. Ils furent
battus, et le pis, c’est qu’un commandant autrichien, Baïolich, qui n’en
sut rien, se précipita là, suivi et poursuivi par la division Augereau
(alors Guyeux). Il la fuit, et, dans une gorge affreuse, il se trouve
nez à nez avec Masséna. En tête, en queue, c’est l’ennemi. Il est
pressé, serré des deux côtés. Infanterie, cavalerie, artillerie, et
bagages, tout est amoncelé, et monte l’un sur l’autre. L’archiduc vit en
vain en échapper les restes. Ce qui en sauva un assez grand nombre,
c’est que beaucoup étaient des gens du pays, des montagnards, fort
lestes à se dérober par les précipices. On n’en prit ou tua que trois
mille! N’importe! la campagne était réellement terminée.
«Léger combat,» dit Bonaparte, avec une envie visible d’atténuer ce
succès décisif. De même ailleurs, il fait cette remarque malveillante:
«Que la division Masséna (si vaillante et qui lui gagna tant de
batailles) _commence à se servir_ de la baïonnette.» Il veut
ridiculement faire croire que, jusque-là, elle aimait mieux tirer, et
_combattait de loin_.
Cependant sa jalousie, qui voudrait amoindrir les succès de Masséna, ne
s’accorde pas avec le besoin qu’il a de faire valoir à Paris cette
campagne pour son avantage personnel et pour émerveiller par l’audace de
sa tentative de passer les Alpes en cette saison[31]. «Le combat de
Tarwis s’est livré au-dessus des nuages sur une sommité qui domine
l’Allemagne et la Dalmatie. Il y avait trois pieds de neige.»
[31] 25 mars. _Correspondance_, p. 542.
Cette guerre que Bonaparte faisait à travers une saison si rude sur ces
hautes montagnes, cette guerre exposée ainsi et habilement exagérée en
poétiques images, faisait grelotter Paris, le remplissait d’étonnement,
d’admiration, de craintes pour Bonaparte. Il risquait peu. Car aux
divisions victorieuses de Masséna et Guyeux (Augereau), il put réunir
celle de Sérurier. Celle de Joubert manquait seule, interceptée,
assiégée par les Tyroliens. Bonaparte ne savait pas même où il était.
Car il écrit le 5 avril à Dombrowski: «Qu’il ait, s’il est possible, des
nouvelles de Joubert, et marche à sa rencontre.» Ce qui est singulier,
c’est qu’en ce même jour (5 avril), où il dit n’avoir pas de nouvelles
de Joubert, il en donne à Paris, et raconte les avantages qu’il a
remportés[32].
[32] _Correspondance_, p. 95, 602.
Le 1er avril, Masséna, vainqueur à Klasenfurth, y faisait entrer
Bonaparte. Et le 5, battait à Neumarkt l’archiduc en personne. Ce prince
avait choisi une position superbe, l’avait hérissée de canons. Il avait
autour de lui son élite, ses huit bataillons de grenadiers. Avec cela,
il fut obligé de faire retraite devant la seule division de Masséna.
La Carinthie, ménagée et rassurée par Bonaparte ne s’était pas soulevée
comme le Tyrol. C’est un pays, dit-il lui-même, agricole et pacifique.
On ne connaît pas assez ces contrées, si peu allemandes, mais
slavo-italiennes, qui se lient avec le territoire vénitien.
Au 22 mars, Bernadotte, envoyé à Trieste et aux fameuses mines d’Idria,
y trouva du minerai pour plusieurs millions, qui, avec les contributions
qu’il levait, permirent à Bonaparte d’envoyer de l’argent aux armées du
Rhin. Elles allaient enfin s’ébranler, ces armées nécessiteuses, et si
longtemps paralysées. Leurs retards portaient au comble les espérances
de Bonaparte et le mettaient dans une véritable fureur d’ambition. Il
écrit le 5 mars une lettre hardie, terriblement compromettante, où il se
dévoile cyniquement.
L’ancien gouvernement de Venise, qui, pour bien moins, exécuta
Carmagnola, eût regardé cette lettre comme indice d’une prochaine
usurpation, et se fût défait à coup sûr d’un homme qui désormais, sans
masque, courait droit à la tyrannie.
Il écrit audacieusement: «Si le prince Charles commande les deux armées
du Rhin et d’Italie, il faut nécessairement qu’il y ait chez nous _unité
de commandement_[33].» C’est-à-dire que Bonaparte, à la tête de toutes
nos armées, commande Moreau et le général Hoche! A qui ose-t-il écrire
cette lettre? A quelqu’un qui, à coup sûr, ne la montra pas au
Directoire, au bon Carnot qui, ayant répondu tant de fois du
désintéressement patriotique de Bonaparte, dut rougir de se voir
démentir par une telle lettre et sans doute la mit dans sa poche.
[33] _Correspondance_, I, 547.
Cependant ce qu’il craignait allait se faire, et on allait le précéder
en Allemagne. Le gouvernement, par un suprême effort, avait mis les deux
grandes armées du Rhin en état de le passer au 18 avril. C’était une
élite superbe, héroïque, et, pour la discipline, bien supérieure à
l’armée d’Italie. C’était Kléber, Desaix, Championnet, trois noms aimés
du peuple autant que du soldat; c’étaient aussi les braves, le grenadier
Lefebvre, le hardi cavalier Richepanse, le jeune et vaillant Ney, qui
devait tant grandir.
Bonaparte frémissait de les mettre en partage de la gloire qu’il
poursuivait et touchait presque. Celle de porter à l’Autriche le dernier
coup et d’assurer la paix. Il écrit le 16 avril une lettre enragée;
oubliant sa dissimulation habituelle, il en vient aux basses injures
avec ces grandes armées et ces grands hommes. Il leur reproche de ne pas
avoir fait ce qu’il craignait le plus, ce qu’il voudrait bien croire
désormais impossible. Voilà cette lettre insultante (16 avril, p. 637):
«Je me suis précipité en Allemagne pour dégager les armées du Rhin. J’ai
passé les Alpes, par trois pieds de neige, où personne n’avait passé. Il
faut que ces armées n’aient point de sang dans les veines. Je m’en
retournerai en Italie. Elles seront accablées.»
Masséna, parti de Léoben le 18 avril au matin, avait pris la route de
Vienne. Bonaparte espérait terrifier la cour de l’Empereur, et prévenir
le Directoire pour la conclusion de la paix. Peu auparavant il avait
écrit à l’archiduc une lettre philanthropique sur les malheurs de la
guerre, où il disait: «Si j’avais le bonheur de sauver la vie à un seul
homme, j’en serais plus fier que de toute la vaine gloire des
batailles.» Cette lettre, si singulière pour un tel _prodigueur_
d’hommes, était assez bien combinée pour faire pleurer le public à
Paris.
A Léoben, il traite seul avec Bellegarde, envoyé de l’Empereur; et il
écrit au Directoire: «J’ai signé. Que voulez-vous? Je n’ai plus que
vingt mille hommes. Voilà la Hongrie qui se lève. J’ai appelé votre
envoyé Clarke, qui n’est point venu pendant dix jours.» Et il ajoute:
«Vous m’aviez donné pleins pouvoirs sur les opérations diplomatiques,
et, dans la situation, les préliminaires de paix étaient une opération
militaire.» Que signifie cet audacieux galimatias? Probablement, le
Directoire, en envoyant son homme, Clarke, qui le trahit et eut soin de
ne pas arriver à temps, avait écrit à Bonaparte qu’au reste, l’envoi de
Clarke ne pouvait lui porter ombrage; que _c’était à lui qu’on se
fiait_; ou telle autre parole obscure dont il profite effrontément.
Il était sûr qu’en présence de la joie publique, devant Paris enivré de
la paix, on n’oserait pas le démentir. Cependant cette chose énorme,
qu’un général se fût substitué au Directoire et eût stipulé pour la
république, comment serait-elle reçue? Carnot seul, avec Letourneur qui
était son double, l’accepta. Mais Barras en fut indigné, ainsi que
Rewbell et la Réveillère-Lepeaux.
Bonaparte était inquiet. Il imagina une chose qui dérouta tout le monde
et montre admirablement la profondeur de son astuce. Il envoya le traité
par Masséna!
Quoi! celui pour qui ses bulletins sont si avares de louanges, il lui
accorde ce triomphe!
Il en avait besoin. Voulant présenter son traité (ainsi qu’il avait fait
pour celui du Piémont) comme l’œuvre commune des généraux, de l’armée,
il plaçait cet acte scabreux sous la protection du chef le plus illustre
de l’armée, le plus renommé à Paris.
En voyant la simplicité héroïque de Masséna, «l’enfant de la victoire,»
on n’oserait pas soupçonner sous la candeur de l’enfant l’astucieuse
ambition de Bonaparte.
CHAPITRE V
BONAPARTE DUPÉ PAR L’AUTRICHE QUI LUI FAIT PERDRE SIX MOIS
(AVRIL-OCTOBRE 97).
Bonaparte était si impatient qu’au lieu d’écrire d’abord au Directoire,
à Paris, qu’il venait de signer la paix, contre toute convenance, il
l’écrivit d’abord à Hoche qui entrait à Francfort, afin de l’arrêter et
de lui fermer la campagne. Pour excuser un peu cette précipitation
inconcevable, il prétend dans sa lettre aux Directeurs qu’on l’avait
averti seulement du mouvement de Hoche, _et non de celui de Moreau_:
«J’ai cru la campagne perdue, que nous serions battus les uns après les
autres, et j’ai conclu la paix[34].»
[34] _Correspondance_, 31 avril, t. II, p. 12.
Étrange assertion, injurieuse pour Hoche, comme si ce grand nom faisait
présager des défaites!
Injurieuse pour la partie militaire du Directoire, qui, impatiente de
tout brusquer et de tout remettre à Bonaparte, lui aurait caché qu’avec
l’armée de Hoche, partait celle de Moreau.
Tout cela paraissait louche. Et mille bruits circulaient, on le voit par
ses lettres même: «On avait dit d’abord qu’il était battu au Tyrol[35].»
Et, en effet, son lieutenant Joubert y avait été assiégé, sans pouvoir
donner de ses nouvelles. Au 18 mai, il écrit encore à Bernadotte: «Il
n’est pas question que je quitte l’armée; c’est un conte sans fondement,
etc.» C’est qu’en effet le Directoire s’apercevait de sa conduite
double. Il se mettait tellement à l’aise avec le gouvernement, qu’il ne
lui donna pas même avis de sa convention (19 mai 97) avec le Piémont, et
pour calmer Barras, la Réveillère-Lepeaux, Rewbell, il dit: «Ce roi est
peu de chose, et ce royaume ne pourra continuer.»
[35] _Correspondance_, 30 avril.
Mais avec tout cela, comment destituer Bonaparte, après une telle
campagne, malgré Carnot et Letourneur, qui, avec tout le public, étaient
charmés de la paix, faite n’importe comment? La majorité du Directoire
s’y fût perdue certainement, et cela au moment dangereux du grand
mouvement électoral.
Les frères de Bonaparte, fort actifs, et tous leurs journalistes,
s’extasiaient, ossianisaient sur cette merveille inouïe des Alpes
franchies en plein hiver, malgré la grande insurrection, les carabines
tyroliennes. «Hélas! on le tuera, disait-on, et c’est pour cela qu’on
l’a envoyé dans cette expédition terrible.» Joséphine en pleurait, et le
public se prenait fort à cette donnée romanesque, rebattue, d’un héros
exposé par les traîtres aux plus grands dangers. Plus tard, ce fut
l’Égypte, où l’on crut que le Directoire voulait le faire périr.
Moi-même, j’ai entendu ce conte, qu’on répétait toujours dans ma
première enfance.
En mars, on passe très bien les Alpes. Et, sauf les hauts plateaux de
l’Engadine, les Alpes orientales ont de la neige alors plutôt que de la
glace.
Bonaparte qui se plaignait toujours d’être abandonné, avait reçu un
renfort admirable de quinze mille hommes choisis dans les armées du
Rhin. Venise armait, il est vrai, ses paysans, ses Esclavons. Ces
Barbares, en tuant cent Français dans Vérone, effrayèrent au contraire
les Italiens et les firent incliner vers le parti français. Bonaparte
tenait une conduite double: d’une part, recommandant à son lieutenant
Kilmaine de ne donner ni conseils ni secours aux patriotes italiens; et,
d’autre part, leur envoyant un de ses officiers pour les pousser à la
révolte, l’intelligent et rusé Landrieux, que lui-même désavoua bientôt.
Au reste, il ne savait, ni lui, ni la partie pacifique du Directoire, ce
qu’on ferait. Au 1er février, il proposait encore, pour garder Mantoue,
de rendre plutôt Milan aux Autrichiens! Milan! la cité la plus
républicaine peut-être de toute l’Italie!
Plus tard, à Léoben, lorsque l’Autriche, si affaiblie, ayant perdu en un
an cinq armées, recevait du prince Charles le conseil de traiter, quand
Masséna laissé à lui-même[36], voyait presque Vienne déjà, ne demandait
qu’à avancer, à ce moment, Bonaparte signe, et, par une précipitation
singulière, rend à l’Autriche les cinq provinces qu’il lui a déjà
prises.
[36] Non sans cavalerie, comme disait Bonaparte, mais avec Dumas, les
célèbres cavaliers du Rhin.
Que lui donne l’Autriche, en échange? Rien. Elle traînera, ajournera les
ratifications.
Comment! lui qui faisait si grand mépris des Italiens et surtout de
Venise, il est si impressionné de leur insurrection qu’il se décide à
céder tout, à rendre cinq provinces des Alpes! S’il s’agissait d’un
homme moins hasardeux, on dirait que la tête lui a tourné, qu’en voyant
l’agitation de ces grandes foules derrière lui, il s’est cru enfermé,
perdu dans les montagnes, et qu’il a lâché tout brusquement et sans
garantie.
Qu’il ait été si crédule, si facile à tromper, cela semble étonnant,
impossible. Je crois bien que son impatience et le désir d’arrêter Hoche
qui allait entrer vainqueur en pleine Allemagne put l’aveugler; mais je
crois aussi que la grande élection royaliste qui se faisait alors, et
qui semblait donner la France à ce parti, dut faire impression sur lui.
Ce qui est sûr, c’est que les modérés durent lui écrire le mot qu’on
attribuait au pacifique Carnot: «Voulez-vous donc opprimer l’Empereur?»
Joséphine, directement liée avec les royalistes, alors triomphants par
l’élection, dut aussi lui écrire que, «s’il s’obstinait à prendre
Vienne, il se fermerait Paris même et se brouillerait pour jamais avec
tous les honnêtes gens.»
A ce moment douteux chacun regardait l’avenir.
Moreau, entrant en Allemagne, prit un fourgon autrichien qui contenait
les lettres et les avis que le traître Pichegru donnait à l’ennemi. Il
les fit déchiffrer. Mais quelqu’un (sa femme sans doute, une Bretonne
royaliste) lui dit qu’il serait peu chevaleresque, peu gentilhomme, de
livrer Pichegru, son ancien général. Et alors ces papiers furent
déchiffrés si lentement qu’ils ne servirent à rien.