pas charger de leur instruction des hommes du Nord, des Suisses, comme
il fit. Nos méridionaux auraient mieux convenu, tels que Murat,
l’intrépide et brillant acteur, dont les _fantasias_ avaient tant relevé
notre cavalerie; ou la furie de Lannes, terrible et contagieuse pour
entraîner des masses qui, avec lui, ne se connaissaient plus. Nos
Gascons, jadis moqués comme hâbleurs et vantards, avaient ainsi donné
tout à coup une génération guerrière, des Soult, des Bessières, des
Bernadotte, etc. De même, les Italiens, une fois enlevés, auraient
produit (non sans doute Garibaldi encore), mais de vaillantes épées, des
Medici, des Cialdini, des Cernuschi.
La légion lombarde que fit Bonaparte ne se composait que de trois mille
jeunes gens de bonne famille, bien triés. Il craignait fort les embarras
d’une révolution italienne avec qui il eût fallu compter, négocier,
haranguer, faire l’homme, et non plus le soldat; descendre des hauteurs
du commandement militaire, et se laisser toucher de près.
Dès lors, dédaignant les ressources que lui offraient ces villes
d’Italie, il n’avait qu’une armée, terrible, mais toujours diminuant. Et
l’ennemi, au contraire, c’était comme on l’a vu, le peuple même, de
grandes masses inépuisables. Aussi le cabinet de Vienne, voyant que la
grande force populaire, qui fut pour nous en 92, était maintenant de son
côté, voyant nos armées d’Allemagne en pleine retraite, n’avait pas même
daigné recevoir Clarke, notre envoyé, et l’avait adressé à l’ambassadeur
d’Autriche en Piémont.
Bonaparte ne comprenait pas trop le genre de guerre de ces Barbares. Il
se moqua de leur maladresse à marcher en corps séparés. Mais les
localités et la difficulté des vivres dans ces montagnes stériles
exigeaient ces séparations. Et lui-même bientôt en remontant les Alpes
fut contraint de marcher ainsi. Ajoutez une autre raison, c’est que ces
tribus, de langue, de race différente, étaient des forces vives dont on
ne pouvait tirer parti qu’en tenant compte de leur différence, et
profitant du mouvement divers qui était propre à chacune.
Il y avait d’ailleurs des antipathies de peuples et de races qu’il eût
été insensé de forcer. Comment eût-on fait marcher ensemble, et du même
pas, les Valaques des régiments-frontières, quoique très bons soldats,
avec les orgueilleux et superbes honveds hongrois? Comment les gais et
fantasques Tyroliens, au chapeau pointu, à la plume verte, se
seraient-ils battus volontiers à côté des masses croates, de leurs gros
manteaux rouges ensanglantés des guerres des Turcs? Les Autrichiens, et
leur ancien général, le prince Eugène, avaient conservé fort utilement
ces grandes divisions, et, dans l’ordre mécanique de la guerre, ils
avaient eu certains égards pour le _génie_ national et respecté sa
liberté.
Cette tempête qui pendait des Alpes, tous ces torrents humains qui en
descendaient de partout, semblent avoir étonné les nôtres. Heureusement
tout cela ne fondit pas du même jet. Tandis que les Tyroliens étaient
encore avec Davidowich, plus près de leurs montagnes, les Hongrois,
Croates, Alvinzi étaient déjà en avant sur la route de Vérone. Devant
eux Masséna se retira, non sans désordre. Le général Vaubois, opposé à
Davidowich et chargé de défendre contre lui les postes de la Corona et
de Rivoli, risquait d’être forcé par l’impétuosité de l’élan tyrolien.
Il y résista d’abord, puis eut une panique, crut qu’il était coupé, que
ces hardis chasseurs avaient passé devant et l’avaient devancé aux
grandes positions de Rivoli.
Bonaparte n’avait que Vérone. Et il y était serré de près par la grosse
armée d’Alvinzi, qui, avec son artillerie, dominait dans la haute
position de Caldiero. Bonaparte vint inutilement contre cet ours avec
ses dogues, Masséna, Augereau, pour le forcer dans la montagne. Masséna
gravit un endroit négligé. Mais la nature se mit de la partie. Une
froide grêle se mêlant aux boulets souffletait les nôtres au visage, et,
dans la boue, on ne pouvait faire avancer les canons. Cela se passait le
12 novembre. Le 14, Bonaparte écrit au Directoire une lettre désespérée,
où il dit que tous ses héros sont morts ou blessés: «Nous sommes
abandonnés au fond de l’Italie. Peut-être l’heure du brave Augereau, de
l’intrépide Masséna est près de sonner. Alors, que deviendront tous ces
braves gens[25]?»
[25] Voy. la _Correspondance_, 14 novembre 1796.
Qui le sauva? Alvinzi. On se défiait de sa fougue; comme on avait fait
pour son prédécesseur, on lui avait donné un sage chef d’état-major,
Weirother. Et sans doute le commissaire anglais qui avait suivi partout
Wurmser ne manquait pas à Alvinzi, et fortifiait le Mentor autrichien.
Le mot invariable des Anglais, on l’a vu à Toulon, à Gênes, c’était
toujours: «_Des places: assurons-nous des places!_» Alvinzi, leur
obéissant ne visait que Vérone; il cherchait des échelles pour en
escalader les murs. Il croyait que, dans la lutte, le pugilat d’un tel
assaut, la vigueur hongroise l’emporterait.
Bonaparte aussi crut à la force, à la vaillance individuelle, et voulut,
cette fois encore, répéter l’affaire de Lodi. Par une sublime
imprudence, il laissa Vérone avec quinze cents hommes seulement. Et avec
tout le reste, il alla prendre pour champ de bataille les marais, les
chaussées de l’Adige et de l’Alpon. Il calculait que, par ce chemin
étrange, arrivé à Ronco, il se trouvait sur les flancs de l’ennemi, et
presque derrière lui. Les marais étaient traversés par deux chaussées,
l’une à gauche qui rejoignait Vérone; l’autre à droite sur l’Alpon
passait par le village d’Arcole.
Par la digue de gauche il pouvait tomber sur Alvinzi, si celui-ci
tentait d’escalader Vérone. C’était là le grand poste. Il y mit Masséna.
Celui-ci, plein de sang-froid, vit bientôt approcher un corps
qu’Alvinzi, averti par le bruit, avait envoyé. Il le laisse avancer sur
la chaussée étroite, puis fond sur lui, le refoule et le noie. De son
côté, Augereau, suivait l’autre digue jusqu’au pont qui mène au village
d’Arcole.
Bonaparte s’était mis avec Augereau. Il voyait les dispositions sombres,
nullement enthousiastes de l’armée. Il crut que c’était le moment de
s’exposer lui-même. Il n’en avait pas encore trouvé ni cherché
l’occasion. Je l’ai dit, il ne les a jamais cherchées dans sa longue vie
militaire, pensant peut-être avec raison que, dans l’intérêt de l’armée
il faut réserver le général.
Ici, à Arcole, il devait de sa personne affronter le péril. Il s’était
avancé, d’après des renseignements inexacts, ne sachant pas que les
Croates avaient fortifié le village et garni le passage d’une nombreuse
artillerie. Il avait bien envoyé une brigade et le général Guyeux pour
tourner ce pont et passer l’Alpon au-dessous d’Arcole. Mais il fallait
attendre, et le héros se trouvait arrêté dans une position que les
braves de Lodi eussent pu trouver ridicule. Il voulait, a dit Thiers,
arriver à temps sur les derrières d’Alvinzi, et obtenir un triomphe
complet. Mais cette grande armée d’Alvinzi, encore entière et qui reprit
bientôt l’offensive, n’était nullement là sur cette digue étroite. Et à
Arcole, il n’y avait qu’un petit détachement de Croates, que grossissent
les narrateurs bonapartistes pour grossir aussi la victoire.
Bonaparte, arrivé près du pont, et mis en présence du péril, ne pouvait
ni se retirer ni hésiter sans perdre son prestige. Augereau saisit un
drapeau et resta plusieurs minutes sous la mitraille. Bonaparte en avait
pris un. Mais cela n’avait pas d’action et n’entraînait personne.
Heureusement, son cheval prit peur, et le jeta hors de la tempête de
mitraille sur la rive boueuse, où il eut de l’eau jusqu’à mi-corps.
Selon un récit plus vraisemblable, il était à pied, déjà descendu de
cheval. Dans ce cas-là, on pourrait croire sans lui faire tort, que son
frère Louis qui le suivait, ou bien que ses amis, Bessières, à qui il
avait confié sa garde personnelle, voulurent réserver une vie si
précieuse, l’entraînèrent, et le firent descendre. Mais, au moment où il
était dans ce marais, les Croates, qui voyaient l’accident et tout ce
pêle-mêle d’officiers, accouraient pour les prendre. Là, son frère et
Bessières furent admirables, ils l’en tirèrent et le firent remonter.
Tout cela a été bien arrangé. D’abord dans les journaux, les gravures,
etc., on se garda bien de le montrer dans ce marais qui le protégea si
utilement contre la mitraille sous laquelle Augereau s’obstina à rester.
On se garda bien aussi de dire que son frère s’exposa pour lui sauver la
vie. On a voulu ainsi faire oublier l’ingratitude dont plus tard il paya
Louis.
Dans les récits qu’il en a faits lui-même pour le Directoire (et pour le
public), il met en grande lumière l’attachement des soldats pour lui.
Mais justement, s’il s’exposa, c’est parce qu’il vit l’armée immobile et
muette, dont le silence semblait lui reprocher ce massacre étourdi,
qu’on eût pu éviter. En réalité, à Arcole, le soldat était si mal
disposé, que les chefs durent payer de leur personne et furent presque
tous tués ou blessés. Lannes fut blessé trois fois et persévéra à
combattre.
Les pertes n’étaient pas égales. Alvinzi, en perdant ses Barbares, si
nombreux, pouvait tout réparer le lendemain. Bonaparte exposait la fleur
irréparable de l’armée, de la France.
«Mais sans cela, dit M. Thiers, le Hongrois aurait fui.» Qui le prouve?
il avait l’avantage du nombre, et l’égalité de valeur.
«Ou bien, Vérone eût été exposée?» Non, puisque Masséna était sur la
digue gauche, et y était vainqueur. Or cette digue gauche étant voisine
de Vérone, Alvinzi eût bien regardé avant de marcher vers la ville, avec
Masséna dans le dos.
Jomini dit ici que probablement Bonaparte n’avait pas une connaissance
suffisante des lieux. Et moi, je dis de plus que s’il eût fait explorer
cette digue droite, il eût su que le village d’Arcole était fortifié, et
ne se fût pas trouvé devant la batterie avec son drapeau inutile, pour
faire tuer tant de braves gens, et lui-même tomber bien à point dans la
boue.
La nuit se passa à attendre si Vaubois tenait encore et avait besoin
d’être secouru. «Bonaparte, dit M. Thiers, eût secouru Vaubois.» Comment
l’aurait-il pu, étant déjà si inférieur en nombre à Alvinzi? Au moindre
mouvement qu’il eût fait, il risquait d’exposer Vérone.
Pour la journée du 16, vaste silence dans les récits bonapartistes. Ils
évitent de dire que l’ennemi avait si peu souffert la veille que,
repassant l’Adige il prit l’offensive. Mais Masséna occupait toujours en
vainqueur sa digue gauche. Il met son chapeau à la pointe de son épée,
enfile la chaussée à la baïonnette, jette aux marais ce qu’il rencontre,
prend six canons et huit cents hommes. Bonaparte ne fit que tirailler
pendant ce jour du 16.
Le grand mystère qu’on n’a pas expliqué, c’est pourquoi Davidowich ne
venait pas se joindre à Alvinzi. C’est que n’ayant pas détruit le
lieutenant de Bonaparte, Vaubois, les Tyroliens hésitaient à se mettre
en mouvement, suivis par lui, pour secourir le Hongrois qui d’ailleurs
pouvait s’en passer.
Ce qui le prouve, c’est que le lendemain 17 novembre, Alvinzi reprend
une furieuse offensive. Sur la rive de droite, le général Robert est
tué, les siens repoussés. Et Bonaparte a besoin encore de toutes les
ressources de son astucieux génie; pour faire face, il a recours à la
fameuse 32e demi-brigade, la cache derrière un bois de saules, d’où,
sortant à propos, elle prend ou tue trois mille Croates. Alors,
Bonaparte, ramenant Masséna à lui, se porte avec toute son armée devant
Alvinzi. Seulement, avant d’attaquer avec Masséna et Augereau, il
inquiète les Hongrois, en faisant circuler derrière eux, un petit corps,
et, pour mettre le comble à leur inquiétude, il lance à travers les
roseaux vingt-cinq cavaliers (de ses guides) qui arrivent avec des
fanfares, un bruit éclatant de trompettes. Les Barbares effarés, comme
un taureau qui se laisse détourner souvent par un enfant, et qui s’en va
les cornes basses sans regarder qui le suit, les Hongrois, dis-je,
ahuris, épuisés par soixante-douze heures de combat, s’en vont, mais
s’en vont lentement se reposer vers la Brenta. Ils n’y trouvent plus les
Tyroliens, qui, avec leur mobilité, contents de leur succès sur Vaubois,
avaient regagné leurs montagnes.
Bonaparte avait fait à Arcole une découverte, c’est que cette armée,
naguère fanatique de lui, y voyait déjà clair pourtant, qu’elle avait
remarqué son imprévoyance étourdie, réparée à force d’hommes, et combien
il ménageait peu, non seulement le soldat, mais les plus précieux, les
plus irréparables de ces officiers. Il fit un peu oublier cette
prodigalité des vies humaines par une de ces anecdotes qui venaient
toujours à propos, et comme le _Mémorial_ en donne tant sur la bonté de
Bonaparte. C’est la sentinelle endormie, dont il prend le fusil et dont
il achève la faction.
Il ne manqua pas d’écrire à Paris, de représenter cette affaire, qui, se
passant sur des chaussées, ne put avoir de grandes mêlées, comme une
bataille générale où les deux armées auraient donné. Il prétend
qu’Alvinzi eut huit ou dix mille morts! Qui le contredira? comment
retrouver, compter tous ces morts au fond des marais.
La manière dont le hasard, ou son cheval, ou ses amis, le mirent hors de
la mitraille, cette circonstance fâcheuse est dans la lettre écrite au
Directoire; mais pour la publicité, elle est déguisée, touchée avec une
adresse singulière.
Pont d’Arcole et pont de Lodi, furent confondus et mêlés pour la gloire
de Bonaparte. Et la dernière affaire le porta jusqu’au ciel.
CHAPITRE III
VICTOIRE DÉCISIVE DE RIVOLI.--(13 JANVIER 97) ET REDDITION DE
MANTOUE.--BONAPARTE SAUVE LE PAPE A TOLENTINO.
Une partie du Directoire, la Réveillère, Rewbell, avaient toujours
considéré l’extinction de la papauté comme la grande affaire d’Italie et
la suprême défaite de la contre-révolution. L’indifférence de Barras, la
douceur de Carnot et sa partialité croissante pour le monde du passé,
avaient laissé Bonaparte fort libre d’éluder ses primitives instructions
et de sauver Rome. Parfois la saison l’empêchait, disait-il, et parfois
ses ménagements pour Naples. Il montrait au Midi le fantôme de la grande
armée Napolitaine de cinquante mille hommes, dont il se moque ailleurs
dans une lettre, disant que, pour la réduire, il lui suffirait de six
mille grenadiers.
Cependant le vieux Pie VI, son avide neveu qui gouvernait, et ses
cardinaux intrigants (qu’on connaît mieux maintenant par les Mémoires de
Consalvi), travaillaient constamment l’Autriche contre nous. Ils lui
avaient montré très bien la grande faute de Bonaparte, qui ne faisait
aucun usage de l’Italie, lui défendant obstinément de s’armer par le
grand moyen, _la vente des biens d’Église_. Or, puisqu’il ne faisait pas
la croisade révolutionnaire que demandaient les villes, on pouvait faire
aisément contre lui par Naples et Rome (et en général par les
campagnes), la croisade contre-révolutionnaire en profitant des
ressources du Midi, toutes intactes, et que la guerre n’avait pas
entamées.
Conseil haineux, mais très imprévoyant, qui stimula l’appétit de
l’Autriche et lui rappela sa politique: _Qui ne peut piller l’ennemi,
doit au moins piller ses amis._ C’est ce qu’elle fit plus tard, en se
faisant donner d’abord son alliée Venise, puis en s’emparant même de
Rome et des États de son ami le pape.
Celui-ci, sans prévoir encore cet étrange résultat du conseil qu’il
donnait, voulait pour le moment que Wurmser, qui restait inutile à
Mantoue, passât à Rome, à Naples, commandât leurs armées et leur
communiquât la fougue, l’emportement de son courage. Pendant ce temps,
Alvinzi, intact encore, malgré les combats partiels (tellement exagérés)
d’Arcole, aurait percé jusqu’à Mantoue et y eût remplacé Wurmser.
Bonaparte eût porté alors la peine de sa duplicité. Il eût amèrement
regretté d’avoir ménagé Rome, éludé une expédition que lui-même disait
si facile, respecté les trésors et les ressources du Midi pour les
laisser aux Autrichiens.
Le secret de la croisade fut admirablement gardé, et Bonaparte, n’ayant
point éclairé les routes, ne sut rien et ne prévit rien. Un de ses
historiens dit ridiculement: «Il arrivait de Bologne à Vérone et il ne
vit que deux mille Autrichiens, mais devina.» Je le crois bien. Les
cinquante mille hommes d’Alvinzi, cette masse qui faisait trembler la
terre, ne passaient pas comme une mouche. Enfin Joubert, qui était déjà
aux prises sur le plateau de Rivoli, avertit son imprévoyant général; il
était temps. Avec son petit corps de dix mille hommes il était déjà
entouré, serré, il étouffait. Bonaparte avait à Vérone son épée de
chevet, Masséna, cette division si mal traitée par lui (après les cinq
victoires d’octobre). C’étaient quatre régiments invincibles, entre
autres la 32e demi-brigade avec son chef Rampon. Il les fait partir dans
la nuit du 24 au 25 janvier, et marcher toute la nuit. Lui-même, à
cheval, les précède, arrive à Rivoli à deux heures du matin. La lune se
levait tout exprès par un ciel froid et pur pour lui donner un grand
spectacle. C’était un monde, tout le monde barbare en ses tribus
diverses, fort distinct par ses feux qui entouraient le petit corps de
Joubert. Une grosse colonne de toute arme montait la grande route et le
Monte-Baldo, et par une sorte d’escalier tournant allait s’emparer du
plateau pour l’accabler. Trois autres corps, tous d’infanterie, avaient
gravi les hauteurs supérieures et allaient en descendre, comme par les
gradins d’un amphithéâtre. Un quatrième corps, sous Lusignan, circulait
sur le côté et devait se placer derrière Joubert, lui fermer sa retraite
vers Vérone. Enfin, pour compléter le cadre de ce spectacle de terreur,
on voyait sur l’autre côté de l’Adige un autre corps, dont les boulets
venant par intervalles semblaient dire à Joubert: «Tu n’échapperas pas».
Une chose cependant était claire, c’est que l’immense infanterie qui
descendait des hauteurs sur le plateau n’avait point d’artillerie, et
que l’énorme armée qui montait vers Joubert par cette sorte d’escalier
tournant et qui faisait monter ses canons avec peine, était elle-même
sous le feu de nos canons, de la vive et rapide artillerie française.
Cela rassurait Bonaparte. Mais voilà que ces intrépides Barbares tuent
les chevaux qui traînaient nos canons, arrivent sur les pièces et les
enlèvent. Cinquante grenadiers de la 14e demi-brigade s’élancent,
s’attèlent aux canons et les ramènent à nous.
Masséna arrivait (il était temps) et ses quatre brigades. Avec
Bonaparte, il prend la 32e, rallie ceux qui avaient plié, renverse
l’ennemi et vient se placer à côté de la 14e entamée, qui résistait
valeureusement. Mais, à ce moment, les grenadiers de l’ennemi étaient
parvenus à hisser leur artillerie sur le plateau. De l’autre côté,
Lusignan (avec sa colonne) apparaissait derrière Joubert, déjà battait
des mains et croyait l’avoir pris. Bonaparte défend qu’on s’en occupe et
dit résolument: «Ceux-ci sont à nous.»
Sa gauche était couverte par Masséna et la 32e. Une batterie est dirigée
vers l’ennemi, qui n’avait pas encore eu le temps de mettre ses canons
en place. Nos cavaliers impétueux, Leclerc et Lassalle les chargent;
Joubert, qui charge aussi, a son cheval tué, continue de combattre un
fusil à la main. Tous les ennemis qui ont monté, grenadiers, cavaliers
avec leur artillerie sont précipités pêle-mêle dans l’escalier tournant.
D’autre part, l’infanterie autrichienne, venue d’en haut et descendue
déjà sur le plateau, perd tout espoir, et fuit en désordre aux
montagnes. Restait le corps de Lusignan qui, derrière lui rencontra nos
réserves par les routes de Vérone, mit bas les armes, nous donna quatre
mille prisonniers.
Bonaparte laisse Joubert poursuivre la déroute et, avec la division
Masséna, qui depuis vingt-quatre heures marchait ou combattait, il se
met encore en route pour marcher toute la nuit, voulant poursuivre
Provera, lieutenant d’Alvinzi, en faisant quatorze lieues jusqu’à
Mantoue. Exploit peu difficile pour Bonaparte qui était à cheval, mais
cruel, exterminateur pour ces braves gens qui allaient à pied sans
repos. C’étaient nos Pyrénéens, nos Gascons, Provençaux, dont cette
division était composée, qui avaient déjà fait cela après Bassano,
marchant cent heures sans s’arrêter, puis combattant et gagnant des
victoires, non par le bras seulement, mais avec leurs jambes d’acier et
leur infatigable cœur.
Hélas! qu’est-elle devenue cette élite admirable? Il en a épuisé les
restes en deux folies célèbres: l’Égypte, où il les délaissa, et
Saint-Domingue, où il les exposa à une mort certaine, sous ce climat
dévorateur, pour les faire échouer dans un crime, la vaine tentative de
refaire l’esclavage.
* * * * *
La bataille de Rivoli fut une grande et terrible bataille qui nous donna
treize mille prisonniers et non pas comme Arcole, une série de petits
combats. C’est la lutte définitive entre nous et les tribus du Nord, qui
montrèrent un courage égal, ayant contre elles cette pente escarpée et
luttant sans pouvoir se servir de leur artillerie.
Elle eut pour complément la ruine des dix mille hommes que Provera
menait à Mantoue. Provera, traqué comme un gibier sauvage, cerné de tous
côtés, est forcé de se rendre. Dès lors tout est fini. Le grand projet
manqué. Wurmser, essaya vainement d’échapper pour se rendre à Rome, à
Naples, essayer la croisade catholique. Il disait qu’il avait encore
pour un an de vivres. Bonaparte ne s’y trompait pas. Il le savait aux
abois, et que Mantoue était plein de cadavres; trente mille hommes y
étaient morts. Sa lettre, qu’il écrivit au moment même au Directoire, ne
fait nulle mention des circonstances romanesques[26], des générosités
héroïques qu’il ajouta plus tard dans une autre relation. Loin de là, il
se montra assez rude, dédaigneux, pour ce vieux et héroïque Wurmser,
comme s’il lui gardait rancune de l’avoir arrêté si longtemps. Wurmser,
à la sortie, avait demandé à le saluer. Mais Bonaparte était déjà parti
et n’avait laissé à sa place qu’un de ses lieutenants.
[26] Voy. les récits divers et successifs qu’il a donnés de tout cela
plus tard.
* * * * *
On pouvait dire que Rome avait succombé dans Mantoue. Mais cette cour
était si haineuse que, faisant sonner partout le tocsin, lançant dans
les campagnes ses moines avec le crucifix, elle essaya deux fois par des
hordes de paysans d’arrêter les vainqueurs de Wurmser, d’Alvinzi. Les
Romagnes, disait le cardinal Rusca, seront une Vendée. Au contraire,
Bonaparte venait fort modéré et dans une disposition toute politique. A
Faenza, il dit qu’il ménageait cette ville par respect pour le pape. Il
parla en Italien aux prisonniers et les renvoya libres, en jurant qu’il
n’était pas venu pour détruire la religion, mais au contraire _pour la
religion_ et le peuple. Les prêtres, loin de perdre à son arrivée, y
gagnèrent. Il fit nourrir dans les couvents ceux d’entre eux qui étaient
sans ressources, et tous ceux qui rentrèrent en France devinrent de
chauds prédicateurs de Bonaparte et ses panégyristes enthousiastes.
Il ne voulait que faire un peu peur au saint-siège, le sauver et, en
cela, il était en accord admirable avec la violente réaction qui en
France portait au Corps législatif un monde de royalistes fanatiques,
des assassins du Midi, tel chef de bande qu’on eût dû fusiller aussi
bien que Charette. Tout ce monde lui écrivait de France et de Paris:
«Osez!» Il hésitait pourtant, craignant de trop se démasquer. Pour
gagner du temps, il eut une idée saugrenue; c’était que le Directoire
donnât à l’Espagne la ville de Rome, en laissant tout le reste au pape
avec son pouvoir spirituel. Et, en même temps, pour amuser les
philosophes, il leur envoyait un joujou, la noire Madone de Lorette,
qu’on mit à la Bibliothèque.