Cet aimable Édouard, celui dont il s’agit, était un fils cadet des ducs

de Leinster. Il fut élevé en France par un Écossais qui avait épousé sa

mère, devenue veuve. On l’envoya en Amérique faire la guerre contre la

Fayette et les Français qu’il devait tant aimer. Là, comme tant d’autres

alors, il s’éprit de la vie sauvage. Dans un voyage qu’il fit à travers

les neiges du Canada, les Indiens, à leur tour, furent si charmés de

lui, de sa naïve et vaillante originalité, qu’ils l’adoptèrent, le

proclamèrent chef de la _tribu de l’Ours_. Pitt eût voulu le gagner,

l’employer; il lui offrait le commandement de l’expédition anglaise

contre Cadix. Il mettait à cela une condition: qu’il se ferait bon

Anglais, quitterait l’opposition irlandaise. Il refusa; ce chemin à

l’action, à la gloire, lui fut ainsi barré. D’autre part, sa fortune

n’était pas meilleure en amour. Comme cadet, il n’était pas riche, et, à

son retour d’Amérique, il avait eu l’insigne douleur de voir sa fiancée

qui en épousait un autre.

La France, la grande Révolution, le consolaient de tout. Il dîna avec

Fox dans la joie qu’apporta la nouvelle de Valmy et de la retraite des

Prussiens. Il ne tint pas à cette joie, passa en France et logea à

Paris, d’abord chez Thomas Payne, l’apôtre de la liberté des deux

mondes. Que ne fût-il resté chez cet ami austère! Il aurait fait comme

son compatriote Tone, qui devint général en France; il se fût lancé dans

les guerres de la liberté. Mais une affaire de cœur fut son entrave. Aux

réjouissances que l’on fit à Paris pour Jemmapes, le jeune général

Égalité, personnage très calculé, invita le citoyen Fitz-Gerald et le

fit dîner avec madame de Genlis et son élève, la charmante Paméla (fille

naturelle du duc d’Orléans). Le voilà pris. Il aime et il épouse. Cela

le brouille d’abord avec sa famille; puis avec l’Angleterre, qui le raye

des rôles de son armée. Le voilà donc Français? Non pas. Son fatal

mariage avec les Orléans empêche notre gouvernement de l’employer.

Cependant la tempête soufflait en France et en Irlande. Fitz-Gerald,

condamné à une oisiveté solitaire, et désespéré d’être heureux, avec sa

Paméla, leur enfant, son jardin en fleurs, s’efforçait d’ignorer et de

ne pas prévoir. On frémit en lisant ses lettres et son imprévoyance, en

entendant la tourmente cruelle qui s’agite déjà autour de cette idylle.

On dit que le cœur trop plein, au moment où Hoche préparait sa grande

expédition d’Irlande, il dit la chose non seulement à Sheridan, l’ami du

prince de Galles, mais inconsidérément à une dame liée avec un ami de

Pitt.

Cette parfaite nature, douce et chevaleresque, mais fort peu

révolutionnaire, n’avait pas la fixité de vues, la décision qui fait le

succès. Il appelait la Révolution, les Français, et en même temps il

craignait qu’ils ne réussissent trop et ne s’emparassent de l’Irlande,

que lui-même ne passât pour traître, ayant machiné la conquête de sa

patrie. Et cependant, il se disait: «L’Amérique a bien appelé les

Français!»

Le prince régent pleura Fitz-Gerald,--comme le czar Paul et son fils

pleurèrent Kosciuszko, qu’ils visitaient dans sa prison. Mais ils n’en

firent pas plus pour la Pologne et pour l’Irlande.

Le mouvement avait commencé en Irlande par un très grand spectacle

d’amitié, de fraternité, tel qu’on en voit rarement sur la terre. Les

Irlandais protestants à Belfast réparaient la longue injustice

qu’avaient soufferte leurs frères catholiques, au point que les

catholiques qui portaient dans Dublin la pétition de Liberté furent

traînés en triomphe par les protestants. La Liberté effaçait tout, et la

fraternité semblait rester comme la religion de la terre. Belfast avait

célébré l’anniversaire de la Révolution française, en arborant quatre

pavillons: _France_, _Irlande_, _Amérique_, et _Pologne_. Le pavillon

anglais manquait; à tort. Car l’Angleterre s’agitait elle-même. Le

drapeau irlandais du _1er bataillon national_ était toujours la _harpe_,

mais désormais elle était surmontée non plus de la couronne, mais du

bonnet de la liberté.

Cependant Pitt avait sacrifié vingt millions pour acheter le parlement

d’Irlande. Et ce qui valait mieux pour lui, le sang versé en France, et

en Irlande la crainte des propriétaires, agissait, et le danger de

donner l’élection aux catholiques, si ignorants, barbares. Pitt s’était

procuré l’alliance secrète du pape contre la France. Pie VI lui écrivait

cyniquement: «Nous n’avons plus que vous!» Les prêtres catholiques,

craignant par-dessus tout la France, excommunièrent quiconque se

joindrait aux Français.

Hoche avait été un peu retardé; il se défiait de son amiral

Villaret-Joyeuse, en demanda un autre, et, pour le surveiller, monta sur

le même vaisseau, lequel fut écarté par les tempêtes de décembre et ne

put aborder. Grouchy, son lieutenant, arriva seul avec 1 800 hommes. Ce

général, très brave, mais très malencontreux, eut déjà là son Waterloo:

il craignit une si grande responsabilité, ne voulut pas agir sans Hoche;

Bouvet aussi, son amiral, refusait d’aborder. Il y avait, dit-on,

plusieurs centaines de mille hommes en armes, mais fort désordonnés. Un

Judas avait organisé une machine perfide de police. On s’était arrangé

pour que des dragonnades, des cruautés de soldats fissent éclater

l’insurrection trop tôt. Belfast et tout le Nord s’en retirèrent[19].

[19] L’un des directeurs, la Réveillère-Lepeaux, avait en Irlande son

gendre qui y habitait depuis plusieurs années. Il aurait dû

s’informer d’autant mieux des causes du non-succès. Les royalistes

firent manquer tout deux fois. En décembre 96, nos officiers de

marine ne voulaient pas réussir. Hoche s’était mis sur une frégate,

comme jadis Suffren faisait en pareil cas, pour se porter partout

avec plus de rapidité. Malgré le mauvais temps, ils le promenèrent

un mois en mer et se refusèrent aux prières de Grouchy, qui voulait

débarquer et combattre à tout prix.--En 97, ce furent les bureaux de

la Trésorerie, tout royalistes, et qui par la constitution étaient

indépendants et du Directoire et de l’Assemblée; ces bureaux,

dis-je, rompirent l’expédition; ils ne fournirent des fonds que pour

Humbert et douze cents hommes qui eurent de grands succès. Mais

Sarasin qui avait dix mille hommes, faute de fonds, ne put passer à

temps. Cette trahison des royalistes donna la victoire aux Anglais

de Cornwallis, qui avait trente mille hommes. Voy. _Mém. de la

Réveillère_. t. I, p. 185 et t. II, p. 30.

Hoche repoussé par la tempête, manquant à sa fortune, quand cent mille

Irlandais en armes l’attendaient, ces deux événements portèrent au

comble la joie des royalistes, leurs parricides espérances

(août-décembre 96).

Par quatre fois, ils avaient assassiné Hoche. En vain. Mais cette fois

ils tâchèrent de le tuer dans d’opinion en le déclarant pour toujours:

un héros _malheureux_, haï de la fortune. Pouvait-on pourtant dire que

son entreprise avait avorté? L’Irlande était toujours en armes et la

panique dans Londres, la banque, le crédit en déroute. Pour rassurer

dans cet effroi, Pitt avait dû faire la presse de cent mille matelots.

Ces enlèvements portèrent (en 97) le pays à la catastrophe qui put

sembler le Jugement dernier: _la grande révolte des trois flottes_ qui

seules défendaient l’Angleterre.

LIVRE DEUXIÈME

ITALIE

CHAPITRE PREMIER

LES SIX VICTOIRES DE MASSÉNA.--SEPTEMBRE 96.--ENVIE DE BONAPARTE.

Avant que la victoire de Castiglione ne fût connue, célébrée à Paris,

beaucoup de gens soutenaient qu’il fallait rappeler Bonaparte, le

remplacer. Les royalistes le croyaient jacobin, l’appelaient toujours

_Vendémiaire_, ne lui tenaient nul compte de ses ménagements pour Rome

et le clergé, ni des entraves qu’il mettait à la Révolution italienne en

empêchant la vente des biens d’Église.

D’autre part, les patriotes reprochaient amèrement au Directoire de

soutenir en Bonaparte, non pas un général, mais un vrai tyran d’Italie

qui, sans compter avec la République, agissait de sa tête, soutenait les

despotes, le Piémont, le pape, etc. Ils demandaient aussi qu’il fût

rappelé, arrêté. Mais par qui arrêté, à la tête des troupes de

l’enthousiaste armée d’Italie? Par qui? Par le général Hoche.

Ce fut Hoche qui le sauva. Il était à la veille de sa grande entreprise,

dans l’état magnanime d’un homme qui va risquer tout et sacrifier sa

vie, même au besoin sa gloire, dans ce hasard, dans cette immolation.

Bonaparte semblait son ennemi et avait toujours eu de mauvais procédés

pour lui. Cela tenta le cœur de Hoche. Indigné du bruit qu’on faisait

courir et, par une sublime étourderie, il se déclara son garant, et se

fit sa caution. Dans une belle lettre où, parlant aux royalistes seuls,

il impose réellement silence aux jacobins, il répond en termes

magnifiques du patriotisme de Bonaparte: «Ah! brave jeune homme, quel

est le militaire républicain qui ne brûle de t’imiter? Conduis à Naples,

à Vienne, nos armées victorieuses. Réponds à tes ennemis personnels en

humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau, et

laisse-nous le soin de ta gloire!»

Au 4 août, Masséna, Augereau, lui gagnant deux batailles en deux jours,

le rendirent aussi indestituable et au-dessus des jugements de

l’opinion. Ces innombrables prisonniers, ces drapeaux arrachés, que l’on

envoyait à Paris, c’était un beau spectacle!... tant de drapeaux, tant

de canons! Seize mille prisonniers qui par l’Italie et la France firent

un long défilé, une exhibition interminable d’uniformes étrangers!

Après ce triomphe qui doutait que Wurmser, battu par Masséna, éreinté

par Augereau, ne fût extrêmement malade? Tout ce qu’avait pu le pauvre

vieillard, c’était de gagner Mantoue, de s’y réfugier. On ne fut pas peu

surpris de voir que, dans ce même mois, il se remontrait au soleil, que

par lui, par ses lieutenants, il osait chevaucher aux défilés des Alpes

sur la route du Tyrol; de sorte que, si Bonaparte forçait les défilés

pour se mettre sur la route d’Insprück, où il invitait Moreau à venir le

joindre, ce ne serait qu’en poursuivant et écrasant Wurmser.

L’étonnement redoubla quand on sut que Wurmser n’était pas poursuivi,

que c’était lui, ce vieux diable incarné qui, avec quarante mille

hommes, cherchait Bonaparte, s’était mis à ses trousses. Quelle

insolence exorbitante! quinze jours après Castiglione! C’était comme le

lion poursuivant son chasseur, faisant la chasse à l’homme. Dans ces

basses racines des Alpes, les défilés forment le long du fleuve des

pièges naturels. Partout des chaussées les resserrent contre les

rochers. Augereau, nos tirailleurs pyrénéens, grimpaient, dominaient

tout. Et on forçait les passages d’en bas. On culbute Davidowich à

Roveredo. Mais Wurmser, qu’on croyait au nord, était au sud, et derrière

Bonaparte, comptant bien l’enfermer. Projet qui eût pu réussir, si la

grande insurrection du Tyrol eût commencé en septembre.

Ce peuple agricole attendit la fin de ses travaux pour entrer en

mouvement. Bonaparte n’en était pas moins déjà resserré, engagé au filet

que forme la Brenta dans son lit de rochers et que Bassano ferme au sud.

Bassano, sur la rive gauche, communique par un pont avec la rive droite.

Là s’établit Wurmser. Nos Français n’avaient contre lui que trente mille

hommes. Mais Augereau tenait la rive gauche, le côté où est Bassano.

Masséna était à la droite où est le fleuve et le pont. C’était encore

comme le pont de Lodi. Masséna le passa de même, se réunit à Augereau;

ils fondirent dans la ville, malgré les canonniers de Wurmser, qui se

firent tuer sur leurs pièces. Cela se fit si vite, que Wurmser lui-même,

pressé entre deux colonnes, eut à peine le temps de monter à cheval.

Avec son admirable cavalerie, il s’ouvrit un passage au sud; tous les

autres s’écoulèrent au nord vers le Frioul. Ainsi la grande armée qui

croyait nous tenir est rompue en deux parts, et Bonaparte est tiré du

filet.

Wurmser trouve moyen, avec ses cavaliers, de traverser l’Adige et

d’échapper à Masséna; il passe sur le corps à Murat, et se jette dans

Mantoue (13 septembre). Ainsi, par son revers, il obtint une fois de

plus le résultat recommandé par Vienne: d’assurer avant tout la grande

place forte, la gardienne de l’Italie.

Ce qui terrifia Wurmser et nous surprend encore, ce fut la prodigieuse

marche de l’infanterie de Masséna pendant quatre jours et quatre nuits,

tandis que Wurmser, avec ses chevaux, ne put aller si vite, s’arrêta une

nuit. Il vit avec stupeur ce miracle, que les mêmes hommes ayant battu

sa droite à Trente, son centre et toute son armée à Bassano (8

septembre), lui barraient la route, voulaient couper sa retraite vers

Mantoue. S’ils n’y parvinrent, ce fut la faute d’un guide qui égara

Masséna et lui fit prendre le plus long.

L’opiniâtre Wurmser, loin de rester à l’abri, à l’instant offrit la

bataille. On l’a nommée Saint-Georges (un faubourg de la ville), ou la

Favorite, villa des ducs de Mantoue. Elle fut très acharnée et la

cavalerie hongroise, montée sans selle, eut un moment l’avantage.

Masséna rallia les nôtres et fut soutenu par Rampon et la fameuse 32e

demi-brigade qui, formée en carré, brisa les charges de cette cavalerie

héroïque. Wurmser ne put se contenir, avança, occupa la villa, le

faubourg. Mais Masséna l’isola de plusieurs de ses corps, et, avec la

32e, le poussa furieux dans Mantoue.

Masséna, en un mois, dans un petit espace, avait fait des centaines de

lieues et gagné six batailles sans compter les terribles petits combats

livrés le long des fleuves, des précipices. Dans le long filet du Tyrol,

où Bonaparte s’était mis, il lui ouvrit l’issue à Trente et à Roveredo.

A Bassano, où Wurmser l’attendait, Masséna fut le matador qui jeta bas

le taureau. Enfin, quand Wurmser livra sans autre espoir le combat de

Saint-Georges, ce fut encore Masséna qui lui enfonça le couteau.

Dès lors, l’heureux Bonaparte, pendant trois mois, put aller et venir au

centre de l’Italie. Qui lui avait donné ces trois mois?

Incontestablement, les grands succès de Masséna.

On le sentait bien à Paris, dans l’armée. En admirant le génie de

Bonaparte et lisant ses belles proclamations, on tenait compte aussi du

muet héroïque qui, sans parler, faisait tant de sa main! A Paris, à

l’armée, on chantait à tue-tête le couplet si connu: «Enfant chéri de la

victoire!...»

* * * * *

Il faut que ce moment ait été bien amer à Bonaparte, car il sortit de

ses calculs habituels, de sa profonde astuce, et laisse voir sans

ménagements les sentiments qu’il eut toujours pour Masséna. Dans son

dernier rapport, il loue ses favoris, Marmont, Leclerc, qui arrivèrent

trop tard à la bataille, il oublie ceux qui agirent[20]. Que dis-je? il

oublie Masséna! sachant qu’il ne se plaindrait pas, n’écrivait jamais,

parlait peu. Et, en effet, sans le général Koch, qui a retrouvé ce

chiffon, nous ignorerions que cet homme insouciant, négligent,

taciturne, parla et écrivit cette fois et par un terrible billet. Nous

devons à ce hasard d’avoir un jour profond, une étrange percée dans le

cœur ténébreux de Bonaparte, généralement habile à cacher ses

replis[21]. Masséna dit dans ce billet avec sa simplicité héroïque: «La

victoire de Saint-Georges est due à mes dispositions, à mon activité, à

mon sang-froid à tout prévoir... Sans l’ordre que je donnai à

l’intrépide Rampon, ma division était tournée et c’était fait de la

bataille.» Puis, il demande avancement pour Rampon, mais n’obtient rien.

[20] Rampon lui déplaisait pour lui avoir rendu au début de la guerre

le service de réparer la bévue qui l’eût perdu au premier pas.

[21] Madame de Rémusat qui connaissait bien Bonaparte, n’en parle pas

autrement: «Rien de si rabaissé, il faut en convenir, que son âme.

Nulle générosité, point de vraie grandeur. Je ne l’ai jamais vu

admirer, je ne l’ai jamais vu comprendre une belle action.» (Mém. t.

I, p. 105.)

Le mauvais cœur s’enfonça dans l’ingratitude. On rougit en le voyant

abuser ignoblement de son pouvoir arbitraire de général, envoyer Masséna

(un homme si utile à la France et qui plus tard la sauva à Zurich), en

garnison dans un lieu malsain (en septembre) où il pouvait périr. Sur

ses réclamations, il le met à Vérone, mais (par une persécution

obstinée, ignoble) sans logement, presque sans vivres, lorsque d’autres

étaient bien nourris, affamant ce corps héroïque, le premier de l’armée.

Les grandes trahisons de Bonaparte, celle d’Espagne (si bien contée par

M. Lanfrey) le font bien moins connaître que la conduite double,

infiniment habile qu’il eut toute sa vie pour Masséna. Le problème était

de le ruiner dans l’opinion, sans laisser soupçonner qu’entre tous il le

jugeait le premier, mais avait la faiblesse d’en être jaloux. A

Sainte-Hélène encore, voulant le rabaisser, il dit ridiculement (sur ce

grand homme d’action) «qu’il était sans culture et _sans conversation_.»

Il le représente comme un soldat «dont la pensée confuse s’éclaircissait

tout à coup sous le feu.»

Grand éloge qui lui échappe tard et si près de la mort. Mais, dans toute

sa vie, il ne laissa passer nulle occasion de vilipender Masséna; et

cela avec une adresse remarquable, le faisant accuser, noircir par

d’autres, lui créant peu à peu la réputation d’un joueur, d’un

dilapidateur[22]. En 1801, où Bonaparte avoue que la défense de Gênes

par Masséna lui a fait Marengo, sa diabolique ingratitude diffame son

sauveur. Comment? et par qui? c’est là le plus fort! Il le diffame par

la voix de Carnot, dont l’honnêteté connue appuyait tous ces bruits que

jamais on ne put prouver. C’est là qu’on reconnaît surtout l’élève des

prêtres, et combien l’éducation cléricale affine en mal et déprave les

cœurs.

[22] Exemple en 99, le pillage de Rome que firent, pour l’expédition

d’Égypte, les bonapartistes eux-mêmes, comme le dit un ennemi de

Masséna, Gouvion Saint-Cyr.

Devant tant de noirceurs on est embarrassé de résoudre cette question:

Comment le fourbe Bonaparte, ayant joué tant de tours à Masséna, le

trouvait-il toujours? L’insouciance de celui-ci, son aveuglement à

servir ce calomniateur, ne s’expliquent pas suffisamment par l’avarice

ou l’ambition. Non, il y avait autre chose; un mystère de nature.

Son grand instinct de guerre tenait de la fatalité aveugle qui domine

certains animaux. Que ferait le chien de chasse hors de la chasse? Il

avait besoin du péril plus que de richesse et de gloire. Bonne chance

pour son ennemi. Il l’enterrait dans l’or et sous de prétendus honneurs

qui l’abaissaient. Le malicieux Bonaparte les énumère à Sainte-Hélène et

lui porte ce coup final[23]: «Enfin, maréchal de l’empire.» Dernière

pelletée de terre qui cache le héros. Et il y en a pour jamais!

[23] _Mém. militaires de Bonaparte_, écrits à Sainte-Hélène.

CHAPITRE II

RÉPUBLIQUES ITALIENNES.--COMBATS D’ARCOLE.--16-17 NOVEMBRE 96.

A la fin de juillet 96, Bonaparte s’attendait peu à ce déluge allemand

de Wurmser. Il avait seulement nouvelle de vingt mille hommes que

l’Autriche tirait de son armée du Rhin pour l’Italie. De là les embarras

dont il ne fut tiré que par la vaillance de Masséna.

Eh bien, de septembre en novembre, pendant trois mois, il ne prévoit pas

davantage, et quand il voit descendre une armée toute nouvelle, deux

grands bans de Barbares, d’une part la tourbe du Tyrol, de l’autre les

grosses masses croates, hongroises, d’Alvinzi, il semble, encore non pas

surpris (il fait face), mais il a l’air d’être éveillé en sursaut, comme

un homme qui, pendant ces trois mois, a pensé à toute autre chose qu’à

ce nouveau déluge, si facile à prévoir.

On est frappé de voir que cet homme, si positif, semble absent

quelquefois, moins occupé des actes que de l’impression qu’il produit,

des rêves, apparences ou espoirs, qu’il donne aujourd’hui et qu’il

escomptera demain.

De sorte qu’à suivre les bulletins, les articles qu’il inspirait et

faisait faire, ses lettres au Directoire, et même à Joséphine, on

s’aperçoit que, derrière sa vie d’action, il en avait une autre

d’imagination, de vastes et vives espérances qu’il avait ou donnait aux

autres. On peut dire que chaque jour il se peignait lui-même dans un

cadre nouveau et sous une nouvelle auréole. D’abord, on l’avait vu dans

sa proclamation au haut des Alpes du Piémont, montrant à son armée

l’Italie, et lui promettant Rome, parlant de réveiller la cendre de

Brutus. Mais son armée républicaine prenait cela au sérieux bien plus

que ne voulait sa politique, si favorable au pape. Dès lors il ne parle

plus de Rome, il se tourne vers la pensée classique en général, les

tableaux d’Italie envoyés à Paris, et même les souvenirs littéraires.

Dans la longueur du siège de Mantoue, un peu malade en juillet, il

raconte à Joséphine, dans une lettre sentimentale et calculée sur le

goût de l’époque, qu’en pensant à elle, rêveur mélancolique, il a été,

au _clair de lune_, voir sur le lac le village de Virgile. Là sans doute

il prit l’idée de la fête du grand poète, qu’il fit plus tard, et qui le

recommanda fort à la société lettrée, élevée dans ce culte classique.

Joséphine ne perd pas de temps. On parle de cette visite, on fait des

gravures, fort belles, préparées évidemment longtemps d’avance (on

n’avait pas alors nos fades et expéditives lithographies). Et, dans ces

gravures, on voit le héros d’Italie, auprès du tombeau de Virgile, et

ombragé de son laurier.

Tout avait été arrangé en prévision de Mantoue dont Bonaparte espérait

se faire une auréole. Et ce siège fut un revers. Castiglione et Bassano,

l’en relevèrent. Mais les grands coups d’épée, et les prodiges de

septembre que Masséna enfin s’avisa de revendiquer, paraissent avoir un

peu détourné Bonaparte de l’Italie. Il semble dire déjà ce qu’il écrit

un an après: «Qu’est-ce que l’Italie? Peu de chose.» La pensée est

visiblement tournée vers l’Orient. Déjà il avait dit aux nôtres quand

ils vinrent à Ancône, «qu’ils étaient en face de l’Épire, royaume

d’Alexandre le Grand.» Au 6 septembre, après le grand succès de Bassano:

«Quel effet ce sera pour la Hongrie et pour _Constantinople_!» L’année

suivante, il fait alliance avec Ali-Pacha et le prince des Maïnotes.

Déjà il parle de l’Égypte. Son cœur n’est plus en Italie.

Mais il y avait en France une grande masse de patriotes qui s’y

intéressaient, et espéraient la révolution italienne. Seulement, les

amis de la paix, très pressés de la faire (comme Carnot et Letourneur au

Directoire) craignaient que Bonaparte ne donnât à l’Italie des gages qui

empêcheraient de s’entendre avec l’Autriche. C’était le point de vue de

Bonaparte. Mais il se serait trop démasqué, il eût trop déplu à la

majorité du Directoire s’il n’eût rien fait pour l’Italie. Aussi

quoiqu’il eût un arrangement avec le duc de Modène, dès que les Modénois

voulurent se mettre en république, il demande avis au Directoire[24],

mais n’attendit pas sa réponse, et déclara que Modène et Reggio étaient

sous la protection de la France et pouvaient se constituer librement.

Puis il s’excusa aux directeurs, disant n’avoir pas reçu à temps leurs

conseils. Tout en s’excusant, il continuait dans la même voie, unissant

à Modène, Bologne et Ferrare pour en faire ce qu’on appela la République

cispadane.

[24] Correspondance, 26 mai.--12 Juin 97.

Acte audacieux qu’il faisait de son chef, certain cette fois d’être

avoué du parti patriote. Mais, en même temps il tâchait de plaire aux

amis de la paix, aux modérés, et même aux rétrogrades, en ajournant

toujours la grande affaire que voulait l’Italie et que craignait le

pape: _la vente des biens ecclésiastiques_. Il n’en vendit que peu, et

tard, l’année suivante, demandant l’aveu du pape qu’il croyait séduire

en lui faisant sa part.

Ainsi, dans les trois mois qui s’écoulent entre Bassano et Arcole, il ne

fait rien de sérieux pour relever l’Italie. Il proclame des républiques,

mais empêchant la grande révolution territoriale des biens d’Église, il

ne donne à ces républiques nulle base, n’essaye pas de tirer de tant de

villes qui étaient pour nous quelques ressources militaires.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 4 / 20 段