On avait refusé d’entendre l’homme qui savait le mieux les choses, les

eût trop éclaircies, Francis (Junius). Et en même temps on refusait à

Burke les pièces qui lui étaient nécessaires. De sorte que, le tenant

désarmé de preuves, on lui reprochait de ne pas prouver. Les choses en

vinrent au point que les accusateurs peu à peu se trouvèrent accusés.

L’indignation mettant Burke en fureur le rendait odieux, insupportable à

la grande assemblée. Son éloquence irlandaise qui aurait agi aux

Communes, était odieuse aux Pairs, si bien que l’archevêque d’York lui

reprocha d’avoir soif de sang, et l’appela _Marat_.

Il trouvait qu’en traînant le procès sept années seulement, on avait

imité la promptitude meurtrière de nos Terroristes. «Dans une affaire

capitale, disait-on, il vaut mieux aller lentement.»

Le 6 mai 94, après ce beau procès, les débats furent clos et Hastings

reluisit dans toute sa pureté d’innocence.

Pitt s’était réservé. Il s’attachait en tout à la morale. On avait

remarqué que, dans les jours scabreux où sa politique l’entraînait, il

quittait sa place de ministre et allait humblement s’asseoir près du

grand philanthrope si respecté, l’excellent Wilberforce.

L’Angleterre était calme alors, heureuse de ses agrandissements

lointains et de sa fixité intérieure. Elle croyait toujours que la

Couronne était la pierre de l’angle de ce bel édifice. La maison de

Hanovre, par sa médiocrité même, lui plaisait. Quand Georges devint fou,

tous s’y intéressèrent et se mirent en prières. Il revint, il reprit ce

qu’en appelait son bon sens. Ce fut une joie, une fête universelle.

Tout cela répondait si peu au portrait fantaisiste que Montesquieu et

autres avaient tracé de l’Angleterre, que les nôtres la croyaient en

captivité et fort impatiente de sa délivrance. Hoche, Monge et Bonaparte

disaient: «Délivrons l’Angleterre!»

Avant eux, Brissot, qui y avait vécu longtemps et devait la connaître,

ne doutait pas de sa ruine. A la fin de chacun de ses discours, il

parlait du naufrage de l’Angleterre, et disait: «Voilà pourquoi

l’Angleterre s’est perdue!»

«Perdue? lui dit quelqu’un, mais sous quel degré de latitude?»

CHAPITRE V

GUERRE AVEC LA FRANCE.

Donc, après la révolution d’Amérique et avant celle de France, quand

déjà fraîchissait le vent précurseur des grandes tempêtes, l’Angleterre,

même par ses intérêts nouveaux, était conduite à chercher le repos sous

la vieille fiction royale, tellement ébranlée en Europe. La royauté,

outre son privilège propre et son antique appui de l’Église établie, en

avait conquis un nouveau, le patronage de l’Inde, tant de places à

distribuer. Son repos lui était aussi garanti par la foule inquiète des

créanciers de l’État, amis passionnés de la stabilité. L’opposition

était annulée, réduite à un si petit nombre, qu’il suffisait, disait-on,

«d’un fiacre pour la conduire au parlement.»

La situation était belle pour Pitt. Pour se rendre populaire, il lui

suffisait de quelques réformes financières, de se donner pour un

disciple d’Adam Smith et, par moments, de flatter Wilberforce, le

crédule apôtre de l’affranchissement des noirs.

Pitt semblait de plus en plus avoir oublié les haines de son père et sa

tradition colérique. Il se rapprocha de la France pour lui imposer le

traité de commerce qui fit entrer chez nous les marchandises anglaises

et révolutionna nos grandes masses ouvrières du Nord. A ce moment,

l’Angleterre s’étonna de trouver Pitt si pacifique, si ami de la France.

Reproche qu’il repoussa par cette parole charmante: «Peut-on haïr

toujours?»

Cependant le travail cessait; l’industrie du meuble qui avait créé, sous

Louis XV, le faubourg Saint-Antoine, s’était, sous Louis XVI, arrêté

partout. Ce nouveau Paris inoccupé fit la grande insurrection du 14

juillet, prit la Bastille. L’Angleterre applaudit et toute l’Europe,

depuis Londres jusqu’à Pétersbourg. Fox dit: «C’est le plus grand

événement du monde.» Nos fédérations de 90, ce mouvement désintéressé,

cet appel aux libertés du genre humain, remplirent d’ivresse tous les

cœurs et tous les yeux de larmes. Les Anglais avaient cru d’abord que

nous faisions, sur leur exemple, une révolution anglaise. Puis, quand

ils virent qu’elle serait française, beaucoup persévérèrent dans leur

admiration, et déclarèrent que la Constitution de 91 était le

chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le beau livre de Payne, _les Droits de

l’Homme_, fut porté jusqu’au ciel, mais, il faut le dire, par une

minorité généreuse en rapport avec l’admirable génération qui avait

surgi en Europe depuis Rousseau et la guerre d’Amérique, génération

crédule, imaginative, impatiente dans ses vœux pour le genre humain.

C’est partout le même homme, qui ferait croire qu’il n’y a plus qu’une

nation. Partout, c’est La Fayette, Fitz-Gerald et Kosciuszko. Cette

veine de feu gagne la Belgique, l’Italie et en partie le Rhin.

De tous côtés scintille l’horizon, mais par moments différents, sans

accord et de place en place.

C’est un fort beau spectacle (et que j’aurais volontiers recommandé au

pinceau de Reynolds, de Lawrence) de voir Pitt, naviguant, sur son

insubmersible barque, dans ce cercle d’orages dont l’Europe est

illuminée. A son âge de plus de trente ans, c’est toujours l’enfant

rose, un peu bouffi, sérieux et colère, qu’on a vu à vingt ans, mais

paisible pourtant. Qu’a-t-il à craindre? Il navigue réellement sur un

ferme véhicule. Comme le fameux éléphant de l’Inde, composé de personnes

vivantes, d’êtres animés, une masse le soutient, la masse solide des

créanciers de l’état, rentiers, banquiers, etc., intéressés à son salut,

et qui à chaque instant le remonte d’élan, d’enthousiasme, lui donne un

coup d’épaule.

Au 6 octobre 89, il a souri en voyant Louis XVI captif et l’Angleterre

vengée. La France lui apparaît errant à l’aventure, comme un vaisseau

perdu, augmentant par ses embarras la sécurité de l’Angleterre.

L’Irlande seule peut inquiéter. Mais c’est justement un Irlandais qui

prononce l’anathème contre la France, contre la révolution, alliée

naturelle de son pays. L’opposition anglaise, si faible, se trouve

coupée en deux, réduite presque à rien. Fox est abandonné, et Pitt monte

au plus haut. On dresse des autels à l’ange de la Bourse qui a trouvé le

3 pour 100 à cinquante et l’a fait monter jusqu’à cent. Le fanatisme ne

connaît plus de bornes, quand ce dieu des rentiers, par l’amortissement,

donne à la dette un gage de solidité éternelle. Ses garanties vont

s’étendre partout. «Si la guerre vient, tant mieux! Nous prendrons le

Cap, Saint-Domingue et Java! La dette sera une montagne dont les racines

immuables embrasseront la terre!»

Ces rentiers imaginatifs, autour de Pitt, lui font autant de

janissaires, des dévoués à mort, comme ceux du Vieux de la Montagne. Au

moment où il se forme de grands clubs, avec des noms illustres, pour la

réforme électorale et le suffrage universel, Pitt est si bien assis

qu’il offre un ministère à Fox. Quel trait de magnanimité! Mais Fox n’y

est pas pris. Général sans soldats, seul dans le parlement, il

trouverait dans ce ministère une captivité, une vraie souricière. Il

échappe, se réserve, attend.

On a douté si Pitt voulait la guerre avec la France. Mais il était

visible que la guerre doublerait sa dictature, probable qu’elle la

prolongerait pour lui et son parti. Et, en effet, elle la prolonge

vingt-deux ans, jusqu’en 1815, et même plus loin, puisque à peine en

1830 on a osé parler de réforme parlementaire[14].

[14] Voy. l’ouvrage de Cornewall Lewis, _Histoire gouvernementale

d’Angleterre, jusqu’en 1830_.

Aussi, quand Fox et autres amis de l’humanité, voulaient qu’on essayât

de sauver la tête de Louis XVI, Pitt dit: «Pourquoi nous compromettre en

vain?» Il croyait, non sans vraisemblance, que la généreuse Angleterre

prendrait violemment le parti du roi de France qui naguère l’avait

humiliée, qu’elle serait sensible et humaine, suivrait tout entière la

voix de Burke et son appel à la pitié, à la vengeance. C’est-à-dire que

l’Irlandais Burke aiderait lui-même à la dictature absolue de Pitt.

La France était tellement dans l’illusion et dans le rêve, qu’en faisant

la guerre à l’Autriche, elle comptait sur l’amitié de l’Angleterre, son

aînée dans la liberté. Elle y envoya un homme sûr, le patriote

Talleyrand, et crut avidement ce qu’assurait son agent Maret (Bassano):

Que Pitt voulait la paix. Au reste, on croyait que l’Angleterre nous

appelait. Monge, ministre de la marine, disait: «Allons délivrer

l’Angleterre!»

Elle était tout au contraire dans un accès de royalisme, au point qu’on

put faire des pamphlets qui rappelaient ceux du temps de Jacques II. On

s’y moquait des trois pouvoirs; on disait que la Constitution n’est pas

triple, mais une, et qu’elle se réduit au roi seul.

L’art ingénieux de M. de Bismarck fut celui de Pitt en 93: il ne déclara

pas la guerre, mais il se la fit déclarer.

Les encouragements donnés aux émigrés, la guerre à nos amis, aux neutres

qui nous apportaient du blé dans la famine, aigrirent la France, lui

firent franchir le pas. L’Angleterre condamna à mort ceux qui

porteraient du blé en France. Et la Convention, par représailles,

déclara l’Angleterre ennemie du genre humain.

Le genre humain? il semblait contre nous. L’Angleterre paye et arme des

Allemands, des Piémontais, fait des traités avec la Russie, l’Autriche

et la Toscane, Naples, l’Espagne, le Portugal.

Avouons que, dans un tel moment, il fallut à notre ami Fox un grand

courage pour défendre la France abandonnée et oser proposer la paix! On

en rit. Pitt, seul sérieux, répondit que, pour la paix, il fallait avant

tout la destruction d’un monstre d’anarchie qui avait contre lui

l’universalité du monde.

Mais voilà que ce monstre, la Révolution, loin d’avoir peur du monde, le

menace elle-même. Les rêveurs girondins lancent la croisade

révolutionnaire. La Montagne succède et lève un million de soldats, bat

la Prusse et l’Autriche, prend Nice, la Savoie, le Rhin.--Wattignies et

Fleurus, la retraite de Cobourg, l’inertie de la Prusse, qui empoche

l’argent anglais et ne fait rien, tout cela montre au sage Pitt que ce

fou de Burke avait raison quand il disait: «On ne viendra à bout de la

France que par la France même, en offrant aux Français royalistes

l’appât d’une Restauration.»

* * * * *

Pitt converti prend un ton doucereux. Il ne fait pas la guerre à la

France, mais pour la France, la bonne France royaliste.

Seulement, dans l’affaire de Toulon perce la vérité. L’Angleterre veut

Toulon, mais pour elle. L’idée de conquête et de démembrement lui est

venue. Brest et Toulon lui suffiraient et les côtes de la Vendée. J’ai

conté l’accueil admirable que Pitt fit à Puisaye, le grand machinateur

breton et Vendéen, l’ingénieux magicien qui évoqua la source meurtrière

de la fausse monnaie de papier. C’est le vrai sens des expéditions de

Quiberon, Granville et l’île Dieu, qui furent proprement l’inondation de

cette peste des faux assignats.

Cependant l’Angleterre, tout en nous blessant, se blessait. La cité de

Londres elle-même, la Banque si fidèle à Pitt, gémissait, haletait; elle

était indignée de voir la Prusse empocher les subsides et se moquer de

Pitt. On _pressa_ pour la mer jusqu’à cent mille matelots. Opération

meurtrière qui jeta l’Angleterre hors d’elle-même et de sa sagesse. On

tira sur le roi et l’on mit sa voiture en pièces.

Pitt sentit le besoin de satisfaire un peu l’opinion, appela à lui

quelques noms populaires, des seigneurs de l’ancien parti wigh. D’autre

part, en faisant passer à l’Autriche de l’argent pour soutenir la

guerre, on envoya à Paris un lord pour traiter de la paix, un homme

conciliant, Malmesbury. Cet agent parti après notre malheur du 31

juillet[15] et la levée du siège de Mantoue, nous trouva déjà relevés

par la double victoire de Castiglione. Ses propositions excitèrent le

rire de Paris, l’Angleterre ne voulait traiter qu’autant que la France

rendrait _toutes ses conquêtes_, l’Italie, la Hollande, les Pays-Bas, le

Rhin. On nous aurait permis pour toute indemnité de prendre quelques

colonies de nos alliés, la Hollande et l’Espagne, c’est-à-dire de nous

brouiller à jamais avec ces deux puissances maritimes, au moment où leur

amitié nous devenait si précieuse.

[15] La prise de Brescia et de sa garnison française.

Un piège si grossier, si peu ingénieux, ne pouvait qu’indigner. On fit

dire à l’anglais de quitter Paris dans les vingt-quatre heures.

Ni Londres, ni Paris ne pouvaient s’y tromper. Pitt ne voulait pas la

paix et faisait tristement la guerre, toujours par le même moyen qui

échouait toujours, une profusion aveugle d’argent. Il en avait versé des

torrents pour la Prusse, des torrents en Vendée, pour Quiberon, etc. Et

maintenant des torrents en Autriche pour fournir constamment de la chair

fraîche à Bonaparte, à cette épée terrible et altérée de sang.

En tout cela, dit fort bien M. de Maistre, Pitt fut très peu original,

agit toujours par les mêmes moyens, sans nulle invention ni génie[16].

[16] Pitt, malgré son mérite parlementaire et ses divers talents

paraît en tout ceci impuissant, médiocre. Rien d’inventif ni de

profond. Sa haine intérieure et recuite l’éclaira beaucoup moins que

la belle colère de Chatham, qui était une flamme. Notre ennemi, M.

de Maistre, le juge fort sévèrement; voyez sa lettre du 29 mars

1806.

CHAPITRE VI

LA MER.--L’IRLANDE.--LE GÉNÉRAL HOCHE.

Cette inégalité dans le duel du siècle entre la France et l’Angleterre,

au moment de 95, étonne peu, quand on songe aux circonstances opposées

que l’une et l’autre venaient de traverser.

L’Angleterre, si paisible depuis sa lutte d’Amérique, dans son prosaïque

bonheur, n’avait guère eu de préoccupation, d’intérêt en ce monde, que

le mouvement de son commerce, de sa bourse, que de voir sa rente monter.

La bouillonnante France, depuis la sublime aurore de 89 jusqu’au sombre

et non moins sublime 93, avait traversé tous les cercles décrits par

Dante, et elle n’arrivait en 95 à la république paisible, au

gouvernement régulier, qu’à travers les terribles émotions qui l’avaient

funébré, grandi. Dans sa pâleur mortelle on distinguait une blanche

lueur qui effrayait le monde, et semblait un reflet d’acier.

La très grande habitude qu’elle avait de mourir, ce pacte avec la mort

qu’elle avait fait (c’est le mot de Danton), avait rendu tous les

dangers indifférents, et simples les plus grandes choses. Passer les

Alpes en plein hiver, passer la mer à travers les flottes ennemies, cela

paraissait naturel.

Pendant que Bonaparte et Masséna franchirent les neiges, Hoche passa

l’Océan (15 décembre), et si la tempête garda l’Angleterre en 96, le

passage n’en fut pas moins accompli en 97.

Le seul moyen d’avertir l’Angleterre, de l’arrêter dans cette guerre

d’argent que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n’était

pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Égypte,

mais plutôt de la secouer fortement et de près en la menaçant par

l’Irlande.

Il ne s’agissait pas même de vaincre, mais d’alarmer sans cesse et

d’effrayer le commerce, la banque, la bourse, d’intimider l’ennemi et

d’enhardir les nôtres. Tels étaient les projets de Hoche et de son ami

l’amiral Truguet. Projets hardis, d’un désintéressement héroïque, et qui

même n’avaient pas besoin de la victoire.

Même vaincue, notre jeune marine révolutionnaire s’était formée. Tel

était l’esprit singulier de ces temps qu’elle n’avait pas besoin de

succès pour s’encourager. A peine née, elle soutint en juin 93 une

grande et horrible bataille de trois jours contre la vieille marine

anglaise. Après la prise de Toulon et l’incendie du port, avec ses

vaisseaux noirs, demi-brûlés, une grande flotte sortit audacieusement,

qui portait une armée. La Corse fut reprise, et la Méditerranée,

désertée pour trois ans par l’ennemi, sembla nous appartenir.

Enfin, la France maritime commençait à respirer. Je ne crois pas

qu’aucun autre pays présente des tribus si variées de génies et

d’instincts pour tous les besoins de la mer. Nos marins de Normandie, si

sages et tacticiens, tellement analogues aux Anglais, conquirent, comme

on sait, l’Angleterre, les deux Siciles au moyen âge. L’audacieuse

marine des Basques allait à Terre-Neuve et découvrit l’Amérique, avant

Colomb. Enfin, nos Provençaux, le bailli de Suffren, trouvèrent et

enseignèrent ce qui a fait plus tard les victoires de Nelson, de

combattre au plus près et de se joindre à portée de pistolet.

Tout ce grand peuple de marins sur ses sables, ses dunes, ses côtes de

l’ouest, regardait tristement la mer. Malgré nos victoires des Alpes, la

France était comme captive, tant que sa marine était paralysée.

L’émigration de tous nos officiers, leur catastrophe à Quiberon, nous

laissait un grand vide. Qui se présentait pour les remplacer? De simples

pilotes, peu instruits, d’un cœur intrépide (comme on le vit par _le

Vengeur_). Dans leur fanatisme admirable, ils n’avaient pas besoin

d’espérer la victoire; il leur suffisait du combat, de l’honneur du

drapeau, d’une sublime défaite qui étonnât; c’était tout leur calcul.

Ils comptaient mourir pour la France, et parfois la victoire inespérée

leur arrivait. Notre ennemi furieux, Nelson, dit plus tard qu’entre ces

Français, qu’il hait tous, il préfère pourtant à notre marine noble

cette jeune marine jacobine, déguenillée, héroïque.

Quel ferment pour l’enthousiasme de cette France haletante de savoir

qu’il y a sur l’autre rivage une autre France demi-barbare, mais émue,

dans l’impatience et le transport de cette grande joie fraternelle! Les

nôtres, frères de ceux qui firent les Fédérations de 90, qui

continuèrent sur le Rhin les Fédérations militaires des armées,

s’imaginaient commencer par l’Irlande les Fédérations maritimes et

toutes celles du genre humain.

Pour moi, quand je vis, même en 1815, dans des circonstances si peu

favorables, les montagnards d’Écosse et ce grand nombre de soldats

irlandais à qui on fait porter le costume écossais, je sentis

parfaitement que toutes ces tribus celtiques sont nos cousins, nos

parents éloignés et dépaysés. Plus tard, en 1830, sur le pont

d’Édimbourg, devant les vieilles maisons si hautes, je me croyais à

Lyon. Souvent dans les villes d’Irlande, je croyais voir nos Picards,

nos Wallons (bolg ou belges). _Bolg_ est le nom commun de ces races

parentes, séparées par la mer. L’air _bon enfant_ des paysans d’Irlande

(malgré l’œil bleu qui surprend sous des cheveux noirs) me rappelait mes

propres parents, picards wallons, vrais méridionaux du Nord, pleins

d’imagination et de bonté naïve, adorable, et d’un cœur immense[17].

[17] L’amabilité de cette race ne me trompe pas. Je n’en connais pas

de meilleure. En présence des Anglais si raides, et qui font même

effort pour paraître souvent pires qu’ils ne sont, l’Irlandais fait

un grand contraste. Ceux qui s’en moquent n’avouent pas moins leurs

qualités charmantes dans des récits qui feraient adorer la bonté

irlandaise. J’ai lu, dans _l’Inde anglaise_ de Warren, qu’étant,

dans sa jeunesse, officier dans l’armée de la Compagnie, et étant

obligé, en campagne, de coucher sur la terre humide, un de ses

soldats irlandais, pour lui sauver cette humidité malsaine, se

coucha sous lui, sans bouger de toute la nuit. L’officier,

s’éveillant au grand jour, l’y trouva encore immobile et gardant

cette position gênante de crainte de le réveiller (Warren, _Inde

anglaise_, excellent livre, traduit).

La belle philosophie de l’histoire que nous ont faite les fatalistes

allemands tend à faire croire qu’il y a des destinées inévitables qui

sont l’arrêt des peuples inférieurs. La France (même en ses plus grands

triomphes) n’a jamais cru cela. Elle a trop le sentiment du mouvement et

sent trop finement que bien souvent l’infériorité dans un sens tient à

une supériorité dans un autre genre.

Telles races d’Italie qu’on a souvent dites inférieures, parce qu’elles

cédèrent à Rome, à ses rudes soldats, furent justement le plus haut du

génie italien (Virgile et le Corrège).

La pauvre Écosse, vaincue à Culloden, donna à ses vainqueurs la fortune

qu’ils cherchaient en vain aux Indes. L’Écossais Watt leur montra que

les Indes étaient en eux, dans leur activité; il les transforma de fond

en comble. L’Écossais Walter Scott donna à l’Angleterre une popularité

immense.

Nous fûmes bien étonnés en 1815, après l’épopée monotone des grandes

armées, de nous trouver si sensibles aux légendes écossaises. Après tant

de spectacles d’uniformes, on fut ravi de voir reparaître l’ancienne

individualité sous ces costumes, avec le plaid, le tartan et la

cornemuse. Nous y retrouvions l’écho lointain des antiquités de la

grande famille celtique.

L’Écosse, enrichie par l’industrie et les carrières civiles, laissa à

son tour le service militaire aux Irlandais. Cela commença dans la

guerre d’Amérique, puis peu à peu aux Indes. Quand Warren Hastings et

surtout Cornwallis donnèrent les places aux Anglais avec d’énormes

appointements, ils cherchèrent moins les grades militaires. En même

temps, les positions inférieures de l’armée, même celles de simple

soldat, furent délaissées par les Anglais, quand la fabrique prenant

l’essor offrit de gros salaires. L’Irlandais suppléa, et sous l’uniforme

britannique, il passa pour Anglais. Tels même, comme les Wellesley

(Wellington) par l’adoption anglaise, s’élevèrent jusqu’au rang de

généraux, de gouverneur des Indes.

Le pauvre paysan d’Irlande crut avoir fait fortune quand il put

s’engager parmi ces habits rouges, si bien vêtus, si grassement nourris.

Lorsqu’on lit ce qu’était, vers 1800, le luxe de l’armée anglaise dans

l’Inde, ses incroyables saturnales, on comprend tout à fait l’attraction

immense que l’Angleterre et l’Inde anglaise exerçaient alors sur

l’Irlande et la transformation que celle-ci jusque-là torturée,

amaigrie, allait subir au profit de l’Angleterre, son ennemie.

Donc Hoche, en isolant l’Irlande, eût coupé le bras droit de

l’Angleterre et d’avance tué Wellington.

Le passage en Irlande n’était pas impossible, comme le prouva en 97

l’expédition d’Humbert. La marine anglaise, en 95, était dans une

période de torpeur et d’hésitation. Nelson n’avait pas encore donné son

grand élan. Il était simple capitaine, et encore si méconnu, qu’à

trente-deux ans on l’employait aux tristes fonctions de curer les ports

sur un bateau dragueur.

L’entreprise de Hoche était incertaine, mais d’un danger superbe, de

ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C’était bien plus

qu’une affaire de guerre et de destruction. C’était surtout l’évocation,

la résurrection d’un peuple frère que la France eût tiré du tombeau.

Pour moi, c’est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse d’avoir lu en

1830 le livre si touchant de Thomas-Moore: _la Vie, la mort de

Fitz-Gerald_[18], ce charmant Irlandais, si aimé de la France; avec

cette épigraphe de Lucain, où parle Cornélie rapportant à l’Égypte les

os du grand Pompée: _On a craint sa grandeur... Eh bien, reçois sa

cendre!_ De toute cette génération enthousiaste, sensible et romanesque

de 89, nulle figure plus que celle-là n’a été au cœur. La famille de ces

vieux chefs de clans, les Fitz-Gerald, était en possession de fournir à

l’Irlande les martyrs de la résistance. Déjà, sous Henri VII, j’en vois

un condamné, décapité, avec un O’Connor. Puis, un autre en 1535, aussi

décapité. Cette fraternité de supplices faillit se reproduire de nos

jours, où l’ami de Fitz-Gerald, O’Connor que nous avons connu, bien près

de périr avec lui, fut par bonheur, sauvé pour s’unir en France avec les

Condorcet.

[18] Th. Moore, _the Life and death of lord Ed. Fitz-Gerald_, avec

cette touchante épigraphe:

Si sæcula prima victoris timuere minas,

Nunc accipe saltem ossa tui Magni.

(LUCAN.)

Je recommande aussi un bien curieux livre: _Life of Thubala Welh

Tone, founder of the Irish Society, written by himself_, edited by

his son, Washington, 1826. Il fut chef d’une de nos demi-brigades.

Ouvrage charmant. Style rapide, agréable, tout français. C’était un

protestant qui écrivait, par fraternité, pour les catholiques. Il

écrit à Paris, plein de gaieté, d’espérance, attendant le succès de

Hoche. Il fait son portrait de la manière la plus naïve: «Paresseux,

mais sans vice. Il a un amour vertueux, etc.» Une gravure charmante

le montre au vif: douce, aimable figure, nez fin, un peu bombé;

front trop fuyant.

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 3 / 20 段