se montrer juste, fut sensible du moins, et embarrassée de la chose.
Mais, ensuite, la peste morale redoubla étrangement. Ce fut comme aux
Indes dans les années où le déluge des moussons n’a pas balayé le pays,
les jongles immenses, qui reçoivent tous les tributs infects des
torrents, surtout le bas Gange, une mer, comble d’ordures et de
cadavres, tout cela exhale le choléra avec une terrible odeur de mort.
Il en fut ainsi vers 1784, lorsque Warren Hastings, le premier
gouverneur royal, revint des Indes. Malgré son adresse et ses mérites
administratifs, la Compagnie elle-même, sans parler des pauvres Indiens,
le poursuivait d’accusations terribles, d’avoir, sans autorisation, fait
la guerre, exterminé un peuple, et de plus, par un affreux procès qui ne
fut qu’un assassinat, rendu les Anglais exécrables à ce monde de cent
millions d’hommes.
Cette odieuse odeur de mort qui venait des Indes émut terriblement.
Fox, avec l’intrépidité d’une âme chevaleresque, osa, au moment de son
triomphe, entreprendre ce grand balayage, et crut être suivi. A la tête
d’une majorité énorme, il entreprit de soumettre ce chaos de l’Inde à la
loi. Il avait avec lui Francis, l’auteur des _lettres de Junius_. Cet
ancien pamphlétaire revenait de l’Inde, malade d’indignation. Fox,
d’après son avis, proposa un bill qui aurait jeté du jour dans ces
étables d’Augias, jusque-là si obscures. Le parlement s’y serait ouvert
une fenêtre pour y mettre l’air et la lumière. Il y eût mis sept
curateurs pour surveiller la Compagnie; curateurs que le roi n’aurait pu
révoquer que sur une adresse du parlement.
On aurait tranquillisé l’Inde, en renonçant à s’agrandir, c’est-à-dire à
spolier les princes indiens.
Fox, ministre de la Couronne, propose cela. Mais, spectacle inattendu!
c’est la Couronne, le roi qui travaille contre, se déclare contre son
ministre. Le roi écrit aux pairs, sans détours ni ambages, que quiconque
votera pour son ministre est son ennemi personnel. Les pairs rejettent
le bill.
Ainsi ce voile religieux qui mettait le roi derrière un nuage, le
rendait invisible, impeccable (n’agissant que par son ministère), c’est
le roi même qui le déchire, et brutalement, comme un fou, s’expose en
chemise.
Tout est permis aux fous. Celui-ci se moque de la chambre, ne s’informe
pas de la majorité qui est pour Fox et pour la loi. Et il risque cela
dans l’affaire la moins excusable, la plus scabreuse de profit et
d’argent, qui lui ouvre une foule de places à donner, de sorte que
désormais la Couronne apparaît cyniquement appuyée sur ces deux
corruptions électorales: le grand budget des places de l’Église et celui
des places de l’Inde.
Audace qui épouvante au moment où la Couronne, vaincue par la chambre,
paraissait au plus bas!
Trouvera-t-on un homme assez désespéré pour suivre ce fou qui marche sur
les toits? Il y faut quelqu’un de leste. La jeunesse intrépide en est
seule capable sans doute, si la prudence, les scrupules ne l’arrêtent
pas. M. Pitt, si jeune, avec son teint de rose, d’enfant, de vierge,
suit le roi par ce chemin cynique et dangereux, dont plus qu’un autre il
aurait dû, ce semble, avoir horreur. C’est justement la voie contraire à
celle de son père. Où est-elle la belle séance, si glorieuse pour lui,
la grande scène patriotique où il soutint Chatham mourant dans ses bras,
où l’on augura tant du jeune homme? démentir à ce point Chatham et toute
sa tradition de famille, cela rappelle l’ambitieuse Tullie qui, pour
aller au trône, n’arrêta pas son char, le fit passer sur le corps de son
père.
Il faut croire que le maître de Pitt, Tomline, avait bien cuirassé son
cœur. L’évêque conte la chose simplement, sans être embarrassé: «Ce fut,
dit-il, le seul événement qui, à ma connaissance, ait jamais troublé le
repos de M. Pitt, bien qu’il fût en bonne santé.»
«En effet, dit M. Lewis[11], il se croyait noyé, enfermé par les eaux»
d’une inondation, quand, devenu ministre, sa réélection à la chambre fut
proposée et qu’il y eut un immense et unanime éclat de rire.
[11] Cornewall Lewis, _Histoire gouvernementale de l’Angleterre_, bon
ouvrage, traduit. 1867.)
Tout autre se fût découragé, eût reculé devant la majesté simple de la
constitution. A toutes ces voix ironiques qui lui disaient:
«Retirez-vous!» il répondit: «Je reste, pour défendre le privilège du
roi, qui seul peut nommer les ministres.»
Quoi! gouverner sans les Communes et sans la nation!... C’était enfiler
le chemin des précipices, celui de Charles Ier, de Jacques II.
Voilà ce que tout le monde eût dit, ce qu’il ne se dit pas. Chose
incroyable! comment cet homme si jeune avait-il déjà ce secret honteux,
savait-il la profonde corruption du cœur de l’homme, ses étranges et
soudains retours?
Georges, tout fou qu’il était, fut fort effrayé; il songeait à se
retirer en Hanovre, disait peut-être comme son aïeul Georges Ier: «J’en
serai quitte pour mes ministres, dont ils couperont la tête.»
Pitt, bien plus corrompu, jugea qu’on s’arrangerait, qu’une nouvelle
élection amènerait des hommes plus souples,--un peu fâchés d’abord, mais
réconciliables.--Cette question de l’Inde qui semblait un péril, il
jugea froidement que c’était un appât[12].
[12] Tout cela est très obscur, adroitement gazé par les Anglais.
Notre compatriote, M. Barchou de Penhoën si prolixe, dans son grand
ouvrage (_Histoire de l’Inde_), suit de plus près les pièces
originales. C’est en lisant son récit qu’on voit Pitt bien à nu dans
ce moment solennel, et l’immense intérêt électoral qu’il avait dans
cette affaire, qui changea le gouvernement anglais pour un
demi-siècle.
* * * * *
Ce fait bizarre et singulier d’un roi, vaincu en Amérique, vaincu dans
le parlement, qui se moquait du parlement, le renvoyait chez lui, et
semblait mettre à néant la fameuse constitution, était une témérité pire
que toutes celles des Stuarts. L’Europe crut au naufrage, à la
submersion de ce pays paisible, lorsqu’elle le vit mettre l’Inde aux
pieds du roi, et celui-ci nommer pour vice-roi son aide de camp
Cornwallis.
Personne alors ne savait que l’Angleterre est un vaisseau vivant qui, en
cas de besoin, se dirige et échappe. Une foule d’intérêts privés sont là
pour venir au secours, pour sauver du moins les apparences et faire que
le vaisseau, avec telle avarie, n’enfonce pas et même marche fièrement.
C’est ce qui arriva. Dès le moment qu’on vit la Couronne péricliter et
le grand mât du navire menacer, une foule d’hommes intelligents vinrent
à la rescousse, et, dans leur propre intérêt, aidèrent à la manœuvre.
Là, les Anglo-Indiens, les nababs, comme on disait, furent admirables,
travaillèrent vigoureusement pour M. Pitt et pour le roi. La Cité s’émut
fort, et tous les gros capitalistes. De sorte que Pitt put dire à Fox
qui avait le parlement, la loi et la constitution: «Moi, j’ai la tête de
la nation, la plus respectable Angleterre, la Cité, le Roi et les
Lords.»
CHAPITRE IV
LE ROI BRISE LE PARLEMENT.--PROCÈS ET ABSOLUTION D’HASTINGS.--1785-95.
Derrière ce grand procès, entre le roi et le parlement, entre le roi et
la constitution un autre allait venir dont on ne parlait pas encore,
mais qu’on voyait à l’horizon, et qui, je crois, intéressait autant,
partageait en deux armées contraires toute la banque de Londres et
Calcutta, le procès d’Hastings, le gouverneur des Indes. Cet homme
adroit, malgré les charges graves qui pesaient sur lui, avait plu
extrêmement à Georges III et à beaucoup de gens intéressés à ce que
toutes ces affaires mal odorantes de l’Inde fussent traitées avec des
ménagements convenables par une nouvelle chambre, plus discrète, et non
pas ventilées indécemment par les bruyants amis de Fox.
Il y avait à Londres un banquier anglais de Calcutta, certain Benfield,
qui, jadis simple petit commis, avait si bien fait ses affaires, qu’il
avait pu (disait-il) prêter à la Compagnie quarante ou cinquante
millions. Cet homme, avec ses amis, travailla habilement, vaillamment
l’élection du nouveau parlement et se mit si bien près de Pitt, que la
Compagnie des Indes prit peur et n’osa plus nier cette dette honteuse de
cinquante millions. Dès qu’on la reconnut, cette dette, elle grossit de
maintes et maintes choses. On en ajourna l’examen. Il était fort
essentiel qu’il ne se fît jamais que par des gens amis, un peu myopes,
qui ne regardassent pas de près. Cette myopie dura d’abord pendant vingt
ans jusqu’à la mort de M. Pitt, jusqu’en 1806. Mais alors, au milieu du
grand combat européen, on avait autre chose à faire. On ne s’en avisa
qu’après Waterloo, en 1815, lorsqu’on eut du loisir. Et alors, au bout
de trente ans, on s’aperçut que la fameuse dette était fausse, ou du
moins étonnamment surfaite, ne montant qu’au vingtième de la somme
réclamée et payée!
Ce grand mystère était-il un mystère? Il avait dû être connu de
l’administration et de beaucoup de personnes. Mais, pendant trente ans,
on avait jugé qu’il était prudent de se taire, d’ajourner cette
révélation peu agréable à tant de gens considérés.
L’habile électeur, ce Paul Benfield, l’élection faite et une chambre
passable installée, retourna tranquillement à Calcutta, comptant sur
Pitt et sur l’empressement qu’il mettrait à donner aux Indes une
administration discrète, toute royale, toute ministérielle, qui ferait
les choses sans bruit, perpétuerait la nuit et le silence.
En effet, M. Pitt reçut avec confiance et fit accepter à la nouvelle
chambre le plan que lui fournit un ami de Benfield, Richard Atkinson. Ce
plan remettait l’Inde au roi en toute chose politique, et à un bureau de
contrôle qui siégerait à Londres de par le roi. Aux Indes, le gouverneur
du roi aurait un grand pouvoir, une grande liberté d’action. Le roi
passa ce grand pouvoir à son aide de camp Cornwallis.
Cette nomination étonnait d’autant plus qu’à ce moment venait de
débarquer à Londres la preuve vivante du danger qu’il y avait à
constituer aux Indes cette espèce de roi. Le dernier gouverneur, Warren
Hastings, débarquait tout chargé des accusations de la Compagnie et de
celle des cent nations de l’Inde. De sorte qu’on proposait d’épaissir
les ténèbres au moment où l’on apercevait les maux, les ulcères
effroyables qu’elles n’avaient pu cacher tout à fait.
On croyait que sous Georges l’honnête roi, sous la morale dynastie de
Hanovre, Hastings, mettant le pied en Angleterre, pourrait fort bien
être arrêté. Il le fut, mais seulement, par un charmant accueil du roi
qui, ravi de voir un homme si fin, dit: «Ce drôle est bien adroit! que
de gens me parlent pour lui! Si je le faisais ministre?»
Ce n’était pas l’avis de M. Pitt. Cette turpitude royale le fit rougir.
Et alors, chose inattendue, il joua supérieurement le menuet
parlementaire dont j’ai parlé, se rapprocha de Fox, de ceux qui
accusaient Hastings, mais fort modérément, voulant bien qu’il fût
accusé, écarté des affaires, mais qu’il le fût faiblement et que le
procès avortât.
Avortement peu vraisemblable. Hastings, arrivait remarqué, et on peut
dire, traîné, happé, par ce terrible dogue Francis, qui ne lâchait pas
prise, le tenant par mille preuves. L’éloquence colérique de Burke
allait en profiter et donner au procès un éclat effroyable dans toute
l’Europe. Fox, précipité du pouvoir, trouvait dans ce procès une
revanche, et, de plus, un triomphe d’humanité. Son grand cœur avait
entendu les soupirs et les pleurs du pauvre monde indien, et le voyait
venir, les mains jointes devant l’Angleterre.
Le jeune Pitt aimait l’ordre, et, sans son intérêt électoral et son rôle
obligé de serviteur du roi, il eût suivi la voie de son illustre père
qui, sur cette question, se décida magnanimement contre ses intérêts.
Quand le conquérant Clive vint voir Chatham à Londres et proposa que la
Couronne et les ministres prissent le gouvernement de la conquête,
Chatham répondit, non en ministre, mais en grand citoyen: «Si la
Couronne avait un revenu si considérable, cet agrandissement du pouvoir
royal serait contraire aux libertés publiques.»
M. Pitt, tout au rebours de son père, accepta cet agrandissement et le
pouvoir immense qu’eut dès lors la Couronne de donner les emplois dans
l’Inde. Il devait, par pudeur, se détourner d’Hastings; mais il ne
pouvait que favoriser en dessous un homme si utile qui avait fait dans
l’Inde la révolution la plus avantageuse aux natifs anglais contre les
indigènes, en donnant toutes les places aux premiers et ouvrant cette
riche mine à la corruption électorale.
Avant Hastings, l’Inde était déjà une ressource pour les familles, pour
les cadets qu’on y envoyait de bonne heure. L’enfant, parti tout jeune,
pouvait, sous l’abri de la Compagnie, faire un peu de commerce, en
s’associant un homme du pays, un adroit Banian. Mais cela ne menait pas
loin. Au contraire, Hastings réservant aux Anglais toute place lucrative
dans l’administration, dans l’armée et la judicature, donnait des postes
fixes et une assiette aux jeunes émigrants. Le cadet bien placé n’avait
qu’un tour à faire en Angleterre pour se marier convenablement dans une
bonne famille, qui l’épaulait et le portait plus haut. Toute maison qui
avait des cadets et des filles, se sentait fortement liée par le
patronage d’Hastings qui leur rendait possible leur établissement.
M. Macaulay, un homme très fin, ne justifie pas Hastings, mais il montre
combien de personnes aimables et respectables faisaient des vœux pour
lui. Il montre, au début du procès, la foule de dames vertueuses et
charmantes, qui s’intéressant à cette cause, vinrent à l’ouverture du
procès, et même pour ce jour mirent leurs plus beaux diamants. L’accusé,
visiblement homme d’esprit et distingué, par son extérieur favorable
réfutait, même sans parler, tant d’accusations monstrueuses. Mais
l’impression devint tout à fait bonne quand il raconta l’histoire, si
bien imaginée, vraisemblable après tout, de son premier point de départ:
«Fils d’une famille ruinée, il avait vu le modeste château de ses pères
passer par adjudication à l’étranger. Il s’en éloignait lentement, quand
parvenu à une colline, il se retourna, et vit, les yeux humides, la
maison et son _pleasure ground_ dans les teintes suaves, le sourire du
couchant; il fut touché au cœur, et il se jura à lui-même de revenir et
de racheter à tout prix le manoir paternel.»
Que de beaux yeux pleurèrent en entendant cela! Et combien d’hommes
mêmes cachaient leur émotion! Il avait touché la vraie fibre anglaise.
Et l’on comprit très bien qu’il avait dû faire l’impossible pour
atteindre ce but. Plus d’un, dans cette grande foule, put se dire: «Moi,
je ne vaux pas mieux. Et pour cela, qui sait? j’aurais pu faire autant,
et pis!»
On se souvient du mot de Henri de Lancastre (Henri IV), quand de l’exil
il revint en Angleterre.--A Richard II qui dit: «Que voulez-vous avec
tant d’hommes d’armes?--Moi, rien, répond Lancastre, sinon reprendre le
manoir et la terre de mes pères.» Ce mot frappe tout le monde, toute
l’Angleterre suit Lancastre, et il est forcé d’être roi.
De même Hastings, en appelant ainsi aux sentiments les plus forts des
Anglais: la propriété, le manoir, les souvenirs de famille, eut tous les
cœurs pour lui. Les cent millions d’Indiens furent oubliés.
Au reste la chambre des Communes, en renvoyant l’accusation aux Pairs,
avait eu soin d’en retirer une chose trop odieuse, terrible, un grand
crime individuel. C’est le seul acte, je l’avoue, qui aujourd’hui encore
rende implacable pour cet homme, et c’est aussi surtout cet acte que les
biographes ont pris soin d’atténuer.
Hastings était arrivé au pouvoir avec un système tout différent de ses
prédécesseurs. Notre Dupleix, avait vu deux choses que n’aperçurent pas
les Anglais: que les femmes de l’Inde peuvent y prendre un grand
ascendant (il y parut bientôt quand une femme gouverna vingt années les
tribus belliqueuses des Mahrattas) et que les Européens pourraient, par
des mariages, tourner cet ascendant à leur profit. Dupleix épousa une
dame de l’Inde qui en savait tous les dialectes et qui correspondait
pour lui avec tous les rajahs. Les Anglais comprirent peu cette
habileté. Clive, un simple commis marchand qui s’éleva uniquement par sa
vaillance et son audace, était un homme rude. Mais à travers cette babel
de langues et de mœurs inconnues, tout un monde d’affaires difficiles,
il eut le bon sens d’employer les musulmans de l’Inde, énergiques et
intelligents, plus graves que les Indiens proprement dits. Hastings
espéra davantage; il crut qu’en se faisant un peu instruire par les gens
du pays, il pourrait bientôt s’en passer, écarter à la fois les
musulmans et la grande masse des natifs. Guidé par ceux-ci, tout
d’abord, il emprisonna les ministres musulmans qui avaient gouverné
jusque-là. Mais, en se servant contre eux des Indiens, il ne les
traitait pas mieux. Ceux-ci, c’était un monde immense, civilisé et doux,
qui savait les hommes et les choses du pays, sans lequel on ne pouvait
rien. Hastings eut l’idée saugrenue de les remplacer tous par des
Anglais élevés à la hâte et discordants d’ailleurs avec les mœurs de la
contrée. Enfin de faire une Angleterre dans l’Inde. De là mille
vexations pour éloigner les indigènes, les repousser des places que
jusque-là ils occupaient.
La Compagnie, ses directeurs, n’étaient guère plus contents que les
Indiens, voyant le gouverneur agir en roi, faire sans eux la paix et la
guerre, conquérir des peuples indiens ou les exterminer. Ils virent avec
plaisir venir à eux l’homme de combat, Francis qui montra les dents au
tyran. Mais le tyran très fin disait lui-même qu’il ne voulait rien que
justice. Il provoqua à Calcutta l’érection d’une haute cour,
indépendante de la Compagnie.
Cette cour, nommée à la sollicitation du gouverneur et lui devant ses
grosses places et ses énormes traitements, allait dépendre de lui seul,
et le servir envers et contre tous.
Arrêtons-nous ici, et rappelons ce que Bentham et tant d’autres Anglais
ont dit de leur pays. Sa fidélité au passé, son respect pour les
vieilles lois saxonnes, normandes, etc., ont fait de l’Angleterre une
babel juridique où les légistes eux-mêmes se reconnaissent à peine. Les
hommes riches et considérables qui se trouvent juges des comtés, sont
trop heureux d’avoir des clercs qui, bien payés, les guident. De là un
peuple immense de gens d’affaires, de juges secondaires, souvent peu
scrupuleux et fort avides. Hastings recruta là son nouveau tribunal et
n’eut pas de peine à y mettre des gens qui, placés là par lui, devaient
juger pour lui et dans son intérêt.
Cependant les directeurs continuaient de l’accuser, trouvant ses comptes
peu réguliers. En cela ils étaient aidés par Francis qui eût voulu de
plus une réforme générale pour protéger un peu les malheureux Indiens.
Les défenseurs d’Hastings disaient qu’il avait mis dans le pays une
meilleure police. Il y avait moins de voleurs. Cependant une chose
frappe, c’est qu’en ce système tout anglais, les domestiques, clients et
agents des Anglais, n’ayant point la justice à craindre, étaient (à
petit bruit) d’affreux tyrans. La grande plaie de l’Inde, les
enlèvements et les ventes d’enfants avaient augmenté.
Le dernier des ministres indiens, le brave Nuncomar, avait été d’abord
employé par Hastings qui s’en servait contre les musulmans. Il le
destitua, l’accusa, et Nuncomar, sans doute enhardi par Francis, osa
accuser Hastings à son tour. Là on s’aperçut un peu tard que celui-ci
était terriblement armé. Ce tribunal qu’il avait constitué montra alors,
comme une épée, une patente royale qui le rendait indépendant des
directeurs et de la Compagnie. Bel hommage, au principe qui veut que la
justice soit libre des pouvoirs administratifs. Ainsi, ces
administrateurs qui avaient fait, en réalité, ce grand empire,
trouvèrent que la Couronne les soumettait à de petits procureurs venus
hier de Londres. Ces légistes, fort plats en Angleterre, fort rogues à
Calcutta, avec leur patente royale et les troupes d’Hastings, purent se
moquer parfaitement des créateurs de l’empire indien et de Francis, le
grand réformateur. Intrépides de leur ignorance, ne sachant pas les
langues du pays (il leur fallait pour tout des interprètes), ils
procédèrent d’autant plus hardiment; on accusa l’accusateur indien. On
l’arrêta comme coupable d’un faux qu’il aurait commis autrefois; de
plus, chose inouïe (plaisante dans un pays polygamique), on l’accusa du
crime d’avoir plus d’une femme. Faute grave contre la loi chrétienne,
contre la loi anglaise. Mais cette loi anglaise, les juges la violèrent
cruellement, car, sans forme, délai, ni sursis, l’Indien fut le même
jour jugé, pendu et étranglé.
Et cela, devant une foule immense, désolée et en pleurs, qui n’osa
essayer la moindre résistance, mais sentit dans le supplice du brame, de
l’homme principal du pays, la mort de l’Inde, crut mourir ce jour-là.
Avec raison, dès lors ce fut fini. Ce rapport entre les deux races que
Dupleix, et même Clive, avait su respecter et qui par mariage, se serait
augmenté, fut rompu, et les Anglais tentèrent cette chose, impossible,
de faire tout, remplir tout, et profiter de tout, d’administrer et juger
sans comprendre[13].
[13] L’homme du roi, le sage Cornwallis, comprit, en arrivant aux
Indes, que, pour perpétuer cette gageure, il fallait des traitements
énormes, monstrueux.--Avec les meilleures écoles, en Europe et aux
Indes, comment espérer que des jeunes gens, impatients de se placer,
de s’amuser, apprendront rapidement six ou huit langues difficiles.
Ils n’y parviennent pas. Il leur faut l’interprète. Jamais sans les
Indiens, ils ne pourraient rien faire, ni même tyranniser
l’Inde.--IL faut que les Anglais soient un peuple bien grave pour ne
pas rire eux-mêmes de cette comédie.
Les commencements valaient mieux. On espérait alors créer de solides
liens entre les deux pays. Je suis heureux ici de pouvoir rendre
hommage à la mémoire de William Jones, dont les travaux m’ont tant
servi. Son _Digest Hindou_ fut jadis un de mes livres favoris. Ce
grand érudit fut lui-même un charmant poète. Il avait rêvé
d’associer les origines indiennes et celtiques, Ossian et Calidasa.
Seul, délaissé par sa femme malade, restant en Orient, pour y
mourir, il s’adresse ainsi aux bons génies de l’Inde, à la divinité
du Soleil, (Sureya): «Si les hommes demandent quel mortel élève
ainsi la voix, dis, ô dieu (car tes regards embrassent le ciel, la
terre, l’océan), dis que du sein de l’île d’Argent, là-bas, au loin,
de cette terre où les astres sourient d’un éclat plus doux, un homme
est venu, et bégayant notre langue divine, bien qu’il ne soit pas
issu de Brahma, il a tiré, de sa source la plus pure, la science
orientale à travers des souterrains longtemps fermés et des sentiers
longtemps obscurs.»
Le procès fut donc réduit aux moindres griefs, concussions et cruelles
extorsions. Mais Hastings ferma la bouche, disant qu’il ne les
commettait que pour des nécessités publiques, les besoins absolus de la
Compagnie. On glissa sur les guerres qu’il avait faites sans
autorisation. Ainsi réduit, le procès ennuyait. Dans les sept ou huit
ans qu’il dura, le public se refroidit fort, et l’impatience se tourna
contre les accusateurs. Les défenseurs d’Hastings, bien sûrs de leur
affaire et se tenant à cheval sur les formes techniques de la procédure,
s’arrêtaient peu à discuter. Chaque fois que l’accusateur Burke se
plaignait qu’on éternisât le procès en s’attachant aux règles des
tribunaux ordinaires, le chancelier répondait que ces règles, sécurité
du pauvre accusé, ne pouvaient être trop suivies. Alors on appela douze
jurisconsultes et on les consulta. On n’en tira que des éloges
enthousiastes des formes légales: «Heureuse! trop heureuse Angleterre!
où l’accusé est ainsi garanti!»
La Compagnie elle-même avait beau dire que les comptes d’Hastings
étaient brouillés, obscurs et inintelligibles, la masse des gens de loi
répondait par de nouveaux hymnes sur la bonne justice anglaise où
l’innocence est si bien à l’abri.
Ces retards servaient fort Hastings. Tous ceux qui arrivaient de l’Inde,
gras des places qu’il avait données, ne manquaient pas de chanter ses
louanges. La comédie d’un tel concert était si fade qu’Hastings s’en
ennuyait lui-même, se plaignait des lenteurs (qu’on faisait dans son
intérêt).