Dans le premier volume de cette histoire du dix-neuvième siè

HISTOIRE

DU

XIXe SIÈCLE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION REVUE ET ANNOTÉE

II

JUSQU’AU DIX-HUIT BRUMAIRE

PARIS

C. MARPON et E. FLAMMARION, ÉDITEURS

1 A 7, GALERIES DE L’ODÉON ET RUE ROTROU, 4

1880

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.

PRÉFACE

DES JUSTICES DE L’HISTOIRE

I

Dans l’avertissement de mon premier volume, j’ai parlé de la justice

sévère de l’histoire, des arrêts de cassation que souvent elle porte

contre les caprices du monde et les opinions légères, passionnées, des

contemporains.

«Ces justices tardives que nous n’entendrons pas, ne nous affectent

guère,» pourront dire quelques-uns.--A tort.

Non, l’opinion de l’avenir à laquelle tant d’hommes sacrifient la vie

même, apparemment est quelque chose. La malédiction et le supplice

posthume qu’inflige l’horreur du genre humain, cet enfer historique, est

redouté par les tyrans puisqu’ils n’épargnent rien pour sauver leur

mémoire et tromper la postérité. L’exposition publique qu’ils subissent

à jamais leur a paru chose redoutable. A tout prix, ils auraient voulu

fuir le soleil vengeur, et ne pas rester là, comme l’oiseau de nuit

conspué du passant, qu’on a cloué sur une porte.

En récompense, beaucoup qui méritaient un souvenir reconnaissant n’ont

bien souvent que l’oubli en partage. Ils surnagent un moment dans la

mémoire, tombent bientôt au même gouffre. Ne comptez pas sur le petit

cercle dont, vivant, vous fûtes entouré.

«Je mourrai seul,» dit Pascal.

C’est le sort commun de l’humanité.

Mais est-il bon qu’on se souvienne?--Oui. Chaque âme, parmi des choses

vulgaires, en a telle, spéciale, individuelle, qui ne revient point la

même, et qu’il faudrait noter quand cette âme passe et s’en va au monde

inconnu.

Si l’on constituait un gardien des tombeaux, comme un tuteur et

protecteur des morts?

J’ai parlé ailleurs de l’office qu’occupa Camoëns sur le rivage

meurtrier de l’Inde: _Administrateur du bien des décédés_.

Oui, chaque mort laisse un petit bien, sa mémoire, et demande qu’on la

soigne. Pour celui qui n’a pas d’amis, il faut que le magistrat y

supplée. Car la loi, la justice est plus sûre que toutes nos tendresses

oublieuses, nos larmes si vite séchées.

Cette magistrature, c’est l’Histoire. Et les morts sont, pour dire comme

le Droit Romain, ces _miserabiles personæ_ dont le magistrat doit se

préoccuper.

Jamais dans ma carrière je n’ai perdu de vue ce devoir de l’historien.

J’ai donné à beaucoup de morts trop oubliés l’assistance dont moi-même

j’aurai besoin.

Je les ai exhumés pour une seconde vie. Plusieurs n’étaient pas nés au

moment qui leur eût été propre. D’autres naquirent à la veille de

circonstances nouvelles et saisissantes qui sont venues les effacer,

pour ainsi dire, étouffer leur mémoire (exemple, les héros protestants,

morts avant la brillante et oublieuse époque du XVIIIe siècle, de

Voltaire et de Montesquieu).

L’histoire accueille et renouvelle ces gloires déshéritées; elle donne

nouvelle vie à ces morts, les ressuscite. Sa justice associe ainsi ceux

qui n’ont pas vécu en même temps, fait réparation à plusieurs qui

n’avaient paru qu’un moment pour disparaître. Ils vivent maintenant avec

nous qui nous sentons leurs parents, leurs amis. Ainsi se fait une

famille, une cité commune entre les vivants et les morts.

La différence des siècles, des formes, des costumes, n’y fait rien.

L’histoire a plaisir à les reconnaître. Elle sent par exemple que les

grands martyrs protestants, malgré leur costume et leur bizarre langage

théologique, furent aussi les martyrs, les héros de la liberté.

Ce fut pour moi un grand bonheur de finir tel de ces malentendus.

Comment, en remontant, vers 1670, avait-on perdu la mémoire du héros, du

martyr, qui, simple individu, chercha par toute l’Europe des ennemis à

Louis XIV, et qui, plus que personne, créa la grande ligue contre lui,

et la ruine future de ce nouveau Philippe II? J’ai vu, avec étonnement

des protestants eux-mêmes ne pas savoir ce nom digne d’une mémoire

éternelle, ni la terrible aventure où il fut enlevé sur le lac de Genève

pour être roué à Paris.

Je le trouvai, oserai-je dire, oublié, sans honneur au fond de la terre

(dans la compilation, si peu lue, d’Élie Benoît). Avec quelle joie je

l’en déterrai, et j’honorai cet illustre martyr des libertés du monde.

Je n’en ai guère moins, dans le présent volume, et les suivants,

d’exhumer tant d’hommes éminents des derniers temps de la Révolution,

que Bonaparte a obscurcis, cachés, fait oublier, et trop souvent

noircis. Beaucoup ont disparu pour l’histoire, perdus dans les rayons

absorbants et jaloux, que projetait sa gloire, augmentée à plaisir par

tant d’historiens déclamateurs. Citons, entre autres, les hommes qui

préparèrent l’expédition d’Égypte, qui dans ce pays même dirigèrent

l’administration de Bonaparte. Nommons l’énergique, le bienfaisant

Caffarelli, dont la noble figure avant moi s’était perdue dans l’ombre.

* * * * *

Et comment s’étonner qu’on oublie les individus, quand les peuples

s’oublient eux-mêmes, quand ils sont ingrats et aveugles pour leurs

pères et pour les plus grands moments de leur histoire? Cela arrive à

toute nation. Et ce n’est pas seulement aux Français, que l’Europe croit

si légers. Je le prouverai également pour les Anglais, plus tenaces et

moins oublieux.

Dans ce volume, pour la France et l’Europe, pour nous et la coalition,

le nœud est Fructidor. C’est là surtout que le regard attentif et

sérieux de l’histoire était nécessaire. Jusqu’à moi l’opinion générale

se trompait et prenait le change sur cet événement. Nous avons prouvé,

que ce fut en réalité un complot royaliste, déjoué à temps par le

Directoire, par la fermeté d’un seul des directeurs[1]. Les royalistes

eux-mêmes ont avoué leur parfaite entente avec l’Anglais qui, après son

danger (la grande révolte de la flotte), faisait des sacrifices énormes

d’argent pour faire _sauter_ la France.

[1] La Réveillère-Lepeaux. Son fils a bien voulu communiquer ses beaux

Mémoires, enfin imprimés.

On avait fait venir à Paris la Vendée furieuse. Ce qui fit dire à

Pichegru déporté: «Si nous avions vaincu, les révolutionnaires n’eussent

pas été quittes pour la déportation.» Au bout de deux ans, nous voyons

ce bon royaliste Pichegru revenu à Londres puis, guidant contre nous les

Russes, comme il avait naguère guidé les Autrichiens.

Cette affaire de Fructidor, où les attaquants se dirent attaqués et le

firent croire, rappelle parfaitement l’affaire de 1870, où la Prusse,

qui depuis trois ans préparait l’invasion de la France, parvint à mettre

les torts apparents du côté des Français et à faire croire qu’elle

n’avait fait que se défendre.

La chance tourna autrement en Fructidor. Non seulement la République

échappa au complot royaliste, mais une explosion républicaine eut lieu

dans tout l’occident de l’Europe (Irlande, Hollande, Rhin, Suisse,

Piémont, Rome, Naples). De sorte que la France apparut dans la majesté

de la mère République entourée de ses filles.

Toute l’humanité occidentale revendiqua ses droits et se crut apte à se

gouverner elle-même, à ne plus obéir qu’aux lois de la Raison, telles

que le XVIIIe siècle les avait promulguées.

Là la France eut un moment adorable de générosité, un élan merveilleux

de fraternité courageuse. Jamais elle n’approcha davantage de son

poétique rêve: _la délivrance du monde_, l’humanité devenue majeure sous

la forme républicaine. Elle étendit ses vœux à l’Afrique, à l’Asie. Et

les conseillers de Bonaparte en Égypte lui firent assembler le premier

divan égyptien, que l’on consulta utilement sur les intérêts du pays,

canaux, irrigations, répartition des taxes, etc.

La France, à ce moment, après la victoire de la république en Fructidor,

sembla accepter la tutelle, la défense de tous les faibles de la terre.

Grande audace, surtout pour un État tellement travaillé au dedans par la

trahison.

On l’a taxée d’imprudence, d’étourderie. A tort. Il faut songer

qu’alors, non seulement sur le Rhône, mais à Turin, à Rome, à Naples et

à Dublin, on massacrait ou pendait nos amis, tous ceux qui avaient cru

en nous, à l’évangile des libertés du monde. Pouvions-nous être sourds

aux soupirs de leur agonie, à leurs prières pour leurs patries, ces

jeunes républiques, hier nées de nous?

La France ne s’effraya pas. Elle accepta le duel universel contre tous,

décréta la conscription, et par ses jeunes soldats elle frappa deux

coups admirables, en triomphant des meilleures armées de l’Europe. La

république vainquit d’une part les Russes, de l’autre les Anglais. Et

trahie, surprise par un guet-apens, elle emporta du moins ses deux

victoires capitales au tombeau.

Le triste retour d’Égypte, et les raisons pour lesquelles les Anglais,

qui tenaient la mer, laissèrent revenir Bonaparte dans une traversée si

lente de quarante-cinq jours, s’explique comme on verra, surtout par la

chronique orientale, publiée en 1839.

La surprise de Brumaire ne s’explique pas moins par la connivence des

généraux pour prendre l’homme des royalistes, éloigner le général

républicain, qui, après sa victoire de Zurich, pouvait revenir[2].

[2] M. Hamel est le premier qui ait eu le courage d’être juste envers

le Directoire trop accusé. Ballotté par les événements, il n’eut ni

les moyens ni le temps de poser la solide pierre où pût se fonder la

république, l’éducation. Les royalistes l’arrêtèrent au premier pas,

en lui faisant supprimer l’École normale.--Les grandes écoles

restèrent à part, ne reconstituèrent point l’homme par leur réunion.

La première, celle de droit, ne justifia pas ce titre, mais resta ce

qu’elle est, une école des lois et décrets, qui varient chaque jour.

(Voy. mon livre _Nos fils_, et la préface de ma _Révolution_.) Elle

resta sans base morale dans le milieu bâtard où l’on fait semblant

de croire que la vieille religion de la Grâce, des _élus_ et du bon

plaisir peut s’arranger avec la Justice et la République.

II

Dans ce second volume, où je raconte la lutte acharnée de la France et

de l’Angleterre, ai-je cédé à un sentiment d’hostilité pour celle-ci!

Je ne le crois nullement. Ce que j’ai dit sur l’Inde anglaise est moins

violent que les discours des grands orateurs anglais. Sur tout le reste,

j’ai eu présente cette maxime que l’historien qui parle d’un peuple

étranger doit y bien regarder avant de condamner ce qu’il connaît trop

peu. Il devrait plutôt entrer dans ses idées, tenir compte de la

tradition de ce peuple, et de la violence naturelle de ses moments

passionnés[3].

[3] C’est ce que j’ai tâché de faire, et que n’a pas fait le

professeur Sybel dans son dogmatisme. (Voy. les critiques fort

justes et excellentes que M. Avenel a faites de son ouvrage, dans le

journal _la République_.) Au reste, les idées qu’attaque si

violemment cet Allemand sont celles de l’Allemagne elle-même et de

toute l’Europe au XVIIIe siècle. M. Avenel remarque très bien que

tous alors également adoptaient, croyaient, enseignaient cet

évangile de la raison qui, par Rousseau, Basedow, Pestalozzi,

circula et parut un moment le _Credo_ de l’Allemagne.

L’époque de ces luttes sauvages et fratricides, grâce à Dieu, est finie.

J’écrivais l’autre jour à Darwin, le grand naturaliste: «Par les idées

communes, même par les intérêts communs, le détroit semble déjà comblé.

Je vois avec bonheur l’entreprise du pont, ou plutôt du tunnel, qui,

passant de Calais à Douvres, rendrait les deux pays à leur voisinage

réel, à leur parenté, à leur identité géologique.»

Ce ne sont pas seulement mes rapports d’amitié, et un peu de famille,

qui me lient avec ce grand peuple. Ce sont mes principes. Je suis pour

lui contre Philippe II, Louis XIV et Napoléon. A la révocation de l’édit

de Nantes, je suis avec nos protestants et je vais avec eux sacrer

Guillaume à Westminster (voy. mon _Histoire de France_, année 1688).

Contre tous ces tyrans du continent, combien a servi le détroit! Combien

je me félicitais en 1830 (lorsque alors je vis l’Angleterre) que le

sauvage Bonaparte eût échoué, n’eût pu faire la descente ni détruire

cette ruche admirable de l’industrie humaine!

L’asile commun des nations, au moyen âge! On parle trop des origines

anglo-saxonnes de l’Angleterre. Ces petites tribus y furent peu de chose

en comparaison du très grand fonds celtique, et du vaste flot

d’émigrants qui venaient sans cesse du rivage d’en face, surtout du

rivage flamand. Mille passages des chroniques[4] prouvent que de très

bonne heure les populations laborieuses du continent y affluèrent en

masse. Les tisserands surtout étaient attirés à tout prix dans ce pays

où la laine était le principal commerce. L’élément germanique s’effaça,

et le mysticisme flamand. L’esprit anglais se forma, avec un caractère

particulier de positif, de suite, accompagné d’une dextérité inconnue

aux Allemands. L’empereur Frédéric II, dans ses poésies, marque chez les

Anglais ces belles et longues mains, que sans doute ils tenaient de

leurs aïeux les ouvriers de Flandre[5].

[4] Le savant Brentano a l’air d’ignorer ces chroniques.

[5] J’ai parlé de ces émigrations dans mon _Histoire de France_. Mais

pour cette intéressante _Histoire de la laine_, il faut attendre le

grand ouvrage d’érudition que prépare avec tant de soin M. J.

Quicherat, directeur de l’École des Chartes, n’épargnant ni

dépenses, ni voyages nécessaires à ses recherches.

Une époque solennelle dans ces migrations d’ouvriers est celle de 1685,

lorsque nos tisserands protestants vinrent remplir tout un faubourg de

Londres (_Spitalfield_). Cette fuite par mer dut les mener aussi en

Écosse, en ce pays qui avait été jadis par l’amitié une autre France.

Je le croirais. Mais je n’en crois pas moins à la belle légende

d’Écosse, selon laquelle une riche demoiselle écossaise, ayant par

erreur porté une fausse accusation contre sa servante, fit en expiation

la fondation d’un atelier (couvent laïque) où de pieuses femmes avec une

patience, une régularité admirable, parvinrent à la perfection de ce

qu’on appela _le fil d’Écosse_.

Même perfection dans la laine qu’on fabriquait en Angleterre dans le

Lancashire. Le débit des bas de laine devint considérable, lorsque,

après la conquête de l’Inde, l’argent circula, même chez les pauvres. Un

homme ingénieux, Arkwright, accéléra singulièrement cette fabrication

par la machine à bas.

Ces machines admirables, et surtout celle de Watt (triomphante vers

1800) ont fait oublier une chose plus admirable encore: l’école des

machinistes que forma Watt, et les circonstances morales qui avaient

préparé de pareils ouvriers, si soigneux, attentifs à la précision, qui

mirent dans ces grands moteurs la parfaite exactitude de l’horlogerie.

Les Anglais, superbes et colériques, comme tous les mangeurs de viande,

semblaient moins propres à cela que les sobres Écossais. Il y fallut une

révolution morale, un fanatisme vertueux plus qu’imaginatif, un rare

amour du bien et du devoir, soutenu chaque journée, malgré l’ennui de

longues heures, une patience peu connue chez les races mobiles du

continent.

On a trop négligé cette époque, et ces ouvriers sérieux, dans la

régularité des premières manufactures.

Les Anglais même, l’ont un peu oublié. C’est à l’histoire de leur

rappeler les vertus de cette génération industrielle, si contraire par

les mœurs à l’industrialisme d’aujourd’hui.

Beaucoup se figurent que la population agreste, entrant alors dans les

manufactures, perdit sous le rapport moral. C’est exactement le

contraire. La vie de l’atelier était plus sévère que celle des champs.

Nombre de romans, tableaux très fidèles des mœurs de l’époque, sont là

pour témoigner ce que c’était que cette joyeuse Angleterre (_merry

England_), combien oppressive et souvent déshonorante pour la famille

pauvre.

La famille rustique qui se faisait industrielle, n’étant serve que du

travail régulier, sans caprice, montait en dignité morale et en

intelligence. L’ouvrier suppléait l’imperfection de la machine, et

parfois la perfectionnait.

Pour résumer, les deux points de départ de l’industrie anglaise sont:

1º Cette immense hospitalité qui s’ouvrit à tous les persécutés de

l’Europe, et qui, en retour, fut dotée de leurs industries; origine

méconnue de l’Angleterre elle-même qui ne se souvient pas qu’elle est en

partie Flamande, Française, etc., et s’intitule toujours Anglo-Saxonne.

2º La grande révolution qui eut lieu dans les mœurs anglaises peu avant

1800, et qu’on a tort de croire trop exclusivement théologique. Sous ces

formes affectées d’un christianisme sombre se cachait une chose bien

plus générale, un amour du travail régulier que n’a offert au même degré

aucune nation.

Ces deux grands caractères que j’ai restitués à l’Angleterre, mieux

qu’on ne faisait jusqu’ici, seront analysés dans mon troisième volume.

Les mœurs de famille, généralement plus fortes que celles du continent,

sont ce qui m’a le plus attaché à l’Angleterre, malgré ses luttes avec

la France.

III

Combien il est difficile d’être juste! par combien de nuages, de

barrières la vérité peut être ajournée, indéfiniment obscurcie!

J’en ai l’exemple de 1800 à 1806.

Des documents peu connus en Russie, et ailleurs parfaitement inconnus,

m’ont mis à même de pénétrer et de juger une époque, un règne jusqu’ici

fort mal représenté, le règne du czar Paul Ier.

Le temps n’a pas manqué. Voici soixante-treize ans que Paul est dans la

terre. Ses fils ont régné cinquante ans avec un pouvoir absolu. Qui donc

a empêché la vérité de se produire? L’empereur Alexandre, assombri par

la fin tragique de Paul, n’aimait point qu’on touchât ce lugubre sujet;

il eut toute sa vie le malheur de voir autour de lui les assassins de

son père. Sous Nicolas, le fait était déjà ancien, et il ne restait

guère que les fils de ceux qui avaient fait le coup.

Or, ceux-ci étaient de deux classes, ou de ces Allemands bâtards qui,

comme fonctionnaires, gouvernent tout en Russie, ou bien des seigneurs

russes, qui devaient une partie de leur fortune aux confiscations de

Pologne. Toucher à ces derniers, ce serait, pensait-on, décourager le

zèle, méconnaître les services rendus. Et quant aux Allemands, je l’ai

dit, ils sont tellement mêlés à tout, incorporés à la Russie, où ils

gèrent et la fortune de l’État et la fortune des seigneurs, que la

Russie, qui en soufre, ne peut s’en passer, et, si elle les écartait,

croirait se dissoudre.

Aussi un accord étonnant s’est fait sur ce règne. Les Allemands, qui

sont les grands scribes du monde, qui savent les langues du Nord, et sur

l’histoire du Nord écrivent seuls, racontent les faits à leur manière

sans être contredits. Par les mariages et les princesses allemandes, et

leurs enfants, qui sont de petits Allemands, ils donnent incessamment

des maîtres à la Russie.

C’est une des merveilles de ce temps que le czar actuel, Alexandre II,

se soit affranchi des routines et ait hasardé la grande révolution qui

avait fait reculer ses prédécesseurs: l’émancipation des paysans.

Paul, martyr de sa méchante mère Catherine, et de sa première femme,

qu’elle lui avait donnée pour son supplice, fut tenu très longtemps à

part dans la campagne, et garda de vrais traits du caractère national.

Il resta un paysan russe, avec les qualités et les défauts de cette

race. Elle est mobile, un peu fantasque. Mais il n’en est point de

meilleure. En général, le paysan Slave, Russe, Lithuanien, Polonais, est

une fort bonne créature. Les longs hivers du Nord, qui les tiennent

renfermés plusieurs mois, les font infiniment sensibles à la famille,

fort dépendants de l’enfant, de la femme, amis des animaux.

Si bien qu’en ce pays, d’une histoire si terrible, les voyageurs nous

présentent un tout autre tableau. Sous les tragédies politiques, il y a

des mœurs agricoles; fort douces, en grand contraste. Tel fut Paul,

nature un peu capricieuse, avec des élans généreux de nature. Par un

secret instinct, il aima fort la France. Et d’abord la France qui

demandait asile, la France émigrée. Puis il se ravisa, se rapprocha de

la France républicaine (sous celui qu’on croyait alors un Washington).

Avec cette alliance, il projetait deux choses: d’une part, établir la

liberté des mers en protégeant les faibles: Danemark, Suède, Hambourg,

etc., contre la tyrannie des flottes anglaises; d’autre part, il voulait

entreprendre (avec la France, l’Autriche, etc.) le démembrement des pays

qu’on dit Turcs[6], et pour lesquels la Turquie n’a jamais rien fait que

leur donner l’anarchie discordante du gouvernement des pachas. Ces

pachas avaient partout les marchands anglais pour associés dans

l’exploitation du pays.

[6] Je prouve ceci par un document russe, tout à fait inconnu, que je

dois à M. Iwan Tourgueneff.

Pour ce grand projet, Paul, outre l’alliance de la France, semble avoir

eu l’idée de faire appel aux Slaves, Cosaques et Polonais. Et déjà il

avait rappelé les Polonais de Sibérie, ce qui fit trembler les

possesseurs de leurs biens.

L’Angleterre avait le plus grand intérêt à sa mort. Mais beaucoup s’en

chargeaient. Outre les Anglais de Pétersbourg, tous les Allemands de

Russie avaient hâte de remplacer Paul ou par l’impératrice qui était

Allemande, ou par son fils soumis aux influences allemandes et

anglaises. De là la catastrophe.

Je ne connais nulle scène plus touchante que celle de Paul entrant dans

la prison de Kosciuszko pour le délivrer, et, devant ce pauvre grand

homme, blessé encore et alité, versant d’abondantes larmes. (Voy.

Niemcewiz.)

Larmes précieuses qui firent espérer la réconciliation des deux sœurs,

Russie et Pologne, et la résurrection de celle-ci.

Dès lors le mur fatal qui depuis si longtemps a comme divisé le monde,

et séparé l’Occident de l’Orient, ce mur tombait. La Russie, l’Orient,

tenus loin de l’Europe par l’interposition de la grosse Allemagne,

entraient en communication avec l’Occident, le Midi s’alliait à des

races plus en rapport avec la vivacité russe, et l’électricité toute

méridionale de ce peuple que les invasions tartares ont seules rejeté

dans le Nord.

Dans cette courte préface sur la Justice historique, comme un

redressement des jugements précipités que portent les contemporains,

j’ai négligé son aspect le plus haut, celui d’un effort du cœur, de la

raison, pour anticiper ici-bas la Justice suprême qui doit régner dans

l’univers.

Mes aspirations en ce sens ne viennent pas du cœur seul. Elles sont

autorisées par une sérieuse considération du monde.

Ce monde présente en tout des lois analogues, une identité admirable

dans ses méthodes, ses procédés. Les prétendus savants qui nient cela ne

s’aperçoivent pas qu’ils font deux mondes différents, l’un soumis à la

règle et au plus parfait équilibre; l’autre tout inharmonique,

désordonné, un vrai chaos.--Je ne connais qu’un monde, et voyant partout

l’équilibre, la justesse dans les choses physiques, je ne doute pas

qu’il n’y ait également équilibre et justesse dans les choses morales.

Sinon ici, du moins ailleurs, dans les globes et les existences qu’il

nous sera donné de traverser.

La Justice, ce Dieu qu’à mon âge de force, à la mort de mon père,

j’invoquai (dans la préface de ma _Révolution_), est toujours mon

soutien. J’y trouve un sérieux bonheur, une espérance qui ne peut me

tromper, contre les deux écoles sophistiques, l’une du néant, l’autre de

l’arbitraire, du caprice divin.

Donc, malgré l’âge, je continue mon œuvre. Si pourtant elle devait finir

ici, je ne me plaindrais pas. Je vois qu’en toutes choses le progrès est

l’allure constante de cette Puissance de la vie qui va toujours de bien

en mieux, et je garde l’espoir, comme un courageux ouvrier, que de mes

travaux imparfaits j’irai à un travail meilleur.

Paris, 1er mars 1873.

HISTOIRE

DU

XIXE SIÈCLE

LIVRE PREMIER

ANGLETERRE

CHAPITRE PREMIER

LE PREMIER PITT.--LA GUERRE ET LES EMPRUNTS.--LE TRAITÉ DE 1763 A LIVRÉ

LE MONDE AUX ANGLAIS.

Dans le premier volume de cette histoire du dix-neuvième siècle, nous

avons exposé le dehors, la mise en scène du théâtre, mais pas assez

encore le dessous, le dedans, ce qui se trouvait sous les planches.

Nous avons raconté les rapides succès de Bonaparte et l’effet

d’éblouissement qu’il avait dès lors sur le monde. Effet interrompu par

la levée du siège de Mantoue, et sa prostration personnelle, dont deux

grands médecins, Masséna, Augereau, le remontent à Castiglione (4 août

96).

Paris crut que c’était la fin de la guerre. Mais non l’Europe, puisque

en octobre, l’envoyé anglais Malmesbury dit à Paris que «la France ne

pouvait espérer de paix, à moins de rendre tout: l’Italie, les Pays-Bas,

le Rhin.»

Donc ces grandes victoires de Bonaparte ont eu peu d’effet. Tout lui

reste à recommencer. Le déluge barbare qui sans cesse fond sur lui des

Alpes ne peut être arrêté. A peine il vient à bout des Allemands de

Wurmser, qu’il a sur les bras le torrent des Slaves et Hongrois

d’Alvinzi. Ces brillants coups n’expliquent rien, si l’on ne se rend pas

bien compte de la force lointaine qui, par des canaux peu connus, leur

opposait sans cesse la vaillante barbarie du Danube.

Cette roue épouvantable avait son grand moteur à Londres, où Pitt, assis

sur la masse docile des créanciers de l’État, professait, faisait croire

l’axiome de Price: «Plus on emprunte et plus on est riche.»

Obscur et poétique mystère de richesse insondable!

L’or qu’on y puisait sans mesure allait fasciner ce monde héroïque et

sauvage. Et tout n’arrivait pas: beaucoup restait à Bâle, chez un agent

anglais qui, de là à Strasbourg, à Lyon, et surtout à Paris, soldait les

traîtres et les espions, des Fauche et des Pichegru, etc.

Mais Pitt avait deux poches. De la seconde (étrange abîme) nous avons vu

sortir à flots le torrent des faux assignats, chefs-d’œuvre de gravure,

que Puisaye fabriquait, et qui, le jour, la nuit, lancés en France sur

des barques légères, animaient, ravivaient incessamment l’incendie

vendéen. En vain éteint par Hoche, il gagnait sous la terre. A Paris, à

Lyon, et dans tout le Midi.

Combien de temps durerait ce grand mensonge en deux parties: l’emprunt

illimité sans base, et le faux assignat? C’est ce qu’il fallait voir.

Était-ce au loin, par des succès en Italie, qu’on pourrait espérer

d’arrêter la machine? C’était l’idée de Bonaparte. Ou, par un coup

hardi, traversant le détroit et secondant les Irlandais? Ce fut l’idée

de Hoche, sa tentative audacieuse.

* * * * *

Voilà le fait très simple et nu qui se passait à la fin de 96.

Mais on comprendrait peu, on serait même injuste sous tel rapport, si

l’on ne remontait plus haut dans le dix-huitième siècle, si l’on

n’expliquait bien ce que l’Angleterre, dans sa lutte contre la France et

la Révolution, apportait de spécieux, et même de solide, à ce combat.

* * * * *

Sa haute légitimité remonte à 1688, où, pour l’avantage commun de

l’Europe et du genre humain, elle combattit Louis XIV, la proscription

des protestants, la révocation de l’édit de Nantes. Lutte si inégale qui

réussit par la Hollande et par nos réfugiés. Les Anglais, fatigués,

mêlés d’éléments étrangers, n’osèrent revenir à leur glorieuse

république de 1649. Ils refirent une royauté, mais au minimum, et prise

dans des petits princes étrangers, une race de basse Allemagne.

L’Angleterre, avec Georges Ier, Georges II, avec Walpole, tomba fort

bas, sous le rapport moral. En 1750, elle croyait elle-même que, même au

point de vue matériel, elle avait baissé. C’était l’opinion, après

Walpole. En 1750, son successeur, le duc de Newcastle, adresse cette

question à un médecin, le docteur Russell: «Pourquoi le sang anglais

est-il si pâle et appauvri? Quel remède?» Russell, dans un beau livre

que j’ai cité ailleurs[7], indiqua le remède: «La mer et l’action.»

[7] Dans mon livre _de la Mer_.

L’action n’avait jamais cessé. Sous l’apparente paix de Walpole, un être

inquiet avait toujours agi, erré, coureur de mers. Je l’appellerai

Robinson (nom d’un livre immortel de 1719). Ce Robinson, vers le pôle

Nord, pour son commerce d’huile, faisait l’immense massacre des cétacés

qui, pendant tout ce siècle, a rougi la mer de sang. Au midi, à la

faveur du traité de l’Assiento, il fournissait de nègres les Espagnols,

et chez eux, malgré eux, le pistolet au poing, il commerçait, hardi

contrebandier. En 1738, les Espagnols excédés mutilèrent un de ces

drôles. De là une scène dramatique au Parlement, et une fureur d’autant

plus grande que la vengeance promettait de beaux bénéfices.

J’ai déjà parlé de l’homme qui plaida cette cause avec un talent

admirable et une vraie fureur, le premier des deux Pitt (lord

Chatham)[8]. Après Walpole, le grand acheteur de consciences,

l’Angleterre ouvrit fort les yeux en voyant tout à coup ce magique et

sublime acteur, sincère et désintéressé, d’une passion réelle, comme

l’acteur d’Athènes qui, jouant Électre, apporta sur la scène, non pas

l’urne d’Oreste, mais l’urne de son propre fils. Ce grand Chatham, si

naturellement furieux, avait l’élan colérique des Gallois, dont venait

sa famille. De plus, il était né malade, toute sa vie, il eut un

bourreau, la goutte. A chaque accès, ses cris étaient des accès

d’éloquence.

[8] J’en ai parlé dans mon _Histoire de France_. Aujourd’hui, je dois

parler surtout du second, mort en 1806; je citerai plus loin les

sources de son histoire.

Une vieille dame, Sarah Marlborough, qui haïssait la France, fut charmée

d’un jeune homme qui paraissait si enragé. Elle crut y reconnaître son

fils et elle le fit son héritier.

Mais il n’avait qu’une passion, la colère. Et, de haut, méprisait

l’argent. Quel spectacle pour les Anglais après Walpole! Ils ont des

moments de grandeur. Ils trouvèrent cela beau, furent charmés de lui

voir rendre une grosse place qu’on lui avait donnée, charmés de

l’entendre parler contre ceux qui toujours prêchaient pour le Hanovre,

le patrimoine du Roi. En cela, il semblait tourner le dos au ministère.

C’est ce qui l’y porta. A reculons, il n’y alla pas moins. Les Anglais

étaient furieux de quelques succès de la France. Il fallut par deux fois

que le roi, malgré lui, nommât et renommât ministre celui qui

représentait le mieux la colère nationale.

L’ennemi de Pitt, Fox Holland, le fit lui-même rappeler. En 1757, il fut

premier ministre, malgré le Roi et l’aristocratie. L’engouement des

Anglais pour leur grand avocat fut tel, que l’insuccès qu’il eut

d’abord, loin de les décourager, les piqua, les attacha à lui. Il est

vrai que ce furieux avait de très nobles éclairs qui lui illuminaient

l’esprit. Il en eut un très beau, de haute et ferme raison, quand,

mettant sous ses pieds la vieille antipathie des Anglais pour les

Écossais, il dit magnanimement que ces belliqueux montagnards n’étaient

point des ennemis. Ils ne voulaient que guerre; eh! bien, il fallait

leur donner des armes, les employer en Amérique. Dès ce moment, en

effet, ils changent, et combattent pour l’Angleterre, même contre leurs

anciens amis les Français.

Il dit ensuite une chose qui réussit: «Il faut conquérir l’Amérique en

Allemagne.» A force d’argent, soutenir Frédéric, ce petit roi qui, à

travers sa meute d’ennemis, pourrait peut-être l’emporter sur la France

de la Pompadour. Hasardeuse pensée que l’événement justifia. Seulement

ce fut la porte par où l’Angleterre se lança dans la voie des guerres

par subsides, dans la voie des emprunts, chargeant toujours la dette, et

d’avance écrasant la génération à venir. Plusieurs ne croyaient pas au

succès. «Le crédit, disaient-ils, ne pourra pas se soutenir sans des

succès constants et des victoires sans fin. A cela quelle solution?

Faire banqueroute, ou conquérir le monde!»

C’est ce qui arriva. La France, en 1763, par le traité de Paris, laissa

d’une part les _Indes_, de l’autre l’_Amérique_.

C’étaient deux mondes. Et pourtant Pitt n’était pas encore content d’un

tel traité. Quand il apprit le Pacte de famille, notre traité avec

l’Espagne, il voulut recommencer la guerre, la faire aux Espagnols.

Cette fureur d’aller de guerre en guerre en employant l’épée des autres,

et s’obérant de plus en plus, fut punie lorsque l’Amérique refusa de

s’épuiser en fournissant toujours. L’avis de Pitt était qu’on la calmât

à tout prix. Mais ses conseils ne purent empêcher la séparation.

Il la vit s’accomplir, ce qui l’acheva. Depuis deux ans, il était

maniaque, et il avait cent caprices bizarres. Il s’était laissé faire

pair et comte de Chatham, ce qui lui ôta (suprême douleur) le cœur du

public, confondit dès lors ce grand citoyen avec un groupe fort peu

populaire, ceux qu’on appelait ironiquement les _amis du roi_. Parti

intéressé qui avilissait l’Angleterre, ne connaissait ni communes, ni

Pairs, ni Whigs, ni Tories, mais uniquement le roi.

Tout à coup, à la fin, Chatham remonta. Ce grand acteur, d’autant

meilleur acteur qu’il était à la fois calculé et sincère, s’arrangea

pour avoir devant le parlement une scène de colère héroïque, où

peut-être il espérait mourir en défendant l’honneur national, et

détournant l’Angleterre de reconnaître l’indépendance américaine. La

mise en scène fut superbe. Il s’avança, la mort sur le visage, soutenu

par son second fils de dix-neuf ans (William Pitt), s’emporta, parla

longuement, retomba dans les bras de son fils. Ce fut la fortune de

celui-ci, plein de mérite au reste. Si différent qu’il fût du grand

Chatham, il fut consacré par cette scène, et on le vit toujours dans

l’ombre du héros.

La bienveillance fut extrême pour lui. Ses futurs adversaires, Fox,

Burke, l’accueillirent, le vantèrent, l’exaltèrent. Il était fort

précoce, et, sous de tels auspices, il put impunément montrer une fierté

où l’on crut reconnaître la grande âme de son père. A vingt-deux ans, il

déclarait qu’il n’accepterait de place que dans le ministère, et déjà, à

vingt-cinq, il fait autorité dans le parlement.

Il fallut bien du temps pour voir que, sous plusieurs rapports, il

différait fort de Chatham; souvent il fut son contraire. Cela ne choqua

pas, et parut naturel. L’Angleterre avait changé elle-même; une autre

génération avait succédé.

CHAPITRE II

UNE NOUVELLE ANGLETERRE.--LE MÉTHODISME.--LA SAINTE

BANQUE.--L’ÉGLISE.--LE JEUNE PITT.

Ce qu’il y eut d’original dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, c’est que,

vers 1750, au moment où elle allait prendre sa grande expansion dans le

monde qu’abandonnait la France, au moment où l’impulsion de Chatham la

lançait, pour ainsi dire, dans l’infini, à ce moment, elle éprouva en

elle un mouvement tout contraire à cette expansion, une sorte de

contraction. Par un contraste admirable, tout en embrassant le monde du

dehors, elle fit effort pour concentrer sa force propre, sa native

énergie.

Cela fut instinctif sans doute. Mais la volonté ajouta beaucoup à

l’instinct. Qu’un peuple ait fait si à propos de telles modifications

sur lui-même, c’est une chose singulière qu’on voit rarement dans

l’existence libre et bien plus calculée d’un individu.

Il faut dire que, si l’Angleterre présenta ce miracle d’une certaine

réforme morale, accomplie au moment de sa grande action extérieure, ce

miracle s’explique non seulement, par ce qui restait de l’élément

puritain toujours subsistant en dessous, mais encore et surtout par le

retour au principe qui est le fonds même de l’Angleterre. Ce principe

qui avec tant de force fut manifesté dans Cromwell et la révolution de

1648 était bien antérieur. Nous le trouvons, même avant le

protestantisme, en 1400 chez les Lancastre et chez leur héros, Henri

V.--Les Tudors, en 1500, les Stuarts en 1600, apportèrent des éléments

tout contraires à ce fonds. Il reparut avec l’exaltation fanatique des

covenantaires et de la république vers 1650, et obstinément encore, vers

1750, moins violent, mais austère d’apparence (même de fonds, en grande

partie) dans les disciples de Wesley et dans les méthodistes, moins

farouches que leurs pères les puritains, et beaucoup plus mêlés aux

affaires, au commerce, à tous les intérêts du monde.

En face de la grande propriété territoriale, s’était élevé, sous

Guillaume le Hollandais, le parti de l’argent, de la bourse, la banque,

qui de plus en plus pesa dans les affaires, et, dans sa rivalité avec

les lords, les grands évêques, eût bien voulu aussi arriver aux places

de l’Église et à son budget monstrueux. Les puritains s’étaient tenus

écartés de cette mine d’or, en refusant la condition qu’on leur faisait

de jurer les 39 articles de l’Église Anglicane. Les fils des puritains

furent moins sévères. Vers 1733, commença la prédication de ce saint

plus avisé, le célèbre Wesley. Il réfléchit au tort que ce scrupule

faisait à l’Église, qu’il fermait aux plus dignes, aux hommes de Dieu.

Lui-même fort désintéressé, il permit aux siens les affaires, les

richesses, qui pouvaient tellement augmenter l’influence du bon parti.

Il ne leur fit pas reproche de jurer les 39 articles, et par là d’avoir

place au grand banquet de l’Église établie. La Bible nous dit elle-même

que les patriarches se faisaient peu de scrupules d’emprunter et de

prendre aux impies leurs idoles d’or, qu’ils savaient faire servir à un

meilleur usage. Ainsi le monde des affaires, de l’argent, de la banque,

eut de plus un accès aux richesses de la grande Église. Mais pour

montrer que c’était malgré eux et pour Dieu seul qu’ils franchissaient

ce pas, ils suivirent autant que possible les habitudes sévères de leurs

familles en tout le reste, firent hautement la grimace à l’argent,

montrant que, quoique riche, on pouvait être pauvre d’intention, tenir

l’argent au coffre, mais éloigné de l’âme.

L’argent venait à flots. Les saints banquiers inspiraient confiance.

L’Europe, effrayée par les guerres, attirée par les emprunts de Chatham,

et charmée de placer son or dans la sûreté de la grande île, l’entassait

dans les mains respectables de la pieuse banque, obligeait celle-ci de

recevoir et d’encoffrer.

Tout affluant aux mains de cette classe bien aimée de Dieu, son

puritanisme de forme (voulu et calculé, mais non pas faux) fut imité,

compté parmi les moyens de parvenir, et devint le ton général. De là les

beaux et singuliers romans de Richardson, tant admirés, si peu compris.

Les jeunes miss, qui jusque-là (dit Walter Scott), lisaient à l’aventure

les pièces scabreuses du temps de Charles II, non moins naïvement,

crurent ne pas pouvoir s’établir si elles ne parlaient le jargon dévot

de Paméla.

Ce qui montre le bon sens de l’Angleterre et la raison parfaite qu’elle

gardait, c’est qu’avec ces tendances et ces apparences spirituelles,

elle fit une réforme qui paraissait contraire, fort matérielle, en ses

habitudes. Un peuple, alors de dix ou douze millions d’âmes, à qui Dieu

mettait tout à coup le monde sur les bras, et l’Amérique, et l’Inde, et

l’immensité de la mer, sentit vivement le besoin d’être fort pour

recevoir cette manne énorme qui lui venait. C’est pour répondre à ce

besoin que Bakewell vers 1750 inventa la viande. Jusque là les bestiaux

étaient élevés surtout pour le laitage. Le régime de la viande obtient

faveur, remplace le lait fade dont les pâles Pamélas s’alimentaient au

détriment de leur enfant. Ce fut une révolution rapide. Toute la

jeunesse nourrie de viande désormais, par une éducation nouvelle est

lancée dans la vie. L’écolier peu captif des écoles, qu’il quitte à

quatorze ans (moins les nobles enfants d’Oxford), entre de bonne heure

dans l’action, par le commerce, la mer, les Indes.

Voilà donc, au milieu du siècle, deux changements à la fois dans les

mœurs et les habitudes. La Bible domine tout. Mais la situation

commande. Pour y suffire, pour recueillir tant de bienfaits de Dieu, il

faut à tout prix que l’Angleterre se fortifie.

Que fera l’Église établie? Ses évêques grands seigneurs, jusque-là si

bouffis, en présence des bénéficiers inférieurs d’une apparence si

pieuse, ne purent rester, comme ils étaient, de purs lords; ils prirent,

à contre-cœur, des formes plus ecclésiastiques. De là cet étonnant

mélange de vertus fausses et vraies, de sainteté doublée de mondanité et

d’orgueil, de douceur irritée, amère. Mélange singulier, d’autant plus

équivoque que le bien est tellement incorporé au mal qu’on ne peut

jamais dire, que tout soit faux.

Le grand Chatham, _the great commoner_, l’homme des Communes, sous sa

colérique éloquence, savait tout aussi bien que le rusé Walpole que

l’Angleterre, avec sa triplicité idéale, vantée par Blackstone et par

Montesquieu, l’Angleterre était simple: la Couronne, l’Église et les

Lords,--les Lords, l’Église et la Couronne. On déguise plus ou moins la

prédominance du roi ou de la reine, mais la royauté donne les hautes

places, la pairie, les plus gras évêchés du monde. De plus, la Couronne

est un mythe; cela ne se discute pas. Le roi est le roi, l’oint du

Seigneur; il est l’Église même en son principe. Ce qu’il y a de plus

ferme, c’est le roi, l’Église établie.

En 1755, quand Chatham eut son second fils (le célèbre Pitt), il était

au plus haut, bien loin encore de l’état d’enfance maladive où il tomba

dans ses deux dernières années, et où il devint l’homme du roi. Mais

déjà pour ce fils, où il mettait ses espérances plus qu’en l’aîné, il

voulut qu’il fût élevé par l’Église établie, solide et plus royale que

la royauté même. Il confia l’enfant à un prêtre, le docteur Tomline, que

plus tard il fit évêque de Winchester. Ce révérend a écrit la vie de M.

Pitt, que j’ai constamment sous les yeux[9]. Il fut son précepteur, son

secrétaire et son exécuteur testamentaire. Il ne quitta point son élève

et put témoigner de tout son mérite. Point de légende plus sûre et plus

suivie de la naissance à la mort.

[9] G. Tomline, _Memoirs of the life of W. Pitt_. 1822.

Certaines vertus coûtèrent peu à Pitt sans doute; fils d’un malade, et

malade souvent lui-même. Il ne résistait aux affaires, aux nuits si

fatigantes du parlement qu’en buvant un peu, sans excès. Du reste,

admirablement pur, il a passé toute sa vie entre son précepteur l’évêque

Tomline, et vers la fin, une demoiselle, sa nièce Esther Stanhope, qui

lui servait de secrétaire.

Dans le beau portrait de Lawrence, dont le musée de Versailles a une

copie excellente, il a quarante ans, c’est-à-dire qu’il est assez près

de sa mort. Il est rouge, et, pour l’ennoblir, le peintre habile lui a

mis un fort bel habit mordoré. Il est un peu commun; on dirait de race

marchande, et l’on se souvient involontairement que son bisaïeul, le

premier Pitt connu, ne l’est que pour avoir vendu un diamant au roi de

France. Il y a dans l’ensemble de cette figure je ne sais quelle fausse

enfance. Enfance colérique et bouffie. On l’appelait volontiers _angry

boy_.

Gallois par ses aïeux paternels, il était par sa mère fin Anglais, et

parent des Temple. Il eut l’éducation classique, pesante, des docteurs

anglicans. Beaucoup de grec. Et les historiens écossais. Mais point

Gibbon, qui sans doute ne plaisait pas à son évêque.

* * * * *

On voit que, de bonne heure, son éducation ecclésiastique porta ses

fruits; il sut parfaitement le manège des prêtres et pratiqua leurs

adresses politiques. Il se garda d’entrer dans l’opposition, mais il

glissa parfois des propositions populaires, modérées, innocentes, qui ne

pouvaient déplaire au roi. Il parlait vaguement de réforme

parlementaire, sans pousser dans ce sens contre l’aristocratie. D’autre

part, il refusa de s’allier à lord North et aux _Amis du Roi_, ce qui

lui eût ôté pour l’avenir toute popularité; il avait vu son père baisser

dans l’opinion dès qu’il inclina dans ce sens.

Je ne donne pas la vie de M. Pitt. C’est là qu’à travers mille longueurs

on peut étudier les finesses du menuet parlementaire qu’il dansa

parfaitement. Toujours un peu raide d’attitude, mais habile pour sauver

tels mouvements obliques dans un ingénieux balancement qui trompe l’œil,

semble incliner vers la gauche sans quitter la droite, et reste souple

en paraissant raide, ne singe point les caricatures doctrinaires imitées

de la cravate de Saint-Just, du col empesé de Calvin.

En M. Pitt l’homme politique avait mille mérites de détails, et l’homme

privé toutes les vertus. Je ne suis pas de l’avis de Joseph de Maistre

qui dans ses Lettres le juge médiocre. Mais, comme l’indique le portrait

de Lawrence, il avait un masque de tartufe rose et bigarré.

Un homme grave et hautement estimé, lord Grey, dans sa jeunesse,

peut-être emporté au delà des bornes, a dit un mot terrible: «M. Pitt

n’a jamais proposé une mesure que dans l’intention de tromper la

Chambre. Dès son début, il fut apostat complet, déclaré.»

CHAPITRE III

LE BILL DE L’INDE, 1783.--PITT RÈGNE MALGRÉ LE PARLEMENT.

M. Pitt resta dans un douteux nuage jusqu’à la fin de la guerre

d’Amérique, brillant au parlement d’un doux éclat, comme un jeune homme

sage et de grande espérance, dans une position non tranchée qui le

laissait disponible pour tout. On pouvait croire encore qu’il suivrait

la voie de son père, la grande voie populaire. Mais alors des

circonstances violentes, imprévues, déchirent le voile et percent le

nuage. Pitt paraît ce qu’il est, le contraire de Chatham. Il est resté

tel, sans retour.

C’était le moment décisif où le roi, dont l’obstination avait retardé si

longtemps la paix d’Amérique, se vit abandonné de tous, même de son ami

et ministre lord North qu’il avait si longtemps traîné malgré lui dans

la voie de la guerre. North, en péril, quitta le roi et se réfugia près

de Fox dans l’opposition[10]. C’était la victoire des Communes, la

défaite de la Couronne, si, par un coup hardi, le roi ne mettait la

constitution au grenier avec les vieux meubles. Un homme sensé ne l’eût

pas fait. Il aurait respecté la religion politique de l’Angleterre,

n’eût pas sorti la royauté du nuage protecteur dont jusque-là tous les

partis étaient d’accord pour la couvrir. Fox ne devinait pas que ce

sacrilège le roi même le ferait contre le roi. Fox, faisant la paix,

voyait toute la chambre pour lui, et crut que le pays tout entier était

derrière, tout prêt à soutenir la chambre et la constitution.

[10] Voy. la _Correspondance de Fox_ et l’analyse qu’en a faite M. Ch.

de Rémusat.

Cela parut douteux au petit Pitt, qui jugea l’Angleterre au vrai, comme

elle était, beaucoup plus royaliste qu’elle ne le savait elle-même.

Quand Fox lui offrit une place dans ce ministère odieux à la Couronne,

il se garda bien d’accepter. Il eut raison. Ce ministère dura neuf mois

à peine (1783, 2 avril 12 décembre). Fox se coula lui-même par une

tentative hardie et honorable.

La conquête de l’Inde, où l’audacieux Clive avait si aisément remplacé

notre Dupleix, fut un mal pour l’Angleterre autant qu’un bien. Ce pays

magnifique, une vraie partie du monde, vaste comme l’Europe, était riche

en art, en or et en diamants, en luxe délicat, mais aussi (il faut le

dire) en maladies contagieuses. Et c’était peu de chose, comparé à

l’infect chaos d’une administration livrée au désordre, aux hasards

confus d’une grande Compagnie de marchands. La barbarie carthaginoise,

celle des Gênois en Corse, etc. était sans doute fort éloignée du

caractère anglais; mais on a souvent remarqué que les Anglais, gênés

chez eux et se respectant fort, sont d’autant plus sujets à s’abandonner

en voyage et sans doute bien autrement dans un pays si lointain, si peu

surveillé. Le vaillant Clive, déjà, avait eu un procès monstrueux, où

l’Angleterre (embarrassée entre l’honneur et le profit, entre ses mœurs

et sa conquête) s’était vue au moment de pendre le héros qui lui donnait

un monde. Clive satisfit à l’honneur. A la fin de son long procès, objet

de l’universelle réprobation publique, qui lui attribuait les crimes de

tous, il fut absous, mais se jugea lui-même, mourut, en quelque sorte se

tua (1763).

Histoire du XIXe siècle (volume 2/3) · 第 1 / 20 段