XVI

C'était avec des valeurs à escompter et des factures à recevoir que

madame Adeline avait fait les vingt-cinq mille francs, qui ajoutés aux

trente-cinq mille provenant du jeu, devaient payer les soixante mille

dus à la caisse du cercle.

En arrivant à Paris, Adeline remit ces valeurs à son banquier, et

s'occupa ensuite de toucher les factures dont l'une, s'élevant à trois

mille et quelques cents francs, était due par un marchand de draperie de

la rue des Deux-Écus, un vieux, très vieux client de la maison, qui ne

faisait pas un gros chiffre d'affaires, mais qui était aussi sûr que la

Banque de France.

Adeline savait si bien qu'il n'avait qu'à se présenter pour être payé,

qu'il l'avait gardé pour le dernier; il la connaissait, la formule du

vieux drapier: «Ah! voilà M. Adeline; nous allons régler notre petit

compte.» Et ce compte, on le réglait dans la salle à manger, en buvant

un verre de cassis, tandis que, par un châssis vitré, on voyait les

commis dans le magasin visiter les pièces qui arrivaient de chez le

fabricant, ou vendre le métrage d'un pantalon à un petit tailleur. Le

seul ennui de ces visites était dans l'exhibition obligée des coupons où

se trouvaient un défaut, qui avaient été soigneusement conservés et qui

permettaient une autre phrase non moins traditionnelle que celle

du petit compte: «Ah! monsieur Adeline, on ne travaille plus comme

autrefois.» Ce qu'Adeline, reconnaissait sans trop se faire prier.

Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, le soir

tombait, mais la nuit n'était pas encore faite; dans la demi-obscurité

de la rue étroite, il lui semblait vaguement que les choses n'étaient

pas comme il les voyait depuis vingt-cinq ans aux abords du magasin de

son vieux client. Où donc était l'étalage avec ses pièces de drap de

toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrèrent que le magasin

était fermé, et que, sur les volets, quatre pains à cacheter fixaient

une bande de papier: «Fermé pour cause de décès.» Comme la rue des

Deux-Écus est en grande partie occupée par des drapiers, il entra chez

un autre de ses clients qui le mit au courant: «Mort ce matin d'une

attaque d'apoplexie, le père Huet, et ses neveux, qui se jalousent, ont

fait tout de suite apposer les scellés.»

La déception était contrariante pour Adeline, car elle renversait tout

son plan: à cette heure de la soirée, les maisons où il aurait pu se

procurer la somme qui lui manquait étaient fermées, et par là il se

trouvait dans l'impossibilité d'aller au _Grand I_ pour payer sa dette

et pour y signer sa démission sur son bureau qu'il ouvrirait une

dernière fois.

Il resta un moment dans la rue, ne sachant de quel côté tourner.

A la vérité il devait se dire que c'était là un retard insignifiant, et

qu'il serait encore parfaitement temps de démissionner le lendemain;

mais cependant il était mécontent, agacé, comme lorsqu'on est arrêté par

un incident qu'on n'a pas prévu. Il avait préparé sa lettre, préparé

aussi sa phrase d'adieu à Frédéric; il était ennuyé de les garder.

Justement parce qu'il pensait à son cercle, ses pas le portèrent

machinalement avenue de l'Opéra; et arrivé devant sa porte il monta:

après tout, autant dîner là qu'ailleurs.

Quand Frédéric et Barthelasse le virent entrer, ils échangèrent un

sourire de soulagement. Ce n'était pas une lettre, la lettre de

démission qu'ils attendaient presque, c'était lui; puisqu'il revenait,

rien n'était perdu.

Frédéric l'accapara pour lui raconter l'expulsion de Julien et de

Théodore.

--J'ai profité de l'occasion pour inspirer une sainte frayeur à tout le

personnel: Je vous promets que l'exemple sera salutaire. Vous verrez.

Mais ce fut à peine si Adeline l'écouta. Que lui importait ce qui se

passerait au _Grand I_ dans quelques jours?

Frédéric se retira donc assez déconfit et alla faire part de cette

mauvaise réception à Barthelasse.

--Toujours dans les mêmes dispositions, dit-il; il doit avoir sa

démission dans sa poche.

--Il faut l'appuyer si bien avec des billets de banque qu'elle ne puisse

pas en sortir: je vais préparer la séquence.

--Taillera-t-il?

--En le poussant.

--Envoyez chercher le baron et Salzman.

A table, Adeline oublia sa déception et se dérida: justement c'était le

jour des invitations et elles avaient amené de nombreux convives. A côté

d'étrangers qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des habitués, des

amis. Le menu était réussi; on racontait des histoires drôles; il se

laissa d'autant plus facilement aller que c'était la dernière fois qu'il

faisait fonction de président, et peu à peu il retrouva les agréables

sensations de ses premiers mois de présidence, quand il voyait tout

en beau et se demandait comment il avait pu, jusqu'à ce jour, vivre

ailleurs que dans un cercle.

Ce fut seulement quand le jeu commença qu'il devint nerveux et

impatient.

--Vous n'en taillez pas une ce soir, mon président?

Chaque fois qu'on lui adressait cette question, d'un ton engageant

et avec sympathie, il s'exaspérait. C'était déjà bien assez pour lui

d'entendre la musique du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des

cartes, le murmure étouffé des joueurs, que dominait de temps en temps

l'éternel: «Le jeu est fait. Rien ne va plus?», sans qu'on vînt encore

le tenter et le pousser.

Jamais il n'était venu à son cercle avec 50,000 fr., dans ses poches,

et, à chaque mouvement qu'il faisait, il éprouvait un singulier

sentiment qu'il ne s'expliquait pas bien, en frôlant la grosseur

produite par ces liasses. Combien d'autres à sa place n'auraient pas pu

résister à la tentation de tâter la chance, car tout joueur sait que ce

n'est pas du tout la même chose d'opérer avec une petite mise qu'avec

une grosse; avec une petite, étranglé dans ses mouvements, on est à peu

près sûr de la perdre; au contraire, avec une grosse qui vous donne

toute liberté de manoeuvrer, on est à peu près certain de gagner; c'est

une affaire de tactique.

--Comment, mon président, vous n'en taillez pas une ce soir?

Il semblait qu'on se fût donné le mot pour le pousser.

Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le répondait nettement.

Et cependant?

S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours à ceux qui jouent

pour la première fois, n'est-ce pas vrai également pour ceux qui

jouent leur dernière partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsède

continuellement qu'elle vous abandonne à la déveine.

Et cette partie, s'il la jouait, ce serait bien certainement la

dernière.

Mais quand ces pensées traversaient son esprit, il les rejetait loin de

lui, en se disant que ce sont les sophismes ordinaires aux joueurs, qui

pendant trente ans, cinquante ans, jouent aujourd'hui leur dernière

partie qu'ils recommenceront le lendemain... mais qui, cette fois, sera

bien décidément la dernière.

Pourtant, il y avait un point qui le troublait: c'était la mort de son

client de la rue des Deux-Écus; pourquoi le père Huet était-il mort

juste au moment de le payer et de parfaire les soixante mille francs

dus à la caisse? N'y avait-il pas là quelque chose de providentiel; une

impossibilité qui était un avertissement? On n'est pas joueur sans être

superstitieux, et bien qu'on soit le premier très souvent à se moquer

de ses superstitions, on les accepte quand elles ne contrarient pas la

manie dont on est obsédé Aussi, tout en se disant qu'il serait absurde

de croire que le père Huet était mort exprès pour le pousser au jeu, il

se disait en même temps que cette mort pouvait bien signifier quelque

chose.

Pourquoi ne pas voir quoi?

Il y avait un moyen facile de faire cette expérience, c'était de tâter

la chance, non avec ces cinquante-six mille francs, non pas même avec

quelques-uns des billets qui composaient cette somme, mais simplement

avec cinq louis ou dix louis de son argent de poche.

Cette combinaison avait cela d'excellent que, tout en respectant

l'argent que sa femme lui avait remis, il ne laissait point passer la

veine sans mettre la main dessus, si réellement elle s'offrait à lui.

Ce n'est point tant les audacieux que la fortune favorise, que ceux qui

savent l'arrêter quand elle passe à leur portée.

Depuis qu'il balançait ainsi le pour et le contre, il errait par

les différentes pièces du cercle, s'arrêtant devant le billard pour

applaudir quelques carambolages, dans un autre salon pour conseiller un

ami qui jouait à l'écarté, dans la salle de lecture pour lire un journal

du soir dont il ne suivait pas deux lignes, malgré son application, mais

quand cette idée de la mort du père Huet eut traversé son esprit,

il rentra dans la salle de baccara et, tirant cinq louis de son

porte-monnaie, il les posa sur le tableau qui se trouva devant

lui,--celui de gauche.

Le banquier donna les cartes et perdit à droite comme à gauche.

Sans doute, c'était bien peu de chose que ce gain pour Adeline,

cependant il en fut aussi heureux que si, au lieu de 100 francs, il

avait gagné 1,000 louis, car, s'il était insignifiant en soi, quelle

importance ne prenait-il pas comme indication de la veine.

Il laissa ces cent francs et, gagna encore.

Décidément, la mort du père Huet semblait bien être providentielle.

Il voulut s'en assurer: quittant le tableau de gauche il passa à droite,

où il ponta les 300 francs qu'il venait de gagner: le tableau de gauche

perdit, le tableau de droite gagna.

Baccara · 第 36 / 47 题