XV

Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frédéric, Barthelasse et

Raphaëlle tenaient conseil chez celle-ci.

Depuis que le _Grand I_ était ouvert, jamais il ne s'était trouvé dans

des conditions aussi critiques; si l'avertissement du préfet: «On triche

chez vous», n'annonçait rien de bon, puisqu'il révélait des plaintes

certaines, la surveillance de l'agent et les précautions prises pour

qu'elle pût s'exercer en cachette faisaient toucher du doigt les dangers

de la situation.

Raphaëlle, qui n'allait pas au cercle, et par là ne pouvait avoir aucune

responsabilité pour ce qu'il s'y passait, était furieuse contre ses

associés, qu'elle accablait de ses reproches et de ses injures: Frédéric

comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frédéric, passant de l'un à

l'autre, quand elle ne les réunissait pas dans le même sac pour les

secouer en les cognant l'un contre l'autre.

--Non, vraiment, c'est trop bête; qu'est-ce que vous fichez dans le

cercle, je vous le demande; il semble que pour vous--cela s'adressait à

Barthelasse--tout soit dit quand vous avez empêché un prêt douteux de

cinq cents louis, et que pour toi--ceci s'adressait à Frédéric--tu n'as

qu'à dormir tranquillement dans un fauteuil quand tu as passé la revue

de ton personnel, et que tu l'as trouvé correct. Et vous êtes du métier!

Elle haussa les épaules en les toisant avec pitié; puis se tournant vers

Barthelasse:

--Vous dites que vous êtes le malin des malins--imitant son accent--oui,

mon bon, vous le dites; tous les tours qui ont pu se faire, vous les

connaissez, et quand un particulier à lunettes opère sous vos yeux, tire

à six, ne tire pas à quatre, gagne honteusement vous trouvez ça tout

naturel.

Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse, taillé en taureau, se

laissait facilement intimider par les femmes qui lui tenaient tête, et

par Raphaëlle plus que par toute autre, «si moucheron» qu'elle fût,

comme il disait d'elle.

--Je n'ai pas trouvé ça naturel du tout, répliqua-t-il.

--Non; seulement, au lieu de chercher où il fallait, vous avez remâché

toutes les vieilleries de votre honorable carrière, les télégraphistes

que vous n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en avait pas,

le filage que vous n'avez pas entendu, puisqu'il ne filait pas, enfin

tout votre répertoire, au lieu de chercher dans le neuf; ça n'était pas

bien difficile à inventer, cette petite marque d'aiguille à tricoter

donnant juste le point de la carte, et ça n'était pas bien difficile non

plus à découvrir, puisque ce policier l'a découverte.

Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse, c'est que ce que

Raphaëlle lui reprochait était ce qu'il se reprochait lui-même: «Comment

n'avait-il pas eu l'idée de se servir d'une loupe?» car il les avait

examinées, les cartes avec lesquelles le prince jouait, et comme Dantin,

tout d'abord, il n'avait rien vu; au toucher, il n'avait rien senti.

Elle l'abandonna pour se jeter sur Frédéric.

--Et toi, tu parles à ce policier, et tu ne vois pas ce qu'il est:

négociant à Nantes!

--J'ai eu des soupçons.

--Et tu les as gardés pour toi; tu ne pouvais donc pas l'interroger sur

Nantes? il n'y a peut-être jamais mis les pieds, il t'aurait répondu des

bêtises.

--Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de tomber sur un agent

que personne ne connaît.

--Il vous aurait fallu un commissaire avec son écharpe; vous auriez

ouvert l'oeil; tandis que c'est l'agent qui l'a ouvert.

--Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est là qu'est la question

intéressante.

--C'est clair, ce qu'il a vu.

--Et la cagnotte? continua Barthelasse.

--Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton président? demanda Raphaëlle.

--Rien.

--Il n'y a pas fait d'allusion?

--Aucune.

--Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce côté, dit Raphaëlle.

--Pourquoi aurait-il tout vu des autres côtés, et rien de celui-là?

demanda Barthelasse; il a de bons yeux, le coquin!

--Puisqu'il n'a rien dit.

--C'est le président qui n'a rien dit à Frédéric, mais l'agent

savons-nous ce qu'il a dit au président?

--Puisque le président n'a parlé de rien, répéta Raphaëlle avec colère.

--Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela prouve-t-il qu'on ne la

connaît pas?

--S'est-il gêné pour parler de Julien et de Théodore, et pour exiger

leur renvoi immédiat? s'est-il gêné pour renvoyer lui-même Léon?

--Julien, Théodore, Léon, qu'est-ce que ça lui fait? je vous le demande,

hein! s'écria Barthelasse; tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle

lui rapporte? trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il va se

fâcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit, l'agent n'a rien vu;

c'est son genre, à cet homme, d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce

n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le seul;

j'en ai connu plus d'un comme ça.

--Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus, interrompit Raphaëlle,

agacée par les histoires de Barthelasse, il s'agit de notre président.

--Eh bien, le nôtre a eu les yeux ouverts par l'agent, et s'il ne parle

pas de la cagnotte, c'est qu'il ne lui convient pas d'en parler, il

accepte tacitement; il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait rien.

--Il accepte?

--Il a accepté, il me semble; la caisse est là pour le dire.

--Oui, mais acceptera-t-il maintenant?

--Que veux-tu dire? demanda Raphaëlle effrayée.

--Que j'ai peur.

--De quoi?

--Qu'il ne nous quitte.

--Il doit soixante mille francs, s'écria Barthelasse, nous le tenons!

--Il peut les payer; alors comment le tenons-nous, par quoi?

--Qu'a-t-il donc dit?

--Rien, répondit Frédéric; mais son air a parlé pour lui; ce brave homme

n'était pas plus fait pour être président de cercle que moi je ne le

suis pour être évêque; c'est de force que nous l'avons fourré là-dedans;

je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu'à s'en aller; et s'il n'est

pas encore parti, c'est parce que nous lui faisions certains avantages

qui dans sa position lui étaient agréables, et aussi parce qu'il en

espérait d'autres qui ne se sont nullement réalisés; mais ce qui s'est

réalisé, ce sont des ennuis et des tourments qui l'épouvantent. Il a

peur d'être compromis, et ce qui vient de se passer l'a tout à fait

affolé. C'est une terreur qui s'est emparée de lui, et qui lui fera

commettre toutes les bêtises. Je ne serais pas du tout surpris qu'en ce

moment il n'eût pas d'autre idée que de se procurer les soixante

mille francs qu'il nous doit, pour nous planter là. Alors que

deviendrons-nous?

Les trois associés se regardèrent avec stupeur.

--Personne mieux que moi ne sait combien il est embêtant, continua

Frédéric, combien on a de difficultés à manoeuvrer avec lui, combien il

est gênant; mais tout cela n'empêche pas qu'il ait du bon et que si

nous le perdons nous ne retrouverons jamais son pareil: c'est un

paratonnerre; estimé de tout le monde et de tous les mondes, ami du

préfet, tant qu'il nous couvrait nous n'avions rien à craindre, ni le

cercle, ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut convenir

qu'en l'inventant Raphaëlle a eu la main heureuse; elle l'eût fabriqué

elle-même qu'elle ne l'eût pas mieux réussi.

--En tout cas je l'aurais fait plus solide, de façon à ce qu'il durât

plus longtemps.

--Que ne dira-t-on pas s'il nous lâche? On cherchera pour quelles

raisons il se retire, sans compter qu'il les dira peut-être lui-même,

ses raisons. Alors nous voilà livrés aux _mangeurs_; si nous refusons

leurs services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons il faudra

les payer, et d'un prix combien plus cher que les trente-six mille

francs que nous donnions au _Puchotier!_ Avec lui nous étions

tranquilles et c'était crânement que je répondais que nous n'avions

besoin de personne: «Merci, nous avons notre président.»

--Peut-être vous exagérez-vous les choses, dit Barthelasse; trente-six

mille francs, c'est bon à garder.

--Mon cher, si vous aviez assisté à notre entretien, vous verriez que je

n'exagère rien et vous seriez aussi inquiet que moi. Après le premier

moment de surprise, quand il m'a raconté l'histoire du prince de Heinick

et qu'il a exigé l'expulsion de Julien, de Théodore, sévèrement, comme

un juge qui s'adresse à un coupable, je me suis vite remis et tout de

suite je lui ai longuement expliqué toutes les précautions que nous

prendrions, tous les sacrifices que nous nous imposerions pour que de

pareilles choses ne puissent pas se renouveler, c'était à peine s'il

m'écoutait; lui qui autrefois eût voulu explications sur explications,

il avait l'air de me dire: «Vous savez que tout cela m'est indifférent,

ce n'est pas pour moi»; et c'est ce qui a commencé à me donner l'éveil.

Si son intention avait été de rester avec nous, il m'eût interrogé au

lieu de me fermer la bouche.

--Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien et de Théodore? demanda

Barthelasse.

--Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs vous devez bien penser

qu'au premier mot je ne lui ai pas laissé le temps d'exiger, j'ai pris

les devants.

--Mes pressentiments sont les mêmes que ceux de Frédéric, dit Raphaëlle;

il doit vouloir se retirer. Que deviendrons-nous?

Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent comme pour chercher,

dans les yeux des uns des autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en

eux.

--Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet homme a trop perdu; s'il

avait gagné, il ne demanderait qu'à continuer; mais toujours perdre, je

m'imagine que ça dégoûte.

--Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il nous devait deux cent

mille francs, nous le tiendrions.

--S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, dit Frédéric.

--Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, continua Barthelasse.

D'abord ça n'appauvrira pas la caisse, qui n'a été que trop soulagée par

cette canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache les gens

comme le succès, c'est la leçon de la morale.

Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de plaisanter,

cependant cette leçon de la morale invoquée par ce vieux crocodile de

Barthelasse, comme ils l'appelaient entre eux, les fit rire:

--Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que je dis, j'ai des

exemples: il y a sept ans, à Luchon, M. Jules Ramot me devait cinquante

mille francs et je commençais à comprendre que j'aurais bien du mal à

les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai fait? je lui ai passé

des séquences sans rien lui dire, avec lesquelles il a gagné près de

nonante mille francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante

aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi; et pourtant il ne

s'était rien dit entre nous, mais entre galantes gens on s'entend à

demi-mot. Ainsi de notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain, un

peu avant qu'il prenne la banque....

--Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?

--Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est donc disposé à la

prendre. Alors je m'approche, et je lui dis sans avoir l'air de rien:

«Mon _présidint_, vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous

mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, il fait gagner les

banquiers»; et mon Camy, qui n'a pas son pareil, lui passe une belle

séquence que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou huit coups

sûrs: comme il est reconnu que notre _présidint_ est le plus honnête

homme du monde, personne n'ose le soupçonner, et il empoche une belle

somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a pas parlé du

_bourrage_ de la cagnotte, il acceptera encore bien mieux les séquences

qui lui profiteront personnellement, tandis que la plus grosse part de

la cagnotte lui passe devant le nez.

Raphaëlle haussa les épaules par un geste de son enfance faubourienne

qui lui était resté.

--Savez-vous ce que produira votre discours au _présidint_,

répondit-elle, c'est qu'il aura de la défiance et ne voudra pas prendre

la banque; ou bien, s'il ne se défie pas, il la prendra naïvement,

bêtement, et battra les cartes, les fera couper; voilà votre belle

séquence brouillée, et... il perd.

Barthelasse ne se fâcha pas de ces objections.

--Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode de lui mettre tout

simplement la séquence dans la main en lui disant de jouer les cartes

dans l'ordre où elles sont rangées; mais il ne serait pas le premier à

qui l'on imposerait une séquence sans qu'il se doute de rien, quitte à

le prévenir délicatement une fois la chose faite, à seule fin de lui

inspirer de la reconnaissance.

--Et comment? demanda Raphaëlle, qui pour le jeu n'avait ni la science

ni les roueries de Barthelasse.

--Tout simplement en lui faisant prendre une suite: nous mettons en

banque le baron ou Salzman et nous leur passons la séquence; ils ne la

brouilleront pas, eux, n'est-ce pas; mais après deux ou trois coups ils

l'abandonneront, et nous manoeuvrerons pour que le président prenne leur

suite. C'est lui qui joue les cartes que le baron ou Salzman viennent

de laisser, et, sans que personne puisse soupçonner un homme dans sa

position, il fait une rafle qui nous le livre.

--Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous, dit Frédéric. Et

taillera-t-il? Là est la question.

Baccara · 第 35 / 47 题