--Quelle veine, mon président!
Adeline laissa ses 600 francs et la chance fut encore pour lui.
--N'est-ce pas merveilleux! s'écria Frédéric.
--Moi, si j'étais à la place du président, dit Barthelasse, je n'userais
pas ma veine dans ces niaiseries, je la garderais pour ma banque.
Ceux-là seuls qui n'ont jamais joué ne comprendront pas l'émotion
d'Adeline: quatre fois coup sur coup il avait interrogé l'oracle, et
quatre fois l'oracle lui avait répondit par une affirmation contre
laquelle toute discussion était impossible.
--Je pense que vous allez prendre la banque, dit M. de Cheylus
survenant.
--Je vais inscrire le président, dit Barthelasse.
Cependant Adeline n'était pas décidé à se mettre en banque, mais ces
excitations tombant sur lui de différents côtés firent pencher sa
résolution chancelante.
Mais il ne voulut pas céder; la vision de sa femme le retint: il fit une
nouvelle tournée dans les salons et de nouveau il tâcha de s'intéresser
aux carambolages, à l'écarté et aux échecs; puis malgré lui,
inconsciemment, il revint à la salle de baccara, où, pendant son
absence, quelques gros coups avaient imprimé à la partie une allure plus
animée.
C'était un des habitués du cercle, un Américain appelé Salzman, qui
venait prendre la banque, et on avait apporté trois jeux de cartes que
Camy était en train de mêler.
--Messieurs, faites votre jeu.
Mais les mises furent médiocres; sans qu'on eût rien de précis à
reprocher à Salzman, on le tenait vaguement en défiance, et puis c'était
un vilain banquier; ceux qui le connaissaient s'abstinrent, et il n'y
eut guère que les étrangers qui pontèrent.
Il gagna: aussi pour son second coup les mises furent-elles plus faibles
encore, et cependant il semblait vouloir rassurer les joueurs les plus
soupçonneux: au lieu de tailler en prenant un paquet de cartes dans
la main gauche pour les distribuer de la main droite, il _taillait au
talon_, c'est-à-dire en prenant les cartes une à une devant lui, sous
les yeux de tous, ce qui rend absolument impossible le _filage_, le
_miroir_, et autres tours de prestidigitation: cette fois il perdit à
droite et gagna à gauche; alors il se leva:
--Messieurs, il y a une suite.
--Qu'est-ce qui voit la suite? demanda le croupier.
C'était le moment décisif: Adeline se tenait à côté de la table ayant
Frédéric à sa gauche et M. de Cheylus à sa droite.
--C'est à vous, mon président, dit Frédéric.
--Allez donc, dit M. de Cheylus.
Adeline ne s'étonna pas de cette insistance de son collègue; il savait
par expérience l'intérêt que celui-ci avait à le voir gagner, d'ailleurs
ce ne fut pas tant cette insistance qui le poussa que celle de l'oracle.
Il s'assit au fauteuil.
--Messieurs, faites votre jeu.
Il n'en fut pas de cet appel comme de celui de Salzman: Adeline était
un beau banquier: les plaques, les billets de banque tombèrent sur le
tapis.
--Le jeu est fait, rien ne va plus, dit Camy de sa voix monotone.
Adeline continuant Salzman le continua aussi dans la manière de tailler;
une à une il prit les cartes au talon pour les donner aux tableaux et se
les donner à lui-même.
Le tableau de gauche prit une carte et le banquier s'en donna une, un 9,
comme il avait deux bûches il gagna sur la droite qui avait 1 et 6 et
sur la gauche qui avait 4, 6 et 5.
--Continuation de la veine, murmura M. de Cheylus.
Il fallait se rattraper, jetons, plaques, billets tombèrent de plus en
plus dru.
--Combien y a-t-il? demanda Adeline.
--Dix-sept mille francs.
Adeline donna les cartes et fit un abatage, un 9 et une bûche.
Il y eût un mouvement d'hésitation chez les pontes; plus que jamais il
fallait se rattraper: le vent allait tourner.
Mais il ne tourna point; le coup suivant le banquier gagna avec 8, le
quatrième coup avec 9, le cinquième avec un nouvel abatage, le sixième,
au milieu de la stupéfaction générale et de la consternation d'un
certain nombre de pontes, encore avec un 8.
Quand, à la caisse on apporta les corbeilles où s'était entassé son gain
dont on fit le compte, on trouva 87,000 francs.