XIV

Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne, Adeline put enfin

s'expliquer avec Frédéric et lui demander l'expulsion du croupier Julien

et du garçon de jeu qui changeait si bien la monnaie,--ce qu'il fit

franchement, sévèrement.

Aux premiers mots, l'émoi de Frédéric fut vif: un agent au cercle!

qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que savait le président?

Aussi écoutait-il sans interrompre une seule fois; avant de se lancer,

il fallait être renseigné.

Ce fut seulement quand Adeline fut arrivé au bout de son réquisitoire

qu'il prit la parole--d'un air consterné, et aussi outragé.

--D'abord je dois vous dire qu'avant une heure Julien et Théodore seront

chassés du cercle; ce sont des misérables qui méritent d'autant moins de

pitié que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue que de ce côté

je suis en faute; j'ai péché par trop de confiance précisément; je ne

les ai point surveillés avec les yeux du soupçon; je suis dans mon tort,

je le reconnais.

Il avait débité ce petit couplet la tête basse, humblement; mais il la

releva et reprit sa fierté, son air Mussidan:

--Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je suis... plus que surpris,

plus que peiné, en un mot, profondément blessé, que tout ce qui vient

de se passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma tête, en

me tenant à l'écart, comme si je n'avais pas la responsabilité de

l'administration de ce cercle; vous comprendrez donc que je vous demande

les raisons pour lesquelles vous avez agi de cette façon.

Cette susceptibilité était trop légitime pour qu'Adeline s'en fâchât; il

en attendait même l'explosion, et il n'eût pas compris que chez un homme

comme le vicomte elle n'éclatât point; aussi sa réponse était-elle

prête:

--J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le service qu'il m'a rendu,

qu'il nous a rendu, était assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter

les conditions qu'il mettait à son concours.

Il fallait accepter cette explication ou se fâcher: Frédéric ne se

fâcha point. Il avait mieux à faire, c'était d'amener Adeline à parler

longuement de cet agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait

été dans ses découvertes.

Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.

Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait savoir; il cherchait

à profiter des observations de cet agent, non pour le passé, mais

pour l'avenir: il ne fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se

reproduire, non seulement avec les croupiers et les garçons de jeu,

mais encore avec les grecs comme le prince de Heinick; la tricherie de

celui-ci avait été si originale, si audacieuse qu'elle l'avait

trompé; malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et cette

veine invraisemblable provoquaient, il n'avait pu la découvrir; mais

dorénavant des précautions seraient prises qui empêcheraient toute

fraude; on ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait

avec trois jeux de couleurs différentes, blancs, roses, chamois, ce qui

couperait radicalement le filage; tous les soirs, les cartes ayant servi

seraient brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une perte de

cinq ou six mille francs par an que produisait la revente de ces cartes,

mais la sécurité absolue ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs,

cette leçon donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions

légales, vendent leurs cartes, serait productive: elle prouverait une

fois de plus que, bien décidément, le _Grand I_ était un cercle modèle.

Que le _Grand I_ dût devenir, dans un temps donné, plus cercle modèle

qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait pas changer les résolutions

d'Adeline.

Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez vous», il avait vécu

sous le poids écrasant d'une obsession qui ne le lâchait ni jour ni

nuit: il se voyait devant le tribunal obligé de répondre comme

témoin aux questions du président, et d'écouter la tête basse ses

admonestations; que de demandes mortifiantes pour son caractère,

blessantes pour son honneur ne lui adresserait-on point?

Et tout en entendant les questions sévères ou bienveillantes du

président, tout en voyant son sourire narquois ou dédaigneux, il se

répétait les paroles du père Eck:

«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas seulement pour la

fortune que la famille est bonne.»

Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait fait un voeu comme le

marin au milieu de la tempête: s'il échappait au danger qui le menaçait,

il renoncerait à cette existence si peu faite pour lui, et, suivant

le conseil du père Eck, il laisserait ces gens à leurs plaisirs, qui

n'étaient pas du tout les siens.

Jamais il n'avait fait son examen de conscience avec cette anxiété et

cette intensité de pensée: que lui avait-elle donné, cette existence

qu'il n'avait acceptée qu'en vue de résultats que l'imagination lui

montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à tenir aussi

éloignés qu'au premier jour? Quelles affaires bonnes pour ses intérêts

personnels lui avait apportées cette présidence qui devait lui créer

tant de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son intérêt

personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt général, il était bien

forcé de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait

concourir au développement de la vie brillante à Paris, avait tout

simplement concouru au développement du jeu: où étaient-ils, les

commerçants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis

qu'il ne voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruinés--lui

tout le premier. Car le plus clair de cette misérable aventure, c'était

sa dette à la caisse du cercle, les soixante mille francs qui, à cette

heure, en formaient le chiffre.

Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît son voeu, et

qu'en donnant sa démission il reprît sa liberté, sa dignité. Il n'y

avait pas à hésiter, pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être

étaient à ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques jours, ce

qu'il avait appris l'épouvantait. Eh quoi, c'étaient là les moeurs de ce

monde, le vol, partout le vol, en haut comme en bas, pas une main nette;

et toutes ces hontes, il les couvrait de son nom: «Allons chez Adeline»;

c'était chez Adeline que les croupiers _étouffaient_ les jetons; chez

Adeline que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles de travail

et de probité aboutissaient à ce résultat.

Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il sortît de cet

enfer, qui ne dévorait pas seulement sa fortune et son honneur, mais qui

le dévorait lui-même, du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour n'y

laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il est des passions qui

élèvent le coeur et l'esprit, ce n'est pas précisément celle du jeu;

depuis qu'il était à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient

passé devant les yeux et dans des conditions où la bête humaine se livre

le plus franchement; il ne voulait pas leur ressembler.

À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il avait caressées pour

Berthe, mais pouvait-il payer de son honneur la dot qu'il avait cru lui

gagner? elle serait la première à ne pas le vouloir.

Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier Julien et Théodore,

il n'hésita pas une minute, contrairement à ce qui arrivait toujours

lorsqu'il avait une résolution difficile à prendre, il quitta le _Grand

I_ et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission, il

fallait qu'il s'acquittât à la caisse,--ce qui n'était possible qu'en

redemandant à sa femme les trente-cinq mille francs qu'il lui avait

envoyés quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant avec

elle une combinaison pour se procurer les vingt-cinq mille autres.

Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui quelle humiliation!

L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf comme à

l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa femme pour lui annoncer son

arrivée, et, quand il entra dans la salle à manger, il trouva tout son

monde l'attendant devant la table mise: la Maman dans son fauteuil, sa

femme, Berthe et Léonie.

--Comme tu es gentil de nous rendre le samedi que tu ne nous avais pas

donné, dit Berthe en l'embrassant.

--Alors, la politique chauffe? dit la Maman.

Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage de Berthe avec

Michel, elle ne parlait plus que de politique quand il venait passer un

jour à Elbeuf; c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle

ne boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait pu être

question d'intérêts de famille. Comme de leur côté, Adeline et madame

Adeline ne tenaient pas moins à ce que ces sujets ne fussent pas

abordés, et comme, du sien, Berthe veillait à ne pas offrir à sa

grand'mère la plus légère occasion de manifester franchement ou par des

allusions son hostilité, c'étaient des conversations politiques sans fin

auxquelles tout le monde prenait part.

Mais ce soir-là la politique elle-même languit et plus d'une fois

Adeline préoccupé laissa tomber l'entretien sans continuer avec sa mère

la discussion commencée.

--Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe toujours désireuse de ces

promenades avec son père.

--Non, je repars demain matin pour Paris.

Aussitôt après le souper, Adeline roula sa mère chez elle; puis, ayant

embrassé sa fille et Léonie, il passa dans le bureau avec sa femme:

--Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut refermée; comme tu es

préoccupé ce soir!

--Une chose grave, qui va te causer un grand chagrin... et qui me cause,

à moi, une cruelle humiliation.

Elle le regarda, effrayée; il détourna les yeux.

Alors elle vint à lui et, lui passant le bras autour du cou par un geste

maternel, elle se pencha à son oreille:

--Tu as joué! dit-elle à voix basse, sans le regarder.

--Oui.

--Mon pauvre Constant!

--J'ai été entraîné, une fatalité.

--Je pense bien.

Le premier coup porté, elle s'était remise un peu, bien que le plus dur

ne fût pas dit.

--Combien? demanda-t-elle.

--Il me faut vingt-cinq mille francs.

Bien que dans leur situation la somme fût très grosse, elle avait craint

le malheur plus grand encore.

--Nous les trouverons, ne t'inquiète pas, dit-elle. Puis, voulant le

relever:

--C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement, nous n'en avons

pas eu cette année.

--Chère femme, murmura-t-il, quelle bonté en toi, quelle indulgence!

--Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de sourire pour ne pas

pleurer; est-ce qu'il doit être question d'indulgence entre nous?

--Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.

--Mon Dieu!

En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion, l'embarras,

la préoccupation d'amoindrir la force du coup qu'il allait porter à

sa femme, avaient changé la marche qu'Adeline voulait suivre: c'était

vingt-cinq mille francs ajoutés aux trente-cinq mille mis de côté sur

son gain qu'il lui fallait.

--Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite Beaujour?

--Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.

--Qui t'a dit?... s'écria-t-il.

--Tu les avais gagnés au jeu.

Il la regarda interdit.

--Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on peut vivre pendant vingt-six

ans unis de coeur et de pensées sans se connaître et sans lire l'un dans

l'autre? Quand tu m'as parlé de ces trente-cinq mille francs, j'ai bien

vu d'où ils venaient. Et c'est là ce qui, depuis, a fait mon tourment;

puisque tu avais joué, tu pouvais jouer encore; je tremblais; que

de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais pour te laisser

commencer. J'étais si bien certaine que ces trente-cinq mille francs

provenaient du jeu, et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai

jamais voulu les employer; ils sont à ta disposition, il n'y a qu'à les

prendre.

Il la serra dans ses bras.

--Nous aurions toujours été heureux que je ne te connaîtrais pas!

s'écria-t-il avec effusion.

--C'est donc soixante mille francs que tu dois? interrompit-elle.

--Oui.

--Eh bien, je trouve comme un soulagement à le savoir; j'ai l'esprit

ainsi fait d'aller toujours au pire; J'ai craint plus que ça bien

souvent; j'ai vu tout perdu. Que de fois je me suis réveillée ruinée,

dans la rue, sans rien; tu vois ce qu'a été ma vie depuis que ces

trente-cinq mille francs maudits me sont arrivés; et puis si tu te

décides à payer ces soixante mille francs, c'est que tu renonces,

n'est-ce pas, à les rattraper par le jeu?

--Ce n'est pas seulement à les rattraper que je renonce, c'est aussi à

la présidence du cercle.

--Ah! Constant! s'écria-t-elle.

--Comme c'est à la caisse que je dois cette somme, je ne peux pas

me retirer sans la payer; aussitôt que j'aurai payé, je donnerai ma

démission.

--Tu la payeras dès demain! s'écria-t-elle, ce n'est pas acheter notre

repos trop cher. Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans

son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait faire ces

vingt-cinq mille francs.

--Nous nous en tirons encore à peu près, dit-elle; tout pouvait y

rester.

--Même l'honneur.

Et il lui raconta comment il s'était résolu à donner sa démission.

Baccara · 第 34 / 47 题