XIII

--Voilà un particulier qui a failli nous mettre dans de beaux draps, dit

Bunou-Bunou quand Dantin eut refermé la porte.

--C'est le rôle d'un policier de voir partout des coquins.

--Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au prince de Heinick,

c'est vif.

--Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il dit avoir vu des

manoeuvres de Théodore et de Julien.

--Je me le demande aussi.

--Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons, les accusant!

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que dans ces fonctions

d'agent de police on doit prendre bien souvent le rêve pour la réalité.

--C'est ainsi que courent de par le monde tant de légendes sur les

tricheries dans les cercles: personne n'a vu voler, mais on connaît des

gens qui ont vu, et alors...

--Et alors?

--Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux et discrets: «Mon

cher député, on triche chez vous»; ah! ah! ah!

--Ah! ah! ah!

--Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade des jeux!

À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut que le temps de jeter un

journal sur les cartes qui couvraient son bureau; c'était Frédéric

qui venait aux renseignements; en voyant ces allées et venues, ces

conciliabules, il n'était pas sans inquiétude; que signifiait tout cela?

Mais en trouvant son président et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se

rassura; évidemment il ne se passait rien de grave; et après quelques

mots pour justifier tant bien que mal son entrée, il se retira se disant

qu'à coup sûr ils se moquaient du commerçant de Nantes.

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que c'est de la démence

toute pure de prétendre qu'il peut se trouver des signes quelconques sur

des cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées du timbre

de l'État. Vous qui connaissez le jeu mieux que moi, voulez-vous

m'expliquer ce qu'il a voulu dire?

--Je n'en sais vraiment rien.

--Et c'est le meilleur agent de la brigade des jeux.

--Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller nous coucher.

Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les vingt minutes fussent

écoulées, Dantin arriva.

--Voulez-vous me permettre de fermer la porte, dit-il d'une voix

haletante.

--Si vous voulez.

L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas long:

--Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, regardez

vous-mêmes, là.

Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui montra du doigt où il

fallait regarder.

Les cartes avec lesquelles on jouait au _Grand I_ et qu'on fabriquait

exprès pour lui, au lieu d'être unies, étaient tarotées en losanges

roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe était une

toute petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui

répondait au point même de la carte, sur le premier pour l'as, sur le

troisième pour le 3, sur le neuvième, sur le douzième (afin de laisser

un écart facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de sorte

qu'en voyant cette petite marque on savait la carte comme si on la

regardait à découvert.

--Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque

je n'y étais pas, mais je jurerais que c'est avec une pointe d'aiguille

rougie, approchée des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est

du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.

--Mais ces cartes étaient dans des enveloppes scellées par la régie! dit

Bunou-Bunou.

--Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes gommées de la

poste, on les ouvre sans les déchirer en les exposant à la vapeur de

l'eau bouillante; on retire alors les cartes une à une par le bout

ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on les replace une à

une; on gomme la bande; et le tour est joué: voilà des cartes neuves

qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de

fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très habiles opticiens que

messieurs les Allemands.

--Mais il faut un complice, dit Adeline.

--Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garçon d'appel qui

apporte les jeux, et qui substitue à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont

été préparés.

--Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.

--Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garçon; mais, en

attendant, laissez-moi, je vous en prie, vous prouver qu'avec ces cartes

on joue à jeu découvert, et vous montrer comment le prince opère. Tout à

l'heure, vous avez douté de moi, je m'en suis bien aperçu; laissez-moi

me réhabiliter et vous convaincre que je ne suis pas le fou... que vous

avez cru.

Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui refuser ce qu'il

demandait: il prit place au milieu du bureau en faisant asseoir Adeline

à sa droite et Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à une table

de baccara où il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main

gauche, de la droite il donna les cartes.

--Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous

dire vos points: à droite, il y a une figure et un 6, à gauche un as et

un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais

d'autant plus sûrement que je sais que la carte que je vais retourner

est un 4.

Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme les points qu'il

avait annoncés étaient bien ce qu'il avait dit.

Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; la démonstration était

plus que faite.

--Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez

faire?

La même réponse sortit instantanément de leurs deux bouches:

--Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.

Cette réponse était trop conforme à la tradition pour que Dantin s'en

étonnât: pas de scandale, c'est la mot de tous les présidents de cercle

lorsqu'un scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout le monde,

on crie «au voleur»; dans un cercle où il n'y a qu'un monde choisi,

on ne crie rien du tout; on expulse poliment le voleur sans prévenir

personne, de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller voler chez

le voisin.

Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son nom serait mêlé et qui

compromettrait le _Grand I_, il ne voulait pas cependant que le prince

allât continuer son industrie dans les autres cercles de Paris.

--Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons pas l'impunité au

prince de Heinick, et que nous ne nous contenterons pas de lui écrire

une lettre banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle; il faut

qu'il quitte Paris et la France.

--Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, dit Bunou-Bunou, je

n'y vois pas d'inconvénient, au contraire.

--Et le garçon de jeu? demanda Dantin.

--Je vais le chasser.

--Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit Bunou-Bunou, nous

ne pouvons pas lui livrer le complice.

--Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité s'est établie?

--Certainement.

--Nous allons l'interroger.

Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se présenta d'aller lui

chercher Léon.

--Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je l'interrogerai

moi-même; j'obtiendrai peut-être des aveux plus vite, en même temps que

je le forcerai à ne pas ébruiter l'affaire.

--Faites.

Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant autour de lui.

--Répondez à tout ce que monsieur vous demandera, dit Adeline en

désignant de la main Dantin, adossé à la cheminée.

--Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton rude.

--Mais... Léon.

--Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?

--Chemin.

--Tu es Normand?

--C'est vrai.

--D'où?

--D'Arques.

--C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le métier?

--Oui.

--Tu es marié?

Il fit un signe affirmatif.

--Où est ta femme; que fait-elle?

--Elle tient un café à Arques.

--Eh bien, tu prendras ce matin le train de six heures quarante-cinq

pour Dieppe, et tu resteras auprès de ta femme, à tenir ton café avec

elle; si tu reviens à Paris, la police correctionnelle et après Poissy.

Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs ce que le prince de

Heinick te donne pour que tu lui apportes des cartes préparées, et

comment l'affaire s'est arrangée entre vous.

--Des cartes préparées!

Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois jeux.

--Les voici.

Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale de l'interroger en

affirmant lui avait fait perdre la tête; la vue des cartes l'acheva.

--Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure, balbutia-t-il.

--Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?

--Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, grêlé, que j'ai connu au

café où je vais; il m'a dit que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses

cartes, des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche, quoi.

--Bien sûr.

--Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur bande, je n'aurais

jamais consenti. On peut prendre des renseignements, tout le monde dira

que je suis un honnête homme: j'ai quatre enfants.

--Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il est fameux.

Léon hésita un moment.

--Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.

--Mille francs.

Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer sans dire mot à personne:

si tu causes, au lieu d'aller jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme

le poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne s'amuse pas.

Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il avait reculé vers la

porte, il l'entr'ouvrit et se faufila dehors.

--Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour substituer un jeu de

cartes à un autre et la tête tourne.

Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir comment ils

procéderaient avec le prince, et il fut décidé qu'on attendrait son

arrivée le lendemain, et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle

du baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du président.

--Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin, et vous préciserez la

tricherie, si le prince essaye de la contester.

Dantin allait se retirer, Adeline le retint:

--Nous vous devons des remerciements, dit-il, pour le service que vous

nous avez rendu; nous vous devons aussi des excuses, car, je l'avoue à

un certain moment nous avons douté de vous. Le préfet saura combien vous

nous avez été utile en cette misérable affaire.

Quand Dantin arriva le soir à onze heures au _Grand I_, il remarqua

qu'on le regardait d'une façon bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En

effet, les conciliabules dans le bureau du président, la disparition

des cartes qui avaient servi à la banque du prince de Heinick, enfin

l'absence inexpliquée de Léon avaient fait travailler les langues:

ce n'est pas dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec

l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant personne ne lui

adressa la parole, pas même Frédéric qui causait avec Barthelasse, car

Adeline vint au-devant de lui.

--Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit celui-ci, vous y

trouverez M. Bunou-Bunou; je vous rejoins tout à l'heure.

En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné du prince, qu'il

fit passer devant lui poliment.

--Vous désirez me parler? demanda le prince avec une hauteur

dédaigneuse.

--Oui, monsieur, nous avons à vous demander des explications sur votre

façon de jouer.

--À moi!

Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.

--Et nous vous prions de nous les donner devant monsieur, continua

Adeline en désignant Dantin.

Celui-ci s'avança:

--Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.

--Qu'est-ce à dire?

--C'est-à-dire que vous trichez, prince.

--Misérable!

--Vous trichez avec ces cartes--il présenta les cartes--que vous remet

le garçon de jeu, à qui vous donnez mille francs.

Le prince hésita un moment en jetant autour de lui des regards féroces;

puis tout à coup, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes

flageolantes, comme s'il allait défaillir:

--Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur de mon nom... un moment

d'égarement, je vous expliquerai.

--Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous avez à prendre demain

matin le train de sept heures trente pour Cologne, et à ne jamais

revenir en France.

--C'est impossible demain; la princesse...

--La princesse vous rejoindra.--Cologne, ou la police correctionnelle.

--Je partirai.

Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de surveillance à la gare du

Nord, vit le prince en costume de voyage et sans lunettes descendre de

voiture et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, mais en se

tenant en dehors des barrières au lieu de passer dedans et en détournant

la tête pour que le prince ne le reconnût pas.

--Compiègne, demanda le prince en posant un billet de banque sur la

tablette du guichet.

Dantin lui prit le bras:

--Compiègne est en France; c'est Cologne que vous voulez dire?

--Cologne.

Baccara · 第 33 / 47 题