--Voilà un particulier qui a failli nous mettre dans de beaux draps, dit
Bunou-Bunou quand Dantin eut refermé la porte.
--C'est le rôle d'un policier de voir partout des coquins.
--Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au prince de Heinick,
c'est vif.
--Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il dit avoir vu des
manoeuvres de Théodore et de Julien.
--Je me le demande aussi.
--Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons, les accusant!
--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que dans ces fonctions
d'agent de police on doit prendre bien souvent le rêve pour la réalité.
--C'est ainsi que courent de par le monde tant de légendes sur les
tricheries dans les cercles: personne n'a vu voler, mais on connaît des
gens qui ont vu, et alors...
--Et alors?
--Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux et discrets: «Mon
cher député, on triche chez vous»; ah! ah! ah!
--Ah! ah! ah!
--Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade des jeux!
À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut que le temps de jeter un
journal sur les cartes qui couvraient son bureau; c'était Frédéric
qui venait aux renseignements; en voyant ces allées et venues, ces
conciliabules, il n'était pas sans inquiétude; que signifiait tout cela?
Mais en trouvant son président et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se
rassura; évidemment il ne se passait rien de grave; et après quelques
mots pour justifier tant bien que mal son entrée, il se retira se disant
qu'à coup sûr ils se moquaient du commerçant de Nantes.
--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que c'est de la démence
toute pure de prétendre qu'il peut se trouver des signes quelconques sur
des cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées du timbre
de l'État. Vous qui connaissez le jeu mieux que moi, voulez-vous
m'expliquer ce qu'il a voulu dire?
--Je n'en sais vraiment rien.
--Et c'est le meilleur agent de la brigade des jeux.
--Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller nous coucher.
Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les vingt minutes fussent
écoulées, Dantin arriva.
--Voulez-vous me permettre de fermer la porte, dit-il d'une voix
haletante.
--Si vous voulez.
L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas long:
--Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, regardez
vous-mêmes, là.
Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui montra du doigt où il
fallait regarder.
Les cartes avec lesquelles on jouait au _Grand I_ et qu'on fabriquait
exprès pour lui, au lieu d'être unies, étaient tarotées en losanges
roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe était une
toute petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui
répondait au point même de la carte, sur le premier pour l'as, sur le
troisième pour le 3, sur le neuvième, sur le douzième (afin de laisser
un écart facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de sorte
qu'en voyant cette petite marque on savait la carte comme si on la
regardait à découvert.
--Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque
je n'y étais pas, mais je jurerais que c'est avec une pointe d'aiguille
rougie, approchée des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est
du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.
--Mais ces cartes étaient dans des enveloppes scellées par la régie! dit
Bunou-Bunou.
--Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes gommées de la
poste, on les ouvre sans les déchirer en les exposant à la vapeur de
l'eau bouillante; on retire alors les cartes une à une par le bout
ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on les replace une à
une; on gomme la bande; et le tour est joué: voilà des cartes neuves
qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de
fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très habiles opticiens que
messieurs les Allemands.
--Mais il faut un complice, dit Adeline.
--Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garçon d'appel qui
apporte les jeux, et qui substitue à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont
été préparés.
--Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.
--Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garçon; mais, en
attendant, laissez-moi, je vous en prie, vous prouver qu'avec ces cartes
on joue à jeu découvert, et vous montrer comment le prince opère. Tout à
l'heure, vous avez douté de moi, je m'en suis bien aperçu; laissez-moi
me réhabiliter et vous convaincre que je ne suis pas le fou... que vous
avez cru.
Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui refuser ce qu'il
demandait: il prit place au milieu du bureau en faisant asseoir Adeline
à sa droite et Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à une table
de baccara où il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main
gauche, de la droite il donna les cartes.
--Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous
dire vos points: à droite, il y a une figure et un 6, à gauche un as et
un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais
d'autant plus sûrement que je sais que la carte que je vais retourner
est un 4.
Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme les points qu'il
avait annoncés étaient bien ce qu'il avait dit.
Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; la démonstration était
plus que faite.
--Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez
faire?
La même réponse sortit instantanément de leurs deux bouches:
--Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.
Cette réponse était trop conforme à la tradition pour que Dantin s'en
étonnât: pas de scandale, c'est la mot de tous les présidents de cercle
lorsqu'un scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout le monde,
on crie «au voleur»; dans un cercle où il n'y a qu'un monde choisi,
on ne crie rien du tout; on expulse poliment le voleur sans prévenir
personne, de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller voler chez
le voisin.
Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son nom serait mêlé et qui
compromettrait le _Grand I_, il ne voulait pas cependant que le prince
allât continuer son industrie dans les autres cercles de Paris.
--Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons pas l'impunité au
prince de Heinick, et que nous ne nous contenterons pas de lui écrire
une lettre banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle; il faut
qu'il quitte Paris et la France.
--Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, dit Bunou-Bunou, je
n'y vois pas d'inconvénient, au contraire.
--Et le garçon de jeu? demanda Dantin.
--Je vais le chasser.
--Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit Bunou-Bunou, nous
ne pouvons pas lui livrer le complice.
--Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité s'est établie?
--Certainement.
--Nous allons l'interroger.
Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se présenta d'aller lui
chercher Léon.
--Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je l'interrogerai
moi-même; j'obtiendrai peut-être des aveux plus vite, en même temps que
je le forcerai à ne pas ébruiter l'affaire.
--Faites.
Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant autour de lui.
--Répondez à tout ce que monsieur vous demandera, dit Adeline en
désignant de la main Dantin, adossé à la cheminée.
--Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton rude.
--Mais... Léon.
--Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?
--Chemin.
--Tu es Normand?
--C'est vrai.
--D'où?
--D'Arques.
--C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le métier?
--Oui.
--Tu es marié?
Il fit un signe affirmatif.
--Où est ta femme; que fait-elle?
--Elle tient un café à Arques.
--Eh bien, tu prendras ce matin le train de six heures quarante-cinq
pour Dieppe, et tu resteras auprès de ta femme, à tenir ton café avec
elle; si tu reviens à Paris, la police correctionnelle et après Poissy.
Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs ce que le prince de
Heinick te donne pour que tu lui apportes des cartes préparées, et
comment l'affaire s'est arrangée entre vous.
--Des cartes préparées!
Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois jeux.
--Les voici.
Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale de l'interroger en
affirmant lui avait fait perdre la tête; la vue des cartes l'acheva.
--Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure, balbutia-t-il.
--Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?
--Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, grêlé, que j'ai connu au
café où je vais; il m'a dit que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses
cartes, des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche, quoi.
--Bien sûr.
--Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur bande, je n'aurais
jamais consenti. On peut prendre des renseignements, tout le monde dira
que je suis un honnête homme: j'ai quatre enfants.
--Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il est fameux.
Léon hésita un moment.
--Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.
--Mille francs.
Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer sans dire mot à personne:
si tu causes, au lieu d'aller jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme
le poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne s'amuse pas.
Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il avait reculé vers la
porte, il l'entr'ouvrit et se faufila dehors.
--Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour substituer un jeu de
cartes à un autre et la tête tourne.
Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir comment ils
procéderaient avec le prince, et il fut décidé qu'on attendrait son
arrivée le lendemain, et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle
du baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du président.
--Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin, et vous préciserez la
tricherie, si le prince essaye de la contester.
Dantin allait se retirer, Adeline le retint:
--Nous vous devons des remerciements, dit-il, pour le service que vous
nous avez rendu; nous vous devons aussi des excuses, car, je l'avoue à
un certain moment nous avons douté de vous. Le préfet saura combien vous
nous avez été utile en cette misérable affaire.
Quand Dantin arriva le soir à onze heures au _Grand I_, il remarqua
qu'on le regardait d'une façon bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En
effet, les conciliabules dans le bureau du président, la disparition
des cartes qui avaient servi à la banque du prince de Heinick, enfin
l'absence inexpliquée de Léon avaient fait travailler les langues:
ce n'est pas dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec
l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant personne ne lui
adressa la parole, pas même Frédéric qui causait avec Barthelasse, car
Adeline vint au-devant de lui.
--Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit celui-ci, vous y
trouverez M. Bunou-Bunou; je vous rejoins tout à l'heure.
En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné du prince, qu'il
fit passer devant lui poliment.
--Vous désirez me parler? demanda le prince avec une hauteur
dédaigneuse.
--Oui, monsieur, nous avons à vous demander des explications sur votre
façon de jouer.
--À moi!
Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.
--Et nous vous prions de nous les donner devant monsieur, continua
Adeline en désignant Dantin.
Celui-ci s'avança:
--Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.
--Qu'est-ce à dire?
--C'est-à-dire que vous trichez, prince.
--Misérable!
--Vous trichez avec ces cartes--il présenta les cartes--que vous remet
le garçon de jeu, à qui vous donnez mille francs.
Le prince hésita un moment en jetant autour de lui des regards féroces;
puis tout à coup, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes
flageolantes, comme s'il allait défaillir:
--Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur de mon nom... un moment
d'égarement, je vous expliquerai.
--Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous avez à prendre demain
matin le train de sept heures trente pour Cologne, et à ne jamais
revenir en France.
--C'est impossible demain; la princesse...
--La princesse vous rejoindra.--Cologne, ou la police correctionnelle.
--Je partirai.
Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de surveillance à la gare du
Nord, vit le prince en costume de voyage et sans lunettes descendre de
voiture et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, mais en se
tenant en dehors des barrières au lieu de passer dedans et en détournant
la tête pour que le prince ne le reconnût pas.
--Compiègne, demanda le prince en posant un billet de banque sur la
tablette du guichet.
Dantin lui prit le bras:
--Compiègne est en France; c'est Cologne que vous voulez dire?
--Cologne.