XII

Si Dantin avait hésité un moment pour répondre à la question d'Adeline,

c'est que le tout qu'il disait n'était pas le tout qu'il avait vu.

En plus de l'_étouffage_ des jetons, il y avait eu le _bourrage_ de la

cagnotte, et, pendant ses quelques secondes de réflexion, il s'était

demandé s'il devait parler de ce _bourrage_.

Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il ne sût rien de la

situation qui avait été faite au président du cercle dans lequel il

opérait, il devait croire que ce président comme tant d'autres touchait

un traitement; or ce traitement c'était, toujours comme chez les autres,

la cagnotte qui le payait; comment dans ces conditions parler du

_bourrage_ de cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce

pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent volé»; cela n'est

agréable à dire à personne; et, d'autre part, quand on n'est qu'un

pauvre diable d'employé de la préfecture de police, ce serait plus

que de l'imprudence de dire à un ami du préfet «Vous n'êtes qu'un

_mangeur_.»

C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président de cercle que son

croupier étouffait les jetons, mais enfin c'était possible: le croupier

pouvait opérer pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il

aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce n'était pas le

croupier qui en avait la clef, c'était le gérant, et s'il la _bourrait_,

ce ne pouvait être que par ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au

mot d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il fallait y regarder

à deux fois avant de dénoncer ce _bourrage_.

De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë qui n'accusait

personne, mais qui laissait la porte ouverte aux questions.

Que le président le poussât, en homme qui réellement veut tout savoir,

il répondrait aux questions nettement posées.

Qu'on ne le poussât point, il n'en dirait pas davantage, surtout à

propos de choses qu'on ne lui demandait pas.

Non seulement on ne l'avait pas poussé, mais encore on l'avait envoyé

reprendre sa surveillance; il se l'était tenu pour dit: on n'a pas été

fonctionnaire de la préfecture pendant de longues années sans apprendre

à retenir sa langue.

Et, obéissant à la consigne, il avait repris sa surveillance en

continuant à se donner l'air provincial.

--Eh bien, monsieur, lui demanda Frédéric, commencez-vous à connaître le

jeu?

--Ça vient, mais l'embarras, c'est pour prendre des cartes; je ne

pourrais jamais me décider.

--Alors vous ne jouez pas?

--Demain.

--Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.

L'imbécile continua de regarder le jeu; mais comme, pendant le temps

qu'il avait passé dans le cabinet du président, le nombre des joueurs

avait augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang, derrière

les joueurs qui se penchaient sur la table pour surveiller leur mise: le

tapis vert était encombré de jetons rouges et blancs et de plaques de

nacre au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques louis

jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas eu la patience de les

changer. Comme les filouteries du croupier ne l'intéressaient plus

puisqu'il les connaissait, c'était aux joueurs et au banquier qu'il

donnait toute son attention. Mais à l'exception d'une pauvre petite

_poussette_, c'est-à-dire d'une plaque de vingt-cinq louis à cheval et

qu'un ponte avait adroitement poussée quand son tableau avait gagné,

il ne vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en banquier,

jouaient correctement.

Mais il en est du policier comme du chasseur à l'affût, il n'a qu'à

attendre; il attendit donc.

Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un groupe entrer dans la

salle, vers lequel tous les yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe

s'avançait un grand jeune homme blond à lunettes, qui semblait marcher

assez gauchement, un peu à l'aventure, le prince de Heinick, à qui l'on

faisait une entrée, comme il arrive souvent pour les gros joueurs.

Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua qu'il regardait en-dessus ou

en dessous de ses lunettes qu'il portait assez bas sur le nez.

Tout de suite le prince vint à la table, et, deux joueurs s'étant

écartés avec l'empressement de courtisans, il plaça sur le tapis une

plaque de vingt-cinq louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il

perdit encore.

--C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons si je serai

aussi malheureux en banque.

Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre que plus

d'un joueur se promettait de profiter de cette déveine, quand il serait

en banque: il avait assez gagné, l'heure de la restitution allait

sonner.

Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent, le prince alla

s'asseoir dans un coin, et resta là d'un air indifférent et ennuyé

jusqu'au moment où la banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se

pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le premier croupier,

un Béarnais appelé Camy, qui avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à

Luchon, et qui ne travaillait que pour les banques importantes ou pour

les joueurs de qualité.

Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait demandé des cartes

neuves; et le garçon d'appel avait apporté trois jeux au croupier. En

poussant, en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver au

second rang derrière les pontes assis, et il n'était qu'à trois pas du

banquier, dans les meilleures conditions pour le bien voir; au quatrième

rang, Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les cartes sur le

tapis, il les examina et constata que les bandes timbrées paraissaient

intactes. Le croupier déchira les enveloppes, battit les cartes et les

passa à un ponte qui les battit à son tour.

--Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien, dit le prince avec un

aimable sourire; je suis féticheur.

Évidemment, ce n'était pas des jeux séquencés; Dantin pouvait être

tranquille de ce côté; il n'avait plus qu'à surveiller les mains de cet

aimable banquier pour voir si, en approchant son fauteuil de la table,

il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main gauche une portée

préparée à l'avance--un _cataplasme_, si cette portée était épaisse; un

_rigolo_, si elle était mince; mais tout se passa avec une régularité

parfaite, il n'y eut aucune applique.

Les jetons, les plaques, les louis et même quelques billets de banque

s'étaient abattus sur le tapis.

--Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant ainsi mauvaise vue.

--Vingt-huit mille francs, répondit le croupier, qui, d'un coup d'oeil

exercé, avait fait son compte.

--Rien ne va plus, dit le prince.

--Messieurs, rien ne va plus, répéta Camy.

Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les quitter des yeux; les

deux tableaux prirent des cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et,

quand il montra son point, un murmure de surprise s'éleva: il s'était

tenu à 4, et il gagnait; le tableau de droite avait 3, le tableau de

gauche baccara.

--Quelle veine!

Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de la restitution

ne paraissait guère arrivée: aussi quand le prince fit sa question

ordinaire: «Combien, je vous prie?» le croupier n'annonça-t-il que sept

mille francs; les prudents se réservaient; il fallait voir.

Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car le banquier perdit

cette taille en tirant une bûche qui laissa le même, son point de trois.

Alors l'espérance revint aux joueurs, et le croupier annonça qu'il y

avait vingt mille francs, mais cette fois ils eurent tort encore, car

ce fut le banquier qui gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce

coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait été le premier: le

prince tira à six et amena un 2; ses adversaires avaient l'un 6, l'autre

7.

Si les pontes furent consternés, Dantin fut étonné, c'était trop beau,

trop sûr pour lui; il y avait là quelque volerie, mais laquelle? Il n'y

voyait rien; il avait beau prêter l'oreille, il n'entendait pas le plus

léger bruit de filage dans cette pièce silencieuse où l'anxiété arrêtait

les respirations. Devenait-il sourd? Il écouta s'il entendait le

battement de sa montre dans la poche de son gilet, et il l'entendit.

La banque continua en suivant à peu près la même marche, sur quatre

coups le banquier en gagnait trois, et presque toujours avec une sûreté

de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on apporta devant le

prince la corbeille dans laquelle il devait emporter son gain, elle se

trouva presque remplie de jetons et de plaques; c'était un désastre.

Pendant que le prince changeait toute cette mitraille d'ivoire et de

nacre contre de vrais billets de banque, il voulut bien, toujours avec

son aimable sourire, promettre à quelques joueurs qu'il reviendrait le

lendemain et leur offrirait leur revanche.

C'en était assez pour ce soir-là; le cercle se vida presque

complètement; bien certainement il ne se passerait plus rien de sérieux.

Adeline emmena Dantin dans son cabinet.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Le prince est un filou.

--Vous avez vu?

--Rien.

--Alors, comment pouvez-vous porter une pareille accusation contre un

homme dans sa situation et que nous a présenté un membre des grands

cercles?

--Vous me demandez mon impression, je vous la donne; si vous voulez que

je ne dise rien, je me tais.

--Mais qui vous fait croire...?

Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le prince était un filou,

en insistant principalement sur la sûreté de son tirage:

--Il n'y a pas de séquences, dit-il en concluant, il n'y a très

probablement pas de filage, mais il y a quelque chose, et ce quelque

chose je le chercherai, j'espère même que je le trouverai, seulement

il faudrait avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le prince a

taillé.

--Elles étaient neuves.

Dantin ne répliqua pas, mais il insista pour examiner ces cartes, et

comme ce soir-là il était impossible de retrouver avec certitude dans la

corbeille celles qui avaient servi au prince à tailler, il fut convenu

que cet examen serait remis au lendemain. Ce retard contraria Adeline,

qui aurait voulu ce soir même expulser de son cercle le croupier Julien,

ainsi que le garçon de jeu Théodore; mais il fallait bien attendre et

laisser le prince prendre encore une banque sans éveiller les soupçons

de personne, alors même que cette banque du lendemain devait être aussi

désastreuse que celle qui venait de finir.

Elle le fut; les choses se passèrent exactement comme la veille: même

façon de jouer et de tirer, même gain, même impossibilité pour Dantin de

rien voir.

Comme cela avait été convenu, aussitôt que la banque fut finie, il

se rendit dans le cabinet du président, où celui-ci arriva presque

aussitôt, accompagné de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de donner

plus de solennité à l'examen. Ils apportaient les cartes de la dernière

banque. Vivement Dantin les prit, les palpa, les examina; toutes

passèrent par ses doigts et sous ses yeux.

--Je ne trouve rien, dit-il enfin.

--Vous voyez, monsieur, avec quelle légèreté vous avez soupçonné le

prince, dit Adeline sévèrement; par bonheur, personne n'en saura rien.

--Je jure que c'est un grec, s'écria Dantin.

--Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou sentencieusement

et avec non moins de sévérité qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec

prudence, dans quelle situation nous mettiez-vous?

Comme Adeline, Bunou-Bunou s'était révolté à l'idée que le prince de

Heinick pouvait être un filou, et, comme Adeline, il regardait l'agent

avec une pitié méprisante:

--Ces policiers!

Ce n'était pas seulement des soupçons de Dantin sur le prince qu'Adeline

avait entretenu son collègue, c'était aussi des accusations portées

contre Julien et Théodore; aussi, en voyant le découragement de l'agent,

tous deux se demandaient-ils si accusations et soupçons ne se valaient

pas.

Dantin était trop fin pour ne pas deviner ce qui se passait en eux, mais

que dire? le mot de Bunou-Bunou lui fermait la bouche: «On n'accuse pas

sans preuve»; et cette preuve, il ne l'avait pas.

--Votre surveillance n'ayant pas produit de résultat, au moins pour les

joueurs, dit Adeline, je pense qu'il est inutile de la continuer; vous

pouvez ne pas revenir demain.

--Très bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon rapport.

Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir, il revint

vivement, en se frappant le front:

--Les lunettes! s'écria-t-il, les lunettes!

Adeline et Bunou-Bunou le regardèrent en se demandant s'il était pris

d'un accès de folie.

--Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes. Il y a sur ces

cartes des signes que nous ne voyons pas avec nos yeux, mais que lui

voit avec ses lunettes. Avez-vous une loupe?

--Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou, d'un air goguenard.

--Les opticiens sont fermés à cette heure; mais, heureusement, j'en

ai une chez moi, je vais la chercher; dans vingt minutes, je serai de

retour; je vous en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.

--Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline avec condescendance.

Baccara · 第 32 / 47 题