Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à venir dîner à son
cercle, dans un de ses voyages à Paris; mais les voyages du père Eck à
Paris étaient rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller sa
fabrique.
Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé de venir à Paris deux
fois par an et d'y passer chaque fois quinze jours ou trois semaines
pour faire accepter par les acheteurs les échantillons de la saison
prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante négociants en draps
qui sont ses clients sa _marmotte_, c'est-à-dire la caisse dans laquelle
sont rangés ses échantillons,--le fabricant de draps lisses n'a pas à
supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer à l'avance,
pour la saison d'hiver et la saison d'été, cinq ou six cents
échantillons dont il lui faudra discuter, avec les acheteurs, chaque
fil, chaque nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication est
beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un mot, ses commandes sont
faites ou refusées; pour les recevoir, il n'est pas nécessaire que le
chef de la maison se dérange lui-même.
Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement; que serait-il venu
faire à Paris? Ce n'était pas à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à
Elbeuf, dans sa fabrique dont il montait les escaliers du matin au soir
comme le plus alerte de ses fils; c'était dans son bureau à consulter
ses livres; c'était surtout le jour des inventaires qu'il clôturait tout
seul quand il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux
et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta part, Samuel; la tienne,
David, la tienne, Nathaniel, la tienne, Nephtali, la tienne, Michel;
maintenant, allez travailler.»
Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait sa présence à
Paris, il s'était décidé à partir; par la même occasion il verrait
Adeline, et ce fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers six
heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la Chambre.
--Je _fiens tiner_ avec _fous_ à _fotre_ cercle.
Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il traînait à bout de bras,
accompagnait Adeline; la présentation eut lieu en règle, et le père Eck
exprima toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un député
dont il avait lu si souvent le nom dans les journaux. Ordinairement ce
n'était pas un bon moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou que
de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués de lui, mais la
physionomie ouverte du père Eck et son air bonhomme effacèrent vite la
mauvaise impression que ce mot «journaux» avait commencé à produire..
Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils gagnèrent l'avenue
de l'Opéra. Quand, en montant le grand escalier, Adeline vit les regards
étonnés que le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements de
marbre aussi bien que sur la livrée fleur de pêcher des valets de pied,
il sourit intérieurement, comme si ce luxe lui était personnel et devait
éblouir le futur oncle de Berthe.
--Voulez-vous que je vous montre nos salons? dit-il en entrant dans le
hall.
--Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle, c'est très _peau_.
Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené partout un regard
curieux, et tâté le tapis du pied, en homme qui connaît la qualité de la
laine, répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste silence de ces
vastes pièces:
--C'est très _peau_.
En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le cabinet d'Adeline avec
Bunou-Bunou et quelques commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme
ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta à la porte
pour écouter le père Eck qui lui tournait le dos, et soutenait une
discussion contre Bunou-Bunou.
--Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me semble reconnaître
l'accent de mon ancien département.
--M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg, dit Adeline; M.
Eck, de la maison Eck et Debs.
Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât sur son accent:
--Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus, je suis Alsacien,
ou si je ne le suis _blus_ ce n'est _bas_ ma faute, c'est celle de
certaines _bersonnes_; je suis fier de mon accent et je voudrais en
_afoir_ davantage pour hisser haut le drapeau de mon pays.
Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un peu effaré:
--Malheureusement l'habitude de _fifre_ toujours maintenant avec des
Normands l'a _peaucoup_ atténué, comme vous pouvez le _foir_, et je le
regrette: l'accent, mais c'est le fumet du _pon_ vin; voudriez-vous des
pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?
--Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait jamais de rien ni
contre personne.
À table, le père Eck répéta son même mot, en ne lui faisant subir qu'une
légère variante:
--C'est très _pon_; vraiment, pour le prix, c'est très _pon_.
Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de la cagnotte, à un certain
moment il ajouta:
--C'est vraiment une _pelle_ chose que l'association! Quels miracles
elle produit! Je n'aurais jamais cru que, moyennant une cotisation de
cent francs par an, on pouvait _chouir_ de ces _peaux_ salons et de
cette _ponne_ table, avec des domestiques aussi _pien_ dressés, et de
tout ce luxe.
Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara les sommes qui se
jouaient en deux ou trois minutes, il commença à changer d'avis sur les
cercles.
--C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques de nacre valent
5,000 francs et 10,000 francs?
--Parfaitement.
--Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient 10,000 _vrancs_
en or sur le tapis vert, ils y regarderaient à deux fois, à dix fois;
ces plaques, ça glisse des doigts comme les haricots de ceux des
enfants. Et je vois des commerçants à cette table, des gens qui savent
ce que c'est que l'argent gagné. C'est une honte!
Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements du père Eck,
voulut changer la conversation qui menaçait de prendre une mauvaise voie
et de conduire à un résultat complètement opposé à celui qu'il avait
espéré au commencement de cette visite.
Mais on ne changeait pas le cours des idées du père Eck, pas plus qu'on
ne le faisait taire quand il voulait parler; il continua:
--Je _tis_ que le jeu ainsi compris est une honte; c'est une
spéculation, non une distraction; ils jouent _bour_ gagner, non pour
s'amuser entre honnêtes gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont,
comme ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous les mauvais
instincts de la bête se marquent sur leurs visages. Allons-nous-en!
Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur cette mauvaise
impression; s'il fut bien aise de quitter la salle de baccara où cette
indignation d'un _Puchotier_, beaucoup plus _Puchotier_ que lui encore,
était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât pas le cercle
dans cet état violent, et, après lui avoir fait traverser les salons
des jeux de commerce où quelques membres jouaient tranquillement,
silencieusement, en automates, au whist et à l'écarté, il le conduisit
dans son cabinet, où Bunou-Bunou, bien chauffé et bien éclairé,
répondait scrupuleusement, comme tous les soirs il le faisait, aux vingt
ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues dans la journée.
--Et c'est _bour_ cela qu'on fonde des cercles? dit le père Eck, en
s'asseyant devant la cheminée.
--Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu n'est qu'un accessoire,
qu'un accident, et ce soir, particulièrement, la partie a pris un
développement insolite.
Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus élevé leur cercle avait
été fondé; malheureusement il fut interrompu, dans sa démonstration que
le père Eck écoutait sans paraître bien touché, par M. de Cheylus, qui
entra en riant:
--Il se joue en ce moment une comédie qui aurait bien amusé M. Eck s'il
en avait été témoin, dit-il.
--Quelle comédie?
--Le comte de Sermizelles vient de perdre 12,000 fr.; où les avait-il
eus? me direz-vous. Je n'en sais rien, mais enfin il se les était
procurés, puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va rencontrer
une série, il cherche cinq louis seulement pour l'entamer. À la caisse,
brûlé. Auprès d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé,
archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même pas un louis. Ou bien
on ne lui répond pas, ou bien on ne le fait qu'avec les refus les plus
humiliants. Il ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il
fallait voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant les
humiliations, son impassibilité. Averti par Auguste, je suivais son
manège. C'est la comédie que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris
encore. Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais plaisant
qui lui dit que le chef a de l'argent. Et voilà mon comte qui, par
l'escalier de service, se précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.
--Est-ce _bossible!_ s'écria le père Eck en levant les bras au ciel.
--Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est dans son sang comme dans
celui de toute sa famille. Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas
ruiné, était si foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la peine
d'administrer sa fortune. À sa mort on a trouvé chez lui des tas de
titres d'obligations de chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs
coupons. Pourquoi se donner le mal de détacher ces coupons avec des
ciseaux quand on fait des différences de trente ou quarante mille francs
toutes les nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, pour le
moment, le comte est aux prises avec le chef et tâche de l'amadouer.
Venez voir sa rentrée, qu'il ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera
curieuse.
Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y était pas, mais presque
aussitôt il arriva allègrement, gaiement, et il courut à la caisse: sur
la tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs, de deux francs,
de cinquante centimes et même une poignée de gros sous.
--Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton de cinq louis.
Et vivement il courut à la table où le croupier annonçait justement une
nouvelle taille: «Messieurs, faites votre jeu.» Sans hésitation, en
homme qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à gauche: il
était radieux, sûr de gagner. Et, en effet, il gagna. Il laissa sa mise
doublée et gagna encore. Puis encore une troisième fois.
Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck, qui n'avait nulle
envie de passer la nuit à regarder jouer. Il en avait assez; il en avait
trop. Adeline le reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et
promit de venir le prendre le lendemain matin pour une course qu'ils
avaient à faire ensemble.
Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la porte, l'attendant.
Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils descendirent l'avenue
de l'Opéra, et, en passant devant son cercle, Adeline voulut entrer pour
donner un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un brouhaha de
voix qui partait de l'escalier du cercle, et à travers les glaces de la
porte contre laquelle il était adossé ils virent un homme en veste et en
calotte blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait avec de grands
mouvements de bras, barrant le passage au comte de Sermizelles, défait,
exténué, qui voulait sortir.
Que signifiait cela?
Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait pas plus moyen
d'entrer que de sortir, le cuisinier obstruait solidement le passage et
d'ailleurs il ne voyait pas son président, à qui il tournait le dos.
Autour de lui et du comte, il y avait une confusion de gens qui criaient
ou qui riaient, des membres du cercle, des croupiers, des domestiques.
À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui était descendu par
l'escalier de service.
--Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en allant à lui vivement.
--M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier cent francs au chef; il
a gagné cent vingt-cinq mille francs avec; mais il a tout perdu et il
ne lui reste pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut pas le
laisser partir.
--Vous m'avez donné votre parole d'honneur de me rendre mon argent ce
matin, hurlait Félicien, et vous voulez filer. Vous ne passerez pas!
Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, et, mettant cinq
louis dans la main du cuisinier:
--Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même quittez le cercle à
l'instant.
Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent côte à côte
assez longtemps sans rien dire. À la fin, le père Eck prit le bras
d'Adeline:
--Mon cher monsieur _Ateline_, je sais qu'on n'aime pas les conseils
qu'on ne demande pas, _bourtant_ je vous en donnerai un: croyez-moi,
laissez ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est _bas_ la place d'un brave
homme comme vous. Vous serez mieux dans _fotre_ famille. Si nous avons
un peu réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en
étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est _bas_ seulement pour la
fortune que la famille est _ponne_.
X
Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous l'impression de ces
conseils, sans pouvoir la secouer: «Laissez ces gens-là à leurs
plaisirs.» Est-ce que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?
Mais dans la journée il lui vint un second avertissement qui le
bouleversa plus profondément encore.
Comme il allait entrer dans la salle des séances, le préfet de
police--celui-là même qui lui avait accordé l'autorisation d'ouvrir le
_Grand I_,--l'arrêta au passage.
--Eh bien, mon cher député, êtes-vous content de votre cercle?
Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène du matin,
s'empressa de la raconter et de l'expliquer, tout en se disant que la
préfecture était bien rapidement renseignée.
Mais le préfet se mit à rire:
--Je ne peux pas partager votre colère contre votre cuisinier, et
même je trouve qu'il serait désirable que les joueurs eussent à payer
quelquefois leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. Ce
n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si
vous étiez content de votre cercle.
--Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous
les jours; nos fêtes sont très réussies; notre situation financière
est bonne; je n'ai que des remerciements à vous renouveler pour
l'autorisation que vous m'avez accordée avec tant de bonne grâce.
Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et
sévèrement surveillés, qui n'était à peu de chose près que la répétition
de ce que Frédéric lui avait dit et répété plus de cinquante fois, sur
tous les tons et avec toutes sortes de variantes, c'est-à-dire que si
les tricheries sont jusqu'à un certain point possibles dans un cercle
fermé, où, par cela même que tous les membres ne font en quelque sorte
qu'une même famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas
de même dans les cercles ouverts, où, au contraire, la défiance et la
surveillance sont la règle ordinaire, comme si on était dans une réunion
de voleurs connus.
Mais le préfet l'interrompit en riant:
--Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne m'inspirent pas plus
une confiance absolue que les cercles ouverts, attendu que partout où
l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois,
comme dans le _claquedents_ souvent, qu'on ait cent mille francs de
rente, ou qu'on crève de faim. Je sais bien que lorsqu'on interroge un
gérant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous répond que par suite
de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, qu'elles sont
absolument impossibles; s'il s'en commet, c'est chez son voisin. Il
est vrai que lorsqu'on passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien
découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais un seul chez lui,
tandis qu'ils vont tous à côté, où il se passe des choses abominables,
et l'on est tout étonné, la première fois, de voir que le récit de ces
choses abominables est le même dans les deux bouches; ce qui se fait ici
se fait là, et ce qui se fait là se fait ici. C'est par ce simple rôle
de confident, aux oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais
jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui enseigne l'art de
s'approprier le bien d'autrui; et c'est pour cela que je résiste tant
que je peux aux demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux
cercles.
--Croyez-vous qu'on vole maintenant autant qu'il y a quelques années,
quand le jeu était peu connu? demanda Adeline persistant dans les idées
qu'il avait reçues.
--Autant, oui, et même davantage; seulement les procédés se sont
perfectionnés, ils sont moins gros et par là plus difficiles à
découvrir; parce que de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il
qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur a changé
de manière tout simplement, il en a adopté une nouvelle, moins
dangereuse... pour lui: c'est ce qui explique votre réponse de tout
à l'heure; quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous ne me le
demandiez à moi-même, pourquoi vous ne seriez pas content de votre
cercle.
--Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.
--On triche chez vous.
--C'est impossible.
--Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai rien à ajouter.
--Mais, qui triche?
--Cela est plus délicat; nous avons des soupçons, mais, comme il arrive
le plus souvent, les preuves manquent; tandis que mes agents peuvent
protéger le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent rien
pour le monsieur à qui l'on vole cent mille francs, puisqu'ils n'entrent
pas dans vos cercles. Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent
pas le doute; on triche chez vous; il est vrai qu'on triche aussi
ailleurs; mais ce qui se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que
vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez vous, afin d'éviter un
éclat: voilà pourquoi je vous avertis.
Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline trouva de chaudes
paroles de remerciement, puis il expliqua les mesures qu'il allait
prendre avec son gérant et son commissaire des jeux pour découvrir les
voleurs.
Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:
--Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; prenez-les avec
vous-même. Vous avez confiance dans votre gérant, c'est parfait; mais
enfin il n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est dans son
tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans vous prévenir, il y est
encore bien plus gravement; et c'est toujours un mauvais moyen de
recourir à ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous fiez qu'à
vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller vos gros joueurs.
--Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.
--Surveillez le prince de Heinick comme les autres: il n'y a pas de
prince devant le tapis vert, il n'y a que des joueurs, et la façon dont
un joueur surveille un autre joueur vous montre quelle confiance on
s'inspire mutuellement dans cette corporation.
--Faut-il donc soupçonner tout le monde?
--Hé, hé!
--Mais alors ce serait à quitter la société.
--Au moins une certaine société.
Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline le retint: il était
épouvanté de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et il
ne l'était pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement. Comment
découvrir les nouvelles tricheries, quand il connaissait à peine les
anciennes? Il lui faudrait quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il
termina en demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:
--Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; donnez m'en un.
--Si les inspecteurs connaissent les grecs, les grecs connaissent
encore mieux les inspecteurs; que je vous en donne un, et que vous
l'introduisiez dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se
passeront avec une correction parfaite.
Adeline se montra si désappointé que le préfet ne voulut pas le laisser
sur cette réponse décourageante.
--Je vais m'informer si on peut vous donner quelqu'un qui exerce une
surveillance sans danger d'être reconnu, et aussi sans provoquer
l'attention: mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la
diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un dont la tournure
et la tenue seraient déplacées dans votre cercle. Demain vous aurez ma
réponse.
Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller les joueurs,
rôdant autour des tables, cherchant, examinant, mais ne voyant rien
d'irrégulier. À la vérité, le prince de Heinick eut une banque
exceptionnellement heureuse, mais sans que rien pût éveiller les
soupçons dans sa manière de tailler, qui était la plus correcte au
contraire, la plus élégante qu'on eût encore vue au _Grand I_. C'était
presque du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, c'était presque
un honneur de se faire gagner son argent par un si noble banquier,
numéroté dans l'_Almanach de Gotha_, et apparenté à des Altesses: «J'ai
attrapé hier avec le prince Heinick une culotte qui peut compter!» Ça
pose de se faire culotter par un prince.
Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec une impatience nerveuse.
--J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous. Un ancien agent
politique versé dans la brigade des jeux. Il paraît qu'il a été
_affranchi_ par les grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni
pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante. En tout cas, il
connaît tous les tours de ces messieurs, et si celui qui s'exécute chez
vous est neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais de
vous dire qu'il est assez bien pour passer inaperçu dans votre cercle et
partout; en plus décoré, d'un ordre étranger, pour services politiques.
Il sera demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle heure?
--Dix heures.
Comme dix heures sonnaient le lendemain, on frappa à la porte d'Adeline,
et dans son petit salon entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure
militaire, correctement habillé comme tout le monde et avec aisance, les
mains gantées; la tête était énergique, le visage montrait des traits
détendus et fatigués comme ceux des comédiens qui ont exprimé toute la
gamme des passions, mais ce qui frappait plus encore chez lui, c'était
de beaux yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, sans
mouvements apparents, un rayon visuel plus considérable qu'il n'est
donné à une vue ordinaire.
--Je viens de la part de M. le préfet de police.
En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait de lui.
--Très bien, monsieur; vous voudrez bien me présenter comme... une
personne de votre connaissance.
--Assurément; votre nom?
--Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est un nom commode, noble
ou bourgeois, selon les dispositions de celui qui l'entend et lui met ou
ne lui met pas d'apostrophe.
Dantin allait se retirer; Adeline le retint.
--M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes les tricheries des
grecs.
--Toutes, non; car on en invente tous les jours, qu'on apporte toutes
neuves dans les cercles, mais je connais à peu près toutes celles qui
ont servi; quant aux inédites, une certaine expérience me permet de les
deviner quelquefois!
--M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même d'une façon
surprenante.
--M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain doigté. Au reste, je
me mets à votre disposition, et si vous voulez que je vous donne une...
séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.
Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer chercher.
Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant le bureau
d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout en causant, parut les examiner
assez légèrement.
--Elles sont bien minces, mais enfin elles seront suffisantes, je
l'espère.
Il les étala sur le bureau et les remua à deux mains avec de grands
mouvements des épaules et des coudes; puis, les ayant rassemblées, il
les posa en tas devant Adeline.
--Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous voudrez. Maintenant si
vous voulez bien me désigner le neuf que vous désirerez, je vais vous le
donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni celle de dessous ne sont
des neuf.
Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta pas des yeux les doigts de
Dantin.
--Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un autre?
--Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant bien de voir
comment Dantin opérait.
Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni pour ceux de coeur et
de carreau qu'il lui servit ensuite, et il resta ébahi.
--Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et vous ne m'avez pas
davantage entendu.
--Pas du tout.
--Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté du filage,
l'oreille perçoit ce qui échappe aux yeux; heureusement, j'ai travaillé
une heure ce matin, car, pour filer il faut faire ses gammes comme le
musicien; si je restais un jour sans travailler, vous ne m'entendriez
peut-être pas, mais moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas
de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez ces cartes;
pendant que j'occupais votre attention en vous disant qu'elles étaient
mauvaises, je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à peine
perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour mes doigts. Puis, au lieu
de battre les cartes comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle la
_salade_; et je vous ai donné à couper; mais, au moyen de cette carte
légèrement bombée, j'ai fait un petit _pont_, dans lequel vous avez
coupé. Et voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude
et d'adresse.