VIII

Guérit-on les joueurs?

C'était ce qu'Adeline se demandait. Son projet n'était-il pas ridicule

de vouloir guérir les autres quand il ne pouvait pas se guérir lui-même?

Pourtant il fallait qu'il tînt sa promesse; cette pauvre petite femme

était trop touchante dans son désespoir pour qu'il refusât de lui venir

en aide.

Que de ruines, que de désastres seraient évités si les joueurs ne

trouvaient pas ces facilités à emprunter, qui, s'offrant à eux, les

entraînent et les perdent? Eût-il jamais joué lui-même s'il avait dû

tirer de sa poche, où ils n'étaient pas d'ailleurs, les premiers billets

de mille francs qu'il avait risqués au baccara? «Auguste, six mille,

dix mille» cela n'était pas bien douloureux à dire, alors surtout qu'on

comptait sur une bonne série, et l'on était pris pour jamais;--mieux que

personne il le savait.

Combaz travaillant toute la journée dans son atelier auprès de sa femme,

c'était le soir seulement qu'il venait au cercle, après avoir embrassé

ses trois petites filles à moitié endormies dans leurs lits blancs.

Adeline avait donc la certitude de ne pas le manquer: en se tenant dans

la salle de baccara, il le prendrait à l'arrivée.

En effet, le soir même, un peu après dix heures, Adeline, qui, depuis

quelques instants déjà, était à son poste, le vit entrer d'un air

en apparence indifférent, mais sous lequel se lisait facilement la

préoccupation; ses yeux vagues avaient le regard en dedans de l'homme

qui suit sa pensée, insensible à tout ce qui vient du dehors.

Il alla au-devant de lui:

--Je désirerais vous dire un mot.

--Mais, quand vous voudrez, répondit Combaz, sans attacher aucun sens à

ses paroles, bien évidemment.

Arrivé dans son cabinet, Adeline en ferma la porte et, poussant un

fauteuil au peintre, il s'assit vis-à-vis de lui, en le regardant.

Bien que Combaz n'eût pas depuis quelques mois l'esprit disposé à la

plaisanterie, il était trop resté en lui du rapin et du gamin de sa

jeunesse pour qu'il manifestât sa surprise autrement que par la blague:

--C'est devant monsieur le juge d'instruction, que j'ai l'agrément de

comparoir? dit-il.

--Non devant le juge d'instruction, répondit Adeline, l'instruction

est faite, mais devant le juge, ou, si vous le préférez, devant le

président, ou, ce qui est le plus vrai encore, devant un admirateur de

votre talent, devant un ami, si vous me permettez le mot.

Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme qui se tient sur ses

gardes parce qu'il sent qu'il peut être facilement attaqué.

--Je vous remercie, cher monsieur, de ce que vous voulez bien me dire.

Et il enfila une phrase de politesse à laquelle il n'attachait en

réalité aucun sens.

--Vous ne vous blesserez donc pas, commença Adeline, si je vous dis que

vous jouez trop gros jeu.

Au contraire, Combaz se fâcha et, relevant la tête:

--Permettez, monsieur!

Adeline ne se laissa pas couper la parole:

--C'est à moi qu'il faut que vous permettiez, car je n'ai pas fini, je

n'ai même pas commencé ce que j'ai à vous dire. Je suis le président

de ce cercle, c'est en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous

admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser mes observations,

alors surtout qu'elles sont dictées par votre intérêt...

--Mais, monsieur...

--Par celui de votre jeune femme si charmante, par celui de vos trois

petites filles que vous venez d'embrasser dans leur lit pour accourir

ici, et qui demain peut-être seront dans la rue, sans lit, sans pain.

Combaz étendit la main pour protester; Adeline la lui prit et

chaleureusement il la lui serra:

--Vous voyez que je sais tout: votre hôtel hypothéqué pour quatre-vingt

mille francs, vos tableaux vendus à Auguste, vos objets d'art, vos

tentures emportés.

--Qui vous a dit?

--Etait-il possible que je visse un artiste perdre plus de deux cent

mille francs ici, sans m'inquiéter de savoir quelles étaient ses

ressources, si c'était sa fortune ou le pain de ses enfants qu'il

jouait; c'est le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si

c'est le président qui vous parle, c'est aussi l'ami qui pense à votre

avenir gâché, c'est le père qui pense à vos petites filles, parce

qu'il aime la sienne et que, par sympathie, il s'intéresse aux vôtres.

Allez-vous les sacrifier à votre passion, vous, un artiste qui avez dans

le coeur et dans la tête des émotions plus hautes que celle que peut

donner le jeu?

Combaz était dans une situation où la sympathie, même alors qu'elle

est accompagnée de reproches, touche les plus endurcis, et il n'était

nullement endurci.

--Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que c'est la passion qui me

fait jouer? Passionné, oui, je l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout

jeune, j'ai passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les secousses

qu'il donne; mais ce temps est loin de moi.

--Alors, pourquoi jouez-vous?

Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle de silence, en

homme qui prend son parti:

--Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je me suis remis à jouer

après être resté sept années sans toucher aux cartes: simplement par

calcul, sans aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce que mon

travail était insuffisant à leur continuer, notre vie ordinaire, rien

de plus. Je gagnais soixante mille francs environ bon an mal an. J'ai

voulu, quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma peinture ne

se vendait plus, que la transition d'une vie large à une vie étroite ne

fût pas trop dure, et j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il

l'a culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait comme moi!

--Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline avec un accent d'une

violence qui surprit Combaz, et ont ruiné leur famille. Il manque deux,

trois, dix mille francs, pour se remettre en état, on les demande au

jeu; et le jeu vous en prend dix mille, cent mille, tout ce qu'on a.

--A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas toujours.

Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas ne pas toucher Adeline.

Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises séries; mais depuis

trois mois que vous jouez, vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez

point. Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille francs

derrière vous, pourriez-vous continuer et attendre la veine; mais vous

ne les avez pas. Ne risquez pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste

perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est rien: un homme se

tire toujours d'affaires. Mais les vôtres, votre femme, vos filles! Vous

ne vouliez pas que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand on

les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées, et que, brisé ou

affolé, vous serez incapable de vous remettre au travail, pensez donc

que par votre fait elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire,

traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore, arrêtez-vous.

Vous serez gênés, cela est certain, mais la gêne n'est pas la honte,

n'est pas la misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.

Evidemment Combaz était touché; à l'examiner, il était facile de

comprendre que ce qu'Adeline disait, il se l'était dit à lui-même bien

des fois; mais par cette répétition, ces paroles avaient pris une force

que la conscience seule ne leur donnait pas.

Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu:

--Vous venez pour jouer?

--Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui m'a décidé une

dernière fois.

--Combien croyez-vous qu'on prêtera?

--Rien.

--Alors?

--J'ai pu me procurer trois mille francs.

--Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille francs vous pouvez

faire vivre votre famille pendant plusieurs mois; rentrez chez vous et

remettez cet argent à votre femme, qui se désespère en ce moment, qui

pleure auprès de ses filles, en sachant que vous êtes ici; la joie que

vous lui donnerez ce soir sera si grande, que si vous vouliez revenir

demain, son souvenir vous retiendra.

Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de père et de mari arracha

Combaz à ses hésitations.

Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et la serra longuement.

--Je rentre chez moi, dit-il.

--Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement affaire place

Malesherbes.

--Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en riant.

Adeline changea la conversation, car s'il était vrai qu'il ne se fiât

point à cette bonne résolution d'un joueur, il trouvait imprudent

de laisser voir ses doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils

s'entretinrent de choses et d'autres amicalement, sans qu'une seule fois

il fût question de jeu.

--Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline en arrivant à la

place, bonsoir!

--Je vous porterai les remerciements de ma femme, dit Combaz en lui

serrant les deux mains avec effusion, et je vous conduirai mes deux

aînées pour qu'elles vous embrassent.

--J'irai chercher chez vous les remerciements de madame Combaz, dit

Adeline, et les embrassements de vos chères petites; il ne faut pas que

vous repassiez la porte du cercle.

--N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.

Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant allègrement, la

conscience satisfaite: il avait sauvé un brave garçon. Sans doute dans

ce sauvetage, il y avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des

points de contact douloureux entre cette situation et la sienne, mais

enfin la satisfaction du devoir accompli le portait: il avait fait son

devoir.

En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait chez lui se

coucher où s'il irait faire un tour au cercle; sûr de ne pas se laisser

entraîner au jeu ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de

ses propres paroles, il se décida pour le cercle.

Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier prononçait les

mots qui, si souvent, retentissent dans une nuit: «Le jeu est fait».

Machinalement il regarda qui taillait: un cri de surprise lui monta aux

lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de la table et regarda les

enjeux: environ une vingtaine de mille francs et Combaz n'avait plus

que quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa taille, que ses

doigts serraient nerveusement, tandis que sur son visage pâle glissaient

des filets de sueur.

--Rien ne va plus?

À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent ceux d'Adeline et vivement

il les détourna, puis il donna les cartes.

Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant demandé des cartes,

reçurent l'un un dix, l'autre une figure; alors une hésitation manifeste

se traduisit sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher une

inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il ou ne devait-il pas tirer?

Si furieux que fût Adeline, il était encore plus anxieux. Le joueur

l'emporta sur le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait

lui-même. Combaz ne tira point et gagna.

--Je vous disais bien que j'allais avoir une série! s'écria Combaz en

venant vivement à Adeline, c'est cette certitude qui m'a empêché de

rentrer, j'ai pris une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.

--Au moins allez-vous vous sauver maintenant.

--Au plus vite.

Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses plaques contre vingt-cinq

beaux billets de mille francs, Adeline s'approcha de Frédéric.

--Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus prêté d'argent à M.

Combaz.

--Et pourquoi donc, mon cher président?

--Il est ruiné.

--Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il les empoche.

--Je désire qu'il les garde.

--Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons les joueurs? Vous

savez bien que ce ne sont pas là nos conventions; les recettes baissent;

intéressant, le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, mais

si nous éloignons les sympathiques, qui nous fera vivre puisque les

coquins ne viennent pas ici?

Baccara · 第 29 / 47 题