III

Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a joué jouera», comme de

tant d'autres qu'on répète sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont

monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance,

mais à cette heure il en était jusqu'à un certain point frappé.

Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, et comme les

proverbes vont rarement seuls, il lui en était venu un autre qui

s'imposait, dans les circonstances particulières où il se trouvait,

et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans feu»; pour que

l'expérience populaire se fût formulée en cette petite phrase: «qui a

joué jouera», il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.

Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme

qui veut lire en soi, et il avait vu que, depuis quelque temps, il

suivait le jeu avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers jours

de l'ouverture de son cercle.

S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient plus

ridicules: il les comprenait, et admettait maintenant qu'on se

passionnât pour ces luttes à coups de cartes, qui se passent en quelques

minutes, et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. Il en

avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et il en avait suivi

les phases avec émotion--avec cette sympathie dont parlait Frédéric.

C'était un symptôme, cela.

En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait maintenant au jeu,

il allait prendre les cartes lui-même.

Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, mais enfin il n'en

était pas moins vrai qu'il y avait là quelque chose de caractéristique,

ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.

Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques à la

caisse contre cent ou cent cinquante mille francs de billets de banque,

il n'avait pas pu se défendre contre un certain sentiment d'envie et ne

pas se dire que c'était de l'argent facilement, agréablement gagné en

quelques heures.

De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la

bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce petit pas il l'avait franchi.

Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y

réussir, un long apprentissage, au moins dans le baccara, le gain comme

la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens

qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et

ils perdent, voilà tout. Quand il était tout jeune, et qu'il jouait des

billes à pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante,

cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne,

lorsqu'il était entré à Bade dans la salle de la roulette, il avait mis

un louis sur le 24, qui était le chiffre de son âge, et le 24 était

sorti. A Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé la

même expérience, et le 24 était sorti encore. Deux numéros pleins

sortant ainsi exprès pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela

n'était-il pas particulier et ne constituait-il pas une chance

personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et il avait perdu

à la roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les

soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette perte

n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme son gain, et elle ne

prouvait nullement qu'à un moment donné il n'avait pas eu la chance--une

chance providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on l'a

égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions qu'il n'avait

pas songé à examiner, puisqu'il avait renoncé au jeu pendant de longues

années, mais qui maintenant lui revenaient.

Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes,

il gagnait deux cent mille francs: quelle joie pour Berthe, car ils

seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est

aux jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait cette

partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même? En somme, il y a une justice

supérieure qui dirige les choses et les destinées en ce monde, et cette

justice ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme

Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, fût malheureuse.

Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à ce jour, ne

s'était pas présentée à son esprit. C'est que celui qui a de la fortune

ou qui gagne largement, sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins,

ne considère pas le jeu au même point de vue que celui qui est gêné et

qui, quoi qu'il fasse, se retrouve toujours devant un trou. Les gains du

jeu eussent été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait sa fortune

héréditaire qu'augmentaient tous les ans les bénéfices de sa maison de

commerce, tandis que maintenant que cette fortune avait disparu et que

sa maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient bien à

propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.

Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui,

retentissait à son oreille la phrase qu'il était habitué à entendre:

--Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!--Quel beau banquier vous

feriez!

Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses

gestes désordonnés, ses éclats de voix insultent au malheur des pontes,

et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à étudier longuement son

point pour torturer à l'avance ceux que dans quelques secondes il va

saigner à blanc.

Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était flatté qu'on ne crût

pas, que, s'il jouait, il serait un de ces pauvres diables de pontes

qui viennent misérablement au cercle pour jouer la _matérielle_,

c'est-à-dire tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie

au jour le jour; recommençant le lendemain ce qu'ils ont fait la veille,

attelés à ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en

usant les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme ceux qui

le continuent longtemps.--Banquier et beau banquier même, certainement

il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus

que ponte d'ailleurs.

Quand Raphaëlle avait fondé _son_ cercle, car dans l'intimité elle

disait _son_ cercle, comme Frédéric et Adeline le disaient eux-mêmes,

elle aurait voulu être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de

manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement cela lui avait

été impossible, et elle avait dû accepter de ses amis ce qui lui

manquait, ou plutôt d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux

Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur

de cercle, Barthelasse en était réduit dans sa vieillesse, ce qui était

un grand chagrin pour lui--à faire valoir par les mains des autres la

fortune que quarante années de travail lui avaient acquise--c'était lui

qui disait travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle, il aurait

voulu, lui, être le chef de partie du cercle, c'est-à-dire le caissier

prêteur auquel le joueur décavé fait des emprunts pour continuer de

jouer. Mais Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter cette

combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net des

bénéfices qu'on peut faire dans un cercle. C'était elle qui voulait

être chef de partie, et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne

consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle à son

apport. Ils s'étaient fortement querellés sur ce point, ils s'étaient

non moins fortement injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et

s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rôle de chef de

partie en prêtant non son argent, mais le leur à elle et à lui, et à eux

deux ils se partageraient les bénéfices.

Pour surveiller cette opération des plus délicates, puisqu'il s'agit

d'accorder ou de refuser de grosses sommes par oui ou par non, et

instantanément, sans avoir le temps d'étudier la solvabilité et

l'honnêteté de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant

qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait rouler ses larges

épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il là, on n'en savait trop rien;

il semblait être un surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais

qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de partie, Barthelasse

survenait, et, à distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il

disait lui-même le oui ou le non, que le chef de partie répétait.

Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline--car, en public, il ne se

permettait pas de lui adresser la parole--il lui avait dit le mot que

tout le monde répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?» mais

sans jamais insister; un jour, cependant, qu'Adeline répondit à cette

invite par un sourire, il alla plus loin:

--Mais un _présidint_ qui ne touche jamais aux cartes dans son cercle,

dit-il avec son accent provençal le plus pur, c'est un pâtissier qui

ne mange jamais de ses gâteaux.--Et pourquoi? se dit-on.--Je vous

le demande? Alors il s'en trouve qui disent: «C'est qu'ils sont

empoisonnés.» D'autres: «C'est qu'ils sont faits _malpropremint_.»

Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une fois. Etait-il possible

qu'on crût dans le monde qu'à son cercle il se passait des choses

malpropres? Evidemment son abstention systématique pouvait être mal

interprétée. De même pouvaient être mal interprétés aussi ses discours

contre le jeu; ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas

lui-même, et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à qui il

s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans _son_ cercle on ne

jouait pas loyalement?

Mais alors?

Justement cette intervention de Barthelasse avait eu lieu au moment où

il venait d'être fortement ébranlé par une partie qui s'était jouée sous

ses yeux: un commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses affaires

et plus près de la faillite que de la fortune, avait gagné deux cent

mille francs qui le sauvaient. Et en présence de cette veine heureuse

Adeline s'était tout naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être

pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami, et il gagnait

ces deux cent mille francs. Puisque la fortune avait eu des yeux cette

nuit-là, elle aurait aussi bien pu en avoir pour lui que pour son ami.

Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main de la fatalité dans

un injuste malheur, ne peut-on pas voir celle de la Providence dans un

bonheur mérité?

On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il était vraiment trop

timide en ne tentant pas la chance, il n'y avait pas loin.

Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en voyait tant, qui ne

vivaient que par le jeu et pour le jeu.

Il s'agissait simplement de tenter la chance une fois.

Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques milliers de

francs; avec le calme et la raison qui étaient son caractère même, il

n'y avait pas à craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre

qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la vérité ce serait une

perte, mais enfin elle n'irait pas loin.

Tandis que, si la chance le favorisait comme cela pouvait arriver,

comme il lui semblait juste que cela arrivât, son gain pouvait être

considérable.

Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme comme lui ne s'emballe

pas; il se connaissait bien.

Il jouerait donc,--une fois, rien qu'une fois, et après ce serait fini:

on n'est pas joueur parce qu'on prend un billet de loterie.

Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas tout de suite à

exécution, et il passa bien des heures autour de la table de baccara,

se disant que ce serait pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce

soir-là.

Enfin, un soir que la partie languissait en attendant la sortie des

théâtres et que le croupier venait de prononcer la phrase sacramentelle:

--Qui prend la banque?

Il se décida à quitter la place où il semblait cloué, et, s'avançant

vers la table:

--Moi, dit-il.

Baccara · 第 25 / 47 题