--Le baccara! mais c'est à peine si je sais les règles de ce jeu, si
simples cependant.
--C'est si facile.
--Plus facile qu'amusant: il y a des présidents dont c'est la force de
ne pas toucher une carte... et je suis de ceux-là.
Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives que son président
faisait pour détourner du jeu quelques jeunes joueurs, n'était jamais
intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas du tout
pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à diminuer les
produits de la cagnotte: il importait de le ménager, et d'ailleurs les
probabilités n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives. Qui a
jamais empêché un joueur de jouer? c'était ce qu'il avait pu répondre à
Raphaëlle furieuse contre Adeline.--Laissons-le faire, laissons le dire;
cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous être
utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le président du _Grand I_
éloigne les joueurs au lieu de les attirer; ça vous pose bien.--Et s'il
les détourne?--Je te promets qu'il n'en détournera pas un seul, tandis
qu'il détournera peut-être quelqu'un que nous avons intérêt à éloigner
de chez nous.--Le préfet de police?--C'est toi qui l'as nommé; comment
veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de fermeture contre un cercle
où le jeu est combattu par son président?--Ce n'est pas en discourant
contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais bien que nous
ne le tiendrons que quand il sera endetté à la caisse; jusque-là
j'ai peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous à sa
place?--Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... peut-être plus
que tu ne voudras.--Pousse-le.
Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher aux cartes,
Frédéric, cédant comme toujours à l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé
ce mot:
--Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son ton le plus doux et
avec ses manières les plus insinuantes, que l'homme qui a le plus
d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même?
Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que vous avez
dernièrement catéchisés--je vous demande la permission de ne pas le
nommer--c'est que vous n'entendez rien au jeu.
--C'est parfaitement vrai.
--Très bien; mais vous comprenez que cela enlève beaucoup d'autorité
à vos paroles; on ne voit dans votre intervention qu'une opposition
systématique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez parti,
c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, ce n'est pas de la
sympathie.
--J'ai joué autrefois.
--Alors il est bien étonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu;
qui a joué jouera....
--Jamais de la vie.
--... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas;
je dis seulement que vos paroles auraient plus d'influence si on voyait
en vous un ami au lieu de voir un adversaire.
En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la réflexion le soin
d'achever ce qu'il avait commencé: il connaissait son Adeline et savait
avec quelle sûreté germait le grain qu'on semait en lui.
Avec l'expérience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait
combien sont rares les guérisons radicales chez les joueurs, et combien,
au contraire, sont fréquentes les rechutes: que d'anciens joueurs qui
étaient restés dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans
leur âge mur, alors que toute passion semblait morte en eux et que
celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était seule
désormais!