--Le président prend la banque!
C'était le cri qui instantanément avait couru dans tout le cercle.
Même dans les salons des jeux de commerce, les joueurs de whist et
d'écarté, les joueurs de billard aussi, de tric-trac, même d'échecs,
avaient quitté leur partie pour voir cette curiosité: le président
taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux qui sommeillaient
dans le salon de lecture ou çà et là dans les coins sombres, avaient
suivi le courant qui se dirigeait vers la salle de baccara:
--Auguste, six mille.
A cette demande de son président, Auguste, le chef de partie, sans même
consulter Barthelasse du regard, ce qui ne lui était jamais arrivé,
s'était empressé d'apporter en jetons et en plaques sur un plateau
les six mille francs, et respectueusement, religieusement, avec une
génuflexion de sacristain devant l'autel, il les avait déposés sur la
table.
C'était chose tellement extraordinaire, tellement stupéfiante de voir
«M. le président» tailler une banque, que Julien le croupier oubliait
de presser la marche de la partie. Il attendait qu'autour de la table
chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile, car ceux qui
occupaient déjà des sièges n'avaient eu garde de les abandonner.
Dans cette salle ordinairement silencieuse où sous ce haut plafond
régnait toujours une sorte de recueillement comme dans une église ou un
tribunal, s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.
Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de banquier, un peu
surpris de se trouver si élevé au-dessus des pontes assis autour de la
table; son coeur battait fort, et il regardait autour de lui vaguement,
sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient son esprit
et sa pensée.
En attendant que le jeu commençât, un de ceux qui se tenaient à côté de
sa chaise se pencha sur son épaule, et d'une voix moqueuse:
--Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera terrible: Frimaux
revient de l'Odéon.
Un éclat de rire courut autour de la table et tous les yeux s'arrêtèrent
sur un joueur assis à côté du croupier et qui n'était autre que Frimaux,
le plus grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait
représenter quelques pièces avec des fortunes diverses, des chutes
écrasantes ou de solides succès, selon les hasards de la collaboration,
Frimaux n'avait qu'un souci: donner ses premières un vendredi ou tout au
moins un 13. Au cercle, où régulièrement il passait quatre heures par
jour, du 1er janvier au 31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à
la sueur de son front, comme il le disait lui-même, c'est-à-dire les
quatre ou cinq louis nécessaires à sa vie--la matérielle--il ne jouait
que dans certaines circonstances particulières qui devaient lui donner
la veine: pendant trois mois il avait été convaincu qu'il ne pouvait
gagner que s'il tournait le dos à l'avenue de l'Opéra: toutes les
fois qu'il lui faisait face, il tirait des _bûches_, c'était fatal;
maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi tous
les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs des Batignolles où
il demeurait pour s'en aller à l'Odéon, dont il faisait sept fois le
tour en monologuant comme un personnage de l'ancien répertoire: «J'aurai
la veine ce soir»; puis il revenait au _Grand I_, où pendant quatre
heures il restait inébranlable dans sa foi, malgré la déveine qui
souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus
sérieuses pour se l'expliquer sans jamais ébranler sa confiance en son
fétiche, aussi solide que les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le
reste parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de
Dieu comme du diable, et ne croyant même pas à sa paternité, bien que
madame Frimaux fût la plus honnête femme du monde.
--Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se
moquât de lui.
--Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.
En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage ne prenait jamais de
voiture--le fiacre n'est pas mascotte--était crotté comme un chien.
Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux qui se pressaient
autour de la table:
--Messieurs, faites votre jeu....
Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux ramassés sur lui et
particulièrement ceux de Frédéric, placé en face de lui, derrière trois
rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de
dépasser.
--Rien ne va plus?
Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était maintenant assez
calme: ce fut bellement, en beau banquier, qu'il donna les cartes aux
deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage,
c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner),
ce fut aussi en beau banquier, sans faire languir la galerie et sans
empressement de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.
Il n'y eut qu'un cri:
--Et il ne voulait pas jouer!
Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, car sa joie
allait au delà du coup gagné, qui par lui-même ne donnait réellement
qu'un résultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve
était faite, et elle confirmait ses pressentiments basés sur les
espérances de sa jeunesse: quelle faute il eût commise de ne point
tenter l'aventure!
Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les cartes pour le second
coup; jamais on n'avait vu un banquier aussi tranquille; c'était à
croire que le gain comme la perte lui étaient indifférents; les vieux
joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux étaient démontés par son
assurance:
--Qui aurait cru cela de lui?
Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait été admis
jusqu'à ce moment que, s'il ne jouait pas, c'était tout simplement
parce qu'il n'était pas en situation de supporter une perte de quelque
importance.
Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit au tableau de droite
et gagna au tableau de gauche; le troisième, le quatrième furent
pour lui, quand il arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice
d'environ une vingtaine de mille francs.
Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion lui étreignit le
coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent dans le cou: sans doute ce
n'était point une fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait
la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait point, mais c'était
une somme, et le dernier coup qui lui restait pouvait la doubler ou la
réduire à rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou non il
avait la chance,--ce qui était le grand point.
Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il donna les cartes; il
semblait qu'elles ne pouvaient se détacher de ses doigts, comme s'il
espérait, en les gardant dans ses mains, leur donner le temps de devenir
ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement, il releva les siennes,
n'osant pas les regarder.
Il avait cinq.
La situation était critique; qu'allaient faire ses adversaires? Ils ne
demandèrent de cartes ni l'un ni l'autre.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les oreilles rebattues par
les discussions sur le tirage à cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer?
Mais de tout ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui
était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit, et il n'était pas
en état en ce moment de se rappeler la théorie et de la raisonner.
Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la rapidité avec
laquelle les résolutions doivent se prendre: avait-il intérêt à s'en
tenir à cinq ou à se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois
ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait de neuf; mais
s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et
perdait. Un vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement la
question; mais il n'était pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout,
et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la décider.
Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans des conditions plus
caractéristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui
rendrait l'arrêt.
Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite
avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs étaient à
lui.
Décidément la preuve était faite, l'arrêt était rendu: il avait la
chance.
Ce fut d'ailleurs le cri de tous.
Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric ne fut pas le
dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les
autres.
Quand Adeline lui répéta que c'était la première fois qu'il jouait, il
ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de
suite le parti qu'il en pouvait tirer:
--La façon dont vous avez joué prouve une chose, qui est que vous avez
le génie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous
avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que
vous méprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.
Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas à répondre qu'aux
complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de
Cheylus en tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres,
et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.
Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et ce soir-là moins
que jamais; cependant il ne put pas s'empêcher de lancer une légère
allusion à l'Odéon.
--L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté! alors, vous comprenez!
Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent. Les amis
d'Adeline ne parlaient que de sa chance; ce n'était pas quarante mille
francs qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent mille.
De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante mille francs ou
ce qui lui en restait, c'est-à-dire trente-cinq mille francs, Adeline,
en homme sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf, où ils
seraient plus en sûreté qu'entre ses mains. Seulement, il se garda bien
de dire à sa femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât point,
il lui inventa une histoire vraisemblable: ils avaient subi assez de
faillites en ces derniers temps et d'assez grosses pour qu'il fût tout
naturel d'admettre que dans l'une d'elles s'était trouvée cette somme:
les débiteurs qui payent intégralement ce qu'ils doivent pour obtenir
leur réhabilitation sont rares, mais enfin on en trouve.
Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait battus la veille
l'entourèrent:
--Vous allez nous donner notre revanche, mon cher président.
--Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent que vous nous avez
enlevé hier si joliment.
Il répondit en riant que cela était impossible, attendu que cet argent
roulait vers Elbeuf; puis sérieusement il expliqua qu'il n'était pas
joueur et ne voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille
à tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de ceux qui le
tourmentaient, non pour lui, mais pour eux, pour leur être agréable,
pour le plaisir du cercle.
--Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? ne nous devez-vous
rien?
Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne pas en profiter? Il
ne méprisait pas la fortune comme le croyait Frédéric,--loin de là.
Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa chance, celle qui
lui appartenait et lui était personnelle; elle l'abandonna au moins en
partie; c'est-à-dire qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina
par une perte de six mille francs.
Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à la caisse qu'il
payerait le lendemain.
--La caisse n'acceptera pas votre argent, mon cher président, dit
Frédéric, ce n'est pas pour vous que vous avez joué aujourd'hui, c'est
pour le cercle. C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos
propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si vous tenez à
rembourser ces six mille francs, nous ne pourrons pas les refuser:
mais, jusque-là, la caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre
chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera facile: vous
rattraperez vos six mille francs, et bien d'autres avec.
C'était ainsi qu'il avait été pris,--en se laissant incorporer dans la
troupe des joueurs la plus nombreuse, celle qui court après son argent.
V
Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment
son fétiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur
n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver à
lui-même à grand renfort de «si» qu'elle pouvait être évitée.
Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait gagné, il avait bien
joué; au contraire, il avait mal joué quand il avait perdu.
--Si....
Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de les réparer;
évidemment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle
est contrariée? et il avait contrarié la sienne par son ignorance plus
encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'était-elle pas
toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est
pas la théorie qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce n'est
pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la décision,
c'est la pratique.
Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre en prenant place
tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant
sagement quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne l'eût ni
appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé que deux banques, il n'en
avait pas moins gagné une maladie d'un genre spécial, que le contact
seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique à tant de
joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complète, puisse désormais
les en guérir--celle qui consiste à vouloir toujours et toujours être
banquier.
A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se laissent éblouir, les
natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec
l'affolement de la mêlée, non celle où l'on fait le coup de fusil en
soldat, mais celle où l'on commande et où, sous le panache, on ressent
toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du
fauteuil où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et brave les
regards braqués sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le
dévorer: «dix manants contre un gentilhomme.»
Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus
qu'il n'y avait sur sa tête le moindre panache; cependant, comme tant
d'autres qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir chaud, il
avait subi ces éblouissements et ces fascinations: banquier toujours,
ponte jamais.
Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne lui avait pas été
fidèle constamment, et plus d'une fois elle avait passé du côté des
manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois,
par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir cinquante mille
francs à son cercle.
Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à point pour le
réconforter:
--Vous vous rattraperez.
Et quand il avait gagné se trouvaient là non moins à point quelques
besoigneux pour lui faire une saignée:
--Mon cher président...
La voix était si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas
refuser, bien qu'il eût vu plus d'une fois les quelques louis qu'il
venait de prêter changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis vert:
eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en
blâmer?
Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi
descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches
s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le
secouait, le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il
regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il avait si
tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer
avant la Chambre que quelques heures agitées.
Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont
celles où la voix de la conscience prend le plus de force, il s'était
dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission,--seul
moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par
rembourser ce qu'il devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.
Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle
vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagné quarante mille
francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque
alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il
pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les
combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une
quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille
à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient intacts. Pour quinze mille francs
aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il
pour qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis
à Berthe? Quelques minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne
se représenteraient pas pour lui!
Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables
à son cercle qu'il aimait.
Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers
temps, elles l'étaient maintenant encore et même plus que jamais. Son
cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons au
Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au
_Grand I_», ils disaient familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui
créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.
Déjà le _Grand I_ n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des
changements s'étaient faits, inappréciables sans doute pour tout le
monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.
A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y
montraient pas autrefois et qui l'étonnaient; corrects, ils l'étaient
trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est
décent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux
faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la réalité.
D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il
avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent présentés par des parrains
suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il
surveillait toujours avec la même sévérité les admissions des membres
permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours été sérieux.
Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les
cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite
porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus
fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau
venu qui l'inquiétait.
Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas
autrement tourmenté, des invités sans doute; mais au contraire ils
venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air
généralement honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui
ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient une fois ou deux,
jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il
avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, mais inutilement:
malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus
que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects
et si décorés n'étaient pas des _rameneurs_ comme on aurait pu le
supposer dans un autre cercle que le _Grand I_, c'est-à-dire des
racoleurs chargés d'amener des _pigeons_ que le baccara planterait. Au
_Grand I_ ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait
pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans
les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait
beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie
volerie...
Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient
en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontées autrefois,
Frédéric s'était rejeté sur la province:
A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas,
tout est possible; mais à Paris! dans un cercle comme le _Grand I_, où
il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!
Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le _Grand I_ ne fût
pas exclusivement composé, comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au
moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui créent une
sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu
qu'on n'y vînt que pour s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens
ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait à
craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son
cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs
années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considérable
le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près
commune, où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne
compte que sur une bonne chance pour combler le déficit qui, de jour en
jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le _Grand I_ fût le lieu
de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un
lui-même, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les
occasions et les facilités qui l'avaient perdu.
Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la
cagnotte en étaient un de contrariété: il eût voulu qu'elle donnât
moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour
une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un
matin qu'il assistait à l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait
été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de
dix mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!
Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à
Frédéric, occupé à compter les jetons et les plaques: le cercle était
vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que
lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.
--Dix mille francs! est-ce possible?
Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un
sourire énigmatique.
A la fin, il s'était décidé:
--Vous voyez, mon cher président.
De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux,
n'osant pas insister: n'était-ce pas avouer qu'il croyait possible le
_bourrage_ de la cagnotte, ce fameux _bourrage_ dont il avait plus d'une
fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et
de plaques par le croupier au détriment des joueurs; mais, pour que
ce bourrage puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des
croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner Frédéric d'une
pareille infamie.
--Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.
--Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.
--Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que nous sommes d'accord.
D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours comme au
commencement.
Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerçant de Bordeaux,
avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint à lui en
souriant, les mains tendues:
--Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à dîner, ce soir, à votre
cercle, dit le commerçant.
--Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour ce soir?
--Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?
C'était une invitation lithographiée avec élégance et sur beau bristol,
signée: «le président Adeline.»
Seule l'adresse était manuscrite.
J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel m'a remis cette lettre,
car je ne suis arrivé que d'hier dans la nuit.
--A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper à des explications
plus qu'embarrassantes.
Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: comment, les
garçons d'hôtel distribuaient des invitations signées de son nom: «le
président Adeline!»
--Mais, mon cher président, répondit Frédéric en essayant de rire, ce
qui vous étonne se fait partout.
--Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.
--Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que
nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche,
il faut des joueurs.
--Mon nom ne servira pas à les attirer.