Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle n'était pourtant pas
sans mélange.
Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le
marquis de..., étaient venus perdre quelques milliers de francs chez
lui, il éprouvait un sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre;
et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait servait de
trait d'union entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant,
c'était un sentiment de juste fierté qui le portait et auquel il pouvait
s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.
Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait près de cinquante
mille francs à la caisse de _son_ cercle, qui n'était pas _sa_ caisse,
par malheur, c'était un sentiment de honte qui l'anéantissait.
Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?
C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassuré sa femme
lorsqu'elle avait manifesté la crainte qu'il ne devînt joueur.
--Moi, joueur!
Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, qu'il avait joué
dans sa jeunesse et que par expérience il connaissait les dangers du
jeu.
Ce n'est pas quand on a été entraîné une première fois et qu'on a eu la
chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans
on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances
qu'on n'a plus à cinquante après avoir appris la vie.
Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne,
il y avait eu alors toutes sortes de raisons et même d'excuses à sa
faiblesse: sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant lui
avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait
et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui coûtait rien, pas
même un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte était
légère pour la fortune de ses parents.
Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute était simplement celle
d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire
grand mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; ç'avait été une
épreuve salutaire; s'il était entré dans la fournaise, il s'y était
bronzé, et si complètement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus
joué. Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût des cartes;
s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumière d'une
lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il était assez riche
pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât aucun plaisir, et il ne
l'était pas assez pour que celui perdu ne lui fût pas une cause de
regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter
cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:
--Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver?
Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.
Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.
Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; comme il les
trouvait misérables, ceux qui succombaient à la passion du jeu!
Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, puisqu'ils
étaient des passionnés, c'est-à-dire des êtres inconscients et par là
des irresponsables; mais lui, quand pour la première fois il s'était
assis à la table de baccara de son cercle, il n'avait pas été poussé par
la main irrésistible de la passion.
C'était même cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que
les cartes l'ennuyaient acquise dans sa première jeunesse, et confirmée
pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui
avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il avait discuté dans sa
conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les
propositions de Frédéric.
Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de n'avoir rien à
craindre pour lui-même: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au
milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie
contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou
qu'on méprise ceux qui ont le malheur d'en être infectés.
Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient ridicules ou
pitoyables: sur leurs visages convulsés, rouges ou pâles, selon le
tempérament, dans leurs mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de
joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou leur anéantissement,
il s'amusait à suivre les sensations par lesquelles ils passaient.
Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du rivage, jouit de
l'horreur d'une tempête, il se disait qu'heureusement pour lui il était
à l'abri de ce danger.
--Qu'irait-il faire dans cette galère?
Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas du tout le fond de sa
nature, comme il était au contraire bonhomme, et compatissait d'un coeur
sensible à la douleur et au malheur, plus d'une fois il avait cru devoir
adresser des avertissements à quelques-uns de ceux qui, pour une raison
ou pour une autre, l'intéressaient plus particulièrement.
Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, en leur prenant
le bras et en le passant sous le sien comme on fait avec un camarade,
il leur avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les yeux, les
grondant, les chapitrant. Quelquefois même, dans des cas graves, il
les avait fait comparaître dans son cabinet de président, et là, entre
quatre yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez trop gros
jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de vous le dire, un jeu qui n'est
pas en rapport avec vos ressources.»
Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnaître que ses
discours les plus affectueux étaient aussi peu efficaces que les
semonces les plus vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient
aucun effet.
Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il est vrai, mais enfin
il y avait renoncé, n'étant point homme à persister dans une tâche dont
il reconnaissait lui-même l'inutilité.
--Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.
Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait pas à faire le
président: c'était lui qui avait la charge de l'honneur de son cercle,
et l'honneur du _Grand I_ était que le jeu y fût contenu dans des
limites raisonnables.
Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré eux et contre
eux: son cercle ne deviendrait pas un tripot.
Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois même y passer
la plus grande partie de la nuit: continuellement il circulait dans les
salons, rôdant autour des tables, regardant le jeu comme s'il avait
eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait endormi dans un
fauteuil, surpris par la fatigue; mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il
reprenait ses promenades en cherchant à savoir ce qui s'était passé
pendant qu'il sommeillait.
Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il se tenait debout, les
mains dans ses poches à côté de la table de baccara, un joueur lui avait
dit:
--Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc pas une?