VIII

L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons dès

le lendemain, malgré l'envie qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le

personnel était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il fallait

laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les

tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver

sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à ce

que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser aux joueurs qui

se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins

dangereuse à contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet

des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces

industriels est pincé au moment où il tâche d'en écouler quelques-unes,

il est aussi simplement que discrètement expulsé du cercle, sans

encourir les travaux forcés que la vignette des billets de banque promet

aux contrefacteurs.

D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir pour la parfaite

organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient

tout autant et plus encore que ceux-là, peut-être concourir à sa

prospérité--c'étaient ceux de la publicité: un cercle de ce genre ne

pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait

longtemps que Raphaëlle avait engagé son orchestre.

Il avait commencé: _pianissimo_, il était vaguement question d'un

nouveau cercle;--_piano_, il ne ressemblerait en rien à ceux qui avaient

existé jusqu'à ce jour;--_adagio_, on y trouverait un luxe et un confort

inconnus en France, en même temps qu'une sécurité absolue contre les

tricheries; à l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas à

se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du

jeu;--_andante_, ses salons seraient avenue de l'Opéra, dans la

plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernières

années;--l'attention étant alors suffisamment éveillée, les trompettes

avaient enfin donné son nom: _maestoso ma non troppo_, c'était le «Grand

international»;--_largo_, il avait pour fondateurs l'élite du monde

de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de

l'armée (le général Épaminondas), de la politique (le comte de Cheylus,

Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts

(Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce

parisien, représentés par une kyrielle de noms sérieux bien faits pour

inspirer confiance;--_fortissimo_, ce n'était pas une spéculation louche

comme tant d'autres; _con calore_, c'était une affaire nationale, _con

fuoco_, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir, _tempo di

marcia_, au relèvement de la fortune publique.

Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la présence à Paris

n'était pas utile, puisque l'aménagement du cercle ne le regardait en

rien, avait été passer quelques jours à Elbeuf.

Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait trouvé sa famille

dans la salle à manger, l'attendant devant le couvert mis.

Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa respectueusement.

--Comment vas-tu la Maman?

--Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais à être inquiète de

toi?

--Pourquoi donc?

--Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus à la Chambre, et depuis

plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas même une interruption.

--Tu sais bien que je n'interromps jamais.

--Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le dit: ça fait plaisir aux

électeurs, qui voient que leur député est à son banc.

--J'étais pris par le travail des commissions.

En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation de son cercle

qu'Adeline avait été pris; mais il ne pouvait pas le dire à sa mère,

puisqu'il n'en avait pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le

faire, qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là qu'il lui

annoncerait cette grande nouvelle.

Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite après le souper; car

en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre

comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,--ce qui

ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.

Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?

Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; les paroles ne se

figeaient point sur ses lèvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou

dans l'esprit elle s'en débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe

et Léonie se furent retirées, elle commença:

--Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.

Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant qu'une difficulté

ou une querelle s'était élevée entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait

le plus au monde.

--Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a

pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse

à toi-même, quoiqu'il m'en coûte d'_affaiter_ ton retour de querelles,

quand tu rentres chez toi pour te reposer.

Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience de chercher où

tendait ce discours.

--Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.

--Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne démarre pas d'ici.

--Oh! Maman! interrompit madame Adeline.

--Je suis _fiable_ peut-être; quand je dis quelque chose on peut me

croire: bien sûr que ce _clampin_ ne reste pas ici du matin au soir, je

ne prétends pas ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et

pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?

--Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche à la

rencontrer.

--Alors tu autorises ces visites?

Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.

--Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garçon; il me

semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.

--Et s'il lui plaît?

--Dame!

--Tu l'accepterais pour gendre?

--Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?

--C'est justement pour n'avoir pas à faire son malheur que j'ai demandé

à ta femme de fermer notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée;

il a continué à venir et on a continué à lui faire bonne figure; je me

suis tenue à quatre pour ne pas le mettre moi-même à la porte; c'est un

scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour

Berthe; à la messe on me regarde.

Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec

Berthe Adeline. Des discussions s'étaient engagées sur ce sujet. On

ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline

n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait si c'était

possible. Pour tâcher de deviner quelque chose, les dévotes de

Saint-Etienne dévisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces

regards elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle

était un objet de curiosité que parce qu'elle devinait les hésitations

de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable

d'accepter un pareil mariage!

--Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre franchement et décider

entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.

Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile de ne pas répondre à

une question posée en ces termes et avec cette solennité; cependant il

l'essaya.

--Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.

--Alors tu les autorises?

--Mais....

--Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu à ce que je fasse

comprendre à ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter

ici?

Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.

--C'est impossible, dit-il.

Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, elle lui coupa la

parole.

--Roule-moi dans ma chambre.

--Mais, Maman.

--Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de

mes jambes, je serais déjà sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de

ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la

femme d'un juif. Je te le répète. Je sais bien que tu n'as pas besoin de

mon consentement pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que je te

dis: il n'aura jamais ma bénédiction.

--Mais, Maman....

--Roule-moi dans ma chambre.

Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, et,

tristement, il revint auprès de sa femme.

--Tu vois, dit celle-ci.

--Et justement au moment où j'apportais de bonnes nouvelles, où je

croyais qu'un pas décisif était fait pour assurer ce mariage.

--Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'appréhension que

d'espérance, comme ceux que le sort a frappés injustement et qui n'osent

plus croire à rien de bon.

Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si

gracieusement obligé au moment de la crise provoquée par la faillite

Bouteillier, il avait été amené à s'occuper de la fondation d'un cercle,

dont le but était le relèvement de la fortune publique, il expliqua

la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation

matérielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accordé

l'autorisation qu'il demandait.

--Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.

--Tout était subordonné à l'autorisation administrative, c'est

d'avant-hier que je l'ai.

Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur

le visage de madame Adeline, tout au contraire.

--Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc

rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de

trente-six mille?

--C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.

--De quoi?

--Je ne sais pas.

--Eh bien, alors?

--Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends rien toi-même; comment

me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et

que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.

--Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour

jouer comme un spéculateur paye un agent de change pour jouer à la

Bourse.

--Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source où on le prend me...

(elle allait dire: me dégoûte, elle se reprit:)... me répugne.

--C'est celle où puisent tous les cercles; sois sûre qu'il n'y a que les

joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes

qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à trouver que ce tant

pour cent n'est pas assez élevé.

--Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A vivre avec les gens, on

prend leurs défauts.

--Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci,

celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne

crois pas ce que tu dis.

--Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce monde qui vit par le

jeu n'a pas bonne réputation.

--Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas président

à vie: le jour où je verrais la plus petite irrégularité compromettante,

si petite qu'elle fût, je me retirerais!

--Et si tu ne la vois pas?

--As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour

rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen

de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons

mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas

l'occasion qui se présente, même si elle nous expose à un risque. Tu

conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous

nous en garerons bien.

Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, et encore

vaguement, sans avoir rien de précis à opposer aux réponses de son mari.

Elle ne pouvait que subir le fait accompli,--au moins pour le moment.

Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son côté, se promettait

de les ouvrir aussi.

Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain matin, un

meilleur accueil.

--Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle quand il lui eut

expliqué la situation.

--Au moins cela l'avance-t-il.

--Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant

que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas;

plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de

qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me

tourmentais, me désespérais, en me disant que peut-être il faudrait

renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement,

n'est-ce pas?

--Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici

une idée qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fête pour

l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta

mère, et j'inviterai Michel.

--Décidément, tu es le roi des pères!

--Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu

vas me dire quelle robe je dois commander à madame Dupont.

--Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose

que je n'ai mise qu'une fois: elle me va très bien, elle suffira,

puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je

m'habillerai.

Baccara · 第 20 / 47 题