L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons dès
le lendemain, malgré l'envie qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le
personnel était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il fallait
laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les
tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver
sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à ce
que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser aux joueurs qui
se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins
dangereuse à contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet
des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces
industriels est pincé au moment où il tâche d'en écouler quelques-unes,
il est aussi simplement que discrètement expulsé du cercle, sans
encourir les travaux forcés que la vignette des billets de banque promet
aux contrefacteurs.
D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir pour la parfaite
organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient
tout autant et plus encore que ceux-là, peut-être concourir à sa
prospérité--c'étaient ceux de la publicité: un cercle de ce genre ne
pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait
longtemps que Raphaëlle avait engagé son orchestre.
Il avait commencé: _pianissimo_, il était vaguement question d'un
nouveau cercle;--_piano_, il ne ressemblerait en rien à ceux qui avaient
existé jusqu'à ce jour;--_adagio_, on y trouverait un luxe et un confort
inconnus en France, en même temps qu'une sécurité absolue contre les
tricheries; à l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas à
se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du
jeu;--_andante_, ses salons seraient avenue de l'Opéra, dans la
plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernières
années;--l'attention étant alors suffisamment éveillée, les trompettes
avaient enfin donné son nom: _maestoso ma non troppo_, c'était le «Grand
international»;--_largo_, il avait pour fondateurs l'élite du monde
de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de
l'armée (le général Épaminondas), de la politique (le comte de Cheylus,
Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts
(Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce
parisien, représentés par une kyrielle de noms sérieux bien faits pour
inspirer confiance;--_fortissimo_, ce n'était pas une spéculation louche
comme tant d'autres; _con calore_, c'était une affaire nationale, _con
fuoco_, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir, _tempo di
marcia_, au relèvement de la fortune publique.
Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la présence à Paris
n'était pas utile, puisque l'aménagement du cercle ne le regardait en
rien, avait été passer quelques jours à Elbeuf.
Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait trouvé sa famille
dans la salle à manger, l'attendant devant le couvert mis.
Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa respectueusement.
--Comment vas-tu la Maman?
--Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais à être inquiète de
toi?
--Pourquoi donc?
--Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus à la Chambre, et depuis
plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas même une interruption.
--Tu sais bien que je n'interromps jamais.
--Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le dit: ça fait plaisir aux
électeurs, qui voient que leur député est à son banc.
--J'étais pris par le travail des commissions.
En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation de son cercle
qu'Adeline avait été pris; mais il ne pouvait pas le dire à sa mère,
puisqu'il n'en avait pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le
faire, qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là qu'il lui
annoncerait cette grande nouvelle.
Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite après le souper; car
en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre
comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,--ce qui
ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.
Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?
Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; les paroles ne se
figeaient point sur ses lèvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou
dans l'esprit elle s'en débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe
et Léonie se furent retirées, elle commença:
--Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.
Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant qu'une difficulté
ou une querelle s'était élevée entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait
le plus au monde.
--Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a
pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse
à toi-même, quoiqu'il m'en coûte d'_affaiter_ ton retour de querelles,
quand tu rentres chez toi pour te reposer.
Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience de chercher où
tendait ce discours.
--Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.
--Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne démarre pas d'ici.
--Oh! Maman! interrompit madame Adeline.
--Je suis _fiable_ peut-être; quand je dis quelque chose on peut me
croire: bien sûr que ce _clampin_ ne reste pas ici du matin au soir, je
ne prétends pas ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et
pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?
--Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche à la
rencontrer.
--Alors tu autorises ces visites?
Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.
--Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garçon; il me
semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.
--Et s'il lui plaît?
--Dame!
--Tu l'accepterais pour gendre?
--Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?
--C'est justement pour n'avoir pas à faire son malheur que j'ai demandé
à ta femme de fermer notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée;
il a continué à venir et on a continué à lui faire bonne figure; je me
suis tenue à quatre pour ne pas le mettre moi-même à la porte; c'est un
scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour
Berthe; à la messe on me regarde.
Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec
Berthe Adeline. Des discussions s'étaient engagées sur ce sujet. On
ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline
n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait si c'était
possible. Pour tâcher de deviner quelque chose, les dévotes de
Saint-Etienne dévisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces
regards elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle
était un objet de curiosité que parce qu'elle devinait les hésitations
de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable
d'accepter un pareil mariage!
--Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre franchement et décider
entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.
Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile de ne pas répondre à
une question posée en ces termes et avec cette solennité; cependant il
l'essaya.
--Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.
--Alors tu les autorises?
--Mais....
--Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu à ce que je fasse
comprendre à ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter
ici?
Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.
--C'est impossible, dit-il.
Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, elle lui coupa la
parole.
--Roule-moi dans ma chambre.
--Mais, Maman.
--Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de
mes jambes, je serais déjà sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de
ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la
femme d'un juif. Je te le répète. Je sais bien que tu n'as pas besoin de
mon consentement pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que je te
dis: il n'aura jamais ma bénédiction.
--Mais, Maman....
--Roule-moi dans ma chambre.
Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, et,
tristement, il revint auprès de sa femme.
--Tu vois, dit celle-ci.
--Et justement au moment où j'apportais de bonnes nouvelles, où je
croyais qu'un pas décisif était fait pour assurer ce mariage.
--Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'appréhension que
d'espérance, comme ceux que le sort a frappés injustement et qui n'osent
plus croire à rien de bon.
Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si
gracieusement obligé au moment de la crise provoquée par la faillite
Bouteillier, il avait été amené à s'occuper de la fondation d'un cercle,
dont le but était le relèvement de la fortune publique, il expliqua
la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation
matérielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accordé
l'autorisation qu'il demandait.
--Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.
--Tout était subordonné à l'autorisation administrative, c'est
d'avant-hier que je l'ai.
Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur
le visage de madame Adeline, tout au contraire.
--Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc
rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de
trente-six mille?
--C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.
--De quoi?
--Je ne sais pas.
--Eh bien, alors?
--Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends rien toi-même; comment
me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et
que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.
--Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour
jouer comme un spéculateur paye un agent de change pour jouer à la
Bourse.
--Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source où on le prend me...
(elle allait dire: me dégoûte, elle se reprit:)... me répugne.
--C'est celle où puisent tous les cercles; sois sûre qu'il n'y a que les
joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes
qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à trouver que ce tant
pour cent n'est pas assez élevé.
--Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A vivre avec les gens, on
prend leurs défauts.
--Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci,
celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne
crois pas ce que tu dis.
--Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce monde qui vit par le
jeu n'a pas bonne réputation.
--Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas président
à vie: le jour où je verrais la plus petite irrégularité compromettante,
si petite qu'elle fût, je me retirerais!
--Et si tu ne la vois pas?
--As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour
rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen
de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons
mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas
l'occasion qui se présente, même si elle nous expose à un risque. Tu
conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous
nous en garerons bien.
Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, et encore
vaguement, sans avoir rien de précis à opposer aux réponses de son mari.
Elle ne pouvait que subir le fait accompli,--au moins pour le moment.
Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son côté, se promettait
de les ouvrir aussi.
Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain matin, un
meilleur accueil.
--Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle quand il lui eut
expliqué la situation.
--Au moins cela l'avance-t-il.
--Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant
que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas;
plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de
qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me
tourmentais, me désespérais, en me disant que peut-être il faudrait
renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement,
n'est-ce pas?
--Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici
une idée qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fête pour
l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta
mère, et j'inviterai Michel.
--Décidément, tu es le roi des pères!
--Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu
vas me dire quelle robe je dois commander à madame Dupont.
--Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose
que je n'ai mise qu'une fois: elle me va très bien, elle suffira,
puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je
m'habillerai.