IX

Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme de la fête que

le _Grand International_, ou le _Grand I_, comme on disait déjà en

abrégeant son nom, devait donner pour son ouverture.

Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de

tapageur qui frappât l'attention. Et en un pareil sujet le neuf est

difficile à trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui

devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons, même absurdes,

ont été épuisées; il est terriblement blasé sur ce genre de fêtes, le

public parisien et surtout le public boulevardier.

Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, mondain, léger

et piquant; Fastou avait suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses

dernières oeuvres; des pianistes avaient assiégé Frédéric, Raphaëlle, M.

de Cheylus et même Adeline; des guitaristes espagnols s'étaient offerts;

un Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs variés en faisant

craquer ses bottes s'était mis à la disposition de Frédéric, qui avait

refusé avec autant d'indignation que de mépris: son cercle servir à de

pareilles exhibitions! C'était quelque chose d'artistique, de distingué,

de noble qu'il lui fallait, en un mot, un programme caractéristique qui

montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.

Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son beau-frère Faré

un petit acte inédit, dont la représentation eût été un «événement

parisien»; mais le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui était

plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), la soeur elle-même

n'avait pas voulu s'interposer entre son frère et son mari pour

amener celui-ci à donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier,

s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, elle avait

résisté aux prières comme aux reproches et aux menaces:

--De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon

mari, jamais.

--Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se présente?

--Non, quand elle se présente mal.

--On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans

notre famille.

--Au moins ferait-il honneur à votre maison de jeu en lui donnant son

nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.

--Nous nous en passerons.

Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme manqua de cette

attraction, il en eut d'autres: d'abord un dîner pour les invités

sérieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis

une soirée réunissant une élite de comédiens et de chanteurs comme

on n'en voit que dans les grandes représentations à bénéfices, et à

laquelle des femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité,

une innovation que l'influence du président ferait tolérer,--pour une

fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient été remplacées

par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les

salons, la vraie fête commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jouât

point ce jour-là, mais il avait dû céder aux réclamations de son comité:

tout le monde s'était mis contre lui, même les honnêtes commerçants ses

amis qui jusqu'à ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était

précisément ceux-là qui avaient montré le plus d'empressement à jouir

des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne

serait pas chez eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir s'il

ne triche pas.

Le dîner était pour huit heures; dès sept heures et demie les invités

commençaient à monter le grand escalier, si bien rempli de plantes

vertes et de camélias que le buste de la République, placé dans sa

niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il était impossible de

distinguer si on avait devant les yeux une tête de saint ou d'empereur

romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, était un véritable

hall, se tenaient les valets de pied en grande livrée: souliers à

boucles d'argent, bas de soie, habit à la française fleur de pêcher,

galonné d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le

programme, et pour quelques-uns, à ce programme il ajoutait discrètement

une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'était une

attention délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec quelques

milliers de francs, on pouvait donner de la gaieté au dîner... et, plus

tard, de l'animation au jeu.

Dans le salon, les membres du comité recevaient leurs hôtes, qu'ils

ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adossé à la cheminée,

souriant et accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, le

général Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennité,

avaient cru devoir sortir toutes leurs décorations: M. de Cheylus en

était si haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un

torticolis ou d'un lumbago.

Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont écoeurants par leur

banalité, mais celui du _Grand I_ était exquis, ayant été préparé dans

les cuisines mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en

effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de la cuisine du _Grand

I_ et qu'on sût dans Paris qu'elle était supérieure, de beaucoup

supérieure, à celle que pour le même prix on pouvait trouver ailleurs.

Au premier abord, une spéculation consistant à donner pour deux francs

cinquante, avec le vin, un déjeuner qui en vaut cinq, et pour quatre

francs un dîner qui en vaut huit, peut paraître détestable; cependant

elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise par une

allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens

qui fréquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se

disent que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, quatre

francs sur le dîner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille

quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est

vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-être pas très

délicat de faire ce bénéfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la

cagnotte payera ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette

perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire

pour elle: c'est par le dîner que bien des joueurs sont attirés et

retenus; et c'est par le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée

des justes sévérités de la police. Si bien fondées que soient les

plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois avant

de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom

honorable: des commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui

levés avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne sont pas

des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un

lieu de réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.

La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant

leurs effets, le dîner fut très gai, et l'on arriva à l'heure des toasts

sans avoir conscience du temps écoulé.

Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des

représentants de l'armée, de la diplomatie, de la politique, des

lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière

satisfaction de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.

A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant

guère qu'en mangeant ce bon dîner, dans cette salle luxueuse, au

milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un but

patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du

cimier de chevreuil, et aussi celui du Château-yquem.

Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, qu'il disait et ne

lisait pas, pour rien voir; il continuait et développait la pensée sur

laquelle il vivait depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation

de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands mots de

Paris-lumière, de ville de toutes les élégances et de tous les génies,

de relèvement de la fortune publique par le luxe, de travail français,

de production nationale.

Si les convives à l'intelligence alerte avaient été un peu surpris

d'entendre parler du devoir patriotique qu'ils accomplissaient à cette

table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture

de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relèvement de

la fortune publique.

--En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.

Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; Bunou-Bunou venait de se

lever pour répondre au président, et aussitôt le silence avait succédé

aux applaudissements: c'était un régal qu'un toast de Bunou-Bunou, qui

dépensait des trésors de lyrisme dans ses rapports pour ériger une

commune en chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants

était affiché dans les bureaux des journaux.

--Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase:

«J'ignore si je m'abuse», dit un journaliste parlementaire; qui tient

mes deux louis?

Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, car le premier mot

qui sortit de la bouche inspirée du député fut précisément la fameuse

phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:

--Messieurs, j'ignore si je m'abuse....

Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui

avaient déjà entendu cette phrase célèbre, il y en eut plus d'un qui se

cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent

qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies choses, «on ferait bien

mieux d'en tailler une petite.»

Heureusement les discours tournèrent court; il fallait enlever les

tables pour la soirée, et il n'y avait pas de temps à perdre.

En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit dans son cabinet, où

il trouva sa femme et Berthe qui venaient d'arriver avec Michel Debs.

Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,--ce qui avait donné à

Michel et à Berthe la joie de se trouver pendant trois heures dans le

même compartiment en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,--et

ils n'avaient pas encore visité les salons du cercle.

--Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit Adeline à Michel; en

attendant que la soirée commence, nous ferons un tour dans les salons;

il faut que je vous montre _mon_ cercle.

C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait «mon cercle»:

n'était-ce pas lui qui avait obtenu l'autorisation de l'ouvrir, n'en

était-il pas le président, ne décidait-il pas des admissions, tout le

monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric se tenait si

discrètement à l'écart qu'il n'avait pas paru au dîner; il se montrerait

seulement à la soirée, comme bien d'autres.

Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant le bras à sa femme,

Michel conduisant Berthe; à mesure qu'ils avançaient, l'impression

n'était pas la même chez la mère que chez la fille: madame Adeline se

montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe en était émerveillée;

quant à Michel, il n'avait d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait

être toujours tourné vers elle, il la regardait venir dans les glaces,

et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur son bras, il la sentait

plus à lui: à la douceur du contact de la main s'ajoutait le ravissement

des yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette rose!

Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline ouvrit la porte, et

ils se trouvèrent dans une grande pièce, plus longue que large et très

haute, puisque de deux étages on en avait fait un seul en supprimant le

plancher; le plafond était à caissons dorés et les murs étaient tendus

de belles tapisseries tombant sur des boiseries sombres.

--Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline avec fierté.

--On dirait une chapelle, répondit Berthe.

En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et Frédéric vinrent

au-devant d'eux, et les présentations eurent lieu:

--Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric; si ces dames

veulent bien m'accepter à votre place, je vais les installer; je

resterai avec elles pour leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles

les connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la maison.

Et ce fut réellement en maîtresses de la maison qu'il les traita: on

ne pouvait être plus respectueux, plus aimable, plus Mussidan; madame

Adeline, qui avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée.

C'était vraiment l'homme que si souvent son mari lui avait dépeint.

Les salons s'emplirent «_et la fête commença_». Comme le programme en

avait été très habilement composé, ce fut au milieu des applaudissements

qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations enthousiastes,

et les compliments accablaient Adeline, qui ne savait à qui répondre, un

peu grisé de ce triomphe.

Cependant tout le monde n'applaudissait point, et dans les coins se

manifestaient de sourdes protestations et des impatiences.

--Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?

--On n'en taillera donc pas une petite?

Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, parmi ces

mécontents se trouvaient quelques-uns de ceux à qui elle avait eu la

prévenance de faire remettre des jetons de nacre.

Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant un peu en

longueur, se termina aussi: les invités peu à peu se retirèrent, au

moins ceux qui étaient venus avec leurs femmes.

Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara,

et, quoiqu'elle fût vaste, on s'y entassa si bien que ce fut à peine si

ceux qui s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.

--Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.

Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, mais, ce qui valait

mieux, le bruit se répandait dans Paris, se colportait, se répétait

qu'il y avait une caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait

facilement.

Le _Grand I_ était fondé.

Baccara · 第 21 / 47 题